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Émile-Paul frères (p. 347-365).


CHAPITRE XVII


L’ANNÉE NOIRE


Juillet 1870 ! Les derniers jours du mois de juillet, les petites villes de Lorraine les passèrent toutes tendues vers la voie du chemin de fer à regarder courir les trains qui, sans interruption, emportaient nos troupes à la frontière. Des zouaves, des soldats de toutes armes, des chevaux dont on voyait les têtes haletantes en haut des claires-voies des wagons. Quelle chaleur d’orage et quel enthousiasme ! Les populations se pressaient dans les gares pour offrir à ces braves enfants du vin, de la bière, du café, du tabac. Trop de vin, trop de bière ! Et l’on criait : « À Berlin ! » Sébastopol, Solférino, Puébla sonnaient dans les mémoires. Il n’y avait qu’à faire donner nos mitrailleuses, et puis à pousser droit devant soi, la baïonnette en avant. La gloire de la France et l’épopée impériale déjà resplendissaient d’un éclat nouveau. Les images d’Épinal répandaient, célébraient la fureur à l’emporte-tout de nos turcos, ces moricauds héroïques.., Soudain, on apprend Forbach, Wissembourg, Reischoffen. Et voici qu’une fois de plus, l’immense flot germain se soulève, accourt sur la Gaule, frémissant d’une joie dévastatrice. Aux champs de bataille éternels de l’Alsace, le barrage gallo-romain vient de céder. « Sauve qui peut ! Les Prussiens ! les Prussiens ! »

Sous une pluie diluvienne, c’est l’effroyable défilé de la retraite française. Nos malheureux soldats ! Après quelques heures, ils se lèvent des prairies souillées où ils se sont laissés tomber pour la nuit, et quand on a vu leurs derniers fourgons disparaître au tournant du chemin, chacun n’a plus que le temps d’enfouir au jardin ou bien de descendre au fond du puits ses couverts d’argent, quelques napoléons, de vieilles armes de famille. Maintenant la petite ville impuissante attend les Prussiens.

Il n’a guère varié, le cérémonial de leur entrée dans nos petites villes lorraines en 1870. Le plus souvent, quatre uhlans précèdent la colonne ; ils arrivent seuls à la hauteur des premières maisons. Autour d’eux, la foule accourt et s’amasse, d’autant plus nombreuse qu’ils ne sont que quatre. Brusquement ils choisissent un individu, qu’ils jugent sur sa mise un notable, et lui commandent de les conduire à la mairie. Ils l’encadrent, et s’avancent, la carabine sur la cuisse, en mesurant d’un dur regard que rien ne détourne la file des fenêtres. Ce coup de feu tout prêt calme déjà bien des curiosités. Les voici à la mairie : « Monsieur le Maire, il nous faut tant de pain, tant de viande, tant de voitures. » Et, Monsieur le Maire, il faut comprendre l’allemand.

Quelques heures après, c’est la ruée torrentielle. Du matin jusqu’à la nuit, le fleuve s’écoule, un défilé ininterrompu de Bavarois, Prussiens, Wurtembourgeois, hussards de la mort, hussards de Blücher, uhlans, cuirassiers, fantassins, cavaliers, canons, d’où se détachent soudain des patrouilles vers le boulanger, vers le boucher, vers la poste, vers le percepteur, vers la recette municipale. Ils saisissent l’argent des caisses publiques ; ils font charger toute la viande, tout le pain, tous les légumes sur des voitures qu’ils réquisitionnent… Le monde assez nombreux qu’il y avait d’abord pour les voir passer a disparu. Peu à peu, chacun est rentré chez soi, et maintenant plus personne, la rue est tout aux Prussiens. Leur flot sans trêve, cet immense silence, cet ordre puissant, cette force rythmée inspirent de sinistres pensées. Des fifres précèdent les longues files sombres de l’infanterie, où les pointes des baïonnettes étincellent. Les longues et lourdes pièces noires de l’artillerie aux caissons bleu-de-ciel roulent sur le pavé avec un bruit tragique. Nul cri, nul désordre dans ces troupes en marche : elle respirent l’abondance, et la petite ville, derrière ses persiennes, songe, le cœur serré, aux Français du corps de Failly ou de Mac-Mahon, qui ont passé l’avant-veille, toutes les armes mêlées, troupeau épuisé, démuni de tout, au point que les quincailliers ont vendu aux officiers ce qui restait dans leurs tiroirs de vieux pistolets et les éperons qu’on ne demandait plus depuis la création des chemins de fer. Le flot coule toujours ; les maisons semblent mortes ; l’angoisse de la petite ville ressemble à de la paralysie. Les vieux sont encore nombreux qui ont vu l’occupation de 1815 à 1818, et ils font savoir que cela pourrait bien recommencer comme au temps des Cosaques et qu’il ne faut sortir de chez soi sous aucun prétexte.

Au soir seulement, quand les Prussiens ont passé, sont déjà loin et, rapides, poursuivent les Français sur Châlons et Sedan, la petite ville se reprend, réapparaît dans ses rues, pour constater que le drapeau de sa mairie, ses chevaux d’attelage et toutes ses provisions ont disparu.

Mais bientôt, c’est un deuxième flot qui arrive, le flot des troupes rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombée ; la famille est réunie autour de la table ; on vient d’achever le souper, et l’on cause. De quoi ? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre. Voici l’heure du coucher ; une des filles de la maison ou bien la servante a passé dans la pièce voisine pour clore les volets. Tout d’un coup, elle revient et d’une voix étouffée : « Les Prussiens ! » On cache les lumières, on se met sans bruit aux fenêtres. Une longue colonne monte la rue, tellement silencieuse qu’elle semble glisser. À droite, gauche, les portes des maisons s’ouvrent, et des groupes se détachent pour y entrer d’un bloc. C’est d’un effet saisissant, ce long serpent dont la tête s’avance et qui se coupe, disparaît par fractions dans les granges et les portes cochères, aussitôt refermées, sans que la marche de l’ensemble soit arrêtée un moment… Mais on frappe en bas violemment, avec un pommeau de sabre. Le chef de famille dit aux femmes de s’enfermer dans une même chambre, et lui il descend. C’est l’envahissement de toute la maison, le vacarme le plus brutal, puis le silence des soldats exténués…

Ces nouveaux venus sont plus redoutables que les premiers. Quelques semaines de campagnes les ont ensauvagés. Au quitter de Strasbourg en flamme, dans la traversée des Vosges, ils ont subi les attaques nombreuses des francs-tireurs et des mobiles, qu’ils appellent des paysans armés. Ils n’en cachent pas leur peur maladive. Ce sont des demi-brutes déchaînées, qui ont fait l’apprentissage du sang et de l’incendie. Que les autorités municipales prennent garde ! Elles restent seules, puisque tous les fonctionnaires et jusqu’aux gendarmes sont partis. Ah ! c’est fini, l’agrément d’être monsieur le Maire, et le bien-être d’avoir de la fortune, de la considération ! Maintenant les notables sont tenus pour otages. Si l’on touche au moindre cheveu d’un soldat prussien et s’il plaît à quelque patriote de devenir un héros, c’est M. le notaire, c’est M. le docteur, c’est M. le gros propriétaire qui seront collés au mur.

Nul homme n’est aussi peu étonné que Léopold Baillard. C’est bon à Napoléon III, sur le trottoir où il est descendu avec angoisse pour avoir plutôt des nouvelles, sur le trottoir devant la petite sous-préfecture de Sedan, de murmurer : « Quelle suite de fatalités inexplicables ! » Pour Léopold, rien de plus clair, rien de plus attendu. Ces fatalités inexplicables accomplissent la terrible prophétie, dont voilà dix ans qu’il guette avec frénésie les signes avant-coureurs dans le ciel de Lorraine.

Pendant des semailles, le petit village de Saxon, à l’écart des grandes routes qui mènent vers Paris et sur lesquelles se hâtaient les troupes prussiennes, subit la guerre sous la forme la plus primitive, sous la forme de la razzia, entendez qu’il fut dépouillé de ses grains, fourrages, bétail, chevaux, bref réquisitionné sans merci. On n’y connut que de ouï-dire les grandes catastrophes de la France. Mais un soir enfin, Léopold obtint sa récompense : un soir, il vit de ses yeux le désastre vengeur, et sous les couleurs de feu que son imagination avait toujours annoncées.

Dans la nuit du 1er ou 2 octobre, à quatre heures du matin, six hommes de la landwher, logés dans différentes maisons de Vézelise pour assurer le service des approvisionnements, avaient été surpris et enlevés par une bande de francs-tireurs qui, dans la même nuit, tuèrent deux autres Prussiens à Flavigny. Dès le lendemain, par représailles, les Prussiens incendiaient les maisons où la surprise avait eu lieu…

Hélas ! hélas ! La ville qui méconnut les saints, la ville qui enchaîna la Sagesse est purgée par le feu ! Que celui qui n’a point fléchi le genou devant Baal fuie du milieu de Babylone ! Depuis la terrasse de Sion, Léopold, ce soir, regarde les longues flammes jaillir du fond où se cache Vézelise. Il les regarde avec un sentiment d’horreur sacrée et la brutale certitude d’avoir été le confident de Dieu. Il n’en a jamais douté, certes, mais à cette minute, il en tient sous ses yeux toute la tragédie, et sur le haut plateau il se glorifie et remercie le Seigneur.

Et derrière lui, un effroyable enthousiasme soulève ses deux compagnes, Marie-Anne Sellier et même la douce sœur Euphrasie. Les désastres de tous temps ont excité les vieilles femmes. À cette minute, ces deux-ci ne répondent pas au rêve de paix et de recueillement que leur proposait Vintras dans ses instructions catastrophiques ; elles ne se préparent pas à s’élancer entre les hommes comme des anges de miséricorde ! Tout ce qu’elles ont souffert depuis vingt ans semble trouver une issue, jaillit et réclame vengeance.

Par quel surprenant réveil, du fond de sa jeunesse, Marie-Anne Sellier retrouva-t-elle les vieux couplets, qu’ici-même, un soir de Noël, aux derniers temps de leur vie heureuse avait chantés sœur Thérèse ? C’est la joie de la vengeance, c’est l’odeur de la guerre, c’est la secousse quasi physique de l’incendie qui concourent à ranimer chez la paysanne cassée ces images des reîtres de jadis :

Basselles et pâtureaux,
........
Vite, au plus tôt, courez parmi les champs,
Pour ramasser nos troupeaux tout d’un temps,
Pour les faire retourner
Pendant que je ferai la sentinelle,
Car je suis pris
S’ils nous trouvent ici.

Ce dernier vers du refrain, qui dans le patois est bien autrement saisissant de peur et de narquoiserie mêlées :

Ca je serin pris
Si nous traurin toussi.

les deux sorcières les grommelaient, soulevées par une telle excitation qu’elles ne pouvaient pas tenir en place et qu’elles faisaient une danse autour de Léopold. Et lui, pressé par son imagination et par la terrible réalité, assuré que cet incendie dardait ses flammes contre les oblats profanateurs, il parcourait sans cesse du regard le ciel immense, espérant y voir les anges de la désolation se frayer une route lumineuse à travers les ténèbres de la nuit.

Personne jamais n’enregistra les coups et les redoublements d’une catastrophe avec l’ivresse qu’éprouvèrent les Vintrasiens de la colline. À chaque coup des canons de Toul ou de Langres, dont le bruit sourd ébranlait toute la Lorraine, le petit peuple des Baillard entonnait un furieux Gloria in excelsis, à se faire massacrer par les villages, s’ils l’avaient entendu. Léopold retrouva une seconde jeunesse. C’était comme s’il avait soulevé la pierre d’un caveau pour revenir à la lumière.

Chose étrange d’ailleurs et difficilement croyable, il y eut à ce moment, sous le drap de deuil, à ras de terre, un frémissement de liberté. Quelque chose s’était desserré. Sous cette dure discipline étrangère s’épanouissait une certaine licence, tout humble, toute plébéienne, un affranchissement des simples et des enfants. La disparition des agents de l’État donnait aux contribuables une béatitude inconnue. Le vin et tous les produits imposés circulaient sans droits ; le sucre et le café qu’on faisait venir de la Suisse se vendaient pour rien ; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d’eau-de-vie et les débiter sur la place. Pour tous les enfants commençait une inoubliable période de vagabondage, de rêveries, de terreurs et de hardiesses. Tandis que les bonnes sœurs réunissaient les tout petits pour faire des montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs journées entières à polissonner au milieu des soldats, à dérober des poignées de riz ou de chlore aux sacs éventrés, à lancer des pierres dans le ventre des vaches abandonnées par les régiments et qui pourrissaient au fossé des routes. Dans ce désordre universel, Léopold se multipliait autour de la colline. Il allait répétant partout que Vintras et que lui-même, depuis vingt ans, annonçaient tous ces malheurs, et personne n’avait rien à lui opposer. Du coup, il reconquérait son prestige. Dans ce village ne restaient que les enfants et les vieilles gens, il était devenu un personnage formidable qui inspirait un mélange de vénération et d’effroi. Chez Marie-Anne Sellier, devant la fenêtre ouverte sur le ciel profond, au milieu d’un petit cercle formé quasi de toutes les gens de la colline, il annonçait, à la terreur générale, qu’on n’avait encore rien vu et que maintenant on allait voir dans la nue le visage de Dieu.

— Aujourd’hui, prêchait-il, c’est le jour de la hache et du canon ! Après ce jour, la nuit qui viendra sera la nuit de feu ! Et le jour qui suivra cette nuit sera le jour de l’empoisonnement des fontaines ! Et la nuit qui naîtra après ce jour sera la nuit des mains liées et le supplice des rois ! Puis viendra l’inexorable pillage ! Puis les drapeaux noirs ! Puis les cent parlements et le travail des tombeaux ! Puis la croix de grâce, le dictame, l’eau de salut, les éliaques ! Puis la fête des Eucharistiques ! Puis les fanfares célestes. Puis les parfums qui viennent du Midi ! Les quatre arcs-en-ciel ! Les chants d’en haut ! L’étendard des anges ! Le nouveau temple !

Et si on lui demandait

— Mais quand donc arriveront ces grands événements

Il répondait :

— Quand le dernier Prussien sera sorti de France.

Tout le petit village soupirait après ce moment, qu’il fallut attendre trois longues années.

Au fur et à mesure qu’arrivaient de France en Allemagne les wagons d’or, les Prussiens évacuaient pas à pas la Lorraine. Ils quittèrent Mirecourt le 25 juillet 1873, Charmes le 27, Saint-Nicolas et Nancy le 1er août. Rien aujourd’hui ne peut faire comprendre à ceux qui ne l’ont pas éprouvée, l’émotion patriotique, d’une qualité religieuse, qui souleva toutes ces petites villes au départ de leurs garnisons prussiennes. Il en alla partout à peu près de même. Dès le matin, un caporal sapeur de la compagnie des pompiers était dans le clocher avec la mission de surveiller les Prussiens. Toute la matinée, on en voyait encore dans les rues. Vers midi, ils commençaient à disparaître. Bientôt le guetteur annonçait la formation de la colonne. Un prodigieux silence de toute la population se faisait. À cinq heures sonnant, leur chef poussait trois hourras, et la troupe s’ébranlait. Quand le soldat de tête débouchait sur la grand’route, les cloches de l’église se mettaient à sonner en volée ; le caporal sapeur accrochait son drapeau en haut du clocher, près du coq ; instantanément la petite ville se pavoisait, et chacun se précipitait dans la rue. C’était une fourmilière heureuse, une famille dont tous les membres se congratulent, une espèce de victoire, une première revanche. Un seul mot frémissait dans les airs : Espérance ! Espérance !

Et ce cri patriotique, sur toute la France, fut soutenu d’un immense mouvement mystique. Des voix inspirées s’élevèrent de toutes parts ; on ne rêvait que miracles et prophéties ; plusieurs Voyants annoncèrent le règne de l’Antéchrist et la fin du monde ; d’autres, au contraire, le triomphe définitif du grand Roi et du grand Pape. Un vaste mouvement de supplications commença. Des multitudes enflammées par les appels de leurs prêtres s’en allèrent chanter, prier, s’agenouiller à Lourdes, à La Salette, à Pontmain, à Paray-le-Monial, au mont Saint-Michel, à Sainte-Anne-d’Auray, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres. Le premier mouvement de la Lorraine rendue à sa libre respiration fut d’organiser à Sion un grand pèlerinage national, une fête religieuse et patriotique, en l’honneur du couronnement de Notre-Dame, patronne de la province.

— Nous y voilà ! dit Léopold.

Ce jour-là, 10 septembre 1873, dès le matin, le vieux pontife fut sur la colline. La pluie tombait à verse ; un vent froid faisait rage ; mais, bravant le mauvais temps, un peuple immense s’acheminait. Tous les sentiers, toutes les routes fourmillaient de pèlerins, à pied, en carrioles ou bien entassés dans les voitures omnibus que les petites villes avaient appareillées pour ce jour. Quand tout le monde se désolait de cette inclémence du ciel, soudain, à huit heures et demie, les nuages se déchirèrent, et s’émerveilla de voir apparaître miraculeusement le soleil au-dessus de la sainte montagne.

Sur une estrade dressée devant le porche, un cardinal et sept évêques bénirent trente mille pèlerins qui défilèrent au chant des cantiques, au bruit des fanfares, en agitant leurs bannières, parmi lesquelles la foule saluait avec religion celles de Metz et de Strasbourg en deuil. Au centre du cortège, portée sur un coussin de soie blanche, étincelait une splendide couronne offerte à la Vierge de Sion par les familles lorraines. Et le moment solennel, ce fut quand les Pères Oblats soulevèrent la statue miraculeuse, de façon à ce qu’on l’aperçut de tous les points du plateau, et que le cardinal, ayant reçu la couronne des mains du Père Aubry, la déposa sur la tête de la Vierge. Alors les pèlerins poussèrent une immense clameur de vivats, entonnèrent un Magnificat d’une puissance incomparable.

Léopold Baillard mêlait sa voix à ce formidable concert et animait du regard et du geste son petit cénacle enflammé. On se le montrait du doigt.

Bien qu’il eût, toute sa vie, obstinément tourné son visage vers le ciel, le vieillard, maintenant presque octogénaire, était courbé, cassé comme ceux qui ont passé leurs jours à lier la vigne ou bien à arracher les pommes de terre. Il portait son éternel pardessus sur sa lévite noire ; un feutre à larges bords jetait de l’ombre sur ses yeux étincelants ; un gros cache-nez de laine entourait son cou ; une immense gibecière, retenue aux épaules par une large courroie en cuir jaune, lui battait sur les reins. Elle était gonflée des armes célestes, croix de grâce et théphilins dont il s’était largement pourvu, en prévision de la tragédie divine qui allait se dérouler…

On se le montrait…… Quelques-uns ricanaient, un petit nombre se scandalisaient, mais ce n’était pas un mouvement d’horreur qu’éprouvait à son endroit cette foule exaltée : chez la plupart, il touchait des parties obscures de l’âme ranimées par la tristesse qui s’exhale d’un malheur national et par le caractère de cette journée de supplication. Et les prêtres eux-mêmes, répandus par centaines dans cette foule, disaient : « Le voilà donc, ce fameux Léopold Baillard ! » d’un ton où il entrait plus de curiosité que d’animosité.

Quant à lui, l’ancien prêtre-roi de Sion, quel haut sentiment n’a-t-il pas de sa présence au milieu de cette procession « suppliante » et « expiatoire » sur le plateau de la Vierge ! Constamment il s’est tenu au premier rang, auprès de M. Buffet, président de l’Assemblée nationale, en face des sept évêques et du cardinal, et maintenant que l’heure du sermon est arrivée, il est debout au pied de l’estrade où l’orateur, au milieu du vent qui s’est remis à souffler en tempête, apparaît dominant la multitude qui se presse pour l’entendre.

Au sentiment de Léopold, le moment décisif est venu. Il somme dans son âme le prédicateur de confesser la vérité. Il attend. Quoi donc ? Que tous fassent leur soumission, reconnaissent les signes de Dieu et l’autorité de l’Esprit. Quand l’orateur déclare dans un grand mouvement d’éloquence que Dieu a frappé la France pour ses fautes, Léopold dit : « Eh bien ! Eh bien ! » en frappant la terre de son bâton. Il exige des conclusions pareilles à celles que lui-même a tirées des événements, et comme elles ne viennent pas, lui et son petit peuple se démènent.

Cependant la violence du vent, augmentée sur le soir, ne laissait plus entendre le sermon. Des centaines d’auditeurs découragés se retiraient et allaient s’installer par groupes sur les pelouses pour s’y restaurer des provisions qu’ils avaient apportées. Le vieillard, lui, ne bougea pas. Il resta immobile sous la bourrasque, et il encourageait avec une frénésie intérieure la tempête, comme il eût applaudi une cabale céleste couvrant la voix d’un indigne comédien.

Ce vent qui disperse et éteint les paroles du prédicateur, qui domine et rabat l’enthousiasme de la foule, ces groupes lassés qui s’assoient et mangent pendant le discours sacré, toutes ces forces de nature insurgées contre cette apothéose du clergé, c’est une tragédie qui échappe au vulgaire, mais qui soulève Léopold : une fois de plus, dans cette tempête, il rejette la hiérarchie, il répudie l’ordre humain et se proclame le fils de l’Esprit qui souffle.

À quoi bon s’attarder plus longtemps au milieu de cette foule trahie par ses pasteurs ! Il ne sait à cette minute qui détester le plus de ces évêques mitrés ou de cette multitude aveugle et sourde à tous les éclairs et à tous les tonnerres. En descendant de la colline, il s’écria avec amertume :

— Les Français n’ont pas été assez malheureux… C’est à recommencer.