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La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 20 au 26 mars

Schleicher frères (p. avt-prop-41).



AVANT-PROPOS




Pas une histoire ceci, — je n’étais pas un des personnages, pas même un confident des personnages — j’étais un citoyen, m’occupant, me préoccupant, regardant, écoutant, parmi les moins mal renseignés.

J’étais un thermomètre appendu dans un coin.


Paris, 20 mars 1871.


Préparé de longue main par M. Thiers et ses complices, le coup d’État qu’on sentait confusément avancer dans l’ombre a enfin éclaté et avorté.

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On a trouvé dans les Ministères des télégrammes échangés entre Thiers et Favre, entre le Ministre de la guerre et le Préfet de police, entre l’honorable Jules Favre et l’honorable Jules Ferry. Nous en donnons quelques extraits. D’abord la série Thiers à Jules Favre qui, malheureusement, ne s’étend que du 4 au 6 mars… : « Je vous expédie le Général de Paladines… et trois divisions représentant 30 000 hommes sont en marche. Mais les troupes, même en chemin de fer, ne peuvent pas aller aussi vite que vous le supposez. Croyez qu’en fait de choses pareilles, rien ne sera négligé… Nous allons vous renvoyer aussi Picard et un ou deux de vos collègues… Il n’est pas possible que la garde nationale n’intervienne pas. Si elle ne le fait pas, nous le ferons…

Thiers à Vinoy et à Ministre de la guerre, à Paris : « Soyez tranquilles quant au renfort ; deux colonnes vous arrivent… Ne les jetez pas dans le sein de la population, établissez-les à l’École Militaire, au Champ de Mars, aux Invalides, dans les Tuileries bien fermées… En réoccupant successivement avec les anciennes troupes les postes abandonnés, on reprendra Paris peu à peu. J’approuve la manière d’opérer de Vinoy, consistant à ne pas éparpiller les troupes et à ne pas brusquer l’emploi de la force… Les tapageurs vont se diviser, se fatiguer, et pendant ce temps nos renforts arriveront… »

Thiers à Vinoy : « Il faut que Jules Favre s’entende avec Bismarck pour que les États-majors allemands ne mettent aucun obstacle au passage le plus rapide de nos troupes sur les territoires encore occupés par eux. Toutes ces troupes emportent 90 cartouches par homme et 3 jours de vivres. Prévenez à toutes les gares, et faites-les occuper vigoureusement par de bons bataillons de la garde nationale… »

Guerre Bordeaux à Guerre Paris : « Maintenez vos régiments de gendarmerie, quels que soient les ordres généraux que vous recevrez… Ne rendez pas leurs fusils aux marins de l’amiral. »

Thiers à Guerre, Paris : « Veillez bien à la réception des troupes, assurez-vous de leur esprit. Traitez-les le mieux possible, quoi qu’il en doive coûter. Établissez-les de manière à laisser ensemble des brigades… Reléguez dans les forts les troupes qui vous sembleront avoir besoin d’être enfermées… Faites avec les Prussiens les marchés de fusils dont vous me parlez, mais veillez à leur qualité et à leur prix. Ne livrons pas encore bataille. Chaque jour qui s’écoule est pour nous et contre eux… »

Jules Ferry à Jules Simon : « La tranquillité matérielle est toujours maintenue ici sans difficultés, grâce à un laisser-aller complet que nous impose la nécessité… La garde nationale n’est plus qu’un immense désordre. Elle a, depuis la démission de Clément Thomas, cessé de former un corps. Une partie des bataillons, la minorité sans doute, obéit à un comité occulte qui ne paraît pas avoir d’autre but que de rassembler fusils, canons et munitions. Belleville et Montmartre sont occupés militairement par la garde nationale qui obéit au comité. Un bon général pourrait reprendre en main les bons éléments… D’Aurelles est arrivé… c’est un grand point… »

Jules Simon à Jules Ferry : « Certes, il y a urgence mais nous avons aussi nos difficultés… »

Thiers à Jules Favre : « Obtenez l’évacuation de Versailles. L’Assemblée ne voulait pas revenir à Paris. Elle ne le veut pas encore. Mais elle ira — s’il le faut — à Versailles, tout en préférant Fontainebleau. Nous ne pouvons pas nous séparer d’elle sans de grands périls pour elle et pour nous… Lorsque les événements seront plus clairs, nous la ferons partir et nous la suivrons… »

M. Thiers avait donc cru les événements suffisamment clairs et avait expédié son Assemblée à Versailles où elle devait légitimer le coup d’État contre Paris en s’y associant. L’irritation de Paris contre le gouvernement et de la province contre Paris avait été savamment amenée et savamment entretenue depuis l’affaire des canons de Montmartre, dans laquelle les gardes nationaux avaient dix fois raison. Car ces canons appartenaient de droit à la garde nationale, soit pour les avoir payés de l’argent de ses souscriptions, soit pour en avoir hérité de l’armée régulière qui avait officiellement cessé d’exister et n’était plus que prisonnière de l’Empereur Guillaume. N’importe, l’affaire de ces canons eût pu s’arranger dix fois si on eût voulu, mais on ne voulait pas. Montmartre et Belleville pointaient leurs canons sur Paris, les lâches, les pillards et les communistes bombardaient la cité bourgeoise à leurs pieds : cela faisait trop image, les roués de la diplomatie n’avaient garde de se priver de cette fiction poétique. — De l’Agence Havas, du cabinet de M. Thiers par ci, du cabinet de M. Leflô par là, de chez Vinoy et Jules Favre partaient les nouvelles les plus fausses et les plus sinistres qu’on adressait par télégrammes aux journaux dévoués de la province, car, à Paris, il eût été catégoriquement impossible de les mettre en circulation. L’émeute tardant à venir, le général Valentin, préfet de police, en organisa lui-même une aux Gobelins avec le concours de ses subordonnés ; Thiers, le médecin en chef de la France, appliquait sur la poitrine de Paris des vésicatoires, des dépôts de cantharides, afin de déterminer un abcès, et, montrant l’inflammation, il criait aux provinciaux naïfs : « Regardez cette horreur ! »

Selon lui, le moment était venu de percer l’anthrax à la gorge : l’Assemblée des ruraux était convoquée à Versailles pour le 20, dans trois jours. Trois jours et trois nuits, c’était plus qu’il n’en fallait. Thiers se souvenait avec admiration du traquenard de Décembre, dans lequel il était tombé lui-même après avoir aidé à le préparer. Il voulait en donner une édition nouvelle, revue et perfectionnée.

La ville était plongée dans l’obscurité, ensevelie dans le sommeil — car, depuis que Paris n’est plus une ville de plaisir, mais une ville de deuil et de souffrance, on travaille le jour et on se repose la nuit — lorsque les rares passants virent s’agiter dans l’ombre des masses armées… Des baïonnettes reluisaient ci et là, on entendait par intervalles des claquements de sabres, le bruit de canons roulants, l’écho sourd des fantassins marchant, et, sur les pavés, le heurt sonore des sabots de chevaux, cavalcades lointaines. « Que signifiaient ces mouvements ? des changements de garnison, sans doute… ces troupes étaient transvasées d’un fort dans un autre fort ou de Paris à Versailles. » Les rares spectateurs se faisaient ces questions et ces réponses, hochaient peut-être la tête et continuaient leur chemin. Par le temps qui court on ne s’étonne plus de grand’chose, un bourgeois de Delft ou d’Amsterdam louerait volontiers notre flegme.

Les troupes allaient occuper en force les divers points stratégiques, bien connus de Vinoy depuis décembre 1851, bien connus de ses officiers dont les études se bornent depuis longtemps à la manière de guerroyer contre les Bédouins et surtout contre les Parisiens. Le gros des forces était dirigé contre les parcs d’artillerie de la garde nationale, Belleville, la Bastille, la place des Vosges. Vers trois heures du matin, les quelques factionnaires qui gardaient les canons de Montmartre, allant et venant dans leur solitude ennuyée ou bien dormant ou assoupis dans leurs postes, sont réveillés en sursaut. Des sergents de ville habillés en lignards se jettent sur eux, brandissent épées, baïonnettes et casse-têtes : « Rendez-vous ! » Derrière eux, une foule armée se précipite, escaladant les barricades, mettant main basse sur les canons, les braquant contre les postes. « Rendez-vous ! Rendez-vous ! » À quatre et cinq heures du matin, le coup avait réussi sur tous les points, tous les canons avaient été enlevés, quatre ou cinq cents prisonniers étaient emmenés, au prix de quelques tués et blessés seulement. Sur les places, au coin des rues, on affichait déjà une verbeuse proclamation de M. Thiers, annonçant aux bourgeois étonnés que la force avait passé du côté de la loi, que la victoire était à la justice, que les bons citoyens eussent à se rassurer, et qu’eussent à trembler les méchants, pillards et communistes.

Mais tout cela n’avait pu se faire sans bruit, sans que les deux tiers des gardes nationaux surpris s’échappassent dans l’obscurité à travers les ruelles, se répandissent dans tous les quartiers, criant aux armes ! Ils vont réveiller tous les postes disséminés dans la ville ; à coups de crosse, ils frappent contre les portes et fenêtres, contre les devantures des magasins ; ils font sonner le tocsin ; ça et là la générale sourd sur un point, puis elle éclate sur plusieurs autres, elle se multiplie : à ses clameurs toujours plus retentissantes, le monde est bientôt sur pied : « Quoi ? Qu’y a-t il ? Un incendie ? Les Prussiens ? — Oui, c’est l’incendie, ce sont les Prussiens, c’est la République qu’on égorge ! »

Déjà Vinoy avait télégraphié victoire à Thiers. Ses colonels et généraux étendaient leurs lignes autour des positions conquises, faisaient descendre canons après canons, qu’on installait au débouché des principales rues sur le boulevard extérieur, des patrouilles à pied et à cheval défilaient de poste à poste.

Le matin était venu. Alors on vit surgir des multitudes armées et non armées, comme des fourmilières de dessous terre : elles noient les patrouilles, elles entourent les postes des soldats qui ne peuvent plus bouger, empêtrés dans la masse : « Comment soldats, nos frères, fils du peuple, vous nous massacreriez sur l’ordre de vos infâmes généraux ? Comment, vous nous fusilleriez après que les Prussiens nous ont bombardés ? » Partout les soldats répondent en levant la crosse en l’air, on s’embrasse, on fraternise, on jubile. Furieux, un lieutenant arrache un fusil à l’un de ses soldats : « Lâches et traîtres, tirez ! » crie-t-il, et fait feu dans le tas. Aussitôt il tombe lui-même, percé de balles. Le général Lecomte veut lui aussi relever le moral de ses troupes : il commande une décharge sur la foule, mais ses soldats le renversent à coups de crosse, il est livré à des gardes nationaux qui l’emmènent prisonnier. Un officier d’État-major crie : « Chargez-moi cette canaille ! » et il lance son cheval contre les groupes, mais la pauvre bête, assaillie par des coups de baïonnette, tombe pour ne plus se relever, et tandis que son cavalier disparaissait elle était coupée en cent morceaux, qu’emportaient des ménagères. Le général Patures fut blessé, le général Clément Thomas, l’ex-commandant des gardes nationales de Paris, l’alter-ego de Trochu, le confident de Vinoy, le complaisant de Thiers, déguisé en civil, allait de groupe en groupe d’un air soucieux et affairé. Clément Thomas avait été, jadis, un des héros de la bataille de juin — du côté de l’ordre, bien entendu. Il est reconnu, il est saisi et jeté dans le même corps de garde que le général Lecomte. Il n’y resta pas longtemps. La nouvelle de l’arrestation se répandit bientôt : « On va le faire échapper ! » Le poste est envahi par la foule : « Nous sommes la Justice du peuple ; nous condamnons Lecomte et Clément Thomas à mourir dans les cinq minutes. » Ainsi dit, ainsi fait. Les malheureux, conduits dans un jardin, furent cotés contre la muraille et tombèrent foudroyés, l’ex-général en chef de la garde nationale par dix balles de gardes nationaux, le général Lecomte par les balles de ses soldats.

Marée montante, le flot populaire avait envahi les hauteurs et emporté devant lui tous les obstacles ; le flux inonde maintenant la plaine, vient battre les portes de l’Hôtel-de-Ville, des Ministères, des édifices publics. L’entrée ne fut pas difficile à conquérir. Les dignitaires, les hauts fonctionnaires avaient fui depuis longtemps, emportant leurs portefeuilles à Versailles. On cherchait partout le Gouvernement « au besoin pour le défendre, sinon pour le renverser », suivant la célèbre formule de M. Joseph Prudhomme ; de Gouvernement il n’y en avait nulle part. Quelques maires et quelques représentants de Paris finirent cependant par dénicher l’illustre M. Jules Favre, et après de longs parlementages, pénétrèrent jusqu’en sa présence. M. Jules Favre affecta ne rien connaître des événements de la journée ; il se réfugiait dans son ignorance comme dans une forteresse, il se casematait dans l’irrésolution. Les délégués de quelques municipalités lui exposèrent les mesures qui leur semblaient propre à calmer l’agitation, à endiguer la révolution, pourvu qu’elles fussent acceptées immédiatement. C’était la remise de tous les pouvoirs de Paris entre les mains de quatre hommes, tous membres de l’Assemblée, tous à opinions mitoyennes, tous également bien vus, ou, pour être exact, également mal vus par les deux partis de l’Assemblée : Langlois, commandant en chef de la garde nationale ; Adam, préfet de police ; Dorian, maire ; général Billaut, commandant l’armée de Paris. — M. Jules Favre prit bonne note de ces propositions, promit qu’il les appuierait auprès de M. Thiers, il se fit encore raconter la bizarre aventure à laquelle il ne comprenait toujours rien, il salua obséquieusement et « Cocher fouette pour Versailles ! » Il se félicite sans doute d’être parti encore à temps, en apprenant à la gare l’arrestation du général Chanzy que le malin Thiers avait mandé à Paris en toute hâte, sans doute pour lui donner le commandement de Paris, lui transmettre la responsabilité du coup d’État à accomplir et des mesures qui devaient le compléter. Arrêté avec tous les égards possibles, le général, quand il fut relâché plus tard, rendit lui-même témoignage qu’il avait toujours été traité avec respect et déférence. L’ordre d’aller en prison lui avait été signifié au nom du « Comité central, Fédération républicaine de la garde nationale ». Quel est ce Comité central ?

Thiers qui, le 14 mars déjà, se faisait renseigner sur ses faits et gestes, le déclare absolument inconnu, sorti on ne sait d’où, surgi du sang et de l’assassinat, de la lie impure des viles multitudes qui fermentent.

Mieux renseigné que M. Thiers, paraît-il, je connais par hasard deux ou trois de ses membres, sinon trois ou quatre, de fort honnêtes gens pour la plupart, très braves et très résolus. Mais je ne voudrais pas me fier à tous, et surtout me porter garant de la haute intelligence de chacun. L’avenir, un avenir très rapproché nous dira ce qu’ils représentent : la très bonne moyenne de la garde nationale, ni plus ni moins. Ils ont été élus dans des élections parfaitement régulières, dans des locaux officiels, et suivant ordre exprès. Ils ont été élus chacun dans son bataillon et généralement en dehors des officiers actifs et en vue, pour s’occuper des intérêts matériels et moraux de leurs camarades. Ils sont en quelque sorte les représentants des conseils de famille de leurs régiments. Une fois nommés, ils se sont tout naturellement groupés en un Comité central avec lequel, non moins régulièrement, les divers comités républicains se sont mis en rapport.

Le Comité central de la garde nationale de Paris n’est donc point si vil et si méprisable que le prétend M. Thiers dans son Manifeste à la province ; mais il est vrai de dire que personne ne soupçonnait l’immense popularité qu’une révolution triomphante devait lui attribuer en un jour de hasard. Élus au suffrage universel et pour la gestion des affaires quotidiennes et extra-militaires, les membres du Comité central ne sont que gardes nationaux pris parmi les gardes nationaux ; ils ne sont point des avocats, des journalistes, des hommes de lettres, des politiciens de profession. Très connus dans leur quartier, ils sont inconnus au Ministère de l’Intérieur, au Ministère des Affaires Étrangères, dans les salons du grand monde, et dans les cercles diplomatiques. Si le Comité est au pouvoir aujourd’hui, ce n’est pas lui, c’est M. Thiers qui en est la cause. M. Thiers manigance une scélératesse et la scélératesse se retourne contre lui. M. Thiers complote avec ses généraux l’assassinat de la République et la destruction de la garde nationale. Mais il advient que le faux M. Thiers a fait un faux calcul — la garde nationale n’est pas encore détruite, elle triomphe au contraire pour le quart d’heure. C’est donc la garde nationale qui prend le pouvoir en la personne du Comité central.

En se retirant à Versailles au galop de leurs chevaux, MM. Jules Favre, Dufaure, Ernest Picard, Jules Simon, l’amiral Pothuau, le général Leflô lancent un Manifeste aux gardes nationaux pour dénoncer le Comité central que personne ne connaît. « Sont-ils communistes ou bonapartistes ou Prussiens ? Sont-ils les agents d’une triple coalition ? Quels qu’ils soient ce sont les ennemis de Paris qu’ils livrent au pillage, de la France qu’ils livrent aux Prussiens, de la République qu’ils livreront au despotisme… Voulez-vous prendre la responsabilité de leurs assassinats et des crimes qu’ils vont accumuler ? Alors, restez chez vous ! » C’est-à-dire que ces Messieurs s’esbignent, mais ils font un crime aux gardes nationaux de rester chez eux ; et dès qu’ils se sont réfugiés derrière les triples batteries du palais de Versailles, ils crient à la population de Paris par l’organe du journal officiel : « Debout contre les assassins ! Debout contre les stipendiés de l’ennemi et du despotisme ! Debout pour leur infliger le juste châtiment qu’ils méritent ! »


Paris, 22 mars 1871.

Le gouvernement légitime a mis vingt-cinq kilomètres de distance entre ses précieux personnages et les assassins de Batignolles-Belleville. Mais cela n’a point suffi : il met tout l’argent, tous les papiers, documents, etc., à l’abri des pillards de Montmartre et du faubourg St-Antoine. Sur des ordres transmis secrètement de Versailles, les fonctionnaires, administrateurs et employés de tout grade ont dû déménager en hâte et se transporter de leur personne avec leur outillage administratif, et surtout avec leurs caisses, au siège de l’ordre légal. Pendant deux nuits et une journée, ç’a été dans toutes les Mairies et administrations diverses, à la douane, aux octrois, au timbre, une débâcle inouïe ; tous les hémorroïdaires de l’Etat, pâles et bouleversés, suant la peur et l’antique poussière de trente années de bons et loyaux services à tous les systèmes et à tous les régimes, allaient et venaient, ahuris, effarés, emportant leurs registres in-folios, leurs bibelots divers et soupirant de gros soupirs en jetant un long et douloureux regard sur le large fauteuil de cuir. Dans tous ces bureaux, dans toutes ces cervelles le bouleversement est déplorable. Les Prussiens envahissant Paris, bombardant et massacrant, s’installant dans nos maisons, le cataclysme eût semblé moindre, la catastrophe moins douloureuse. En effet, dans les villes prises, de vive force ou non, par des uhlans ou les cuirassiers blancs du prince de Bismarck, les fonctionnaires étaient restés immuables sur leurs chaises rembourrées, comme jadis les sénateurs romains sur leurs chaises curules lorsque les Gaulois avançaient furieux et terribles. Le gouvernement des Trochu et des Thiers, des Favre et des Fourrichon n’avait point voulu que les administrations se débandassent sous aucun prétexte, elles étaient censées se mouvoir dans une atmosphère supérieure à celles des agitations politiques et nationales. Nous avons eu un préfet, celui de Nancy, qui, dans un département à demi-envahi, envoyait ses ordres, ici, au nom de l’Empereur Napoléon, là, au nom du roi Guillaume. Préfet idéal, digne collègue du préfet de Bordeaux, un des grands officiers de l’Empire, qui voulut présider lui-même au renversement par la foule de la statue impériale ; lui-même voulut donner le signal des insultes et vociférations, du bris à coups de hache, de marteau et de massue, afin que l’incident se passât en toute décence, avec les convenances désirables. Que les Prussiens s’emparent de l’Alsace, de la Lorraine, de la Champagne et de la Normandie, ce n’est pas une raison pour arrêter les aiguilles de l’horloge au fronton de la préfecture, — Mais si les démocrates et socialistes entrent en maîtres, à l’Hôtel-de-Ville, alors nous tombons dans l’abomination de la désolation prédite par les prophètes de malheur ; il ne doit plus être permis de se marier ni de faire son testament, les femmes en gésine, les moribonds sur leurs grabats devront se transporter à Versailles, afin d’y suivre les gros in-folios verts des registres de l’État-civil, emballés par MM. Thiers, Picard et Jules Ferry. Plus de télégraphes, tous les employés ont décampé. Les administrateurs de l’Assistance publique, les gros bonnets des bureaux de bienfaisance ont emporté les caisses avec l’argent y contenu, mais les indigents restent, les milliers de sourds, d’aveugles, de paralytiques, de rhumatisants, toute la population infirme et malade, affamée et avariée qui a vécu jusqu’à présent de la charité publique. Calcul odieux ! Le millionnaire Thiers, le dévot Favre, l’obèse Picard, le gras Ferry ont emporté le bouillon de l’indigent, la béquille de l’éclopé, les tisanes du malade. Ils veulent qu’indigents, malades, éclopés se retournent avec fureur contre les pillards de Montmartre et les assassins de Belleville ; ils veulent l’émeute de la faim et de la misère par l’arrêt subit de tous les rouages sociaux. On appelle cela de l’habileté politique. De même en juin 1848, les chefs du parti de l’ordre fermèrent soudain les usines privées et les ateliers nationaux, massacrèrent à leur aise les ouvriers qui en dégorgeaient. Mais l’histoire ne se répète pas ainsi. Et c’est parce que la révolution de 1870-71 est exactement la contre-partie de 1848-49 que les manœuvres identiques sont suivies d’un résultat complètement opposé : les mêmes trucs et coups d’adresse qui, jadis, réussissaient admirablement, aujourd’hui ratent misérablement.

Quoi qu’il en soit toutes les fonctions publiques sont dans le désarroi le plus complet, le gâchis et la confusion atteignent des proportions sublimes. Le gouvernement de Versailles édicte la loi que tout employé qui ne déserte pas sera immédiatement révoqué. Que de larmes, que d’angoisses mortelles chez tous ces malheureux ! Le gagne-pain de plusieurs milliers de familles est soudain mis en question… En prenant cette allure de passion fougueuse, Versailles inaugure les procédés révolutionnaires. Reste à savoir si le Gouvernement conservateur en s’engageant ainsi dans une voie qui n’est pas la sienne, ne s’engage pas dans une immense sottise. Il ne suffit pas de crier : « Qui n’est pas avec moi est contre moi », il faut encore être assez fort pour se passer des services de toute la multitude qui ne peut pas vous suivre ; il faut être assez fort pour punir cette nombreuse catégorie de gens qui n’ose point vous suivre. Le Gouvernement de Versailles rend peut-être un grand service à la Commune de Paris en la débarrassant tout d’un coup des ennemis traditionnels, des routiniers en place, des crétins influents, des tièdes faisant masse, des inertes effondrant à la fois la route et le char sous leur effroyable poids. Que de places à donner, que d’intérêts nouveaux, que de fortunes pourront désormais se lier à la destinée de la Commune de Paris ! Le Gouvernement de Versailles arrache et emmène les vieux, les repus, les ramollis ; lui-même fait place nette pour les jeunes du Comité Central. Le décret que le Comité n’aurait jamais osé lancer dans le journal officiel, bravement Thiers le signa et Favre le contresigna.

On offrait une transaction : le service des correspondances étant une œuvre d’intérêt commun, d’utilité absolument collective aurait été mis à part, considéré comme terrain neutre et strictement international. M. Rampont s’est montré satisfait des ouvertures, il a goûté les propositions, discuté les mesures, conclu les engagements, et quand il ne s’agissait plus que de les exécuter, on a trouvé l’Hôtel des Postes vide, il avait déménagé, emmenant les employés, emportant les timbres, les griffes, les timbres-poste… C’est le Gouvernement de l’ordre qui organisait lui-même le désordre le plus complet, qui jetait toutes les relations de Paris avec Paris, avec la France et tout le reste du monde dans un trouble indicible. Nous sommes de nouveau sans nouvelles aucunes de nos familles, de nos affaires, de nos intérêts, des événements généraux ; nos lettres sont interceptées. Paris ne reçoit plus aucun journal. Les gendarmes du Gouvernement vont jusqu’à enlever et lacérer les exemplaires de l’Officiel Versaillais qu’on voudrait introduire… Que de mensonges, que de calomnies vont être débités maintenant aux provinciaux naïfs, que d’histoires épouvantables, de vilenies et d’insanies, de pillage et de brigandage vont repaître la crédulité vorace des sept millions de plébiscitaires !

Et cependant, nous ne pouvons pas encore nous mettre en colère. Ce blocus de nouvelles, ces menaces de guerre civile après la honteuse et désastreuse guerre contre l’étranger, les six cents députés ruraux, le ricaneur Picard, le pleurnicheur Favre, Thiers le petit baladin, avec sa vanité colossale, il nous est impossible de les prendre au sérieux… Jadis les drames se terminaient par des bouffonneries, est-ce que la farce d’aujourd’hui aboutirait à une tragédie sanglante ?… Mais en ce moment est-il possible de rien prévoir ? Avec les événements courant à la vapeur, train express, ce qui était possible le matin est impossible le soir, ce qui est déraisonnable maintenant ne le sera plus dans quelques heures. Qu’avons-nous à prévoir ? C’est à peine si nous pouvons nous souvenir, tant est grande la différence entre la veille et le lendemain !

Arrêtons-nous un instant et constatons le fait : il en vaut bien la peine, il est peut-être unique dans l’histoire. C’est la plus sérieuse réalisation de l’anarchie qu’utopiste ait jamais pu rêver. Légalement, nous n’avons plus de gouvernement, plus de police ni de policiers, plus de magistrats ni de procès, plus d’huissiers ni de protêts, les propriétaires s’enfuient en foule abandonnant les immeubles aux locataires, plus de soldats ni de généraux, plus de lettres ni de télégrammes, plus de douaniers, de gabelous et de percepteurs. Plus d’Académie ni d’Institut, les grands professeurs, médecins et chirurgiens sont partis. Émigration en masse du « Parti de l’Ordre et des Honnêtes gens », les mouchards et les prostituées ont suivi. Paris, l’immense Paris est abandonné aux orgies de la vile multitude, aux frénésies de la masse impure, aux fureurs de la canaille, aux appétits du prolétariat immonde. Paris est devenu la chose des pillards, des athées, des assassins, des communistes et démagogues. Les amis du Gouvernement lui reprochent d’avoir manqué de fermeté. Je crois plutôt que le petit Thiers a fait un coup d’audace. Sûr et certain que les révolutionnaires n’auraient rien de plus pressé que de s’entre-dévorer et s’entre-déchirer, il les abandonne à eux-mêmes. Il a évoqué la République Rouge, et quand elle a paru, il lui a livré Paris. Voyons donc ce que la République Rouge fera de la grande ville !

Maintenant que nous sommes privés de journaux, nous lisons avec plus d’attention les derniers numéros qui nous sont parvenus. À tout Seigneur, tout honneur ! la présidence est au vainqueur. Écoutons d’abord le National Zeitung, organe libéral, oh ! très libéral !

« Le parti radical des Buttes Montmartre garde plus que jamais ses canons et ses munitions, ses commandants, et forme ainsi un État dans l’État. Le gouvernement de M. Thiers n’ose, mais il faudra bien qu’il se résigne tôt ou tard à verser du sang, à moins qu’on ne préfère appeler nos soldats pour rétablir l’ordre, si nécessaire dans la « capitale de l’Europe ». Véritablement, nous étions bien sots, lorsque au jour de la déclaration de guerre, une certaine crainte se manifestait dans notre pays. Il faut l’avouer, nous avions peur de nous rencontrer avec les Français qu’on nous avait dit terribles, et qui sont tout au plus méchants. Ces gamins ont de l’esprit mais manquent de sens moral. Ils veulent la République sans savoir ce qu’est la République. On croyait généralement qu’après cette guerre les Français auraient pu profiter de leurs malheurs, mais non ! ils sont devenus plus insensés que jamais, et ils détruisent en ce moment les quelques ressources qui leur restaient encore. »

Et voici les oracles du Daily News, un des pontifes du libéralisme anglais : « Une fois de plus la canaille a conquis Paris. À l’occupation Prussienne a succédé une humiliation plus honteuse encore : le Drapeau Rouge flotte sur l’Hôtel-de-ville… Le Gouvernement de M. Thiers eut pu faire des miracles, n’eût été qu’il est par trop débonnaire. Une seule chose l’a empêché de faire hacher les canonniers de Montmartre par une charge comme à Balaclava, c’est sa tendresse pour les insurgés, son espoir qu’il pourraient encore se repentir de leur mauvaiseté, et revenir au droit et à la légalité… Les classes respectables de la France ne peuvent que regretter amèrement les bénédictions de l’Empire, perdues sans retour aujourd’hui. Mais les classes moyennes, aveugles à leurs propres intérêts, ont sanctionné la chute de Napoléon… L’émeute qui vient d’éclater soudain c’est l’hallucination d’une révolution en délire, c’est absurde, intangible, monstrueux autant qu’un cauchemar… Nous regardons ce qui se passe là-bas avec un étonnement stupéfait. Par le temps qui court toutes les prévisions politiques sont déroutées. Tous les raisonnements présupposeraient, en effet, que la populace de Paris aurait conservé quelque étincelle de raison. Mais, samedi dernier, toute cette engeance s’est enivrée de passion politique, elle s’est démenée par la ville comme des bandes de gorilles échappées du Jardin des Plantes. Et quantité de bourgeois, plus sobres et plus intelligents d’ordinaire, se sont aussi métamorphosés en chimpanzés… »

Des États-Unis nous n’avons pas eu de journaux qui puissent apprécier nos derniers événements, mais nous avons encore frais dans toutes les mémoires, le message du Président Grant félicitant l’Empire allemand d’avoir écrasé la République française, félicitant l’Allemagne d’avoir, en constituant son Empire, fait une tentative d’imitation en Europe de quelques-uns des meilleurs traits de la Constitution américaine ; laquelle adoption en Europe du système américain par une nation libre et habituée à se conduire elle-même aura pour résultat de propager les institutions démocratiques et d’augmenter les influences pacifiques des idées américaines.

Quant à notre sœur d’Espagne, elle paraît jusqu’à présent beaucoup trop préoccupée du rétablissement de l’ordre, de la religion et de la morale par l’intronisation du jeune Amédée, pour s’occuper de nos affaires.

Et notre autre sœur d’Italie ; celle-là, elle est affairée, elle est empressée, elle a fort à faire avec l’aménagement de sa dynastie, avec le transport de tous les bibelots constitutionnels et parlementaires au Capitole ; elle semble ignorer combien sont pernicieuses les fièvres des Maremmes et quel trou à puces et à punaises est la Rome des Pontifes. N’importe, que les destins s’accomplissent ! Entre temps, quand elle daigne regarder encore par-dessus les Alpes vers la malheureuse France, c’est avec un sourire de mépris satisfait. Elle est vengée des deux expéditions de Rome, vengée de Magenta et de Solférino. Voici par exemple ce que, le 18 mars, disait la Libértà, de Rome, organe libéral et gouvernemental — qui s’était mis à la tête de la pétition avortée pour l’expulsion des Jésuites, de concert avec le cercle Cavour et les gros bonnets ministériels :

« Sans doute le spectacle offert aujourd’hui par la France est très affligeant, parce qu’il déplaît toujours de voir une grande nation périr misérablement. Toutefois, nous nous abstiendrons de prononcer d’inutiles paroles de compassion qui, pour le dire avec franchise, ne correspondraient pas à notre sentiment intime. Nous devons employer toutes nos forces dans la décadence de la France pour que sa place en Europe soit en grande partie occupée par nous. »

De même que les professeurs d’esthétique allemande ont décidé qu’il n’y avait jamais eu de poésie française, les feuilletonistes italiens, nous dit M. Erdan, ont résolu de mettre à bas toute littérature théâtrale française, leurs effroyables inepties devant enfin prendre le haut du pavé. Pour commencer, la cour du Quirinal met en vogue les proverbes d’un capitaine, officier d’ordonnance du roi. « un altro Alfredo de Mousset ».

Soit, puisse votre Alfred de Musset ne pas vous faire autant de mal que nous en a fait le nôtre !

D’un œil sec et froid, nous contemplons nos désastres ; nous constatons sans trop de dépit tout le mépris que notre malheur inspire. Nous ne comptons plus les coups de pierres, les insultes et les poignées de boue qu’on nous jette de par ci, de par là. Avec une mélancolie sereine, avec une tristesse résolue, nous entrons dans le troisième et dernier acte de la nouvelle Révolution Française. Il nous semble que nous sommes prêts, prêts pour la Mort, prêts même pour la Victoire !

Trois à quatre jours nous séparent de la mémorable journée du 18 mars. Un coup de vent soudain a gonflé les voiles du vaisseau de la République ; les mâts ont craqué mais ils tiennent bon encore, et nous voilà lancés dans une mer inconnue, à travers des archipels ignorés, ne sachant trop où s’arrêtera notre course impétueuse, contre un rocher ou dans un port de salut. La tempête hurle, nous plongeons dans l’abîme, puis nous remontons au sommet des vagues, mais notre proue fend en sifflant les flots écumeux. Allons toujours, allons de l’avant. C’est dans l’orage qu’on se fait homme, c’est en face des jets de foudre qu’on se sent comme une fontaine jaillissante de vie et de volonté.

Porté subitement au pouvoir, le Comité central, composé pour la majeure partie d’hommes honnêtes et résolus, d’une intelligence simplement ordinaire, n’a pas su, il ne sait pas encore ce qu’il représente ; personne d’ailleurs ne le sait, et les plus intelligents moins que tous les autres. C’est la situation elle-même qui est indécise et confuse… C’est la plus glorieuse anarchie qu’il soit possible d’imaginer. Nuit noire, illuminée ça et là d’éclairs de foudre. Donc, le Comité central, qui, le 17 mars, n’était qu’un des engrenages à peine remarqués de l’énorme machine sociale au milieu des complications survenues s’est trouvé être la pièce importante du mécanisme, la pièce de laquelle dépend tout le fonctionnement de Paris et de plus que Paris… Par son coup d’État, M. Thiers a bouleversé la situation à son profit. Il a manqué le but, mais n’en a pas moins tout chaviré.

De fait ce Comité central est presque tout de droit… Or, nous sommes en révolution, alors que le fait révolutionnaire se substitue à la légalité antérieure, alors que le droit nouveau prend la place du droit ancien, les hommes du Comité central sont des hommes nouveaux : c’est parce qu’ils sont nouveaux, c’est pour faire des choses nouvelles qu’on les a fait monter à l’Hôtel-de-Ville. Ils doivent innover, c’est entendu, mais que doivent-ils innover, combien doivent-ils innover, là est l’immense difficulté. Pour préciser la réponse, il faudrait un instinct des plus délicats, un tact suprême ou bien une analyse des plus savantes. Comment les demander à ces braves gens dans une occurrence soudaine, dans une crise bizarre et fantastique ? Fallait-il que le Comité central s’arrogeât immédiatement tous les pouvoirs ? Faut-il encore que le Comité central rende à Versailles le coup que Versailles a voulu porter à Paris ? Parce que Versailles a raté son coup contre Paris, faut-il que Paris essaie à son tour un coup d’état contre Versailles, sauf à le rater aussi ?

En dernière analyse, le Comité central, personnification de la garde nationale, n’est autre chose que le suffrage universel armé, mais il y a suffrage universel et suffrage universel. Il y a le suffrage universel en matière civile, ce sont les municipalités, les mairies des vingt arrondissements de Paris ; il y a encore le suffrage universel en matière politique, ce sont les représentants de Paris, lesquels députés ne sont eux-mêmes qu’une fraction de l’Assemblée Nationale. Il y a donc trois expressions du suffrage universel qui, formulées en des moments différents, ont des significations différentes, significations qu’il est impossible de réduire à la même formule.

Si encore le Comité central avait la signification de Oui, et si les municipalités et la députation à Versailles se résumaient en un Non pur et simple, le pauvre Comité de la garde nationale serait tiré d’embarras : il ouvrirait la porte du temple de Janus, il brandirait la lance aux quatre coins des cieux en criant : Mens vigila ! Mais peut-il, doit-il partir en guerre, à la fois contre ses ennemis invétérés et contre ses amis décontenancés et surpris ? Pour ce qui en est des Municipalités, un bon tiers est du côté du Comité central, un autre tiers peut être gagné, le dernier tiers restera hostile. Quant à la députation de Paris, les plus ardents révolutionnaires ont depuis longtemps envoyé à l’Assemblée réactionnaire leurs lettres de congé, — mais des hommes honnêtes, des hommes dévoués ont cru devoir y rester. Ainsi Louis Blanc, représentant de Paris, siège à Versailles ; il y siège sous le commandement et l’autorité de MM. Thiers et Dufaure, autres représentants de Paris.

Balloté entre ces contradictions, le Comité perplexe manque de logique et de consistance : il reconnaît ou nie la représentation et les municipalités de Paris suivant que les municipalités et la représentation semblent le nier ou le reconnaître : il agit tantôt comme simple directeur de la garde nationale, tantôt comme Dictateur, investi de tous les pouvoirs.

Pour sortir de cette inextricable confusion, il n’y a qu’un moyen, et le Comité central a le mérite, et pour dire plus encore, il a eu l’honnêteté d’en comprendre immédiatement la nécessité, de la proclamer et de ne plus vouloir en démordre. Ce moyen, c’est l’appel au peuple de Paris par la convocation de tous les citoyens à l’élection de municipalités nouvelles. Et l’élection de nouveaux conseils municipaux, ou la réélection des anciens, aurait pour conséquence nécessaire la démission du Comité central ou du moins sa retraite au second plan. Car la plus récente émanation du suffrage universel est toujours supposée en être l’expression la plus vraie. Si après les élections le Comité central existe encore ce ne sera plus que comme force armée de la Commune nouvelle.

Nous disons Commune cette fois-ci avec un C majuscule, parce que de cette situation anormale il ne peut sortir qu’une Dictature. Si elle est républicaine, elle devra prendre pour devise : « Sauver le peuple à tout prix ! »

Le Comité a donc convoqué les électeurs en leur disant : Profitez de cette heure précieuse, unique peut-être, pour ressaisir les libertés communales dont jouissent ailleurs les plus humbles villages… En donnant à votre ville une forte organisation communale, vous y jetez les premières assises de votre droit indestructible, base des institutions républicaines… Sauvegardez à tout prix le droit de la cité et le droit de la nation, le droit de la capitale et le droit de la province. Paris ne veut pas régner, mais il veut être libre, il n’ambitionne pas la dictature. Il ne prétend ni imposer ni abdiquer sa volonté, il ne se soucie pas plus de lancer des arrêtés que de subir des plébiscites……… [1]. Au nom de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, le Manifeste du Comité à la garde nationale et à tous les citoyens débute par une grande image :

« La Patrie sanglante et mutilée est près d’expirer, et nous, ses enfants, nous lui portons le dernier coup. Au nom de tous les grands souvenirs de notre malheureuse France, au nom de nos enfants dont nous détruirions à jamais l’avenir, nos cœurs brisés font appel aux vôtres !

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(Les membres des municipalités, hostiles en majorité au Comité central, et les députés de Paris répondent par une Déclaration dont voici la fin…) :

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« Nous, vos représentants municipaux, nous, vos députés, déclarons donc rester entièrement étrangers aux élections annoncées pour demain et protestons contre leur illégalité.

« Citoyens, unissons-nous donc dans le respect de la loi, de M. Thiers, et la Patrie et la République seront sauvées ! »

Sous couvert d’union, le suffrage universel municipal et politique se met donc en bataille contre le suffrage armé, la République légale et officielle — s’il est permis de dire qu’il existe une République légale et officielle — entre en bataille contre la République révolutionnaire. C’est comme en juin. D’un côté la République populaire, et la République bourgeoise de l’autre côté. Il n’y a que l’appel au vote qui puisse nous préserver de la funeste éventualité de l’appel aux armes, et les maires et députés de Paris, issus eux-mêmes des élections, ne veulent pas que, dans les conjonctures critiques amenées par une criminelle batifolerie de ce gredin de malheur qu’on appelle M. Thiers, ne veulent pas que nous en appelions au peuple notre maître, notre juge à tous ! Contre les élections immédiates, ils promettent des lois libérales que l’Assemblée rurale édictera à bref délai. Les citoyens Louis Blanc, Greppo, Schœlcher et Martin Bernard se portent garants pour MM. Thiers, Grévy, Dufaure et consorts que les honorables ayant pour noms de Gastonde, de Peyre, Courbet, Laroche-Theulon, Audren de Kerdrel et autres affermiront la grande institution de la garde nationale, dont l’existence est inséparable de la République, et rendront à Paris sa liberté municipale, si longtemps confisquée par un arrogant despotisme ! Comment Louis Blanc, Lockroy, Millière et Floquet, qui ne peuvent monter à la tribune sans être hués et conspués, insultés par leurs collègues, se portent garants du républicanisme de ces cléricaux, orléanistes, légitimistes, ex-bonapartistes que le nom seul de république fait tomber en pâmoison ? — Qui trompe-t’on ici ?

Devant cette opposition si décidée, devant la défection inattendue de la presse, des municipalités et de la députation de Paris, le Comité central n’a pas hésité à accepter la lutte. Il sait que chacun de ses membres y risque la vie :


CITOYENS,

Votre légitime colère nous a placés le 18 mars au poste que nous ne devions occuper que le temps strictement nécessaire pour procéder aux élections communales.

Vos maires, vos députés, répudiant les engagements pris à l’heure où ils étaient candidats, ont tout mis en œuvre pour entraver ces élections que nous voulions faire à bref délai. La réaction, soulevée par eux, nous déclare la guerre. Nous devons accepter la lutte et briser la résistance, afin que vous puissiez y procéder dans le calme de votre volonté et de votre force. En conséquence, les élections sont remises au dimanche prochain 26 mars.

Jusque là les mesures les plus énergiques seront prises pour faire respecter vos droits.

Hôtel-de-Ville, 22 mars 1871.


Paris, 24 mars 1871.

Le Comité central n’en démord pas : il maintient les élections pour demain, Versailles jurant qu’il n’y en aura pas.

Thiers chauffe la province contre la « sédition » de Paris. Il menace les campagnards d’une nouvelle invasion :

« Qui peut sans frémir accepter les conséquences de cette déplorable sédition s’abattant sur la ville comme une tempête soudaine, irrésistible, inexplicable ? Les Prussiens sont à nos portes, nous avons traité avec eux. Si le Gouvernement qui a signé avec lui les conventions préliminaires est renversé, alors tout est rompu. L’état de guerre recommence et Paris est fatalement voué à l’occupation étrangère…

« Ainsi sont frappés de stérilité les longs et douloureux efforts à la suite desquels le Gouvernement a évité jusqu’ici ce malheur qui serait irréparable. Mais ce n’est pas tout. Avec cette déplorable émeute, il n’y a plus ni crédit ni travail, la France, ne pouvant pas satisfaire à ses engagements, sera livrée à l’ennemi qui lui imposera sa dure servitude.

« Le Gouvernement et l’Assemblée font appel au pays… Des mesures énergiques vont être prises, que les départements les secondent !

« Les factieux qui, grâce à leur accord, ont porté à la République une si grave atteinte, seront forcés de rentrer dans l’ombre, mais ce ne sera pas sans laisser derrière eux, avec le sang versé par les assassins de Lecomte et de Clément Thomas, la preuve certaine de leur affiliation avec les plus détestables agents de l’Empire et les intrigues prussiennes. Le jour de la justice est prochain ; il dépend de la fermeté des bons citoyens que le châtiment soit exemplaire ! »

En lançant cette circulaire dans laquelle il dénonce à la province l’affiliation du Comité central avec les plus détestables agents de l’Empire, M. Thiers — qui avait confié la police de Paris à l’un des policiers de Bonaparte, et le commandement de Paris au général Vinoy, un des spadassins du Coup d’Etat — M. Thiers, disons-nous, confère tous les jours avec le maréchal Canrobert, institue général M. de Gallifet, un des hussards très légers de l’impératrice ; il mande auprès de lui le maréchal Mac-Mahon, dont il fera probablement son général en chef ; il fait appel au général Deligny, un des hommes de confiance de Bonaparte. Afin de protéger la République contre les graves atteintes que lui portent les factieux de Paris, M. Thiers fait appel au chouan Cathelineau et à l’autre zouave pontifical, baron de Charette. Charette, envoyé en Bretagne avec un commandement supérieur, fait appel aux volontaires catholiques qui, en ce « moment suprême, veulent défendre l’ordre, la famille et la religion ».

À Thiers aboyant la guerre civile de sa petite voix de roquet asthmatique, répondent les grands dogues de la province ; dans le midi, la Gazette du Languedoc : « Encore une fois, Paris jette le défi à la France. L’émeute veut en remontrer à l’Assemblée Nationale. Que la France entière se dresse et fasse taire l’émeute, par le grand cri de : Vive l’Assemblée ! À bas la Révolution ! »

Dans le nord-ouest, L’Eure, d’Evreux : « Une fois encore, la capitale veut abuser de sa force, une minorité factieuse viole les lois ; la majorité honnie est complice (sic) ou indifférente. Toute la cité est coupable. Que la cité entière soit donc punie !

« Si le Gouvernement ne peut pas encore user de la force, qu’il mette cette ville en interdit, qu’il fasse le vide autour de ce foyer incendiaire. »

Le 21 mars, Thiers télégraphiait à toute la France :

« Les nouvelles sont parfaitement rassurantes, les hommes de désordre ne triomphent nulle part. À Paris même, les bons citoyens se rallient pour comprimer la sédition. L’Assemblée et le Gouvernement avec une armée de 45 000 hommes dominent la situation… Le Gouvernement qui vous adresse ces nouvelles est un gouvernement de vérité… Il est bien entendu que tout agent de l’autorité qui pactiserait avec le désordre sera poursuivi comme coupable de forfaiture. »

Prussiens et Versaillais, à l’envi, ont mis les départements à l’entour de Paris en état de siège.

Nous apprenons que les grandes villes : Lyon, Marseille, Toulouse, Limoges, Grenoble, Avignon, Lille appuient le mouvement de Paris ; on parle même de combats sanglants qui auraient été livrés. Malheureusement nous ne connaissons ces événements, vu l’interruption des communications postales, que par l’intermédiaire du Gouvernement de vérité qui annonce à Paris que le parti du pillage et de l’assassinat a été écrasé à Lyon, en même temps qu’il annonce à Lyon que le parti de l’assassinat a été vaincu à Paris.

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Il faut des élections au plus tôt ; il nous en faut, car sans élections et peut-être même malgré les élections, nous serons plongés dans les horreurs de la guerre civile. Les fusils partent tout seuls — déjà le sang a coulé sur les places publiques.

Thiers s’est vanté d’avoir accompli des prodiges en déménageant tous les ministères et toutes les administrations de leurs employés et de leur argent. — Les gros bonnets et les grands personnages de la réaction sont en sûreté à Versailles. C’est de leur camp retranché qu’ils ordonnent maintenant aux bourgeois secondaires, à la masse vulgaire des partisans de l’ordre, de la religion et de la propriété de risquer la bataille dans les rues de Paris, à propos des élections annoncées pour dimanche matin, — dont leurs journaux engagent les électeurs à s’abstenir délibérément.

La liste de ces amis de l’Ordre est au grand complet. Il n’y manque pas un seul journal réactionnaire, les libéraux y sont en masse. Autour des ennemis de la République, Figaro, Pays, Constitutionnel, Gazette de France, se sont ralliés les tièdes amis de la République : le Temps, la Cloche, le National.

À cet acte décisif, toute la presse dite « respectable » s’est associée. Et s’il n’y avait que la presse ! Cinquante maires et adjoints et seize représentants de Paris, parmi lesquels le malheureux Louis Blanc, ont fait afficher l’invitation à la population de s’abstenir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

(Ici quelques pages devenues illisibles dans le texte et commentant les tentatives des « Amis de l’Ordre pour défendre la Société menacée », tentatives heureusement déjouées mais qui, pendant la journée du 22 mars, firent une trentaine de victimes : du côté de « l’Ordre », dix tués ou grièvement blessés ; du côté de la garde nationale, six morts et trois blessés.)

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La rumeur publique répand bientôt la nouvelle dans Paris. On s’attend à des récriminations passionnées, à des revanches peut-être sanglantes. La nuit, je parcours les boulevards, en proie à une fiévreuse anxiété : foule partout. On se racontait les événements du jour, on en interprétait la signification. Les discussions avaient lieu avec un calme, avec une courtoisie, un bon sens vraiment extraordinaires. Le ton dominant des conversations est d’une gravité triste. Plusieurs femmes, avec leurs enfants, sont mêlées à ces groupes épais ; elles prennent quelquefois la parole. Pas de salon dans le noble faubourg St-Germain où il eût été possible de traiter avec plus de mesure et plus de convenance cette histoire de sang et de larmes. Dans la rue de la Paix, il y avait encore des mares rouges, tous les blessés n’étaient pas encore pansés peut-être, et les deux partis, se rencontrant à cent mètres de là, ne se prenaient pas aux cheveux ! J’ai eu bien des étonnements dans ma vie, celui-ci est un des plus forts. C’était à croire qu’on rêvait, ou que jamais on n’avait rien compris à la France ni aux Français. J’étais sur le rond-point de l’Opéra, sur lequel débouche la rue de la Paix, c’était le point de départ, le lieu de ralliement de la manifestation. « Permettez-moi de rectifier l’incident », disait un des interlocuteurs ; « et permettez-moi de maintenir ma version », répliquait le premier, « j’étais un des gardes-nationaux ». Et les deux continuaient toujours sensément, posément et poliment. Il est vrai que nulle part, personne ne prenait la parole qui ne fût ou ne se dit républicain ; les policiers, les Gourdins réunis, les familiers du Figaro et les habitués du Jockey-Club étaient rentrés chez eux ou avaient repris la route de Versailles. Et cependant ces hommes-là, si raisonnables, si complaisants, il y a six heures à peine qu’ils ont échangé des coups de fusil contre des coups de revolver, des coups de baïonnette contre des coups de couteaux-poignards… Quel roman invraisemblable !

Le lendemain, 23 mars, une proclamation nous annonce :


« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Liberté, Égalité, Fraternité
« Chers concitoyens,

« Je m’empresse de porter à votre connaissance que, d’accord avec les députés de la Seine et les Maires élus de Paris, nous avons obtenu du Gouvernement de l’Assemblée Nationale :

« 1° La reconnaissance complète de vos libertés municipales ;

« 2° L’élection de tous les officiers de la garde nationale, y compris le général en chef ;

« 3° Des modifications à la loi sur les échéances ;

« 4° Un projet de loi sur les loyers, favorable aux locataires, jusques et y compris les loyers de 1 200 francs.

« En attendant que vous confirmiez ma nomination ou que vous m’ayez remplacé, je resterai à mon poste d’honneur pour veiller à l’exécution des lois de conciliation que nous avons réussi à obtenir, et contribuer ainsi à l’affermissement de la République.

« Le Vice-Amiral, député de Paris, Commandant en chef de la Garde nationale,

« SAISSET. »

Stupéfait, on lit et on relit ces affiches. Mais c’est trop beau vraiment pour le croire. Est-ce donc ainsi que le magnanime Thiers répondrait aux pillards de Belleville, aux meurtriers de Lecomte et de Clément Thomas, aux massacreurs de la place Vendôme ? C’est impossible ! C’est impossible !

D’ailleurs nous n’avons nulle connaissance que les députés et les maires de Paris aient fait encore aucune démarche auprès de Thiers, et par conséquent en aient pu rien obtenir. Nous savons de source certaine que l’Assemblée ne s’est pas réunie à cette occasion, qu’elle n’a pas été consultée et que par conséquent elle n’a rien concédé…

Voilà donc la signature de Saisset, mais d’où vient que manquent la signature de Thiers et la signature des ministres, et la signature de Grévy, président de l’Assemblée, et la signature des maires et des députés de Paris… Qui nous dit que cette signature de M. Saisset n’a pas été forgée ? Et qui nous dit que ce n’est pas là un nouveau truc de ce malicieux petit singe qui préside notre gouvernement de vérité ? Qui nous dit que ce n’est pas là une ruse de guerre… Défions-nous ! Défions-nous !… Et dona ferentes

Nous allons aux renseignements aux mairies du Louvre et de la Banque, à la Bourse et à l’Opéra. Nous ne voyons pas que les bataillons de l’ordre, que les phalanges serrées de la propriété désarment : tout au contraire. Au boulevard des Capucines, on nous montre le Grand Hôtel : Voyez, l’amiral Saisset s’y est renfermé avec tel bataillon. Des charrettes de plâtre sont apportées. Le Grand Hôtel va être barricadé, transformé en forteresse pour tenir en échec la place Vendôme ; pour dominer tout ce rond-point de routes stratégiques, un autre bataillon occupe le Jockey Club.

Mais que signifie donc la proclamation Saisset : l’élection libre des officiers et du commandant de la Garde nationale, la reconnaissance par l’Assemblée de nos franchises municipales ? — Ah oui ! l’amiral Saisset… Il vient d’ordonner la mise en position de deux pièces de sept afin de battre le boulevard…

Eh bien ! toute la journée il y a eu un calme relatif. Il n’est pas inadmissible qu’un étranger, ignorant de nos discordes civiles ait pu circuler dans nos rues sans s’apercevoir qu’hier le sang a été versé, que demain on le versera peut-être encore. Des bataillons vont et viennent, des patrouilles circulent dans les rues. On se rencontre ; les uns prennent la droite, les autres prennent la gauche ; les uns ont pris parti pour le Comité central, et les autres pour les municipalités, c’est-à-dire pour l’Assemblée… Deux ou trois fois des escouades armées ont failli en venir aux mains, cela s’est presque fait rue de la Banque ; trouvant passage barré, les hommes du Comité central ont parlementé — en vain. Ils ont alors rebroussé chemin. Un canon les suivait : les gens de l’ordre se sont précipités sur l’arrière-garde, ont emporté le canon… et on les a laissés faire.

La nuit, le passage était intercepté aux abords des principaux édifices, de tous les points stratégiques dont Paris a tant et plus. « Citoyens, passez au large ! Je vous prie, Citoyen, veuillez faire un détour ». Il était difficile de deviner au degré de politesse si on avait affaire à des hommes du Comité central ou d’une mairie versaillaise… Deux ou trois fois, on m’a croisé la baïonnette, mais avec des procédés presqu’aimables et des façons empreintes d’aménité : « Citoyen, je vous en prie, est-il indispensable que vous passiez par ici ? »

Et dans les clubs politiques en plein vent, si on peut s’exprimer ainsi, de la Madeleine à la caserne du Château-d’Eau, du faubourg Montmartre au Palais-Royal, je n’ai pas entendu une parole de colère, pas un mot désobligeant ; partout on discutait sur ces questions de vie ou de mort avec un sang froid et une courtoisie qu’on souhaiterait aux savants de l’Institut, disputant sur la génération spontanée. — Je l’ai vu, je l’ai entendu, je l’affirme. Mais quant à prétendre qu’on me croie, je ne suis certes pas assez déraisonnable pour cela.

Pendant que toute la population de Paris, dans son immense majorité, se roidit de toute la force de son bon sens, avec toute l’énergie d’un calme vraiment extraordinaire, contre toute éruption de colère qui nous jetterait dans les horribles aventures de la guerre civile, l’Assemblée de Versailles, qui se croit la force parce qu’elle s’appelle Gouvernement, qu’elle dispose des préfets et des généraux, pousse les choses à l’extrême. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer en elle, sa passion ou son inintelligence, sa haine ou sa frivolité. C’est toujours l’imperturbable assurance des Ollivier et des Lebœuf, lançant d’un cœur léger quelques cent mille Français contre quelques cent mille Allemands.

Le 20 mars, l’Assemblée a inauguré la session de Versailles par un réquisitoire prononcé par le président Grévy :

« Un gouvernement factieux se dresse en face de la souveraineté nationale dont vous êtes les légitimes représentants…

« Mais la force restera au droit. La représentation nationale saura se faire respecter. Elle accomplira imperturbablement sa mission en pansant les plaies de la patrie et en assurant l’établissement de la République (Protestations à droite.) malgré ceux qui la compromettent par les crimes qu’ils commettent en son nom. »

Cette déclaration de guerre contre les criminels est suivie de la nomination d’une Commission de quinze membres délégués par l’Assemblée, afin que le Ministère puisse toujours agir au nom de l’Assemblée sans la mettre dans la confidence de ses actes.

Le second acte est de mettre en état de siège la fidèle et loyale ville de Versailles ainsi que tout le département de Seine-et-Oise.

Le troisième acte est de repousser la proposition de plusieurs maires de Paris, demandant l’élection immédiate d’un nouveau Conseil municipal.

Les maires demandaient à Versailles ce que le Comité central décrétait à Paris. Ratifiées par Versailles, les élections se feraient sous l’influence des municipalités actuelles et non pas sous l’influence du Comité central. Accomplies sous l’influence des maires, les nouvelles élections porteraient au pouvoir des hommes beaucoup plus rapprochés des maires que du Comité central, plus républicains bourgeois que démocrates socialistes. Ils eussent composé plutôt un Conseil municipal qu’une Commune.

Si elle eût été acceptée, la proposition des maires eût porté un coup terrible, un coup mortel probablement au Comité central, lequel eût été jugé par des juges nommés en dehors de sa participation et jusqu’à un certain point nommés contre lui.

Mais M. le Ministre de l’Intérieur a vaillamment combattu ces dangereux ennemis du Comité central. L’honnête M. Ernest Picard a déclaré, au nom du Gouvernement, qu’il lui était impossible d’accepter d’urgence des élections municipales qui seraient une transaction avec l’émeute, que l’Assemblée s’occuperait de voter des lois organiques pour la reconstitution des municipalités (L’Assemblée, nommée seulement pour la conclusion de la paix, en a-t-elle le droit ?) et qu’après la promulgation de la nouvelle loi municipale, et seulement alors, Paris aurait le droit de procéder à de nouvelles élections. En d’autres termes, le Gouvernement nie le fait accompli, il nie que l’Hôtel-de-Ville et virtuellement Paris entier soient entre les mains du Comité central. Il ne veut pas demander l’avis du suffrage universel et préfère que « la poudre parle », car « il faut que force reste à la loi ! »

À Louis Blanc qui, avec tous les membres de la députation de Paris, même les plus foncés en couleur, avait pris parti pour les municipalités contre le Comité central, à Louis Blanc conjurant l’Assemblée de faire de la conciliation et non pas de la provocation, le général Trochu répond par des récriminations sur les assassinats des généraux Thomas et Lecomte : « Notre loi de siège n’est pas une loi de voleurs, mais une loi de protection contre les malfaiteurs. Pendant le siège de Paris, l’ennemi était à la fois au dehors et au dedans. (Acclamations des ruraux. Oui, oui ! C’est vrai.) Au dedans, il y avait une officine prussienne à laquelle était annexée une fabrique de thalers ; il y avait même une officine française qui pénétrait partout et nous attaquait par derrière, alors que nous faisions le possible pour nous défendre par devant. Il y avait des scélérats, (Mouvement.) il y avait des scélérats qui recevaient de toutes mains, qui paralysaient et déshonoraient nos efforts ; ils avaient le meurtre pour moyen. (Profonde sensation et applaudissements.) Vainement aujourd’hui, les meneurs de cette guerre civile voudraient en décliner la solidarité, la responsabilité. (Bravos.) Ce sont eux qui, dix fois pendant le siège, je l’atteste devant le pays, ont failli amener les Prussiens devant Paris : ce sont eux qui vont les y ramener. Je déclare que pendant le siège, tant contre les ennemis du dehors que contre ceux du dedans, le général Clément Thomas a été mon collaborateur le plus courageux. Je demande que sa famille et celle du général Lecomte soient adoptées par la France ! »

Voilà donc M. Trochu qui avoue, qui proclame que le président du Gouvernement de la Défense Nationale ne regardait les Prussiens que d’un œil, gardant l’autre pour surveiller les Parisiens. Les Prussiens n’étaient pour lui que des ennemis ; mais les républicains et les révolutionnaires, il leur crie qu’ils sont des scélérats.

Après Trochu se lève un petit procureur-général venant, raconter, avec les fioritures, les trilles et roulades qu’on admire au barreau, l’arrestation par le Comité central du général Chanzy, mandé par M. Thiers pour son coup d’État. Comme M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, tient à ce que l’Europe n’en ignore, nous détachons les points saillants du récit :

«… Tout à coup intervient un personnage qui nous était parfaitement inconnu, c’était le général Duval, représentant du Comité de la Garde nationale. Le général Duval qui portait les insignes de son grade, s’adressa au général Chanzy : « Citoyen général, au nom des lois de la guerre, je vous fais mon prisonnier. »

« M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères. — Quelle parodie ignoble !

« Un membre. — Ce sera de l’histoire.

« M. Edmond Turquet. — C’est pourquoi j’ai tenu à faire ce récit à la Chambre.

« M. Jules Favre. — Il faut que toute l’Europe le sache.

« M. Turquet. — Le général Chanzy se lève donc et dit : « Je suis à vos ordres. » Comme on paraissait ne pas vouloir m’emmener, je m’adressai au général Duval et je lui dis : J’ai eu l’honneur d’accompagner le général Chanzy depuis une demi-heure ; je désire l’accompagner quelque part qu’on l’amène. » « Qu’à cela ne tienne, répondit le citoyen général Duval, je vous fais mon prisonnier… mais qui êtes-vous ? » « — Je suis, répondis-je, je suis M. Turquet, député de l’Aisne, membre de l’Assemblée nationale. » « — Alors, je ne veux pas vous arrêter. » « — Pourquoi ? » « — Parce que vous êtes député. » « Tant pis ! » « Je puis vous arrêter, si vous le voulez comme aide-de-camp du général Chanzy. Vous êtes militaire, sans doute, car vous portez le ruban de la Légion d’honneur. » « — Oui, monsieur, mais si vous voulez m’arrêter comme militaire, arrêtez-moi comme sergent-major. » Et je fus arrêté, Messieurs, sous ce titre et écroué en vertu d’un ordre ainsi libellé : « Le citoyen Gandin, chef de la maison militaire du neuvième secteur, écrouera le citoyen général Chanzy et le sergent-major qui l’accompagne. » Nous fûmes d’abord menés chez l’adjoint au maire qui, voulant à tout prix nous éviter les ennuis d’une captivité dans une prison de secteur, nous installa dans un petit salon… »

Finalement, le petit M. Turquet est mis à la porte malgré lui et va raconter tout chaud l’affaire à l’Assemblée : « Le général Chanzy a été transféré à la prison de la Santé. J’ai l’espoir que le général Chanzy, et une vingtaine d’officiers qui ont été aussi arrêtés, ne seront pas fusillés. »

« M. Ernest Picard, ministre de l’Intérieur. — Je demande à dire un mot. Notre seul regret, c’est que ces faits ne puissent pas être portés et publiés dans Paris et partout. Je demande à mon honorable collègue de la Guerre de décider, et je demande à l’Assemblée de voter immédiatement que ces faits soient portés spécialement à l’ordre du jour de l’armée, afin que les officiers et les soldats les connaissent dans tous leurs détails. Nous ne resterons pas inactifs, laissant s’accomplir de pareils meurtres dans Paris et en France ! (Applaudissements) »[2].

Le lendemain, à l’Assemblée de Versailles, lecture d’une proclamation à la nation et à l’armée, proclamation sournoise, méchante et banale, se terminant par l’exclamation de : Vive la France ! Le député Peyrat demande que, pour rallier les républicains à la cause de l’ordre, on ajoute la formule : Vive la République ! « De là, nous écrit le correspondant du Rappel, sort la plus effroyable tempête : Ruraux, royaux, cléricaux se lèvent, s’écrient, s’emportent contre cette proposition séditieuse, anarchique et impie. Ils ne veulent pas que la République vive. Leur colère est telle qu’ils n’écoutent plus même M. Thiers. Le chef du pouvoir exécutif monte à la tribune, mais les cris l’obligent à en descendre. Le président ne lui obtient la parole qu’en déclarant qu’elle est de droit absolu. Le petit Thiers remonte et se fait petit et la République encore plus petite que lui. Il rappelle doucement qu’après tout l’addition des trois mots officiels « pourrait être légitime ».

Quant à M. Jules Favre, il n’a plus de larmes. Ses glandes lacrymales se sont séchées depuis les fameuses entrevues avec M. de Bismarck, mais il lui reste sa poche de fiel et sa salive empoisonnée : « Dans l’attentat du 18 mars, toute la garde nationale est complice ou coupable. Toute cette population matérialiste, individualiste, est coupable de rébellion. Les journalistes de Paris écrivent sous le couteau des assassins. Il leur a fallu un courage civique prodigieux pour déconseiller à cette populace affolée de ne pas se ruer au vote. Il n’y a pas à pactiser avec l’émeute. Il faut dompter, il faut châtier Paris !

« Si nous avions à combattre d’autres adversaires, nous pourrions temporiser, mais nous sommes en face de ceux qui ont usurpé le pouvoir pour exercer la violence, l’assassinat et le vol… En temporisant avec l’émeute, on donnerait aux Prussiens le droit de la réprimer…

« Si cette dernière honte tombait sur nous, s’écrie M. Favre, nous n’en serions pas responsables devant Dieu. La responsabilité pèserait uniquement sur ces mauvais citoyens qui, vis-à-vis des dangers et des misères de la patrie, n’ont pas compris que leur premier devoir était l’obéissance au suffrage universel et qui, voulant faire prévaloir leurs détestables desseins, n’ont pas craint d’appeler sur Paris les pas de l’étranger (sic). En face d’une pareille éventualité, comprenez-vous quelle peut-être l’émotion de la ville de Paris, les inquiétudes de l’Europe ? Comment pouvons-nous donner caution de notre solvabilité quand nous ne pouvons pas même vivre en paix et quand nous voyons un orage, monté des bas-fonds de la société jusqu’à la majorité populaire représentée par cette Assemblée, essayer de la renverser. Car tel est leur dessein.

« L’amiral Saisset. — Oui, ils me l’ont dit.

« M. Jules Favre. — Chaque jour, ils déclarent qu’ils veulent marcher contre vous.

« Marcher contre vous ! Si quelques-uns d’entre vous tombent entre leurs mains, le sort des généraux Lecomte et Clément Thomas, malheureuses victimes de leur férocité, serait le vôtre. Car ne vous imaginez pas, Messieurs, qu’ils désavouent de semblables crimes, ils les justifient ! ( Mouvement) Il est bon de mettre sous vos yeux les circonstances atténuantes plaidées par ce gouvernement qui n’a plus le droit de s’appeler la République : il la déshonore !

« L’amiral Saisset. — Oui, il la déshonore.

« M. Jules Favre. — Il la déshonore. Il la souille de sang. Il fait apparaître auprès d’elle le cortège de tous les crimes. Il ne peut être composé que de gens indignes, ne méritant aucune espèce de pitié… »

Suit un long plaidoyer en faveur des généraux fusillés, un long réquisitoire contre leurs assassins, c’est-à-dire contre la garde nationale de Paris.

« Permettez-moi de ne pas descendre de cette tribune sans épancher mon cœur en laissant échapper une des nombreuses douleurs qui l’oppressent… J’ai combattu trois jours durant l’exigence du vainqueur, et Dieu sait avec quelle insistance il voulait entrer dans Paris et désarmer la garde nationale ! J’avais cru qu’il était de mon devoir de lui épargner cette humiliation… Je me suis trompé. J’en demande pardon à Dieu et aux hommes ! »

L’émotion de la Chambre est indescriptible. Jules Favre est longuement acclamé et félicité.

Cependant, un des maires de Paris, plus pratique, moins aveuglé par la haine, répond à l’appel au massacre fait par M. Jules Favre, en renouvelant la proposition de la veille : « En convoquant vous-mêmes le peuple de Paris à voter dans vos urnes électorales, vous l’empêcherez d’aller voter dans celles du Comité central.

« J’arrive de Paris. Tous les maires sont réunis dans une mairie. Une grande partie des mairies est encore occupée par les anciens maires. Nous sommes en face des hommes de l’Hôtel-de-Ville, nous leur faisons échec. Je vois mieux que personne ce qui se passe. Paris peut être sauvé par des mesures de préservation. Je ne suis pas dans le secret des moyens dont dispose le Ministère. Mais une grande partie des bataillons de la garde nationale est armée de chassepots ; il y a des pantalons rouges avec les insurgés. Je ne vois pas que vous ayez la force… Je n’aime pas la division que M. le ministre veut faire naître entre Paris et la province… Si vous voulez adopter notre projet, la tranquillité renaîtra. Dans trois jours nous redeviendrons les maîtres de l’Hôtel-de-Ville, Mais si nous revenons ce soir les mains vides, je ne sais pas ce qui pourra arriver. »

M. Thiers répond quelques mots dédaigneux. Que Paris se soumette d’abord. Nous verrons après, et l’Assemblée avec une insolence superbe passe à l’ordre du jour…

La séance capitale et vraiment décisive a été celle du 23 mars. Elle a été double : séance de jour et séance de nuit.

D’abord on s’occupa de la fameuse question de la prorogation des échéances. Il s’agissait de revenir sur la loi dite des Cent mille faillites qui, votée à l’encontre des représentants de Paris et de la gauche, aurait fait de tous les négociants et commerçants de Paris une masse confuse de banqueroutiers. Le président Grévy déplora qu’il fallût revenir sur une loi votée depuis quinze jours à peine. Certes la loi était bonne… mais les événements… mais l’état de la capitale… mais l’industrie agonisante,.. Bref, l’excellente loi est détestable… mais c’est le peuple de Paris… En conséquence, le Gouvernement propose une loi nouvelle, non moins bonne, non moins excellente que la dernière. C’est toujours le développement de la formule : puisque la guerre a jeté le plus profond trouble dans les affaires tant des créanciers que des débiteurs, nous décidons que toutes les entreprises seront liquidées aux dépens des débiteurs qui perdront tout, au profit des créanciers qui ne perdront rien.

Mais il s’agit bien de cela. — Ne vient-on pas d’apprendre que le coup de main prémédité à la place Vendôme n’a point réussi. Il faut exhaler sa colère. La proposition d’adopter les veuves et les familles des morts, à l’instar de celles des généraux Thomas et Lecomte, ne soulève pas cependant un vif enthousiasme : on trouve plus économique de décerner des éloges, de voter des visites de félicitations au nom de l’Assemblée à quelques artilleurs et à un régiment de ligne qui se sont laissés emmener par leurs officiers, de Paris à Versailles. M. Jules Simon, en sa qualité de ministre de l’Instruction Publique s’est déjà porté au-devant de ces braves militaires : les compliments que le Gouvernement leur décerne seront inscrits au Journal Officiel pour les conserver dans le souvenir des bons citoyens.

Une loi est ensuite votée pour l’organisation dans chaque département d’un bataillon de 1 500 volontaires, chargés de défendre spécialement l’Assemblée. Les officiers de ces 120 000 hommes seraient nommés par le Gouvernement, et les volontaires ne seraient pris que parmi d’anciens soldats.

Passons sur des incidents qui à d’autres époques auraient été considérés comme très importants, mais qui, dans notre tourmente, seront oubliés ce soir, ou demain déjà. L’épisode historique de la journée a été la réception faite aux maires de Paris, lesquels se sont présentés en corps devant l’Assemblée afin d’obtenir d’elle des mesures conciliatrices qui contrebalanceraient l’influence grandissante du Comité central. La Chambre ne se souciait guère de recevoir la municipalité de Paris, néanmoins elle n’osa pas refuser.

Entrèrent donc une soixantaine d’hommes, représentant officiellement une ville de deux millions d’âmes  [3]. Ils étaient revêtus de leurs insignes, ils se tenaient avec une certaine fierté, conscients du grand rôle qu’ils voulaient jouer, celui d’intermédiaires entre la population de Paris et la population de la province. La gauche se lève devant eux. Elle les salue de la main en criant : « Vive la République ! Vive la France ! » Et les maires de répondre : « Vive la France ! Vive la République ! »

« À l’ordre ! à l’ordre ! » ont crié alors des champêtres furieux. « Rappelez-les à l’ordre ! À l’ordre ! à l’ordre ! Vous ne respectez pas l’Assemblée ! Faites-les évacuer ! Ils n’ont pas le droit de prendre la parole ! » Le vacarme et le tumulte augmentent alors de minute en minute. Finalement, les centres et la droite se retirent, entraînant dans la débandade générale le Président et les membres du Gouvernement. À leur tour, les députés de la gauche, les maires et adjoints sont emportés dans la grande déroute.

Députés de la gauche et maires de Paris n’auraient eu alors qu’une chose à faire : puisqu’on injuriait la République et Paris en leurs personnes, ils devaient immédiatement quitter Versailles et revenir siéger au Palais Bourbon, sous la protection du Comité central.

Mais ces Messieurs n’étaient point hommes à prendre une résolution aussi énergique. Pour repousser l’injure faite aux maires de Paris, les députés de Paris parlèrent un instant de donner leur démission à l’ouverture de la séance de nuit, mais Thiers, mais Grévy, mais Favre, mais Picard, mais Simon, mais Barthélémy St-Hilaire, effrayés des suites possibles de la grossière incartade des ruraux, négocièrent aussitôt, promettant réparation au nom de la Patrie éplorée, suppliant de ne pas envenimer nos discordes, etc., etc. Et nos Messieurs de la gauche et des municipalités crurent être magnanimes en pardonnant l’offense qui avait été faite à la République.

À la séance de nuit, le président Grévy intervient avec un gros mensonge : il déplore la fâcheuse méprise, il déplore le malentendu qui a fait coïncider l’arrivée de la délégation parisienne avec la clôture de la séance…

L’honnête Jules Simon et M. Jules Favre, qui n’est point faussaire, se sont alors portés garants de la véracité de M. le président Grévy, et la majorité penaude approuvait de « très bien ! » les excuses que l’on présentait pour elle, puis écoutait avec componction les propositions des maires :

1° Que l’Assemblée se mette à l’avenir en communication plus directe et plus intime avec les municipalités parisiennes ;

2° Qu’elle autorise les maires à prendre les mesures que les circonstances exigeraient ;

3° Que les élections de la garde nationale aient lieu dans les cinq jours ;

4° Que l’élection d’un nouveau Conseil municipal ait lieu avant le 3 avril, sous la présidence des maires et adjoints actuels.

Au lieu d’être discutées immédiatement, ces propositions sont renvoyées aux bureaux par l’Assemblée, qui entend de cette façon sauvegarder sa dignité. Le renvoi aux bureaux est le plus souvent un enterrement de première classe.

Un champêtre naïf s’adresse ensuite à l’Assemblée : « Ne trouvez-vous pas étrange que dans ce grand mouvement de l’Ordre, manifestation des Gourdins réunis, place Vendôme, qui se reforme sous le canon de l’insurrection, il n’y ait aucun de vous pour représenter le drapeau de l’Assemblée ? »

Une voix : « Il y a donc deux drapeaux ? »

« Non, Monsieur, il n’y en a pas deux ; mais, il faut que le drapeau qui doit réprimer l’insurrection, le Drapeau Tricolore, soit tenu en face de ce Drapeau Rouge que la France n’acceptera jamais… Ah ! Messieurs les maires, j’envie votre sort, quand je pense que vous êtes seuls dans Paris à pouvoir témoigner de votre courage. Songez que quand nous aurons réuni en un faisceau des forces, nous commencerons à être forts, (Très bien ! ) des soldats, électrisés par notre présence, marcheront sur l’émeute qui, à son tour, éprouvera la terreur qu’elle répand aujourd’hui. »

« M. Pouillard. — Ce sont là de généreuses illusions que nous n’avons pas le temps d’examiner. Nous ne pouvons pas nous-mêmes aller à Paris de nos personnes. Que le Gouvernement y envoie un général et des troupes, à la bonne heure ! Mais aller nous exposer en simples voyageurs, allons donc ! Il ne s’agit pas là d’une émeute ordinaire, mais des sociétés secrètes et de l’Internationale ! »

Le gros monsieur Batbie proteste lui aussi contre cette aventure. La majesté de l’Assemblée Nationale serait compromise si quelques-uns de ses membres, se mettant à la tête des bataillons de l’ordre, allaient affronter les canons du désordre. Et l’Assemblée abondant dans le sens du ventripotent Batbie, professeur orthodoxe d’économie politique, rejeta avec indignation la fantaisie du naïf villageois.

On croyait la séance finie, quand M. Jules Favre, infatigable dans sa haine, demanda une demi-heure pour insulter Paris, maudire encore cette insurrection maudite, puis pour affirmer ensuite qu’il n’avait pas menti en citant à faux certaine dépêche prussienne. Jusqu’à présent la Prusse n’a point intérêt à intervenir dans nos discussions civiles, sa haine est satisfaite. Elle doit grincer de joie en voyant que nous avons réservé nos forces pour nous entre-déchirer de nos propres mains : la Prusse ne se soucie que de ses cinq milliards, elle peut même perdre son gage, sa rancune pourrait même se féliciter que la rançon des cinq milliards ne soit point payée, pourvu que la France ruinée perde maintenant une dizaine de milliards en plus de tout ce qu’elle a déjà perdu, pourvu que le parti révolutionnaire et républicain, qui seul peut relever la France, qui seul peut inspirer des inquiétudes à l’Empire germanique et féodal, soit définitivement écrasé.

Le général Fabrice, avec un dédaigneux sourire, a donc fait savoir au Comité central, détenteur de Paris et de plusieurs forts, qu’il entendait bien ne pas se mettre entre les coups de fusil que nous pourrions nous tirer et qu’il resterait parfaitement neutre, pourvu que les stipulations du traité provisoire de paix soient respectées. Il va sans dire que cette déclaration a mis en colère MM. Thiers et Favre et Simon, pour lesquels le Comité central et la Garde nationale ne sont point des belligérants, mais un ramassis ignoble et dégoûtant de vermine humaine qu’il faut extirper par le fer et par le feu.

La question se posant ainsi entre Versailles et Paris, Où allons-nous ? où allons-nous ?

Nuit noire, sillonnée de foudre et d’éclairs. Plus de mâts, plus de gouvernail. L’orage siffle et hurle, l’ouragan mugit. Devant nous, contre des écueils vaguement blanchissants, mer furieuse dont on entend les lugubres grondements.


Paris, 25 mars 1871.

Quoi qu’il en soit, il faut voter. Quoi qu’il en advienne, il faut se ranger derrière le Comité central. Le suffrage universel de Paris est scindé en trois : députation et municipalité contre la garde nationale populaire ; il faut nous mettre du côté de la troisième. Sans doute la légalité est plutôt du côté des maires et de la députation, mais les maires et la députation se rattachent étroitement au Gouvernement de M. Thiers que la légalité ne gêne guère, il fait et défait les lois à sa fantaisie, car il se met au-dessus des lois et prépare des coups d’État dans l’ombre. Et que veut dire ce mot de légalité en temps de révolution ? Tout ce qui se fait aujourd’hui sera illégal demain, et s’il fallait en revenir à la stricte légalité, il faudrait réinstaller Napoléon III aux Tuileries, à moins qu’on ne préférât y réinstaller un prince d’Orléans, ou bien un roi de la maison de Bourbon, ou même la Constitution de 92. Soit, renouons la chaîne des temps à l’an I de la République Française… Ici, la légalité est contraire à la loi, c’est la lettre qui tue. Car la loi républicaine veut que dans toutes les grandes circonstances et surtout dans les événements imprévus il soit fait un Appel au Peuple. Or, c’est le moment ou jamais de faire un appel au peuple. Le Comité interjette appel et M. Thiers, l’Assemblée de Versailles, les maires et députés s’y opposent. Tant pis pour les opposants !

L’immense difficulté pratique est celle-ci : la votation est affaire des municipalités et non de la garde nationale, c’est aux maires de convoquer les électeurs, c’est dans les mairies que sont déposés les registres électoraux, sans lesquels il n’est point de contrôle possible. Or, des élections sans contrôle, il serait trop facile vraiment de les critiquer et, par conséquent, de les invalider…

Cependant la plupart des mairies sont aux mains du Comité central. — Malgré cris et clameurs, plusieurs ont été occupées par des bataillons de gardes nationaux qui ont installé, séance tenante, de nouveaux maires et des adjoints provisoires devant fonctionner d’office pendant la votation. Cela n’est pas légal, mais c’est dans la vérité, c’est dans la nécessité de la situation… Il ne reste plus que deux ou trois mairies encore occupées par des bataillons bourgeois avec chassepots et mitrailleuses ; ils paraissent disposés à s’en servir. Faut-il, pour préluder au vote, faire entr’égorger les citoyens, ouvrir la discussion entre baïonnettes, faire que fusillades et mitrailleuses donnent la réplique à mitrailleuses et fusillades ? Eh non, mille fois non ! Qu’on n’inaugure pas la hideuse guerre civile ! Puisqu’on peut voter dans dix-sept mairies sur vingt, on peut à la rigueur négliger les trois qui persistent. Dix-sept électeurs convoqués sur vingt peuvent prononcer un verdict valable et suffisant, pourvu que le verdict soit prononcé à une forte majorité des dix-sept voix, sans pression d’aucune sorte, avec une liberté manifeste.

Nous ne le demandions pas, nous n’aurions pas osé l’espérer. Le bonheur est venu nous surprendre. Nous avions pris notre parti d’aller de l’avant quand même, résolution désespérée, car elle impliquait des nécessités terribles. Acceptant la fatalité de la situation : fatalité, euphémisme exprimant la somme des imprévoyances, des fautes et des crimes dont se rend coupable la nation française déchirée en factions ennemies, nous allions jouer l’existence de la République sur un coup de dés, quand, par une heureuse chance à laquelle nous ne sommes guère habitués, un des trois acteurs du terrible drame qui allait éclater, s’est laissé illuminer par le bon sens, par l’humanité. Tout d’un coup les municipalités se sont ralliées aux élections proclamées par le Comité central. Nous voterons dans les vingt arrondissements sans nous tirer des coups de fusil.

Passant dans la rue Richelieu, j’entends des cris formidables de « Vive la République ! » Toutes les crosses étaient en l’air, on se serrait les mains, on s’embrassait ; déjà on se mettait en devoir de cacher et d’emmener les hideuses mitrailleuses. Des membres du Comité central fraternisaient avec les maires et les adjoints de l’arrondissement, ils échangeaient leurs sabres, leurs ceintures, leurs écharpes. Les maires de Paris ont fait comprendre aux députés de Paris la nécessité d’en référer au peuple de Paris pour mettre fin à la situation anormale de Paris, laquelle situation anormale est la conséquence fatale du coup d’état manigancé par le pouvoir légal. Demain, devant les urnes, nous ferons acte de concorde et de civisme. Comme au sortir d’une douloureuse maladie, nous renaissons à la joie, à la santé morale ; on est heureux de vivre et d’agir dans ce grand drame qui, dans ses vastes tourbillons, emporte nos frêles et mesquines influences.

La nuit, quelques cent mille âmes se pressaient sur le boulevard. Toutes les figures rayonnaient, tous les yeux souriaient, toutes les voix s’étaient faites douces et amicales. Tous nous nous aimions, tous nous étions heureux. C’est par l’acte de fédération que s’était fondée la première République, c’est par un acte semblable que sera fondée la République de 1871.

  1. Les séries de points successifs remplacent des parties du texte illisibles sur le manuscrit.
  2. Prévenue par M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, de l’arrestation du général Chanzy, l’Europe apprendra avec plaisir qu’après son transfert du salon de M. L. M. à la prison de la Santé, le général Chanzy a été relâché, mais sous la condition de rester neutre pendant six mois dans nos troubles civils. Chanzy s’est rendu à Versailles où il a refusé un commandement que lui offrait M. Thiers.
  3. Ceux parmi eux qui sont députés entrent dans l’hémicycle, les autres restent dans une tribune latérale.