La Commune de 1871/Le 18 mars

La Commune de 1871Bureau d’édition (p. 28-32).


LE 18 MARS



Tous les efforts des radicaux bourgeois pour le réduire après coup à une simple affirmation républicaine ou à une revendication municipale — d’aucuns disent à un accès de fièvre obsidionale — n’empêcheront pas le 18 Mars d’être ce qu’il a été et ce qu’il deviendra toujours davantage :

1. Une révolution ouvrière continuant et complétant les journées de Juin 1848 et les insurrections lyonnaises des premières années du règne de Louis-Philippe ;

2. Une révolution économique ou sociale dont les racines plongent jusqu’à la fin du siècle dernier en pleine Conjuration des Égaux.

Le 18 Mars est presque exclusivement prolétarien. Pour ne rien dire de ses défenseurs anonymes recrutés en immense majorité dans les ateliers, le Comité central, qui est sa première sinon sa principale expression, ne se compose que de travailleurs manuels. L’uniforme de garde national peut recouvrir, il ne dissimule pas la « blouse » de ces gouvernants d’une semaine. Et si la Commune est moins exclusive, si la bourgeoisie s’y trouve représentée, c’est par ses « déclassés », par ses prolétaires, pourrait-on dire, journalistes et étudiants qui vivent de leur travail et dont l’activité cérébrale, comme l’activité musculaire de la classe ouvrière, est subordonnée dans son exercice et son application à un capital qui est possédé par d’autres. M. Louis Blanc, qui, dans son entrevue avec les délégués de Toulouse, reprochait aux élus de l’hôtel de ville d’être « des inconnus pour la plupart », constatait, sans s’en douter peut-être, cet état de choses, comme ce colonel préposé aux exécutions du 43e bastion qui, avant de faire « abattre » un membre du Comité central, Levêque, disait « d’un air goguenard » à ses soldats : « C’est un maçon et ça voulait gouverner la France ! » Oui, c’étaient des maçons, des relieurs, des cordonniers, c’est-à-dire une nouvelle couche sociale qui entrait en ligne, le quatrième état qui émergeait à coups de fusil.

Le 18 Mars est social ou socialiste dans son programme, même dans la partie de ce programme qui paraît au premier abord purement politique. L’autonomie communale qu’il fait mieux que de réclamer, qu’il prend et qu’il étend à tout, non seulement à l’impôt, mais à la justice, non seulement à l’instruction, mais à la force publique, cette autonomie absolue, qui a malheureusement fait illusion à beaucoup, n’est — il a pris soin de le déclarer — qu’un moyen destiné à quoi ? à universaliser la propriété[1].

L’outil à l’ouvrier, la terre à celui qui la cultive, lit-on dans une autre proclamation à l’adresse des départements.

Et pour que personne ne puisse en ignorer, au milieu et en dépit de la lutte qui absorbe tous ses efforts, la Commune de Paris, joignant les actes aux paroles, prendra des mesures comme celles-ci, qu’il importe d’autant plus de mettre en relief que leur portée paraît avoir échappé à quelques-uns parmi ceux-là même qui les ont votées :

Elle réduira à 6.000 francs par an le « maximum du traitement des employés aux divers services communaux » — ce qui était un premier pas, et un pas considérable, vers l’équivalence des fonctions et l’égalité des salaires.

Elle décidera « qu’aucune administration privée ou publique ne pourra imposer des amendes ou des retenues aux employés ou aux ouvriers », et elle interdira « le travail de nuit dans les boulangeries », rompant ainsi en visière au laisser faire bourgeois et intervenant entre le Travail et le Capital, non plus comme aujourd’hui au profit des capitalistes, mais au profit des travailleurs.

Comprenant enfin que la coopération n’est pas un moyen d’affranchissement, mais le résultat du capital restitué à ceux qui le mettent en valeur, elle appellera les chambres syndicales à constituer une commission ayant pour but :

1. De dresser une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu’un inventaire exact de l’état dans lequel ils se trouvent et des instruments de travail qu’ils renferment ;

2. De présenter un rapport établissant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers, non plus par les déserteurs qui les ont abandonnés, mais par l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés ;

3. D’établir un projet de constitution de ces sociétés coopératives associées

C’est donc bien le droit au capital, le droit à l’instrument et à la matière de la production, et non plus seulement le droit au travail, qui a été affirmé — incidemment, il est vrai — en pleine bataille, par la Commune de Paris trop avisée pour confondre 1870 avec 1848 et réduire les revendications ouvrières à la formule rudimentaire et incomplète d’il y a trente-deux ans.

Mais c’est surtout dans ses conséquences historiques, qui — ne l’oublions pas — plus que le programme et le personnel, caractérisent une tentative révolutionnaire, c’est surtout dans son lendemain qui dure encore, dans les espérances et les terreurs qu’il a éveillées d’un bout du monde à l’autre, que le 18 Mars a donné sa véritable mesure ouvrière et socialiste.

À peine le drapeau rouge, son drapeau, tombé dans le sang de son dernier soldat, que voyons-nous, en effet ? Ce drapeau ramassé et arboré par le prolétariat de tous les pays qui en fait son signe de ralliement. « Vive la Commune ! » Ce cri est à peine étouffé au Père-Lachaise sous une dernière décharge de mitrailleuses qu’il éclate plus nombreux et plus puissant que jamais au Nord et au Midi, à l’Est et à l’Ouest, poussé par l’universalité des travailleurs qui, en Allemagne, par exemple, se déclarent, par l’organe de Liebknecht et de Bebel, solidaires de leurs « frères de Paris », qui, en Suisse, en Belgique, etc., se lèvent pour empêcher l’extradition des « échappés » et qui partout fêtent à l’envi la date du 18 Mars comme ouvrant une ère nouvelle, l’ère de leur émancipation.

Que voyons-nous d’autre part ? Cette même date maudite, ce cri proscrit par les classes dirigeantes et possédantes de partout, lesquelles, si divisées qu’elles puissent être en matière de forme gouvernementale, qu’elles se réclament de la monarchie, comme en Allemagne, en Autriche et en Italie, ou de la République comme en Suisse, aux États-Unis et en France, se retrouvent unies et solidarisées contre ce qu’elles reconnaissent ainsi pour l’ennemi commun.

D’un côté, du côté de la Commune, tous ceux qui, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, de quelque liberté politique qu’ils jouissent, sont les dupes, ou les victimes de l’ordre économique actuel et en poursuivent le renversement ;

De l’autre, tous ceux qui bénéficient de cet ordre à un titre quelconque et entendent le conserver.

Ici, l’univers capitaliste ;

Là, l’univers prolétarien.

Et l’on voudrait qu’une révolution qui a ainsi bouleversé tous les partis politiques, ne laissant plus subsister dans le monde entier que deux classes en présence l’une de l’autre, ne soit pas une révolution de classe, la vôtre, ô travailleurs !

Allons donc !

Le 18 Mars vous appartient tout entier, comme 89 appartient au tiers état. Ou, plus exactement, le 18 Mars est votre 89 — qui commence.

(L’Égalité, 18 mars 1879.)



  1. Déclaration au peuple français du 19 avril.