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Émile-Paul frères (p. 1-24).
LA COLLINE INSPIRÉE[1]





CHAPITRE PREMIER

IL EST DES LIEUX OÙ SOUFFLE L’ESPRIT


Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse. L’étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide ; la plage mélancolique d’où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume ; l’abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d’horreur dantesque, quand on l’aborde par le vallon aux terres sanglantes ; l’héroïque Vézelay, en Bourgogne ; le Puy-de-Dôme ; les grottes des Eyzies, où l’on révère les premières traces de l’humanité ; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées ; la forêt de Brocéliande, pleine de rumeur et de feux follets, où Merlin par les jours d’orage gémit encore dans sa fontaine ; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux ; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des sables mouvants ; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et mystère, d’où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes ; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l’église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations.

Tout l’être s’émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu’à ses sommets les plus hauts. C’est le sentiment religieux qui nous envahit. Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu’une discipline lui manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C’est ce qu’indique le profond Gœthe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y instaurer la liturgie sacrilège du Walpurgisnachtstraum.

D’où vient la puissance de ces lieux ? La doivent-ils au souvenir de quelque grand fait historique, à la beauté d’un site exceptionnel, à l’émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s’émouvoir ? Leur vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s’exhale, même s’il n’est plus de prophétesse pour la respirer. Et n’en doutons pas, il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n’a reconnu la grandeur. Combien de fois, au hasard d’une heureuse et profonde journée, n’avons-nous pas rencontré la lisière d’un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d’écouter plus profond que notre cœur ! Silence ! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l’ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l’existence plus secret que celui qui nous est familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement soutenues produiraient d’elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses, franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d’une mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d’une manière irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs et favoriser les hautes idées morales. C’est là que notre nature produit avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains. Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d’expérience !

Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l’âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l’esprit.



I


La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C’est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre la plus usée de France, sorte d’autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu’à la chaîne des Vosges. Elle porte sur l’une de ses pointes le clocher d’un pèlerinage à Marie, et sur l’autre la dernière tour du château d’où s’est envolé jusqu’à Vienne l’alérion des Lorraine-Habsbourg. Dans tous nos cantons, dès que le terrain s’élève, le regard découvre avec saisissement la belle forme immobile, soit toute nette, soit voilée de pluie, de cette colline, posée sur notre vaste plateau comme une table de nos lois non écrites, comme un appel à la fidélité lorraine. Et sa présence inattendue jette dans un paysage agricole, sur une terre toute livrée aux menus soins de la vie pratique, un soudain soulèvement de mystère et de solitaire fierté. C’est un promontoire qui s’élève au milieu d’un océan de prosaïsme. C’est comme un lambeau laissé sur notre sol par la plus vieille Lorraine.

De quel charme bizarre, aussitôt que je l’aperçois, ne saisit-elle pas mon esprit et mon cœur, cette montagne en demi-lune, à la fois charmante et grave ! Je songe à notre nation très positive, mais où éclatent le courage guerrier et la grandeur dans l’infortune ; je songe à nos femmes lorraines qui deviennent en vieillissant si aisément des prophétesses, et je vois les cheveux au vent de Jeanne d’Arc, de Marie Stuart et de Marie-Antoinette, ces filles royales que notre race fournit à la poésie universelle ; j’entends l’éclat de rire de Bassompierre, l’extravagance de Charles IV : c’est le point où l’imagination peut le mieux venir se poser pour comprendre le génie propre de la Lorraine. Quel symbole d’une nation où s’allient au bon sens le plus terre-à-terre l’audace de la grande aventure et l’esprit qui fait les sorciers !

Ici, jadis, du temps des Celtes, la déesse Rosmertha sur la pointe de Sion faisait face au dieu Wotan, honoré sur l’autre pointe à Vaudémont. C’était deux parèdres, deux divinités jumelles. Wotan étayait Rosmertha, et l’un et l’autre protégeaient la plaine. La déesse à la figure jeune, aux cheveux courts, au sein nu, s’est évanouie ; elle fut chassée par la Vierge qui allaite l’Enfant-Dieu, cependant que les seigneurs de Vaudémont bâtissaient leur maison forte sur l’ancien sanctuaire de Wotan. Mais Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont restèrent, l’un envers l’autre, dans les mêmes rapports ou avait vécu le couple primitif des deux parèdres celtiques. Ceux-ci s’étaient entr’aidés pour protéger le vieux peuple des Leukes, et les comtes de Vaudémont, proclamant Notre-Dame de Sion souveraine du comté, mirent leur couronne sur la tête de l’image vénérée. De telle sorte qu’à travers les siècles la pensée de la montagne s’est déroulée et s’est amplifiée sans que la tradition fût rompue.

Aujourd’hui, de Vaudémont rien ne subsiste qu’un haut mur sous d’antiques frênes, où l’on a vu, pèlerine inconnue, passer l’impératrice Élisabeth, et dans Sion, la vierge noire, l’image antique associée au pouvoir politique du pays, a disparu sous le marteau impie d’une bande venue de Vézelise en 1793. Les grands souvenirs de la colline sont voilés ou déchus. Pourtant la plus pauvre imagination ne laisse pas de percevoir qu’autour de ce haut lieu s’organise l’histoire de la Lorraine. Il nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective, et comment un esprit participe à l’immortalité d’une énergie qu’il a beaucoup aimée. Les gens du pays, qui montent encore aux dates séculaires de septembre sur la montagne, ne savent guère ses annales ; ils s’ébahiraient aux noms de Rosmertha et de Wotan ; ils ignorent quel pacte unissait la Vierge de Sion à la maison de Lorraine ; ils ne songent plus à demander au vieux sanctuaire qu’il prenne la défense de leurs intérêts nationaux, mais seulement celle de leurs intérêts domestiques. Et pourtant, par un sentiment profond du rôle tutélaire de la colline, c’est au milieu des décombres de Vaudémont qu’avec un instinct magnifique ils ont ramassé, pour remplacer à Sion la statue brisée, une vierge de pierre qui tient dans sa main l’alérion de Lorraine et en amuse l’enfant Jésus.

Cette image que les comtes de Vaudémont honoraient dans leur chapelle, demeure sur l’autel du pèlerinage comme un signe extrême de l’entente séculaire, et l’on croit voir, dans cette substitution de la Vierge de Vaudémont à l’ancienne Vierge de Sion, une fusion des deux forces dans la détresse. À défaut d’un savoir clair, nous gardons une vénération obscure de ce double passé qui ne peut pas mourir, et les Lorrains, quand ils font en procession le tour de l’étroite terrasse, obéissent à la vertu permanente, toujours active, de cette acropole.



II


En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse.

Une église, un monastère, une auberge qui n’a de clients que les jours de pèlerinage, occupent l’une des cornes du croissant à l’autre extrémité, le pauvre village de Vaudémont, avec les deux aiguilles de son clocher et de sa tour, se meurt dans les débris romains et féodaux de son passé légendaire, petit point très net et prodigieusement isolé dans un grand paysage de ciel et de terre. Au creux, et pour ainsi dire au cœur de cette colline circulaire, un troisième village, Saxon, rassemble ses trente maisons aux toits brunâtres qui possèdent là tous leurs moyens de vivre : champs, vignes, vergers, chènevières et carrés de légumes. Sur la hauteur, c’est un plateau, une promenade de moins de deux heures à travers des chaumes et des petits bois, que la vue embrasse et dépasse pour jouir d’un immense horizon et de l’air le plus pur. Mais ce qui vit sur la colline ne compte guère et ne fait rien qu’approfondir la solitude et le silence. Ce qui compte et ce qui existe, où que nous menions nos pas en suivant la ligne de faîte, c’est l’horizon et ce vaste paysage de terre et de ciel.

Si vous portez au loin votre regard, vous distinguez et dénombrez les ballons des Vosges et de l’Alsace ; si vous le ramenez plus près sur la vaste plaine, elle vous étonne et, selon mon goût, vous charme par ses superbes plissements, par de longs mouvements de terrains pareils à des dunes. C’est un pays sans eau en apparence, mais où l’eau sourd et circule invisible. Des prairies qui s’égouttent un ruisselet se forme et se débrouille vivement dans les rides enchevêtrées du terrain. Au fond de ravins sinueux, le Madon, l’Uvry, le Brenon développent en secret les beautés les plus touchantes, cependant qu’ils rafraîchissent une multitude de champs bombés et diversement colorés, des pâturages, des vignobles clairs, des blés dorés, de petits bois, des labours bruns où les raies de la charrue font un grave décor, des villages ramassés, parfois un cimetière aux tombes blanches sous les verts peupliers élancés. Sur le tout, sur cet ensemble où il n’est rien que d’éternel, règne un grand ciel voilé. Les appels d’un enfant ou d’un coq apportés de la plaine par le vent, le vol plané d’un épervier, le tintement d’un marteau qui là-bas redresse une faucille, le bruissement de l’air animent seuls cette immensité de silence et de douceur. Ce sont de paisibles journées faites pour endormir les plus dures blessures. Cet horizon où les formes ont peu de diversité nous ramène sur nous-mêmes en nous rattachant à la suite de nos ancêtres. Les souvenirs d’un illustre passé, les grandes couleurs fortes et simples du paysage, ses routes qui s’enfuient composent une mélodie qui nous remplit d’une longue émotion mystique. Notre cœur périssable, notre imagination si mouvante s’attachent à ce coteau d’éternité. Nos sentiments y rejoignent ceux de nos prédécesseurs, s’en accroissent et croient y trouver une sorte de perpétuité. Il étale sous nos yeux une puissante continuité, des mœurs, des occupations d’une médiocrité éternelle ; il nous remet dans la pensée notre asservissement à toutes les fatalités, cependant qu’il dresse au-dessus de nous le château et la chapelle, tous les deux faiseurs d’ordre, l’un dans le domaine de l’action, l’autre dans la pensée et dans la sensibilité. L’horizon qui cerne cette plaine, c’est celui qui cerne toute vie ; il donne une place d’honneur à notre soif d’infini, en même temps qu’il nous rappelle nos limites. Voilà notre cercle fermé, le cercle d’où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. Des siècles ont passé sur le paysage moral que nous présente cette plaine, et l’on ne peut dire qu’une autre conception de la vie, tant soit peu intéressante, ait été entrevue. Voilà les plaines riches en blé, voilà la ruine dont le chef est parti, voilà le clocher menacé où la Vierge reçoit un culte que, sur le même lieu, nos ancêtres païens, adorateurs de Rosmertha, avaient déjà entrevu. Paysage plutôt grave, austère et d’une beauté intellectuelle, où Marie continue de poser le timbre ferme et pur d’une cloche d’argent. Tous ceux qui ne subissent pas, qui défendent leur sentiment et se rattachent aux choses éternelles trouvent ici leur reposoir. C’est toujours ici le point spirituel de cette grave contrée ; c’est ici que sa vie normale se relie à la vie surnaturelle.



III


Où sont les dames de Lorraine, sœurs, filles et femmes des Croisés, qui s’en venaient prier à Sion pendant que les hommes d’armes, là-bas, combattaient l’infidèle, et celles-là surtout qui, le lendemain de la bataille de Nicopolis, ignorantes encore, mais épouvantées par les rumeurs, montèrent ici intercéder pour des vivants qui étaient déjà des morts ? Où la sainte princesse Philippe de Gueldre, à qui Notre-Dame de Sion découvrit, durant le temps de son sommeil, les desseins ambitieux des ennemis de la Lorraine ? Où le singulier Charles IV qui, réduit à l’extrémité par les troupes de Louis XIV, s’avisa de faire donation et transfert irrévocable de son duché à Notre-Dame de Sion, en s’écriant :

« On n’osera pas guerroyer la mère de Dieu ! » Où sont nos chefs héréditaires, toute notre famille ducale qui, lorsqu’elle quitta pour toujours, par la défaillance de François III, le vieux duché et des sujets dont le loyalisme n’avait jamais failli, voulut une dernière fois s’agenouiller au sanctuaire de Sion ?…

Où sont-ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Ces puissantes figures ont disparu qui combattaient pour la Vierge de Sion, leur dame et leur protectrice, et qui mettaient Dieu dans leurs conseils. Il est fermé, ce beau théâtre de Sion-Vaudémont, véritable scène de gloire où nous voyons, comme en perspective, une longue suite de héros qui trouvaient dans la pensée d’une alliance avec le ciel un principe d’action. Aujourd’hui, la colline ne fait plus monter vers les nues ses prières pour en obtenir des oracles. Rosmertha et Wotan ont cessé de recevoir sur leur ancien domaine aucune pensée de fidélité. Chose curieuse, attendrissante, les derniers soins leur furent donnés dans le couvent de la colline : les Pères oblats y conservaient et tenaient en belle vue, il y a peu de temps encore, une pierre votive, hommage rendu à la déesse païenne par de pieux Gallo-Romains dont elle avait guéri le fils. Mais la pierre a disparu : cette inscription, cette suprême voix, qui témoignait en faveur de la déesse dépossédée, a pris avec les religieux l’injuste chemin de l’exil. Quel magnifique symbole, ce cortège d’un double départ ! L’ancienne bannière des chevaliers de Notre-Dame de Sion n’a pas eu un sort plus heureux. Cet étendard glorieux, par le secours de qui René II déconfit les Bourguignons et leur téméraire chef devant sa ville de Nancy ; par qui le bon duc Antoine affronta et mit en pièces les Rustauds avec une poignée seulement de Lorrains ; par qui Charles V, la terreur des Turcs et le sauveur de la chrétienté, remporta presque autant de victoires qu’il livra de batailles, il s’est défait obscurément dans une poussière sans gloire. Et maintenant l’élite de la province, les riches et les intellectuels abandonnent à des paysans l’office de processionner autour du sanctuaire, comme hier ils leur laissaient l’honneur d’en défendre le parvis.

Et pourtant, à chaque fois qu’un Lorrain gravit la colline, des ombres l’accueillent. Naissent-elles de son cœur, des ruines seigneuriales, de la mince forêt ou des trois villages ? Elles sont faites d’espérance, l’espérance de revoir encore ce qui une fois a été vu. Sur les pentes de cette acropole, d’âge en âge ont retenti tous ces grands cris de vigueur et de confiance indéterminée : Hic, ad hoc, spes avorum… Non inultus premor… C’ n’o me po tojo… qui sont l’âme de notre nation. Ombres silencieuses, j’entends votre message ! Le secret de Sion doit être cherché dans ce regard tourné vers les nues qu’il y eut toujours sur cette colline. Elle est dévastée, dépouillée, toute pauvre. Rien n’y rend sensible l’histoire, rien n’y raconte avec clarté la succession des siècles. Qu’est-ce que la tour de Brunehaut, la chapelle du pèlerinage où si peu de parties sont vieilles, et trois, quatre pierres sculptées éparses dans Vaudémont ? Mais ainsi dénudée, la colline nous propose toujours, au milieu de la plaine, sa vétusté sereine, son large abandon, sa terrasse à demi morte, sa gravité, sa tristesse vaste et nue en hiver, sa force en toute saison, pareille à celle d’une falaise dans la mer, son indifférence à ce que nous pensons d’elle, sa résignation qui ne réclame rien, qui ne prétend même pas à la beauté. Elle demeure, elle reste à sa place, pour être un lieu de recueillement où nous rassemblons nos forces, pour nous remuer d’un pressentiment, nous enlever à l’heure passagère, à nos limites, à nous-mêmes, et nous montrer l’éternel.

Les quatre vents de la Lorraine et le souffle inspirateur qui s’exhale d’un lieu éternellement consacré au divin, ravivent en nous une énergie indéfinissable : rien qui relève de la pensée, mais plutôt une vertu. Ici, l’homme de tout temps fit connaître aux dieux ses besoins par la prière et sollicita leur protection. Ici, nous retrouvons l’allégresse de l’âme et son orientation vers le ciel. L’âme ! le ciel ! vieux mots dont la magie garde encore sa force. Ici ne peut planer Méphistophélès, l’esprit qui nie : la lumière l’absorberait et le grand courant d’air lui briserait les ailes. C’est ici l’un des théâtres mystérieux de l’action divine et l’un des antiques séjours de l’Esprit. La plus simple mélodie, une voix jetée au vent de la falaise nous en rouvrirait les chemins, tant nous sommes nés pour ressentir sa grandeur, sa solitude, sa constance et la suite brillante de ceux qui la foulèrent, bref, l’indéfinie poésie, la vertu qui dort dans ce haut refuge. Arche sainte, un mot !… Tout se tait ! Quel silence dans cet immense espace qui surveille, attentif, son haut lieu !



IV


Un homme a souffert de ce silence de Sion. Un homme, un prêtre, encadré de ses deux frères, prêtres eux-mêmes, les trois frères Baillard, au siècle dernier. On ne peut pas dire que ces personnages sont venus se placer dans la série des noms dignes de mémoire sur la colline nationale, et qu’ils forment le dernier anneau de la belle chaîne interrompue qui gît sur les friches de Sion-Vaudémont ; mais je suis attiré près d’eux, parce qu’une partie de mes pensées ou de mes impressions les plus instinctives sont celles-là mêmes pour lesquelles ils se dévouèrent, et que ces barbares sont ainsi mes parents. Ce sont eux qui, au lendemain de la Révolution et quand la charrue avait passé sur des lieux consacrés par une vénération séculaire, se donnèrent pour tâche de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes qui brûlent sur ses sommets.

Si par une belle après-midi d’automne, sous notre ciel triste, je visite quelque ruine féodale, ou bien dans une église froide une pierre de tombe sculptée, je sens s’éveiller en moi toute une rumeur, le désir de savoir et l’émotion du mystère. C’est une pareille piété élargie, où se mêlent les plaisirs de la mélancolie, qui m’attire sur les quatre domaines où les Baillard ont porté leur grande passion de bâtisseurs. Flavigny et Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, quelles sonorités pour un historien ! Tous ces châteaux de l’âme, reconstruits au milieu des angoisses de la faillite par un mystique procédurier, donnent un sens aux divers cantons de ce petit pays et y fleurissent, au même titre que les burgs de jadis, comme des signes, comme des relais de l’activité de notre nation. Une volonté a marqué ici la terre ; un cachet s’est enfoncé dans la cire.

Ce que les Baillard imprimaient à la terre lorraine, c’était le caractère de leur âme fidèle à une double tradition, catholique et lorraine. Comment ne pas aimer les personnages qui entreprennent de rétablir une magistrature spirituelle et de raviver le surnaturel sur les cimes de leur pays ?

Et pourtant, c’est un lourd silence autour des trois frères Baillard, un double silence, celui de l’oubli naturel et celui voulu par l’Église. Vous pouvez passer et repasser à Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile et à Sion, aucun indice ne vous dira ce qu’ils ont jeté de jeunesse, d’argent, de temps, d’activité et d’amour dans les fondations de ces bâtiments. Pourquoi leur nom n’est-il inscrit nulle part sur les pierres qu’ils ont relevées ? Pourquoi même en est-il proscrit ? Qu’est-ce que cette vapeur de soufre et cette odeur de damnation, aujourd’hui répandues sur ces trois figures qui furent un moment bénies ?

J’ai souvent interrogé sur les Baillard mon regretté ami, le chanoine Pierfitte, le savant curé de Portieux. À chaque fois il se taisait, détournait la conversation. Un jour, il s’en est expliqué en deux mots : « C’est encore trop tôt pour parler des Baillard. » Trouvait-il que l’autorité s’était montrée bien dure envers ces vieux Lorrains ? Rien ne m’assure que telle fut son opinion. Je crois plutôt qu’il distinguait le rôle du Diable dans cette affaire, et qu’il redoutait de remuer des souvenirs d’où pouvaient encore émaner des maléfices. La réserve de Monsieur Pierfitte ne pouvait, faut-il l’avouer, qu’exciter ma curiosité. Comment accepter de ne rien savoir d’un mystique, métamorphosé par sa passion même et qui entre dans le cercle du noir enchanteur ?

Pendant longtemps, ces trois prêtres furent dans mon esprit une sorte de brouillard mystérieux. Ils flottaient devant moi aux parties les plus solitaires et les plus solennelles de la côte de Sion, surtout les jours où la brume l’enveloppe et l’isole. Ils m’attiraient. Pendant des années, dix, vingt ans peut-être, je me suis renseigné sur Quirin, sur le grand François, sur le fameux Léopold. Je m’étonnais que ce dernier ne fût mort qu’en 1883, et je cherchais à me souvenir si, enfant, je ne l’avais pas rencontré.

Bien que cette histoire se fût concentrée sur quelques lieues de terrain, mon enquête n’était pas aisée. La tradition orale s’efface vite, ne dépasse jamais le siècle, et dès maintenant c’est comme une mare d’indifférence qui s’est épaissie sur la mémoire des Baillard, aux lieux mêmes où ils ont le plus agi. À Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile, il n’y a que leurs bâtiments qui émergent de l’oubli et autour de ces grandes murailles, dont le pied trempe dans la plus noire ingratitude, personne pour me renseigner. Sur la montagne de Sion, la figure des Baillard demeure plus vivante. L’ébranlement y fut si fort qu’il a laissé une longue vibration dans les mémoires paysannes. Mais déjà le chercheur, à la place des faits exacts qu’il sollicite, ne trouve plus qu’une matière légendaire. On lui propose trois frères Baillard aux figures simples, contrastées et fortement dessinées, qui rappellent la manière mi-épique, mi-gouailleuse des Quatre fils Aymon. Ils ne sont pas seuls. Autour d’eux on voit s’empresser des femmes — sont–ce des paysannes ? sont-ce des religieuses ? — qui les aident et que la légende ne respecte pas plus que des nonnes du moyen âge. Et je me dis parfois que si l’imprimé n’aboutissait pas, de nos jours, à tuer toute production spontanée du génie populaire, l’aventure de ces trois prêtres viendrait tout naturellement se placer dans la série de la geste lorraine.

Ma longue curiosité n’avait guère de chance d’être jamais satisfaite. Elle s’endormait presque. Le hasard d’un coup d’œil jeté sur le catalogue de la bibliothèque de Nancy vint un jour la réveiller. Sous les numéros 1.592 à 1.635, je découvris un trésor, toute une collection de manuscrits exécutés par les soins des frères Baillard et contenant des lettres, des visions, des entretiens, des révélations divines, des annales, des pièces de procédure, des prières, des livres de comptes, les plus beaux thèmes dont ils se nourrissaient, un immense grimoire. Tous ces registres quadrillés et grossièrement reliés en basane noire ou verte sont de l’espèce que l’on emploie pour les livres de compte, et sans cesse au milieu d’effusions surnaturelles on voit apparaître un chiffre, une opération arithmétique, de prosaïques doit et avoir… Toute l’âme, toute la passion, tout le mystère des Baillard gisaient là. Ma curiosité était remplie, les trois prêtres tirés de leur coin d’ombre, et l’effort, que fit pour renaître une vieille acropole religieuse, ramené à la lumière.

Voici ce livre, tel qu’il est sorti d’une infinie méditation au grand air, en toute liberté, d’une complète soumission aux influences de la colline sainte, et puis d’une étude méthodique des documents les plus rebutants. Voici les trois frères Baillard. J’ai relevé leur histoire avant que personne les eût défigurés et quand la platitude et l’enthousiasme s’y mêlaient inextricablement. Je puis dire que je suis arrivé auprès de ces phénomènes religieux et sur le bord de cet étang aux rives indéterminées, quand personne n’en troublait encore le silence. J’ai surpris la poésie au moment où elle s’élève comme une brume des terres solides du réel.

  1. Plusieurs des personnes qui furent mêlées aux événements que nous allons raconter existent encore ; d’autres ont disparu depuis trop peu de temps pour qu’il soit sans inconvénient de les mettre en scène. Aussi l’auteur prendra la liberté de substituer à certains noms propres des noms imaginaires.