Ouvrir le menu principal
Émile-Paul frères (p. 385-414).


CHAPITRE XIX


LA MORT DE LÉOPOLD


C’est la fin d’une triste après-midi, le crépuscule envahit Saxon. Pour la première fois, depuis quinze jours qu’on l’a ramené d’Étreval, Léopold a quitté le lit. Assis dans son fauteuil, enveloppé de sa longue lévite de couleur brune, comme il convient aux Enfants du Carmel, et coiffé d’une calotte de soie noire, il tient sur ses genoux un panier de pommes de terre qu’il épluche pour le souper. À cette minute, il s’est arrêté dans sa besogne, il rêve, tandis que Marie-Anne, en face de lui, dans la même embrasure de fenêtre, fait de la dentelle. Les yeux à demi fermés, ses lunettes glissées sur le bout de son grand nez maigre, il demeure immobile avec une expression solennelle et regarde à travers les vitres le soir descendre sur la boue du chemin. Rêve-t-il aux anges qui viendront construire la nouvelle Jérusalem sur la colline, ou bien à ceux qui nous prennent, l’un par les épaules et l’autre par les pieds — visiteurs certains et toujours inattendus — et qui ne peuvent manquer de venir bientôt par cette fenêtre fermée ?…

Soudain, les deux vieilles gens sursautent : un grand bruit d’ailes et de gloussements éperdus remplit tout le couloir, suivi de l’irruption d’une demi-douzaine de poules et d’un ecclésiastique, dans un nuage de poussière. C’est un jeune prêtre, resplendissant de santé, la figure épanouie, fort à son aise et qui dit :

— Monsieur Baillard, je vous présente mes respects.

Il y eut une seconde d’étonnement.

— Monsieur l’abbé, observa le vieillard, je vous salue, mais je ne sais pas qui vous êtes.

— C’est un de ces messieurs du couvent, le Père Cléach, dit sans bonne grâce Marie-Anne.

L’Oblat s’était arrêté sur le seuil de la chambre ; dans son cœur, il demandait au bienheureux Pierre Fourier, dont il apercevait un portrait pendu au mur, de lui dicter les paroles propres à toucher le vieux rebelle.

— Monsieur Baillard, je viens au nom de nos Pères prendre de vos nouvelles. Voilà déjà plusieurs jours que le Père Aubry serait venu vous voir lui-même s’il n’était retenu par la maladie dans sa chambre. Vous, du moins, je vois avec plaisir que vous allez mieux, et je vous souhaite de pouvoir bientôt monter à l’Église de Notre-Dame de Sion.

— Ah ! cette église de Sion, répondit Léopold, combien de fois j’y ai prêché jadis !

— C’était alors le bon temps, Monsieur Baillard, il faut y revenir…

Et après un silence :

— II faut rentrer dans l’Église.

— Rentrer dans l’Église, dit avec humeur le vieillard, mais je n’en suis jamais sorti.

— Tant mieux, Monsieur Baillard, ainsi votre croyance est identique à celle de Monseigneur ?

— Oui, Monsieur.

— Et absolument la même que celle de Léon XIII ?

— Oui, Monsieur.

— Et ni plus ni moins que celle de l’Église entière fondée par Notre Seigneur Jésus-Christ ?

— Oui. Monsieur.

— Mais c’est admirable, Monsieur Baillard ! Ainsi vous admettez tous les dogmes tels que l’Église catholique les croit et les enseigne ?

— Oui, Monsieur.

— Oh ! alors ça va bien. Parfait, parfait ! Mais dites-moi, Monsieur Baillard, j’ai l’honneur d’être au courant de votre histoire, j’ai lu des ouvrages de Vintras et j’ai pris connaissance de votre chef-d’œuvre littéraire, qui est votre polémique avec Monseigneur.

À ces mots flatteurs, Léopold, qui se tenait affaissé dans son fauteuil, se redressa avec une joyeuse confiance et dit vivement :

— Eh bien ! dans ce cas vous voyez…

— Je vois que les doctrines de Vintras ont été condamnées par les souverains pontifes.

— Et combien de temps, Monsieur l’abbé, avez-vous passé à cette étude ?

— Huit jours pleins, Monsieur Baillard.

— Eh bien ! moi, répliqua le vieillard avec une haute dignité, j’y ai passé trente-sept ans.

— Monsieur Baillard, tout vrai catholique doit dire comme le pape, et Vintras, pour sûr, n’enseigne pas absolument comme le Pape.

— Le pape ! le pape ! dit Léopold en haussant les épaules.

— Je parie, Monsieur Baillard, que vous ne croyez pas à l’infaillibilité du Saint-Père.

— Ah ! pour cela par exemple, non, je ne l’admets pas.

— Et naturellement, vous ne croyez pas davantage à l’Immaculée-Conception ?

— J’y fais des réserves, dit Léopold d’un air entendu.

— Et l’enfer éternel, Monsieur Baillard, l’admettez-vous ?

— Je ne puis pas l’admettre, car Dieu est infiniment bon ; il cesserait de l’être, s’il condamnait à un supplice sans fin.

L’Oblat était édifié. Il crut le moment venu de faire avancer toute l’artillerie de son apologétique.

— Mon cher Monsieur Baillard, quelle peine vous me faites ! Comment un homme comme vous, un prêtre, un théologien, un savant écrivain n’a-t-il pas pénétré le vrai sens de tout ce qui s’est passé à Tilly ? Il s’agissait de détrôner le Christ.

— Assez, assez ! s’écria Léopold, j’ai bien vu, j’ai bien entendu : Tilly embaumait de vérités et retentissait de miracles. Oui, Monsieur, je monterais sur l’échafaud et je donnerais vingt fois ma vie pour affirmer la réalité des faits qui ont eu lieu à Tilly.

— Monsieur Baillard, distinguons ! Nul homme instruit dans ces questions ne niera la possibilité des faits surnaturels de Tilly. Mais quelle est l’origine de ces faits ? J’ai lu six énormes volumes écrits par un avocat, M. Bizouard. Il traite in extenso des rapports du démon avec l’homme, depuis l’origine jusqu’à nos jours. Chacune des manifestations sataniques est examinée par lui juridiquement, à la manière d’un procès ; or, arrivé à l’Œuvre de la Miséricorde, il découvre que l’esprit qui parlait et écrivait par Vintras n’est autre que celui qui, par Cagliostro et d’autres médiums en foule, sur tous les points de la terre, travaille à ramener le monde à l’ancien paganisme ou culte de Satan, en refoulant le règne de Jésus-Christ.

Entendant dire que M. Bizouard range Vintras au nombre des possédés, Léopold se dressa comme un ressort.

— Non, non, s’écria-t-il d’une voix indignée et plaintive, mon bon maître ne m’a pas trompé.

À ce moment, et comme s’il eût sonné au drapeau, Marie-Anne, Fanfan Jory et plusieurs autres de ceux qu’il appelait ses bons enfants, poussèrent la porte de la cuisine et firent irruption dans la chambre.

Le vieillard s’était levé, et prenant la main de son jeune visiteur, il le poussait doucement, mais irrésistiblement vers la porte.

Celui-ci ne se tint pas pour battu. Dans le corridor il fit de longs discours à Marie-Anne, pour qu’elle obtint de son maître qu’il se confessât. Mais le visage de la vieille femme restait fermé. Le vieillard qu’elle admirait n’avait pas besoin de ce vicaire ni de personne pour faire son salut.

— Eh ! répliqua-t-elle avec vivacité, que voulez-vous lui demander ? Il n’a jamais fait de mal à personne, mais toujours du bien à tous, autant qu’il l’a pu, et il passe son temps à prier.

— Marie-Anne, un chrétien, un prêtre surtout, qui ne se confesse jamais, c’est un genre de saint que l’Église n’a pas encore canonisé. Vous feriez un péché mortel si vous laissiez mourir monsieur Baillard sans m’avoir appelé.

Marie-Anne acquiesça de la tête, mais dès que l’Oblat se fut éloigné, elle regagna sa cuisine en maugréant contre ce jeune prêtre trop hardi.

Cependant le Père Cléach remontait au couvent dans un état d’esprit bien différent de celui où il se complaisait une demi-heure . Il était descendu chez le vieux Baillard, à peu de chose près, comme autrefois, dans l’Afrique du Sud, il s’acheminait vers la paillotte d’un chef Zoulou. Maintenant il voit son erreur et qu’il n’a trouvé aucune prise sur l’âme du vieillard. Il gravit soucieusement les pentes ruisselantes de dégel, dont l’aspect influe encore sur son esprit attristé, et malgré le vent et le froid, il n’est pas pressé d’arriver à Sion où un autre malade attend son récit avec la plus vive anxiété.

Le Père Aubry sentait qu’il allait mourir, mais depuis qu’il avait appris l’état désespéré de Léopold, une activité fiévreuse et sans sommeil avait succédé à son abattement. Une série de souvenirs s’éveillaient dans son imagination, coupés par ces grands élans qu’excitent dans une âme les approches de la mort. Il revoyait toutes les étapes de son triomphe sur la colline, il en rappelait toutes les minutes, mais le cœur moins assuré, inquiet maintenant d’y sentir plus d’amour-propre que de charité. Il revivait ce premier jour où, sur le parvis de l’église, il avait rencontré et repoussé Léopold, et lui avait devant tous jeté à la face le terrible vade retro, Satana ; il entendait galoper sur les pentes, aux talons des Baillard le cruel troupeau des enfants, et il savait bien qu’il les avait continuellement encouragés : il se récitait la complainte, qui, loin de le faire rire aujourd’hui, l’humiliait et le peinait. Les images se pressaient dans son esprit : la Noire Marie expulsant les schismatiques du couvent ; le maire Janot les livrant aux violences de la rue ; le jeune séminariste d’Étreval chassant de sa maison le vieux prêtre, l’ami de son père. Voilà ce qu’il a jadis appelé des succès ! Il s’est réjoui sans scrupule de tous ces chagrins de ses frères, comme d’autant de victoires de Dieu ! Tout cela lui paraît maintenant petit, mince, privé d’amour. Il tremble de paraître avec cet indigne bagage devant le Souverain Juge. Sur ce lit de mort, il n’a rien plus à cœur que le salut de Léopold, pas même son propre salut, car il croit qu’ils se confondent. Ah ! que ne peut-il courir au chevet du schismatique, le supplier, vaincre sa révolte, et d’un même mouvement, s’élever avec lui jusqu’aux pieds du trône de Dieu.

À peine fut-il averti du retour du Père Cléach, qu’il le pria de venir dans sa chambre, et minutieusement se fit raconter son entrevue avec Léopold, tous les propos du vieil homme et de sa compagne.

Il l’écoutait en se frappant la poitrine, et quand son jeune confrère eut achevé son récit :

— Je vois ce qui vous est arrivé, lui dit-il. Il y a vingt-cinq ans, j’ai commis la même faute que vous. Ce n’est pas avec des arguments que l’on touche le cœur… Ah ! que ne puis-je, mon cher ami, vous accompagner auprès du malheureux obstiné ! Que Dieu qui me refuse cette grâce m’accorde au moins la force de vous communiquer l’expérience de ma vie, et qu’elle soit en même temps la confession de ma faiblesse.

Et comme on voit parfois un foyer, avant de s’éteindre, lancer de grandes lueurs, cette énergie expirante exhala en paroles pressées sa flamme intérieure, une flamme qui avait tout purifié dans son âme.

— Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, les pensées qui assiègent le lit d’un mourant. Toute mon existence est présente devant moi. Comment vais-je justifier au tribunal de Dieu mon passage sur cette terre privilégiée de Sion ? Ai-je su y respirer et y servir l’esprit de vie ? Il y a trente-quatre ans, presque au lendemain de mon ordination, j’ai été envoyé sur cette sainte colline ; j’ai été chargé de la reconquérir pour la gloire de Notre-Dame. Puis-je dire que j’ai réussi ? L’âme des Baillard m’a échappé. Ah ! se présenter devant Dieu avec quelqu’un que l’on tient par la main et qu’on lui amène, c’est bien, mais arriver seul ! J’ai vu François me repousser à son lit de mort. Si cette âme que j’ai laissé partir irritée et désolée m’attendait là-haut, j’accepterais la mort avec moins d’appréhension, j’entonnerais avec confiance le psaume du sacrifice. Sauvons Léopold, mon Père ! Alors, je pourrai murmurer : Introïbo ad altare Dei.

Il s’interrompit un instant comme pour reprendre haleine, tandis que le jeune Oblat se tenait près de lui, silencieux et méditatif, et d’une voix quasi intérieure il reprit :

— Ai-je su comprendre Léopold ? Il y avait en lui quelque chose qui l’empêchait de trouver la paix. Mais dans notre paix, à nous, n’y a-t-il pas une atonie de l’âme ? Il a perverti un magnifique élan qui lui venait de Dieu. Avec tous j’ai ri et puis anathématisé. N’aurais-je pas dû l’aider à purifier cette inspiration qui s’agitait au fond de son cœur et dont il abusait d’une manière coupable ? N’était-ce pas mon rôle de prêtre de reconnaître, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu ? Il s’appuyait sur la colline ; il l’aimait comme aucun de nous n’a fait ; il voulait y puiser sans mesure. Ce n’est pas le crime d’une âme vile. Nous ne devons pas le laisser à Satan, mon Père ; il faut le rendre au Christ qui m’en a donné la charge. Sauvez-moi en le sauvant.

Le jeune Oblat écoutait sans interrompre, et de toute son âme il croyait ce que lui disait ce mourant. Tout l’émouvait dans ce discours, et plus que les paroles, les vibrations de la voix entrecoupée, les yeux brillants, l’ardeur de ce pauvre corps soulevé d’enthousiasme religieux et de fièvre. Ces paroles du Père Aubry donnaient un sens aux extravagances de Léopold Baillard, à la fidélité de cette vieille Marie-Anne Sellier et de leurs pauvres adeptes, mais elles allaient bien plus loin dans la conscience du jeune Oblat. Elles y réveillaient quelque chose d’endormi et qui surgissait tout à coup, joyeux et fort, dans cette âme de lévite. Ces paroles lui donnaient une mission de prêtre.

— Mais comment m’y prendre, mon Père Quel moyen pratique ? demanda-t-il avec tout son cœur.

— Ah ! si nous les avions aimés, murmura le moribond.

Et après un silence :

— Certes, Nous devez maintenir l’intégrité de la doctrine, de la hiérarchie et tous les droits. Mais après avoir été inflexible pour le mal et l’erreur, soyez généreux pour l’homme. Beaucoup de charité, d’indulgence et de condescendance. Et ce n’est pas assez ; j’ose vous demander plus. Ce n’est pas assez d’adoucir les solides raisons que vous lui proposez. Je vous demande de l’estimer. Je vous en supplie, mon Père, apprenez de moi à ne plus regarder Léopold Baillard qu’au travers de son amour pour le domaine de la Vierge de Sion. Le moyen pratique, dites-vous ? Ah ! je le vois maintenant, c’est de lui montrer que nous l’aimons, et d’une telle manière qu’il n’en puisse douter.

Après ces paroles, le Père Aubry, épuisé, ferma les yeux, et l’on voyait qu’il priait.

Le jeune Oblat regardait ce visage transfiguré, et pensait : « Va-t-il mourir sans achever de me conseiller ? Va-t-il me laisser seul et sans aide ? »

Léopold Baillard lui apparaissait comme une forteresse, qu’il fallait coûte que coûte emporter. Certainement, à cette minute, les légions de Satan étaient rangées autour de ce malheureux hérésiarque. Que pouvait un pauvre prêtre ? Il fallait une intervention de Dieu. Le jeune Oblat l’attendait. Jamais il n’avait senti en lui cette source vivifiante qui maintenant l’emplissait de force et d’attendrissement. C’est sous cette influence et par une inspiration divine que soudain il dit au père Aubry :

— Mon cher et vénéré Père, vous le sentez bien, tous les moyens humains échoueront. L’obstiné a besoin d’une intervention exceptionnelle.

Il s’arrêta un instant, cherchant sur la figure du moribond s’il pouvait continuer, et puis il dit :

— Quand vous serez devant le bon Dieu…

Le Père Aubry comprit et ne s’effraya pas de cette vision de mort qu’on lui proposait si crûment. Il ouvrit sur son jeune interlocuteur ses grands yeux doux et profonds.

— Oui, tout à l’heure, pensa-t-il, quand je paraîtrai devant Dieu, je le supplierai pour Léopold

Puis élevant au ciel son regard, il pria tout haut avec simplicité :

— Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant vous, afin que j’obtienne de votre miséricorde une bonne mort pour Léopold Baillard.

Le vœu du Père Aubry fut exaucé, il mourut dans la nuit.

Le Père Cléach se sentit soulevé par une espérance et une confiance invincibles. La conversion de Léopold était une tentative qui dépassait les moyens humains ; le pacte qui liait ce malheureux à Satan ne pouvait être rompu que par le pacte supérieur d’une âme sainte avec Dieu : le miracle s’était produit. Dieu avait accepté le sacrifice du Père Aubry.

Au quitter de l’enterrement, le jeune Oblat descendit tout droit chez Marie-Anne Sellier. Dans la cuisine, il trouva la vieille femme avec quelques Enfants du Carmel, et il apprit d’eux que M. Baillard, après une nouvelle attaque, avait manqué mourir l’avant-veille à l’aube. C’était précisément l’heure où le Père Aubry paraissait devant Dieu. L’Oblat ne douta pas que son vénérable ami n’eût obtenu de la compassion divine un répit pour Léopold. Alors, du ton d’un homme qui ne demande pas une permission, avec une gravité et une autorité qu’on ne sentait pas dans sa voix sa première visite, il dit qu’il désirait demeurer seul avec le malade.

Léopold était étendu dans son lit, tout un côté du corps paralysé. À la place de l’expression sévère et militaire qui lui était habituelle, il y avait quelque chose de timide, et le pauvre regard de son œil droit, le seul qu’il pût tourner vers son visiteur disait très clairement : « Ne voyez-vous pas dans quel état je suis ? Est-ce le moment de venir discuter ? »

Mais l’Oblat :

— Rassurez-vous, Monsieur Baillard, je ne viens pas discuter avec vous ; je viens vous apprendre que le pauvre Père Aubry est mort.

Cette nouvelle ne parut pas autrement intéresser le malade. Il tenait les yeux fermés, et sa main valide s’agitait impatiemment sur la couverture.

Cependant le Père Cléach continuait, et encore tout vibrant des émotions qu’il ressentait depuis trois jours, il commença de rapporter le suprême entretien qu’il avait eu avec le vieil oblat.

Quelle surprise pour Léopold d’entendre ces paroles et cet accent, et de sentir fixé sur lui avec une infinie amitié et même avec admiration le regard de son jeune visiteur. Il n’était donc plus seul ; on s’occupait de lui autrement que pour lui jeter la pierre ; au couvent, la vérité se faisait jour, enfin ! L’idée qu’il avait été aimé fondit les glaces contre lesquelles tous les anathèmes avaient échoué. Il écoutait avec ravissement l’Oblat lui répéter les paroles du Père Aubry : « Personne plus que Léopold Baillard n’a aimé la colline de Sion. » Et il sentait que de tous les hommes qu’il avait connus, très peu auraient pu le comprendre aussi bien que cet adversaire dont il avait tant souffert. « Comment n’ai-je pas vu, pensait-il, que nous pouvions nous aimer ? » Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues, quand l’Oblat lui révéla que le Père Aubry avait offert sa vie pour arriver le premier au tribunal de Dieu et intercéder en faveur du Restaurateur de Sion. À plusieurs reprises, il interrompit pour dire :

— Cela est d’un vrai prêtre.

Et l’Oblat poursuivait :

— Vous avez fait de grandes choses sur la colline, Monsieur Baillard ; nous l’avons trop méconnu, mais la sainte Vierge, Elle, ne peut pas l’oublier.

— Maintenant, dit le malade, je sens que je ne pourrai plus rien faire en ce monde, je suis content de mourir.

— Avec saint Paul, Monsieur Baillard, vous formez ce souhait : Cupio dissolvi…

— Oui, et esse cum Christo.

— Ne donnez de place dans votre cœur qu’à deux sentiments, celui du regret et celui de l’espérance : regret pour le passé…

— Et espérance pour l’avenir, acheva le malade.

Quelques instants après il ajouta :

— Je voudrais bien revenir comme j’étais avant les affaires de l’évêché, mais je ne puis pas dire que je n’ai pas vu ce que j’ai vu.

— Laissez-donc tout cela désormais, Monsieur Baillard ; on vous demande tout simplement de faire un acte de foi complet avec votre évêque, avec le souverain pontife Léon XIII et avec l’Eglise catholique, et puis que vous ayez un regret parfait du passé et une confiance inébranlable dans l’infinie miséricorde de Dieu.

— Dieu est mon espérance, Spes mea Deus, telle a toujours été ma devise.

Un tumulte s’élevait dans l’âme dut Père Cléach ; maintenant il voyait dans le pauvre Léopold un frère aîné malheureux, et mieux encore un prêtre plus rapproché que lui-même de la divinité.

— Mon vénérable et vieil ami, dit-il (et il ne savait pas d’où il tirait ses paroles, et tandis qu’il les prononçait il s’en étonnait lui-même), je vous aime et je vous respecte. Pour le salut éternel de votre âme je vais vous confesser : In nomine patris…

.........................

Quand ce fut fini, les deux prêtres s’embrassèrent. Et le Père Cléach, retenant les larmes d’émotion et de bonheur qui l’étouffaient, ouvrit la porte de la cuisine pour annoncer aux Enfants du Carmel que monsieur Baillard s’était confessé. Ils en furent stupéfaits, mais ne cachèrent pas leur mécontentement.

— Ah ! dit Mme Mayeur, si vous n’aviez que du monde comme ça à convertir, vous seriez heureux ! Malgré sa maladie, il n’a pas manqué une seule fois de nous rassembler pour la prière. Quelques petites erreurs, oui, je ne dis pas, mais à part cela, quel saint !

L’Oblat ne s’en émut pas ; il avait hâte de remonter au couvent et d’y prendre toutes choses pour administrer le mourant.

Marie-Anne le suivit dans le corridor et lui dit :

— Nous sommes pauvres ; il me sera impossible de faire un grand enterrement comme on en fait pour les messieurs prêtres…

— Ma pauvre Marie-Anne, lui répondit-il, quittez ce souci, tout s’arrangera pour le mieux et vous serez contente.

Que lui importaient à cette heure l’opposition de ce pauvre petit monde égaré et les mesquins soucis de Marie-Anne ! Tout cela lui semblait si misérable auprès de ce sentiment de charité qui remplissait son cœur. Comment se serait-il ému de quelques murmures hostiles, alors qu’il avait encore sur lui le regard reconnaissant de Léopold, un regard de mourant épanoui pour une nouvelle vie !

Au couvent, où il arriva comme porté par deux ailes, on ne partagea pas tout son enthousiasme. Certes, on appréciait le résultat obtenu : Léopold s’était confessé. Mais l’attitude de la cuisine donnait grandement à réfléchir. On rappelait la tactique constante de Vintras et des pontifes : éclairer ou illuminer les fidèles et leur permettre ensuite de se conformer à la liturgie catholique.

— Léopold est de bonne foi, répétait le jeune Oblat.

On lui montra une lettre de l’Évêque, très sage et très nette, qui précisait bien le double problème : sauver une âme et purifier la colline. Il fallait une rétractation solennelle.

Très troublé, le Père Cléach s’en alla prier devant la Vierge de Sion, tandis qu’on courait en hâte avertir MM. Morizot et Joseph Colin, le cordonnier, les deux anciens du village, pour qu’ils servissent de témoins à la rétractation solennelle de Léopold. Puis il prit le Saint Sacrement et précédé de la sonnette, se dirigea vers la demeure de Marie-Anne. On le suivit, et bientôt presque tout le village fut rassemblé devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l’Oblat pénétra chez Léopold, et quand il n’y avait encore dans la chambre qu’eux deux, pauvres prêtres, et le divin Sauveur, il s’agenouilla et fit dans son âme cette prière :

— Ne permettez pas, Seigneur, que je commette un indigne abus de votre Sacrement ! Ne permettez pas que la dernière communion de ce malheureux prière soit un sacrilège ! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier ! Venez, Seigneur Jésus, voilà que votre ami est malade ! Si vous l’abandonnez, qui donc le sauvera ?

Puis se relevant, il déclara à Léopold que son devoir était, avant de lui administrer le saint viatique, de lui faire signer publiquement un acte de rétractation et de le relever des censures.

— Je le veux bien, dit le malade.

Cependant, les gens du village se glissaient, les uns après les autres, dans la chambre. Comme à l’église, les femmes formaient un groupe séparé de celui des hommes. Tous se taisaient. L’Oblat, d’une voix lente et solennelle, commença la lecture de l’acte de rétractation :

« Au nom de la Très Sainte -Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, moi, Léopold Baillard, prêtre, domicilié à Saxon-Sion, je déclare à tous et en particulier à Sa Grandeur Monseigneur de Nancy, mon supérieur ecclésiastique, que je veux, moyennant la grâce du Bon Dieu, vivre et mourir dans le sein de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, en parfaite Communauté de foi avec mon évêque et le souverain pontife Léon XIII. Je suis et je demeure dans la foi que j’ai reçue au baptême, et professée au jour heureux de ma promotion au sacerdoce. Aujourd’hui comme alors j’admets et je crois tout l’enseignement de l’Église catholique, notamment le dogme de l’enfer ; je condamne avec elle sans restriction tout ce qu’elle condamne en qui que ce soit, en quelque ouvrage que ce puisse être, en toute sorte d’Œuvre ou de société quel qu’en soit le nom. Je déclare souscrire à la condamnation portée par le souverain pontife Grégoire XVI contre les erreurs de Pierre-Michel Vintras et l’Œuvre de la Miséricorde, et je désapprouve absolument et je rétracte tout ce que l’Église, notre Sainte Mère, blâmerait et condamnerait dans mes enseignements, mes écrits et mes actes. Que la divine Miséricorde, par l’intercession de Notre-Dame de Sion, notre Mère immaculée, mon suprême recours à cette heure, daigne me venir en aide ! »

Plusieurs fois pendant cette lecture, Marie-Anne fut subitement saisie d’une toux insolite, mais l’Oblat reprenait impitoyablement les phrases qui pouvaient n’avoir pas été entendues de tous, dût le supplice du pauvre monsieur Baillard en être prolongé.

Celui-ci, avec quelle détresse il écoutait ce long texte qui cachait sous chaque formule le reniement de sa vie ! L’expression ardente des yeux proclamait toujours l’influence exercée sur ce mourant par une imagination insensée, mais ce fut sans un mot qu’il signa son abdication.

Alors monsieur Morizot, l’ancien maître d’école, celui-là même qui, trente-sept ans auparavant, s’était indigné contre le premier discours vintrasien de Léopold, s’avança en donnant les marques de la plus grande vénération :

— Monsieur le Supérieur, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main et de vous offrir l’expression de mes sentiments de condoléance pour l’état de souffrance où je vous vois, et de félicitation pour l’acte que vous venez d’accomplir.

Léopold lui serra la main en lui disant affectueusement :

— Je vous remercie bien, Monsieur Morizot.

L’ancien magister aurait continué son discours, mais l’Oblat, qui sentait que le malade allait s’affaiblissant et que le temps pressait, continua la cérémonie. Il releva le prêtre repentant des censures, de l’excommunication et de l’interdit pour hérésie et schisme, et prononça la sentence d’absolution. Puis, l’ayant rétabli dans tous ses pouvoirs, il lui donna le Saint Viatique.

À cette minute, la pensée que le Père Aubry lui avait léguée jeta une longue flamme dans l’âme du Père Cléach. Le vieil Oblat avait dit vrai. Au fond de sa longue erreur, ce malheureux hérésiarque avait connu un enthousiasme du divin et un élan d’adoration que le meilleur croyant devait envier et désirer d’ajouter à sa foi. Le jeune Oblat se mit à genoux et, devant la petite assemblée, demanda au pénitent de lui donner sa bénédiction.

Léopold, élevant aussitôt la main, prononça la formule :

— Que le Dieu très haut et très bon, Père, Fils et Saint-Esprit, vous accorde sa bénédiction, et qu’à jamais elle demeure sur vous et sur les vôtres.

C’était son premier acte de prêtre rétabli dans ses droits, et ce devait être le dernier.

Quand l’Oblat voulut se retirer, il lui tint longuement la main, en répétant à deux ou trois reprises :

— Vous êtes mon ami ! C’est vous qui êtes mon ami !

À l’apparition du père Cléach sur le seuil de la pauvre maison, ce fut un long murmure d’admiration. Tout le village était rassemblé dans la rue. Mme Pierre Mayeur, résumant le sentiment général, lui dit :

— C’est vous qui avez les lauriers.

Au couvent, on alla rendre grâce à Notre-Dame de Sion. La chapelle rayonna de feux et de cantiques. Un délégué partit en hâte porter à Monseigneur la rétractation de Léopold. Et pendant que tout brillait là-haut, et que dans chaque maison du village, c’était un bavardage émerveillé ; que le pasteur du diocèse lisait à ses grands vicaires le bulletin de victoire ; que partout enfin ce n’était que triomphe et sainte allégresse, et sur la colline nocturne, la même éternelle grandeur, Léopold, pour sa dernière nuit, demeurait seul, en proie à ses gardes-malades.

Tant d’émotions et tant de fatigues avaient épuisé Marie-Anne ; elle dut renoncer à veiller et se coucha sur un matelas contre le lit de Léopold. Elle espérait ainsi protéger son vieux compagnon contre les importunités d’une quantité de visiteurs, qu’amenaient le zèle ou la curiosité. Mais quoi qu’en eût la pauvre femme, ces indiscrets ne cessèrent pas de circuler dans la maison et dans la chambre, et toute la nuit se passa en piétinements, en chuchoteries et en disputes. Sous prétexte d’emporter un souvenir, ou d’épurer un lieu maudit, ou peut-être encore de mettre en sûreté les objets du culte vintrasien, la maison fut livrée au pillage. Chacun saisissait dans l’ombre ce qui lui faisait envie. Au milieu de la nuit, Léopold, — était-ce un effet de ses réflexions ou bien le geste machinal d’un fiévreux, — laissa glisser de son lit la ceinture de protection que lui avait donnée Vintras pour le jour du grand cataclysme. Trois bonnes catholiques s’en saisirent. Mais redoutant que le vieil homme, dans un moment si redoutable, se trouvât sans protection d’aucune sorte, elles lui passèrent au cou leurs trois scapulaires, noir, bleu, rouge, que du fond de ses brumes Léopold accepta avec les marques d’une profonde vénération. Elles allèrent brûler dans la cuisine le morceau de flanelle aux insignes bizarres, après l’avoir triomphalement agité sous les yeux de Marie-Anne. Celle-ci alors, se tournant vers Léopold qui gémissait, lui dit douloureusement :

— Vous avez abandonné Dieu, Dieu vous abandonne !

« Que leur faut-il ? » pensait Léopold en regardant ces ombres. Sa petite Église, ses contradicteurs, tous les vivants, à cette minute suprême, il les avait distancés ; il arrivait tout seul devant les portes dernières. Y trouverait-il l’appui promis et le témoignage du Père Aubry ? Les problèmes dont il avait toute sa vie respiré la poésie se présentaient à lui comme un fait, qu’il allait maintenant, à ses risques et périls éternels, éprouver. Il prononçait par intervalles des paroles que personne ne pouvait comprendre. Vers le matin, comme la première lueur de l’aube apparaissait à la vitre, il s’agita et dit d’une voix haute avec un grand effort :

Vintras, tu as passé par ces épreuves.

Indication obscure et magnifique sur la fidélité de son cœur.

Et dans le même moment, il fut pris d’une troisième et dernière attaque.

On alluma un seul cierge au pied de son lit.

Quand le Père Cléach arriva, la nièce de Léopold emportait la longue robe rouge du Pontife d’Adoration, en disant qu’elle en ferait d’excellents couvre-pieds. Les hosties, grandes et petites, les croix de grâce, les téphilins gisaient à terre. M. Navelet les ramassait et expliquait que le calice lui revenait de droit, parce que Léopold, de longtemps, l’avait désigné pour son successeur. Tous se disputaient ces pauvres trésors, et Marie-Anne essayait en vain de s’opposer au pillage.

Le premier mouvement de l’Oblat fut de saisir, lui aussi, ces insignes idolâtres, mais chacun se rangeait pour lui laisser le chemin du lit mortuaire, et il rougit d’avoir pensé d’abord aux choses secondaires. Il alla jeter l’eau bénite sur le corps de Léopold et tombant à genoux :

— Puisse le Souverain Juge, dit-il, ratifier la sentence d’absolution qu’en son nom je viens de prononcer sur une âme captive de Satan. J’ai confiance que le Seigneur accueillera le prêtre qui s’est perdu par un amour excessif de Sion. Un monologue de quarante années, un si long cri du cœur, une telle supplication à l’Esprit ont-ils pu s’abîmer tout entiers dans le vide ? Fleuve troublé par les orages va t’engloutir dans l’océan divin.

Le jour même, Marie-Anne monta au couvent et déclara aux oblats que M. Baillard avait exprimé le désir de reposer dans la tombe de François, qui avait été enterré civilement et par conséquent sans frais d’église. Quel était le sentiment de la vieille femme ? Était-ce avarice, désir de ne payer ni tombe ni service ? Les oblats l’ont cru. N’était-ce pas plutôt fidélité aux anciennes croyances de Léopold, désir de réunir les deux frères dans la mort ?

On l’écarta. Monseigneur donna pour mot d’ordre des funérailles : décence et simplicité. Le corps fut recouvert d’un linceul, comme c’est l’usage au pays de Sion. Sur ce drap blanc on avait semé des fleurs champêtres. Le cierge unique brûlait à la tête du lit. Bien peu de personnes allèrent prier auprès de cette pauvre dépouille. Et nul ecclésiastique ne s’en approcha, hormis le Père Cléach qui fit la levée du corps. Au long de cette rude montée, que tant de fois Léopold avait parcourue, la tête en feu et tout enivré par ses passions, une cinquantaine de villageois suivirent le cercueil. Combien d’entre eux portaient sous leurs vêtements une croix de grâce, une hostie de Vintras ? Les oblats n’osaient pas en faire le calcul. Au cimetière, sous le vent éternel du plateau, il n’y eut pas un mot d’oraison funèbre. Le Père Cléach se borna à recommander de prier ardemment. C’était en effet ce qui convenait à la circonstance : peu d’honneurs et beaucoup de prières.

Le corps de Léopold fut placé à côté de celui de sœur Euphrasie et à trois pas du Père Aubry. Sur sa tombe, comme le mât d’un navire naufragé au-dessus des flots, se dressait une croix de bois. On y avait attaché une couronne de lierre, et sur les croisillons était gravée sa devise : Spes mea Deus.