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La Civilisation hellénique et la question d’Orient

Revue des Deux Mondes tome 27, 1878
Émile-Louis Burnouf

La Civilisation hellénique et la question d’Orient


LA
CIVILISATION HELLENIQUE
ET LA QUESTION D'ORIENT

Histoire de la civilisation hellénique, par Const. Paparrigopoulo. Paris, 1878. Hachette.

Le mot hellénisme a été créé dans les premiers temps de l’ère chrétienne pour désigner à la fois la nation grecque et l’esprit de sa civilisation. C’est un terme déjà adopté dans la politique et qui devra l’être aussi dans l’enseignement. Nos livres classiques arrêtent en général le développement du génie grec et de la nationalité hellène au temps d’Alexandre le Grand, comme si l’un et l’autre avaient disparu subitement à cette époque. Quelques-uns les retrouvent encore dans les royaumes nés du démembrement de l’empire macédonien, et les suivent jusqu’à la conquête romaine. Les plus avancés en recherchent les derniers vestiges même après cet asservissement, mais ne vont pas au-delà de l’année 529, époque où Justinien mît un terme à l’indépendance, de l’enseignement et où le génie païen cessa de produire. Quant aux Grecs du moyen âge et à ceux de nos jours, leur histoire est traitée à part ; elle n’entre que pour une faible portion dans notre enseignement classique. On ne se préoccupe point de les rattacher à leurs ancêtres, et on les considère comme des peuples nouveaux. Un critique allemand, Fallmerayer, a même essayé de prouver qu’ils ne sont point les descendans des anciens Hellènes, mais les fils des Slaves. Nous croyons que, pour mettre un terme aux systèmes fantaisistes, le mieux était, non de les discuter, mais de rétablir dans son unité réelle l’histoire de la civilisation hellénique, comme Montesquieu l’avait fait pour Rome, de suivre dans ses migrations et ses retours la race des Hellènes, de montrer les transformations que son esprit a subies, acceptées ou suscitées, les luttes qu’il a soutenues pour se maintenir à travers les siècles et aboutir enfin à, cette phase nouvelle à laquelle nous assistons depuis cinquante ans. C’est ce qu’a fait M. Paparrigopoulo dans une grande histoire de la nation hellénique publiée en grec à Athènes dans ces dernières années, et à laquelle l’ouvrage français que nous allons suivre sert de résumé, oui, plus exactement, d’épilogue. Je ne ferai point ici l’éloge d’un livre qui se louerai lui-même et dont l’importance sera certainement très grande pour ceux qui s’occupent de politique pratique comme pour les professeurs et pour le public. C’est la première fois, croyons-nous, que l’histoire de cette grande race des Hellènes se montre dans sa suite et son unité. C’est la première fais aussi qu’elle est envisagée de cette manière par un patriote calme et juste, dans ses appréciations, non par un critique étranger, mais par un historien grec parlant de sa propre nation.


I

Dès le début de son livre, l’auteur, se plaçant hors de tout système et dans la vérité des faits, réfute la doctrine de l’école allemande dont Ottfried Muller fut le chef, doctrine aristocratique contraire à l’esprit des Hellènes, qui attribue à la race dorienne les meilleures productions de l’ancienne Grèce. Il ne reconnaît point ses vrais ancêtres dans cette race d’envahisseurs qui ont retardé de plusieurs siècles et failli détourner de sa voie la marche de la civilisation. La période que décrivent, les poèmes mis sous le nom d’Homère a précédé l’arrivée des Doriens. Quoique ces poèmes aient été composés plus tard, du moins selon l’opinion vulgaire, ils ne tiennent pas compte de ces conquérans. Ils nous offrent le tableau d’une ou même de deux époques, antérieures à la conquête ; nous y trouvons déjà développés, les éléments essentiels de la société hellénique : le pouvoir populaire tempérant l’autorité royale, la loi morale comme fondement de la société, la monogamie comme fondement de la famille, la poésie, les arts, l’agriculture honorés, le commerce s’étendant jusqu’à l’Égypte, l’industrie naissante, la guerre envisagée comme moyen et non comme but, par-dessus tout une forte tendance vers l’unité nationale. Cette tendance semblait alors ne devoir rencontrer aucun obstacle. L’état social décrit par l’Iliade et l’Odyssée répond à la première floraison de l’hellénisme, qui s’y montre dans sa réalité, avec ses qualités, même avec ses défauts. Ce qui le prouve, c’est que depuis vingt-six siècles la Grèce s’est constamment reconnue, dans le portrait qu’Homère a tracé d’elle, Homère lui-même est resté pour elle le type le plus pur de son génie national, et cette appréciation a été adoptée par les peuples de l’Occident.

Vers le XIe siècle avant Jésus-Christ, les Doriens et les Béotiens descendirent du nord ; ils occupèrent le Péloponèse et une partie de la Grèce continentale. Leur arrivée provoqua le premier déplacement de l’hellénisme. Il est permis de croire que ce fut la partie la plus avancée de l’ancienne population qui émigra ; car la civilisation s’arrêta subitement dans la péninsule et ne tarda pas à fleurir sur la côte d’Asie, dans les îles, en Sicile et dans l’Italie du sud, qui reçut bientôt le nom significatif de Grande-Grèce. Aujourd’hui même, le caractère hellénique de ces deux derniers pays n’est pas encore effacé ; la langue populaire y est mêlée de nombreux mots grecs à peine altérés. Quant aux Doriens, ils introduisirent dans la Grèce conquise tout un ensemble d’institutions et d’idées en opposition avec celles des anciennes populations. L’état dorien reposa, non sur la justice, mais sur la force, et fut soumis au régime militaire ; la famille fut absorbée dans l’état. Nulle égalité entre les hommes : le conquérant resta le maître, étranger à la science, à l’art, à l’agriculture, au commerce, choses viles pour des hommes qui n’estimaient que le métier des armes et ne subsistaient que par elles. Le vide laissé dans la population par le départ des anciens habitans fut comblé par une extension démesurée de l’esclavage ; l’esclave, acheté ou pris à la guerre, fut soumis à la plus rude des conditions. Les états doriens, ceux du moins qui ne subirent pas l’ascendant des races conquises, demeurèrent stériles. Vainement quelques critiques de nos jours se sont-ils efforcés de prouver qu’il y a eu un art dorien, même à Sparte. Les artistes et les poètes qui ont travaillé pour ces aristocraties y sont venus du dehors et leur ont été fournis, comme Tyrtée, par les états helléniques ou par des colonies profondément hellénisées. L’épithète de « dorique » appliquée à un ordre d’architecture et à un mode musical ne prouve pas que l’un ou l’autre doivent leur origine aux Doriens, non plus que les édifices gothiques ne doivent la leur aux Goths. On les employait avant la conquête, ils sont communs à toute l’Asie, enfin l’art dorique a été surtout cultivé et perfectionné par des hommes étrangers à cette race.

Il est certain qu’une fois établis dans la contrée, les Doriens et les partisans qu’ils se firent dans presque toutes les cités cherchèrent à tromper l’opinion publique en dénaturant les traditions nationales à leur profit, en s’attribuant des créations qui leur étaient antérieures ou étrangères, et qu’ils voulurent fonder leur droit de conquête sur une ancienne possession en inventant la fable du « retour des Héraclides ; » ils firent ce qu’eussent fait les Francs ou les Normands, si, après avoir conquis la Gaule ou l’Angleterre, ils s’y étaient donnés pour d’anciens possesseurs revenus dans leurs foyers. Il n’y a, dans les vraies traditions du monde hellénique remontant au-delà du XIe siècle et consignées dans les chants homériques ou ailleurs, aucun indice de la présence des Doriens. Ils furent donc des nouveaux venus, des conquérans usurpant une place déjà occupée. L’organisation militaire qu’ils se donnèrent pour maintenir sous le joug ou pour asservir les cités grecques est une preuve qu’ils étaient comme des étrangers dans le pays. En réagissant contre eux, la société hellénique tendait sans cesse à les rejeter de son sein, à les réduire à l’impuissance ou à se les assimiler. Elle y réussit en partie ; mais elle ne put jamais ni dompter ni helléniser les Spartiates. Sparte fut le seul état qui resta purement dorien ; ce fut une sorte de camp où toutes les fonctions de la vie sociale étaient subordonnées au principe militaire. Comme le petit nombre d’hommes qui formait cette oligarchie n’admettait aucune recrue, il alla sans cesse en diminuant et s’éteignit spontanément. Quant aux autres états du Péloponèse et de la Grèce où l’invasion avait pénétré, la race dorienne y subit plus ou moins vite l’influence des vaincus, à la fois plus nombreux et plus civilisés : de sorte que l’esprit des Hellènes finit par y recouvrer sa prépondérance légitime.

Mais l’établissement des Doriens en Grèce eut pour conséquence d’introduire un élément de discorde entre les cités, de les partager en deux groupes opposés l’un à l’autre et de faire naître dans chacune d’elles deux partis antagonistes. Le parti dorien tendait à l’oligarchie et avait pour but de fonder la société sur le privilège. L’autre parti, que l’on pourrait appeler hellénique ou national, poursuivait ou maintenait l’égalité des citoyens et cet ensemble de principes qui depuis lors ont constamment fait le fond de toutes les démocraties anciennes ou modernes. Les conquérans eurent pour descendans ou pour fauteurs dans la plupart des villes ceux qui prirent le nom d’eupatrides, c’est-à-dire de nobles, tandis que les doctrines démocratiques étaient soutenues par l’ancienne population. L’équilibre social se trouva donc rompu, sans que cette rupture profitât à personne. La société grecque, qui, par les anciennes royautés et par ces diètes nationales auxquelles on avait donné le nom d’amphictyonies, s’acheminait autrefois vers l’unité, éclata, pour ainsi dire, en morceaux. On ne saurait qualifier de guerres civiles les luttes prolongées des cités helléniques, puisque les adversaires n’étaient pas citoyens d’un même état, et que les Doriens, quoique appartenant à la race aryenne comme les Hellènes, n’avaient jamais reconnu les principes du droit hellénique, qui condamnaient leurs usurpations et les eussent ramenés à l’égalité. Mais les états où l’esprit dorien l’emportait suscitèrent dans les autres et notamment dans Athènes et dans ses colonies des luttes intestines qui aboutirent souvent à de véritables troubles civils. A travers ces guerres, ces émeutes et ces révolutions, l’ancienne société n’en dirigeait pas moins ses efforts vers cette unité nationale que la présence de l’aristocratie dorienne l’empêchait d’atteindre et pour laquelle elle ne recula devant aucune épreuve. Ce qui nous intéresse surtout dans cette lutte, accomplie, il est vrai, sur un petit théâtre, mais où les idées et les acteurs prirent les plus grandes proportions, c’est que nos sociétés modernes ont passé par des phases analogues et que la plupart d’entre elles n’ont pas encore achevé leur évolution. Dans les Gaules, pour ne citer qu’un exemple, il est bien certain que la civilisation était plus prospère avant l’arrivée des Francs et des autres barbares qu’elle ne le fut un siècle après ; l’invasion arrêta l’essor que les Gaulois avaient pris pendant quatre ou cinq siècles à la suite de l’occupation romaine. Quand les barbares se furent établis, ils se trouvèrent maîtres du sol par droit de conquête, c’est-à-dire en dehors de tout droit ; ils prirent un caractère militaire et fournirent les premiers élémens de ce qui fut plus tard la noblesse française. Une grande partie de notre histoire se compose des luttes que soutinrent entre elles l’oligarchie nobiliaire et l’ancienne population, d’où sortirent les communes et le tiers-état. La révolution française et celles qui sont survenues depuis bientôt cent ans ont été comme des crises aiguës dans cette maladie qui tourmente les sociétés européennes ; elles sont caractérisées tour à tour par l’abolition ou par le rétablissement d’anciens privilèges issus de la conquête, et toujours elles manifestent dans le peuple une forte tendance vers l’égalité des conditions, vers la réalisation de l’unité nationale.

Eu Grèce, les forces relatives des deux partis s’équilibrèrent au point que cette réalisation fut impossible ; mais il fut bientôt démontré aux yeux des Grecs et du monde antique tout entier que le parti national était celui des anciennes populations. En effet, les événemens qui se passaient en Asie, pendant que les états grecs se préparaient à lutter entre eux, avaient mis une puissance énorme entre les mains de Cyrus d’abord, puis de Darius, fils d’Hystaspe. L’empire des Perses avait grandi, comme aujourd’hui la Russie, par des conquêtes successives ; il s’était annexé des royaumes entiers, dont quelques-uns, tels que l’Égypte et le royaume de Crésus, étaient très civilisés. Quand ce développement exagéré l’eut mis dans la nécessité d’atteindre les limites de l’Asie-Mineure et d’avoir pour frontière et pour débouché la mer qui en baigne les rivages, il se trouva en contact hostile avec ces cités helléniques, riches, populeuses et florissantes, que les émigrés de la conquête dorienne y avaient fondées. L’incendie de Sardes, centre de commerce où se rendaient toutes les caravanes de l’Asie, fut le signal de la guerre. L’enjeu fut l’existence même de l’hellénisme, et nous voyons clairement aujourd’hui que, si la Perse eût été victorieuse à Salamine et à Platées, ni la civilisation grecque, ni les civilisations modernes, n’eussent pu se produire : le monothéisme mazdéen eût pu s’étendre sans altération sur tout l’Occident ; à cette époque, Rome n’était pas en état de résister à une puissance qui aurait triomphé des Hellènes. Dans cette guerre, où le sort du genre humain était en question, le parti dorien fut inerte ou seconda l’invasion étrangère : ce sont les vieilles populations qui, sous la conduite des démocrates athéniens, arrêtèrent le flot asiatique et formèrent la digue contre laquelle il vint se briser.

La fuite de Xercès et de ses lieutenans fut le triomphe des anciennes populations grecques et le salut de la civilisation hellénique. Il sembla un instant qu’Athènes allait en être le centre unique et incontesté ; mais le sacrifice que les Hellènes avaient fait d’eux-mêmes et de leurs biens les laissa dans le dénûment. Sparte au contraire avait peu souffert, elle pouvait reprendre vis-à-vis d’eux l’attitude hautaine et menaçante qu’elle gardait avant la guerre ; mais elle perdit du temps. Après cinquante années, la puissance des Ioniens était rétablie ; centralisée dans Athènes, elle y trouvait des hommes supérieurs pour la diriger et affronter le choc que l’oligarchie dorienne allait lui faire sentir. On peut affirmer sans hésitation que les deux siècles qui comprennent les guerres médiques et celle du Péloponèse, nommée aussi guerre dorique, comptent parmi les plus grands qu’ait vus l’humanité. C’est pendant ce temps que furent élaborées les institutions politiques, civiles, judiciaires d’Athènes. Pour la première fois dans le monde, on voyait paraître l’égalité des hommes devant la loi, le gouvernement d’un peuple par lui-même, le service militaire obligatoire, le jury, la responsabilité des agens publics, les budgets examinés et votés, la reddition des comptes, la grande marine militaire et commerciale, les sociétés industrielles. Cette même période voyait les arts et les lettres produire des chefs-d’œuvre jugés aujourd’hui même inimitables. Cet ensemble de conceptions, qui constitue à proprement parler la civilisation hellénique, était dû avant tout aux populations ioniennes ; Sparte et les Doriens n’y prenaient qu’une bien faible part et souvent lui suscitaient des obstacles. M. Paparrigopoulo a donc raison de regarder les Ioniens, et particulièrement Athènes, comme les vrais représentans du génie grec. Cette ville, au temps de Périclès, condensait en quelque sorte l’action nationale et commune de dix millions d’hommes, répartis dans les trois péninsules centrales et les îles de la Méditerranée. Elle en donnait l’expression durable, et formulait un code qui sert de base aux civilisations modernes.

Sparte vainquit pourtant Athènes ; mais les principes conservateurs, dont elle se faisait la gardienne farouche et intraitable, ne l’empêchèrent pas de succomber en même temps et de disparaître sans laisser de trace, tandis que l’œuvre des Ioniens, même après la prise d’Athènes par Lysandre, continua de grandir et de se transformer. Sparte était un monde fermé qui n’acceptait ni changement, ni recrues ; le nombre de ses citoyens diminuait toujours : elle périt quand le sang lui manqua. Les constitutions ioniennes avaient créé des républiques ouvertes : les lois s’y modifiaient selon la nécessité des temps ; les citoyens n’y formaient point une caste, et accueillaient dans leurs rangs tout étranger qui remplissait les conditions fixées par la loi. Les villes ioniennes pouvaient être détruites, les champs ravagés, les fortunes anéanties ; la société persistait en vertu des principes sociaux et politiques qui avaient présidé à sa formation. Quand elle ne pouvait se refaire sur place, comme après les guerres médiques, elle se transportait en masse dans des pays lointains, où elle créait des villes nouvelles, souvent mieux construites et mieux ordonnées que les anciennes. Par là elle perpétuait et propageait les idées qu’elle avait conçues dans la mère patrie et ouvrait un champ nouveau à la civilisation.

Tel fut le résultat principal de l’expédition d’Alexandre, préparée par celles d’Agésilas et de Xénophon. Ce roi vivait dans un temps où tous les états de la Grèce s’étaient mutuellement démontré leur impuissance à créer l’unité nationale. Le besoin en était si grand qu’Alexandre eût pu aisément les réunir et en former un seul état puissant, indivisible et compacte, qui se serait étendu sur tout le pays au midi du Danube. Mais on oublie trop que les guerres de Darius et de Xercès n’avaient été que des expéditions malheureuses et qu’en réalité la puissance des Perses n’en avait que faiblement souffert. C’est ce que démontrèrent les événemens du siècle suivant qui aboutirent au traité d’Antalcidas, c’est-à-dire à l’asservissement des Grecs d’Asie. En détruisant l’empire mazdéen, Alexandre affranchit les frères d’Asie et satisfit au besoin le plus urgent de l’hellénisme, mais en même temps il suscita le plus grand déplacement que la civilisation grecque ait jamais éprouvé. L’émigration commença par l’armée ; à la vérité, Alexandre ne fit d’abord passer le détroit qu’à un petit nombre de Grecs ; mais pendant toute la durée de son expédition il reçut de nombreux renforts qui ne rentrèrent jamais dans leurs foyers. Les armées de ses successeurs contenaient au moins une moitié de soldats hellènes, venus en grande partie des pays grecs : à la bataille de Raphia, en 217, celles d’Antiochus et du roi d’Égypte n’en contenaient pas moins de 60,000. La fondation des royaumes grecs, qui se substituèrent à l’empire des Perses, eut pour conséquence immédiate un énorme mouvement d’affaires dont les Hellènes furent les principaux agens. C’est entre leurs mains que passa le commerce des villes d’Asie, de l’Égypte, de l’Afrique septentrionale et même des contrées d’Occident que baigne la Méditerranée. Les villes nouvelles fondées par Alexandre et par ses successeurs dépassèrent en nombre celles que la guerre avait ravagées ; on connaît les noms de deux cents d’entre elles ; elles surpassèrent aussi les anciennes par l’élégance et la solidité des habitations, par la régularité des plans et par leur bonne administration. Quelques-unes furent de très grandes villes : Séleucie eut 600,000 habitans ; Alexandrie d’Égypte en eut 800,000 ; Antioche égalait Séleucie.

Les Grecs qui émigraient formèrent comme des courans non interrompus partant de la mère patrie et aboutissant à tous ces points, où leur activité trouvait à s’employer. En moins d’un siècle, la péninsule hellénique se changea en une sorte de désert, tandis que les contrées où les armées d’Alexandre avaient pénétré se remplissaient d’Hellènes qui s’y fixaient pour ne plus revenir. Leurs arts, leur littérature, leurs institutions politiques les suivaient ; ils prenaient partout un rôle d’autant plus important qu’ils formaient dans toutes les villes la partie la plus active de la population. Toute l’Asie antérieure s’hellénisa. Mais le véritable centre de l’hellénisme à cette époque fut l’Asie-Mineure, à laquelle on peut ajouter la Basse-Égypte. La langue grecque s’y substitua aux idiomes locaux, et devint comme la langue commune de la vaste étendue de pays comprise entre l’Inde, l’Arabie, la Haute-Égypte, le désert d’Afrique, l’Italie centrale, le Danube, le nord de la Mer-Noire et le Caucase. Au centre, on ne parla plus que le grec ; dans les parties les plus excentriques, les actes publics se firent en grec et en langue du pays : ainsi les monnaies de la Sogdiane et de l’Afghanistan montrent à la fois les deux langues ; on découvre encore aujourd’hui dans le Guzarat, aux bouches de l’Indus, des monnaies grecques témoignant des relations commerciales de cette époque. On sait aussi que les Séleucides avaient des ambassadeurs en mission permanente auprès des rois indiens : on connaît le nom de Mégasthène, qui séjourna longtemps à la cour du roi bouddhiste Tchandragoupta. Il est juste toutefois de dire que jusque dans les temps chrétiens, au centre même de l’hellénisme, on distingua les habitans des villes de ceux des campagnes, sur qui l’influence grecque avait moins de prise, et que ces derniers furent désignés par le mot nations ; c’est ce mot qui fut traduit en latin par gentils, et il eut presque la même signification que le mot français paysans. « Les villes, dit M. Paparrigopoulo, formaient donc comme les îles d’un archipel dispersées sur la mer des nations indigènes de l’Asie ; mais elles assimilèrent peu à peu ces peuples par la supériorité de leur organisation et de leur civilisation, par leur langue surtout, qui, incessamment propagée, finit par les absorber à peu près complètement. »

Cette période, à laquelle on peut donner le nom d’hellénisme oriental, fut pour l’antiquité l’âge scientifique par excellence. Tant que les Grecs habitèrent une péninsule resserrée, de petites îles et d’étroits rivages, ils n’eurent point à se préoccuper vivement de ce qui se passait dans le reste du monde et ils se livrèrent presque sans partage à la culture des lettres et des arts, à la politique intérieure et à la philosophie. Mais, quand ils se virent transportés sur les vastes continens de l’Asie et de l’Afrique, sillonnés de grands fleuves, parcourus par de longues caravanes, éclairés par d’autres cieux et où les hommes parlaient d’autres langues, ils comprirent que le temps des rêves était passé et que la vie prenait pour eux un caractère positif qu’elle n’avait point eu auparavant. Les sciences mathématiques, l’astronomie et la géographie, la mécanique, l’histoire naturelle et les autres sciences d’observation furent cultivées avec éclat sur tous les points du monde hellénique. En même temps les grands travaux publics furent poussés avec une activité surprenante : on ouvrit le canal du Nil à la Mer-Rouge ; les ports furent améliorés, les rivages éclairés par de nombreux fanaux, entre lesquels le phare d’Alexandrie occupa le premier rang ; on améliora les grandes routes des caravanes, notamment celle qui de l’Inde septentrionale gagnait la Mer-Noire et amenait les marchandises aux Comanes, grand marché central de l’Asie-Mineure. C’est alors aussi que la circulation des valeurs fut facilitée par la création des lettres de change et des banques, et qu’on vit apparaître les grands dépôts de numéraire. Ainsi, au temps où Athènes avait été le plus riche, son trésor renfermait 1,000 talens ou 5 millions 1/2 de francs environ ; sous le second Ptolémée, l’inventaire royal constata l’existence de près de 3 milliards 1/2. L’empire des Séleucides n’avait rien à envier, quant à la richesse, à celui de l’Égypte, puisque, si l’Égypte bénéficiait de tout le commerce maritime qui prenait la voie de la Mer-Rouge, la région de l’Euphrate et du Tigre bénéficiait du commerce de terre de presque toute l’Asie orientale, même de celui qui, prenant la route du nord, redescendait de la mer Caspienne vers ces grands fleuves. On peut juger par là de quelle masse énorme de valeurs la fortune publique et privée de l’hellénisme oriental se trouvait en possession.

Mais cette transplantation et cette prospérité des Hellènes ne leur avaient pas donné l’unité nationale, sans laquelle le peuple le plus riche et le mieux doué par la nature est toujours faible. Les Romains, qui presque en toutes choses étaient inférieurs au Grecs, durent leur supériorité de force à leur organisation compacte, à l’art qu’ils mirent à s’agrandir incessamment sans porter atteinte à leur unité. Cet art, ils surent en user aussi avec les pays conquis : quand ils n’espéraient pas se les assimiler, ils ne faisaient que leur donner des chefs politiques et militaires et leur imposer un tribut. A ces conditions, les peuples soumis conservaient leurs administrations locales, leurs lois civiles, presque toutes leurs institutions et la plus grande liberté de penser. Aussi la domination romaine n’exerça-t-elle qu’une action médiocre sur les populations orientales et ne troubla-t-elle qu’à la superficie le mouvement naturel de la civilisation hellénique. L’ancienne Grèce tomba seule dans le dénûment. Déjà, abandonnée de ses propres enfans qui étaient passés en Asie, elle eut l’extrême imprudence de prendre parti dans les querelles politiques des Romains et de vouloir se mesurer avec l’énorme puissance italienne. Corinthe, Athènes et d’autres villes furent saccagées, les Romains dépouillèrent le pays des chefs-d’œuvre sans nombre dont le génie de ses artistes l’avait peuplé ; ils fouillèrent ses tombeaux, ils emportèrent jusqu’aux colonnes de ses temples. La Grèce dépeuplée fut pour eux comme un désert autrefois habité par un grand peuple et où chacun, suivant sa fantaisie, allait chercher des objets d’art ou de curiosité laissés sans possesseur.


II

Pendant ce temps, un changement d’une autre nature s’accomplissait peu à peu au sein même de l’hellénisme. M. Paparrigopoulo, dont la foi religieuse est aussi incontestable que la liberté de son jugement, ne croit pas que le christianisme se soit montré tout à coup comme une apparition magique au milieu du monde oriental. Il le considère comme préparé de longue main par l’esprit grec, qui s’acheminait vers l’unité de Dieu, et né du contact intime des doctrines de la Grèce et des religions de l’Asie. Seulement il attribue dans sa formation la plus grande part à l’hellénisme. La personne de Jésus n’est jamais en cause dans son livre ; mais il montre que les doctrines fondamentales de la nouvelle religion avaient été émises et adoptées dans la société, hellénique longtemps avant la venue du Christ. Ces doctrines s’étaient formées par une évolution naturelle des anciennes religions et des philosophies grecques, Elles s’affirmèrent définitivement lorsqu’elles furent en contact avec celles de l’Orient et particulièrement avec le monothéisme des Juifs. Les Séleucides avaient en effet tenté d’helléniser ces derniers et y avaient en grande partie réussi ; mais, lorsque de la politique et de la vie pratique on voulut en venir aux choses de la religion, le monothéisme des Juifs réagit énergiquement contre le paganisme des Hellènes. Les Hellènes subirent à leur tour l’influence des dogmes hébreux : « Jésus, repoussé par les purs enfans d’Israël, fut écouté plus volontiers par les Juifs hellénisans ; les premiers l’ayant d’abord emporté poursuivirent et firent condamner Jésus au supplice ; mais ses disciples sauvèrent par l’hellénisme le Nouveau-Testament. Ils prêchèrent la vérité en grec aux habitans hellénisés de la Palestine et des autres pays de l’Orient. Cette parole devint comme la propriété de l’hellénisme, et les Juifs y restèrent étrangers. »

Toutefois l’auteur omet la partie symbolique ou mythologique de la nouvelle religion ; s’il s’y était arrêté plus longtemps, il aurait certainement reconnu qu’elle procédait, non des Juifs, mais des Perses, et en partie peut-être des Indiens ; et cette fusion des idées en un même corps de doctrines aurait accru dans une certaine mesure la part d’influence qu’il attribue avec raison aux peuples de l’Orient. Quant à l’organisation de l’église, il est démontré qu’elle était purement hellénique et qu’elle fut calquée sur celle des cités de l’Asie-Mineure et de la Grèce. Dans l’église (ecclesia) on retrouvait l’assemblée du peuple, dans le corps des presbytres ou anciens le sénat, dans les épiscopes ou évêques les archontes, dans les fêtes solennelles les panégyries. Ainsi la partie morale et l’organisation de la nouvelle religion furent un produit du génie des Hellènes ; la partie mystique vint de l’Orient et fut seulement acceptée par eux. L’ensemble opéra dans l’espace de quelques siècles cette métamorphose qui du polythéisme ancien les fit passer au christianisme.

Il eût été intéressant de faire ressortir les doctrines sociales qui mirent les nouveaux dogmes en opposition sur certains points avec la société hellénique, doctrines dont elle eut plus tard à souffrir, et qui prirent en Occident un empire plus redoutable encore. La suite de l’histoire les montra à l’œuvre, même aux plus beaux jours de l’empire byzantin. Dans les premiers temps, on n’en sentit pas l’action, et pourtant la métamorphose ne s’accomplit point sans difficultés. D’une part, ceux des Hellènes qui tenaient pour l’indépendance de l’esprit n’accueillirent pas sans résistance un dogme qui en exigeait la soumission absolue. D’un autre côté, ceux qui l’acceptèrent ne se contentèrent pas longtemps des formules trop vagues ou trop peu développées du christianisme naissant ; on en vint aux explications, et de là naquirent ces hérésies qui pendant des siècles partagèrent l’hellénisme en plusieurs camps. Les uns attribuaient une seule nature au Christ, les autres lui en attribuaient deux qu’ils séparaient entièrement ; Arius était franchement panthéiste comme le platonicien Porphyre. Quatre conciles œcuméniques résolurent ces questions ; ceux de Nicée et de Constantinople au IVe siècle fixèrent définitivement les formules de la foi, telles qu’elles sont restées depuis lors dans toute l’église chrétienne. « Ce fut l’œuvre la plus considérable de l’hellénisme en Orient. Par ce symbole, l’humanité se trouve encore aujourd’hui sous son influence, puisque c’est lui qui a posé sur la question de la divinité les limites que les consciences chrétiennes n’ont pas encore osé franchir. » Pourtant la liberté de la pensée, défendue par les savans païens, dura deux siècles encore ; elle ne périt finalement que quand Justinien eut interdit tout autre enseignement que l’enseignement chrétien. M. Paparrigopoulo estime que la métamorphose de l’hellénisme avait commencé deux siècles avant Jésus-Christ, c’est-à-dire une centaine d’années après la mort d’Alexandre ; si elle ne fut complète qu’au VIe siècle, elle avait donc mis plus de sept cents ans à s’accomplir. Et l’on doit même ajouter que le sud du Péloponèse était encore païen trois siècles plus tard.

Quand un peuple change de religion, surtout avec une telle lenteur et par l’effet d’un travail intellectuel et conscient, perd-il sa race et sa nationalité ? Non, sans doute ; mais son rôle dans l’humanité devient tout autre qu’auparavant. Les qualités de son esprit ne sont ni amoindries ni augmentées, mais elles peuvent être altérées dans leur exercice et appliquées autrement qu’elles ne l’eussent été. Aussi l’œuvre intellectuelle, morale et politique de l’hellénisme devenu chrétien fut-elle toute autre que celle des anciens Hellènes. Les doctrines nouvelles adoptées par lui contribuèrent à sa conservation, mais elles engendrèrent aussi des luttes intestines qui l’affaiblirent ; elles l’isolèrent des autres peuples chrétiens et furent pour beaucoup dans la catastrophe du XVe siècle. Constantin, « qui abhorrait l’ancienne Rome » à cause de son paganisme, ne songea jamais à lui opposer le monde hellénique ; en créant Constantinople, il se proposait uniquement d’y édifier une Rome chrétienne, mais latine, qu’il substituerait à l’ancienne. Mais il agissait dans un milieu grec ; il arriva que ce milieu réagit sur son œuvre et qu’en peu d’années la nouvelle ville devint la capitale d’un empire d’Orient et se trouva totalement hellénisée. La condamnation des hérésies, qui eut lieu à la même époque, donnait au monde hellénique, du moins en apparence, cette unité vers laquelle il aspirait depuis tant de siècles ; la création d’une capitale la lui donna en réalité. La conquête romaine avait effacé la distinction des Ioniens et des Doriens, et fait rentrer dans l’orbis romanus les royaumes issus de l’expédition d’Alexandre ; en mettant tous les Grecs sous un même niveau, elle avait ôté entre eux toute différence. Quand l’empire romain eut été à son tour envahi par le christianisme, il ne subsista plus que l’opposition des deux langues, des deux civilisations. Enfin la fondation de Constantinople produisit d’une part la rupture entre les Grecs et les Romains, et de l’autre l’unification de l’hellénisme. A la vérité, on disait « l’empire romain d’Orient ; » mais ce n’était là qu’un nom, de même qu’aujourd’hui encore la langue grecque s’appelle le « romaïque. » Avant Théodose, les hommes, la langue, les sentimens, tout était devenu grec à Constantinople. La réaction latine que tenta Justin, fils « romanisé » d’un paysan slave, fit ressortir l’antagonisme profond des Grecs et des Romains ; en forçant l’évêque de Constantinople à reconnaître la suprématie de celui de Rome, il acheva la séparation des deux églises. Vainement son fils Oupravda prit-il le nom latin de Justinien et voulut-il faire prévaloir la langue, les usages et les dénominations latines dans l’empire d’Orient ; le caractère grec de cet empire demeura invariable, et lui-même se vit forcé d’employer la langue grecque pour une partie de sa législation. Enfin, quand il dut reconstruire la métropole de Sainte-Sophie, brûlée en 532, il dut suivre le goût des Hellènes et non celui des Italiens, renoncer à la forme de basilique et adopter celle de la croix à quatre branches égales, qui est celle de la croix grecque, et qui remonte aux temps les plus reculés de la race hellénique. Sainte-Sophie devint à son tour le type de toutes les églises orientales de quelque importance et le point « vers lequel tous les peuples chrétiens de l’Orient tournent encore leurs regards. » Ainsi la force des choses fit échouer la réaction latine tentée par Justinien ; Héraclius en effaça les dernières traces, remplaça les titres latins par des titres grecs, et depuis lors les monnaies byzantines cessèrent de porter des mots latins. Enfin l’effort de l’administration impériale se porta vers les provinces excentriques, surtout vers celles de l’ouest et du nord, qu’envahissait peu à peu le flot barbare, et elle parvint à leur conserver, au moins dans les villes, le caractère hellénique qu’elles avaient depuis les anciens temps.

Le VIIe siècle vit l’empire grec se concentrer de plus en plus en se rétrécissant par la perte de ses provinces les plus écartées. Si la doctrine chrétienne ne s’était pas brisée lors des grandes discussions dogmatiques des premiers siècles, les Coptes n’auraient pas été jacobites ; ils seraient restés attachés à l’hellénisme et n’auraient pas accepté la domination musulmane ; l’Égypte aurait pu être conservée à l’empire. Il en eût été de même pour la Syrie et la Mésopotamie : les monophysites y formaient la moitié de la population ; de l’autre moitié, une partie résista aux Arabes et périt, quelques-uns se firent renégats, beaucoup s’enfuirent à Constantinople. Ainsi ces provinces se soumirent aux Arabes et payèrent le karach ; elles conservèrent le libre exercice de leur culte, mais elles furent perdues pour l’empire ; la langue grecque recula devant la langue arabe, qui peu à peu pénétra jusque dans l’église. En Europe, l’empire dut faire aussi des concessions aux Slaves et aux Bulgares, qui, par des luttes presque continuelles, gagnaient du terrain dans les provinces septentrionales. Une sorte d’anarchie ethnologique régnait depuis plusieurs siècles dans tout le nord de L’Europe et poussait les races barbares vers l’ouest et vers le midi. Aucune force humaine ne pouvait arrêter le débordement de ce fleuve. Les Slaves descendirent dans les pays qui furent la Serbie, la Croatie et la Dalmatie ; il fallut les helléniser en les convertissant au christianisme et en leur imposant des chefs désignés par l’empereur. Ils laissèrent les villes aux Hellènes, mais ils occupèrent la campagne et y altérèrent la race dans une certaine mesure. Les Bulgares, race finno-ouralienne et non slave, soumirent d’abord les tribus slaves et s’établirent dans la contrée qui porte encore leur nom. De là ils firent une guerre acharnée à l’empire, descendirent à Sophia et vinrent jusqu’aux portes de la capitale. C’est Léon V qui en 814 leur fit subir à Mésembria une telle défaite qu’ils restèrent plus de cent ans enfermés dans leur pays ; Il n’en est pas moins certain que l’hellénisme avait perdu du terrain dans ces provinces du nord, comme il en avait perdu à l’orient et au midi.

A l’intérieur, une des principales causes de sa faiblesse avait été l’hérésie. Les empereurs avaient tenté, mais en vain, de la réprimer avec l’aide des conciles œcuméniques. Ce mélange du pouvoir laïque et de l’autorité sacrée avait exaspéré les sectaires et les avait quelquefois jetés dans les bras de l’étranger. On avait essayé la conciliation ; mais l’Hénôticon de Zenon et l’Ecthèse d’Héraclius avaient échoué également. Le sixième concile de Constantinople, sous Constantin Pogonat, avait déclaré la foi de l’église et consommé la rupture. Depuis lors la race grecque, qui occupait surtout L’Asie-Mineure, les îles et le sol de la mère patrie, avait identifié son avenir avec celui de l’orthodoxie, abandonnant les sectes à leur propre sort. Ainsi, pour conserver le centre, on avait sacrifié les extrémités ; mais ce centre même se trouva bientôt pénétré de barbares, soit du côté dé la Perse, soit au nord par le Danube. Les mœurs s’y altérèrent visiblement. La seconde monarchie persane introduisit dans le monde grec l’usage des eunuques, le faste et le taxe sans frein ; les barbares y apportèrent des supplices étranges et une dureté de mœurs dont les anciens Hellènes n’avaient point eu l’idée. Enfin la langue se corrompit non-seulement dans les rangs du peuple, mais aussi dans les classes élevées de la nation. La religion s’altéra plus encore. La nature idéale du premier christianisme fit place à des démonstrations extérieures ; on donna un sens matériel aux mots qui signifient la sagesse, la paix, la puissance divine, et on en fit de saintes femmes imaginaires, Sophie, Irène, Dynamis. Les souvenirs de l’ancien culte reparurent dans les symboles et les fêtes du culte chrétien. On n’adora plus seulement Dieu, mais on rendit aux fondateurs et aux propagateurs de la foi des honneurs qui se confondirent bientôt avec l’adoration. On attribua à leurs reliques, vraies ou supposées, le don des miracles. Bientôt leurs images participèrent des mêmes vertus ; on les baisait, on les posait sur sa tête, on les approchait de ses yeux, de sa poitrine, on se prosternait devant elles. On en vint à croire qu’il suffisait d’avoir chez soi de tels objets, pour être exempt de tout danger et de toute obligation morale. Puis vinrent les sortilèges, les divinations, les épodes et les chants magiques au milieu même des fêtes de Pâques. Les prêtres encourageaient le peuple dans ces sentimens. En vain Chrysostome et d’autres docteurs déploraient-ils ces usages, qui n’avaient plus rien de chrétien ; en vain le concile de Laodicée fut-il amené à les condamner. Comme l’église était le seul lieu où les hommes et les femmes pussent se rencontrer habituellement et converser, elle avait beaucoup d’attrait pour les deux sexes : on y passait des jours et des nuits entières ; on y alliait la religion et la vie mondaine. Cette piété pleine de distractions, qui admettait toutes les superstitions imaginables, devenait la forme vraie de la civilisation hellénique.

Il faut ajouter à cela le développement excessif de la vie monacale. L’antiquité grecque ne l’avait point connue ; elle était venue d’Orient avec le christianisme. Les premiers moines avaient été des ascètes ; bientôt les gens retirés du monde se réunirent et formèrent des groupes qui comptèrent jusqu’à sept ou huit mille religieux : l’ascétisme ne tarda pas à s’y affaiblir, et y fut remplacé par l’ambition, l’intrigue et la corruption. Déjà saint Basile avait dit : « J’ai quitté la ville comme un foyer de maux, mais je n’ai pu me quitter moi-même. » Les couvens se transformèrent en rendez-vous d’oisiveté et en foyers de toute sorte d’abus. Les communautés envahirent les villes : la contagion gagna jusqu’aux gens du monde ; les magistrats et les grands de l’état se bâtirent des retraites pour échapper aux affaires et quelquefois aux poursuites, les malades en bâtirent pour leur santé, les amans pour leurs maîtresses. Tout l’empire, mais surtout la capitale et ses environs, fut rempli de monastères, d’ermitages et de lieux d’expiation. On y célébrait les offices, on n’y pratiquait point l’austérité : ils ressemblaient à des villas plus qu’à des sanctuaires ; la lecture, la promenade, la musique sacrée, y procuraient d’agréables passe-temps et faisaient oublier les soucis de la vie active. Ainsi la religion avait absorbé toutes les passions, tous les sentimens, toutes les pensées du monde hellénique. Les mots patrie et nation étaient oubliés ou vides de sens ; le seul lien qui unît les hommes était la foi et la soumission à un même chef religieux. L’empire était appelé romain, byzantin, grec ; il aurait dû être qualifié surtout de chrétien, car la puissance romaine avait disparu de l’Orient, et le génie des Hellènes s’était voilé.

Le chapitre IV du livre dont nous donnons ici la substance est un des plus importans que les historiens modernes aient écrits ; nous ne croyons pas que l’on ait jusqu’ici rendu un compte aussi judicieux de la « querelle des iconoclastes. » L’absorption de l’état dans la religion avait eu en effet d’autres conséquences désastreuses. Comme on vivait dans l’église plus qu’aux camps ou à l’atelier, on était peu disposé à se battre ou à travailler. La prêtrise et le monacat, étant devenus les plus lucratives des professions, étaient aussi les plus recherchées ; un nombre incroyable d’hommes prenaient l’habit de moine et renonçaient aux devoirs sacrés de père, de citoyen, de soldat. L’agriculture, l’industrie et l’armée étaient privées de milliers d’intelligences et de bras, qu’il fallait remplacer par des mercenaires étrangers. La population diminua ; les recettes subirent chaque année un effrayant déficit par la diminution du travail et par les immunités accordées aux églises et aux couvens. « L’état ressemblait plutôt à un monastère habité par des gens oisifs qu’à une société active occupée de ses devoirs politiques et civils. Une société ainsi organisée ne pouvait aller loin. » Aussi l’empire ne tarda pas à être mutilé ; Constantinople fut assiégée une fois par les Avares alliés aux Persans, et deux fois par les mahométans.

En 717, un grand esprit, Léon III, occupa le trône et commença bientôt l’œuvre de la réforme. Léon et ses successeurs ont été nommés iconoclastes, mais leur tâche n’était pas limitée à la suppression des images ; elle nous est maintenant connue par le texte même du code civil de la réforme, découvert il y a une trentaine d’années par Zachariæ. Ce document démontre que ce qui fut tenté par les iconoclastes ne fut rien moins qu’une révolution religieuse, politique et sociale. La réformation religieuse ne touchait point aux dogmes, elle se bornait à condamner les images, à interdire l’usage des reliques et à réduire le nombre des couvens. La réforme politique et sociale enlevait au clergé l’instruction publique, abolissait le servage, consacrait, autant qu’il était possible alors, la tolérance religieuse, soumettait à l’impôt commun les biens de l’église, et par ces différentes mesures s’efforçait de « constituer une société virile, fondée sur ces principes immortels, qui ne devaient triomphai’ définitivement dans le monde qu’une dizaine de siècles plus tard. »

Léon III n’imposait pas à la société ses volontés personnelles : la réforme qu’il inaugurait était depuis longtemps réclamée par une élite d’hommes supérieurs ; plusieurs empereurs avaient fait en ce sens quelques tentatives infructueuses. Ce ne fut pas non plus une idée dynastique, puisque les empereurs iconoclastes ont souvent appartenu à des familles différentes. Mais la société marchait visiblement à son déclin, si elle n’était relevée par des lois puissamment réformatrices. L’armée prit chaudement la cause de la réforme et y resta fidèle. Le concile de 754 en consacra librement la partie religieuse ; celui qu’Irène convoqua plus tard pour voter la restauration se sépara sans avoir conclu. Les hautes classes de la société prenaient donc parti pour les idées nouvelles ; toutefois la société hellénique se partagea en deux camps, que l’on nommerait aujourd’hui les révolutionnaires et les conservateurs. Le foyer de la révolution était en Asie-Mineure : tous les évêques précurseurs du mouvement et tous les empereurs qui soutinrent la réforme étaient asiatiques ; il en était de même des légions dévouées à la révolution. Irène, qui restaura les images, était Athénienne ; Basile Ier était Macédonien ; les légions de ce parti étaient recrutées en Europe. L’Asie-Mineure était donc alors le centre intellectuel de la civilisation hellénique ; c’est là que furent discutées les questions sociales et religieuses et que l’on comprit la nécessité d’une révolution. La restauration était soutenue par les classes ignorantes, ayant à leur tête la riche corporation des moines, par les femmes, dont la religion moins profonde vit surtout de figures, de symboles et de sentimens passionnés ; enfin par les gens de l’ouest, plus éloignés des peuples monothéistes de l’Orient et plus imbus du paganisme de l’antiquité.

A ces résistances intérieures que la révolution avait à vaincre s’ajouta l’opposition violente du clergé romain. Le pape Grégoire II souleva des émeutes dans l’Italie, la Grèce, la Crète, la Macédoine et l’Illyrie, encore soumises à sa juridiction. Léon lui proposa de réunir un concile qui résoudrait la question religieuse ; Grégoire répondit insolemment. L’empereur ordonna la saisie de tous les biens de l’église romaine dans la Basse-Italie et la Sicile, et bientôt de tous ceux qu’elle possédait dans l’empire ; puis, sous Grégoire III, il enleva au pape et remit au patriarche la juridiction de la Crète, de la Grèce, de la Macédoine, de l’Épire, de l’Albanie, de l’Italie du sud et de la Sicile. Ces deux dernières retournèrent au pape deux siècles plus tard ; les autres n’ont plus été séparées du patriarcat. « Il est évident que l’hellénisme aurait couru le plus grand danger, si les foyers principaux de son existence historique avaient continué jusqu’à nos jours à être gouvernés par un clergé placé sous la dépendance de Rome. » Le décret de Léon exerça donc une influence décisive sur les destinées de la nation grecque en confirmant la rupture entre Rome et Constantinople. En Orient, il ne rencontra guère de résistance ; on faisait observer seulement qu’il eût mieux valu instruire le peuple en créant des écoles. Mais nous ne devons pas oublier que les livres étaient chers, qu’ils étaient rares, et que l’imprimerie n’existait pas encore.

La réforme politique et sociale mérite une approbation sans réserve. Le lecteur en jugera par les faits suivans. On ôta les affaires des mains des eunuques. On abolit dans la mesure du possible les supplices barbares. On promulgua deux codes, l’un civil, l’autre rural. La classe agricole fut délivrée dé toute servitude. Le concubinat fut supprimé, le divorce réduit à des cas extrêmes, le régime de la communauté établi et réglé, les droits de la mère égalés à ceux du père, le consentement de l’un et de l’autre exigé pour le mariage des enfans, le mariage permis entre personnes de communions différentes. On créa l’égalité de tous les citoyens devant la loi malgré les empêchemens du droit canon. Ainsi dès le VIIIe siècle l’hellénisme préludait à cette déclaration des droits de l’homme qui n’est devenue la loi européenne que mille ans plus tard. On notera comme un fait curieux que parmi les plus chauds partisans de la réforme se trouvaient les pauliciens. Cette secte très libérale était originaire de Syrie : beaucoup de ses adhérens étaient venus se fixer à Constantinople et en Thrace ; de là ils entretenaient avec la Hongrie, l’Italie et le midi de la France des relations qui ne furent pas étrangères à la réforme protestante du XVIe siècle.

Nous n’avons pas à raconter la querelle des iconoclastes, quoiqu’elle ait été jusqu’ici assez mal comprise. L’Histoire de la civilisation hellénique en donne un excellent résumé, et la grande Histoire écrite en grec par le même auteur la développe abondamment. Rappelons seulement que Constantin V, fils et successeur de Léon III, eut à exécuter les lois du règne précédent, qu’il fut librement soutenu par le concile de 754, et qu’il eut plus d’une fois à vaincre par la force la résistance cléricale et la rébellion. Pendant que la révolution s’accomplissait au dedans, Léon III avait repoussé les Arabes et Constantin les Bulgares ; mais, celui-ci mort, sa belle-fille, l’Athénienne Irène, entreprit de détruire tout ce qu’ils avaient fait. Dominée par le parti monacal, elle domina elle-même son mari, Léon IV, qui mourut subitement, et elle eut l’empire en tutelle. Elle laissa restaurer les couvens et rétablir les images ; elle mit les conservateurs aux affaires, ôta aux libéraux le commandement de l’armée pour le donner à l’eunuque Stavrace, et eut l’habileté d’élever au patriarcat son propre secrétaire Tarase, homme relativement modéré. Comme les légions d’Orient étaient dévouées à la réforme, on usa de ruse pour les désarmer et les licencier, et l’on ôta ainsi à la révolution, mais aussi à l’empire, sa force matérielle. Alors Tarase convoqua, non à Constantinople, ville libérale, mais à Nicée, un concile où ne furent appelés que les prélats réactionnaires et où les autres furent remplacés par des supérieurs de couvent et par des religieux notables. Ce concile cassa tout ce que celui de 754 avait fait et donna une sorte de force morale à la restauration. Bientôt les légions d’Asie se « prononcèrent, » et exigèrent qu’Irène cédât le pouvoir à Constantin, devenu majeur ; cette mère alors creva les yeux à son fils et envoya les légions, trop peu nombreuses, se faire exterminer par les Bulgares. Maîtresse absolue, elle rendit au parti monacal les finances, l’armée, l’enseignement et l’église. La restauration dura vingt ans. Cette femme allait peut-être épouser Charlemagne lorsque, le 31 octobre 802, les modérés et les radicaux agissant de concert, elle fut déposée et reléguée dans Lesbos.

Nicéphore, qui fut élevé au trône, avait dirigé les finances comme grand-logothète. Ami de la réforme, dont il séparait d’ailleurs la question religieuse, il réorganisa d’après les principes de Léon III le trésor public, l’administration et l’armée, et sut contenir les Bulgares ; mais il périt dans une expédition contre eux. C’est son troisième successeur, Léon V, qui leur infligea en 814 la défaite de Mésembria, dont ils se souvinrent pendant cent ans. Ce prince arménien, l’un des plus illustres empereurs d’Orient, sanctionna toutes les institutions nouvelles, éloigna du gouvernement le parti clérical, et « introduisit dans l’administration cet esprit d’ordre et d’honnêteté qui inspira tous les iconomaques. » Quoique modéré, il s’aperçut bientôt que toutes les concessions faites par ses successeurs avaient été stériles ; il en revint donc à la réforme radicale, appliquée même à l’église. Un nouveau concile annula les décrets du précédent et rétablit ceux du concile de 754 ; on réforma la liturgie, on changea le système d’instruction, et l’on imposa aux écoles des livres nouveaux en harmonie avec les principes de la révolution. Lorsqu’en 820, trahi par un ami, par Michel le Bègue, un des chefs de l’année devenu l’agent du parti clérical, Léon V eut péri assassiné, cet usurpateur professa l’indifférence sur toutes les questions de la réforme et ne satisfit personne ; il ne fit qu’accroître le désordre moral dans l’empire. Son fils Théophile reprit avec une énergie quelquefois fougueuse l’œuvre de Léon V ; mais quand il mourut en 842, son fils étant mineur, Théodora, sa veuve, s’appliqua, comme autrefois Irène, à détruire tout ce qu’avaient fait les réformateurs. Un concile, presque entièrement composé de moines, déposa le patriarche libéral Jean Grammaticos, l’excommunia et mit à sa place le moine Méthodius ; presque tous les évêchés furent occupés par des moines. Le 19 février, on célébra par une grande fête la restauration des images, c’est-à-dire des anciens abus ; on l’appela « fête de l’orthodoxie ; » elle est encore une des principales cérémonies de l’église d’Orient.

Ainsi l’essai de révolution tenté dans la civilisation hellénique par Léon III avait duré cent vingt-cinq ans : chiffre instructif pour nous, puisqu’on n’avait alors ni les journaux, ni les livres imprimés, ni toutes ces voies de communication qui de nos jours précipitent le mouvement des idées. Mais la société grecque n’était pas en tout composée comme la nôtre ; entourée de barbares et de musulmans, elle tenait plus que nous à sa foi religieuse et à ses superstitions, dans lesquelles elle se sentait soutenue par une infinité de religieux, par les foules ignorantes et par les femmes. Les révolutionnaires étaient eux-mêmes des gens de foi d’un esprit plus libéral que les autres et formant en somme la partie la plus éclairée de la nation. De plus, ils ne représentaient pas la majorité. Enfin leur entreprise avait contre elle l’église romaine, et, avec cette église, tout l’Occident. Tant de causes réunies firent que, malgré sa lutte de plus d’un siècle, elle échoua, comme échoua plus tard en France la courte tentative d’Etienne Marcel et comme échouent toutes les entreprises prématurées. Seulement l’hellénisme avait donné au monde un grand exemple en essayant de se réformer lui-même ; ses efforts ne furent point stériles, et la dynastie macédonienne, en adoptant les meilleures des institutions issues de la révolution, put élever l’empire d’Orient à un degré de prospérité qui en fut le point culminant.


III

En effet, « la force d’une réforme réside moins dans ses dispositions législatives que dans l’esprit qui l’anime. » La pensée de la révolution survécut à son échec apparent. Les basses classes de la société durent, bon gré, mal gré, faire des concessions aux classes supérieures et aux idées libérales. On rétablit les images, mais on en interdit l’adoration. On a dit que les iconoclastes avaient tué les arts plastiques ; ils n’ont pu tuer ce qui n’existait pas. D’ailleurs ne voyons-nous pas ce qu’en a fait chez nous l’église catholique, qui pourtant n’a jamais exclu les images ? Les couvens supprimés se relevèrent ; mais on entoura d’obstacles la vie monacale : les couvens furent soumis à l’autorisation de l’évêque ; il fut défendu à tout religieux de leur donner ses biens, les dons et legs aux métropoles et aux évêques furent prohibés. Enfin, fait bien remarquable pour ces temps déjà anciens et qui est demeuré un des caractères les plus constans de l’hellénisme, jamais l’instruction publique ne retomba entre les mains du clergé ni des religieux. La situation des classes agricoles, qui devaient beaucoup à la révolution, se consolida. Quoique le mot qui signifie serf soit employé quelquefois dans la législation du temps, comme il l’est encore aujourd’hui, jamais le servage ne reparut dans l’empire d’Orient. Sous Romain Lécapène, des gens riches et puissans, profitant d’une disette, avaient acheté à vil prix les propriétés des petits cultivateurs : ils furent poursuivis sous cinq empereurs, pendant plus de soixante ans, et forcés de restituer les biens mal acquis ; la loi était dure pour eux, mais elle montre combien l’esprit démocratique l’avait pénétrée. On organisa l’instruction publique : elle fut laïque ; les écoles appartenaient à l’état, on y enseignait gratuitement, et les professeurs étaient largement rétribués. La période macédonienne produisit des hommes distingués et des écrivains de grand mérite, dont les œuvres ont été en partie sauvées. A cette époque aussi remontent ces chants populaires récemment retrouvés, où sont célébrés les exploits des héros de l’Asie-Mineure contre les mahométans. Ces chants, comparés à ceux de nos jours, montrent la continuité de l’esprit hellénique, et sont comme une protestation anticipée contre la domination ottomane. Dans la société des villes régnaient une largeur dans les idées, des habitudes de tolérance et une facilité de mœurs que les siècles précédens n’avaient point connues : on était en pleine civilisation.

Un des caractères les plus frappans de la période macédonienne fut la stabilité dans la succession monarchique. Jusqu’à l’époque de Basile, aucune dynastie n’avait duré ; de fréquentes révolutions avaient compromis l’existence même de l’empire. Le passage d’un prince à un autre fut assuré par un moyen qui garantissait à l’état un bon gouvernement : quand le successeur légitime était mineur ou incapable, des hommes éminens exerçaient le pouvoir à ses côtés. Ainsi l’amiral Romain gouverna avec Constantin Porphyrogénète, Nicéphore Phocas, et Jean Zimiscès avec ses deux petits-fils. Ce mécanisme pouvait sans doute susciter des convoitises dans l’âme du gouvernant associé au trône ; mais le fait prouva qu’il était bon parce que l’opinion publique était assez forte et assez vigilante pour en empêcher les fâcheux effets. On eut les avantages de la monarchie sans les inconvéniens de l’hérédité. La dynastie macédonienne put ainsi garder pendant deux siècles (867 à 1056) une politique suivie et amener l’empire au plus haut degré de prospérité que l’hellénisme chrétien ait atteint. L’île de Chypre et celle de Crète, que les Arabes occupaient depuis cent cinquante ans, furent reconquises par Nicéphore Phocas ; une portion de la Syrie par Zimiscès et Basile II. En Europe, on poursuivit sans relâche la lutte commencée au VIIe siècle contre les Slaves et les Bulgares. Les peuples du nord, une fois en contact avec l’empire grec, n’ont plus cessé de le convoiter et d’en préparer la conquête. La dépopulation qui s’était produite dans les provinces grecques de l’Europe depuis le temps d’Alexandre leur en ouvrait l’entrée. Les barbares, par petits groupes, s’étaient établis sans résistance sur beaucoup de points déserts ; mais ils avaient aussi à plusieurs reprises agi militairement et avaient même pénétré jusqu’au sud du Péloponèse. Ils y furent complètement défaits et soumis, en 921, sous l’empereur Romain Lécapène. Le royaume des Bulgares fut humilié sous Constantin Porphyrogénète ; mais ils ne furent définitivement exterminés en Grèce qu’en 996, sous Basile II. C’est alors que l’habile et vaillant général Ouranos remporta sur eux la grande victoire de Sperchius. Cette bataille est un des événemens les plus marquans de l’histoire nationale, car, si elle avait été perdue, on peut croire que toute la péninsule hellénique serait devenue et restée bulgaro-slave, et que Constantinople serait tombée entre les mains des barbares du nord. La forte organisation de l’empire à cette époque le sauva ; j’ajoute qu’elle sauva aussi l’Occident de l’extension démesurée des Slaves, comme les Hellènes l’avaient sauvé des Perses à Salamine.

Pendant ce temps s’accomplissait un travail pacifique qui devait amener l’hellénisation des envahisseurs et pour lequel la prédication du christianisme fut l’instrument le plus efficace. L’hellénisme perdit définitivement la Bulgarie, la Serbie, la Croatie et la Dalmatie ; mais en Crète il effaça totalement la trace des mahométans. On y releva les églises et l’on en construisit de nouvelles ; les noms grecs de géographie furent partout restitués ; de nombreuses familles de Constantinople passèrent dans cette île, s’y fixèrent et y ont encore aujourd’hui des descendans. Des mesures analogues furent prises peu après pour les pays reconquis en Orient, pour Chypre, la Cilicie, une portion de la Syrie et de la Mésopotamie. On fit venir en Thrace ce qui restait des pauliciens d’Asie, et on transporta hors de Macédoine un grand nombre de Slaves et de Bulgares. Les écoles concouraient puissamment à cette œuvre d’assimilation ; beaucoup d’étrangers, même des Arabes, élevés dans les écoles helléniques, oublièrent leur origine et occupèrent des fonctions publiques dans l’empire. Après la grande bataille du Sperchius, les Bulgares échappés à la défaite avaient repassé le Balkan pour ne plus revenir ; les Slaves, établis paisiblement dans la péninsule, y restèrent et devinrent avec le temps de véritables Hellènes. Du reste ils n’avaient point occupé les villes : sous le nom de Sclavinies, ils formaient dans les campagnes de petits groupes de cultivateurs et de bergers régis par un jopane. De là vient que dans la Grèce moderne beaucoup de rivières, de montagnes et de hameaux portent encore des noms slaves et que pas une ville ancienne n’a perdu son nom. Au nord du Balkan et du Scardus, les noms grecs disparurent ; c’est donc ces deux montagnes qui formèrent de ce côté la limite des pays hellènes.

Nous ne connaissons pas le chiffre de la population de l’empire, mais il est possible d’en déterminer approximativement le budget. Au XIIIe siècle, dans un temps où la puissance grecque était déjà fort amoindrie, les princes latins qui prirent Constantinople s’en partagèrent les revenus, exactement connus par les livres du grand-logothète. L’empereur Baudouin en eut le quart, montant à 30,000 pièces d’or par jour ou 162 millions de francs par an. Le total des recettes était donc de 648 millions, équivalant à plus de 3 milliards de notre monnaie. Ce chiffre n’a rien d’exagéré, puisque, d’après Benjamin de Tudèle, la capitale à elle seule versait au trésor 540 millions, c’est-à-dire un sixième des revenus de l’état. D’ailleurs l’empire grec exécutait de grands travaux publics, avait une administration parfaitement organisée, donnait l’enseignement gratuit, soldait une grande armée régulière de terre et de mer. L’industrie y était florissante : les pierres, le bois, les métaux, l’ivoire, le cristal y étaient merveilleusement travaillés, comme on peut s’en convaincre dans les musées et les collections byzantines de l’Europe. C’est l’empire grec qui fournissait ces belles étoffes de soie qui paraissaient dans les fêtes de Venise et à la cour des souverains et des seigneurs de l’Occident. Enfin cet empire représentait presque à lui seul l’industrie et le commerce de l’Europe et d’une grande partie de l’Asie dans un temps où la France, l’Angleterre, l’Italie même étaient encore peu développées et où l’Amérique était inconnue. L’empereur d’Orient était le premier des souverains : les Arabes l’appelaient kaïsar ; les Slaves, tzar ; il était l’autocrator ; le vieux doge Dandolo qualifiait encore l’empire grec d’imperium universelle. Après la défaite des Arabes devant Constantinople, le pape Grégoire II, dans un enthousiasme sincère, envoya le portrait de Léon III à tous les princes de sa juridiction. Telle fut du IXe au XIe siècle la puissance de l’hellénisme « réuni en un seul état » selon le vœu anciennement émis par Aristote. S’il s’était confiné dans la péninsule et dans les îles voisines, il se serait consumé dans les luttes qui épuisèrent Sparte et Athènes. En parcourant l’Asie à la suite d’Alexandre, il divisa ses forces, mais il oublia ses anciennes querelles. S’il était resté dans ses premiers foyers, il ne serait pas devenu chrétien, le christianisme même se fût difficilement produit. En se faisant chrétien sur tous les points de l’Asie et de l’Égypte, il put réunir ses membres dispersés et profiter pour lui-même du système unitaire que Rome avait organisé en Occident. Après la chute de l’empire romain, l’avance que lui donnait son antique civilisation le mit à la tête de tous les états chrétiens, lui permit de se condenser autour d’une grande capitale, de civiliser ses voisins barbares, de résister au mahométisme arabe et à l’invasion continue des peuples du nord.

Comment, après s’être élevé à ce point de force, de prospérité et de vraie civilisation, l’empire grec fut-il abattu en si peu de temps ? Il ne mit en effet que deux siècles à se détruire et tomba d’abord entre les mains de princes croisés, venus de pays moins civilisés que lui. Ils n’en furent maîtres, à la vérité, que soixante ans à peu près ; mais, eux partis, l’empire ne put réparer ses forces, et après deux autres siècles il fut renversé par les Turcs et disparut entièrement. Pourtant les ennemis qui l’entouraient au XIe siècle avaient été vaincus ; en Orient, la puissance arabe avait été abattue et n’était plus à craindre ; coupée en deux et morcelée, elle ne put jamais se remettre des coups qu’elle avait reçus. En Europe, les Bulgares avaient été relégués vers le nord ou détruits ; des Slaves, ceux qui étaient restés dans les provinces grecques s’assimilaient chaque jour et s’identifiaient avec les Hellènes, les autres étaient contenus hors des frontières ; en 1043, Iaroslaw amena par la Mer-Noire 100,000 Russes vers Constantinople, se fit battre, et laissa pour deux cents ans la Russie hors d’état de nuire. Ainsi ni à l’intérieur, ni dans le voisinage ne semblait exister aucune force qui pût compromettre la sécurité de l’empire. Le mal vint de plus loin ; il vint de l’Occident. C’est l’Europe latine qui pendant deux siècles s’appliqua à détruire de ses propres mains le rempart qui la protégeait contre l’invasion musulmane. Comment fut suscitée cette lutte qui aujourd’hui peut paraître insensée et qui nous a légué cette question orientale où la politique de nos jours se perd dans d’inextricables difficultés ? Il est à propos, croyons-nous, de connaître sur ce point l’opinion des hommes les plus réfléchis de l’Orient et de suivre avec eux la marche des événemens. Leur manière de juger diffère peu de celle des historiens protestans ; mais elle s’éloigne de l’opinion des catholiques.

L’église chrétienne s’était brisée dès les premiers temps et avait produit l’église grecque et l’église latine. Il n’y avait alors aucune raison sérieuse pour que l’une fût inférieure à l’autre : il y en avait beaucoup pour qu’elles vécussent en paix, unies par des croyances communes, séparées par la langue et par l’état social des pays où elles existaient ; mais il n’y a pas d’exemple au monde de deux communions religieuses qui ne soient hostiles l’une à l’autre. L’église romaine eut une primauté reconnue par les chrétiens d’Orient tant que Rome fut l’unique capitale de l’empire. Cette raison s’affaiblit le jour où Byzance devint aussi capitale. Elle cessa tout à fait quand l’empire d’Occident fut détruit et que Rome fut aux mains des barbares. Le lecteur n’attend pas que nous traitions ici une question de droit ecclésiastique ; nous constaterons seulement que l’église d’Orient, quand elle a été libre, a toujours repoussé la suprématie du pape et toute intervention latine dans ses propres affaires. Nous noterons d’autre part que, depuis les anciens temps jusqu’à ces dernières années, la papauté a revendiqué cette suprématie. Après la chute de l’empire romain, les princes barbares, dépourvus de toute instruction, étaient incapables de fonder un ordre légal ; l’église latine, plus éclairée, put exercer sur eux une action utile ; elle contribua au développement moral et politique de sociétés en voie de formation ; elle acquit sur elles, sur leurs chefs et sur leurs gouvernemens une autorité qui bientôt devint prépondérante et que l’histoire explique suffisamment. Mais, remarque l’historien Macaulay, quand le développement progressif des sociétés occidentales eut amené l’établissement d’un état de choses régulier, la suprématie de l’évêque de Rome devint inutile. Les princes s’en affranchirent, et une notable partie de l’Europe y échappa par la réforme. Rien de pareil n’avait eu lieu en Orient. La civilisation ne s’était pas interrompue, l’empire grec n’avait pas été détruit ; il s’était maintenu avec énergie. Il avait repoussé toutes les invasions ; ceux des barbares qu’il avait tolérés sur son sol, il les avait hellénisés. Sa métamorphose chrétienne avait suivi le mouvement d’une civilisation qui était la sienne. Jamais l’autorité religieuse n’avait eu à se substituer à celle des princes ni à la régler ; au contraire l’autorité laïque avait été placée au-dessus d’elle : l’empereur était tenu pour supérieur au patriarche. On alla même plus loin : le pouvoir impérial eut à trancher plus d’une fois des questions ecclésiastiques. On avait compris qu’entouré de nations ennemies, l’hellénisme avait besoin d’un principe d’unité assez fort pour y empêcher des ruptures qui auraient pu leur en ouvrir l’entrée. A nos yeux, ce fut sans doute un empiétement du pouvoir sur la liberté de conscience ; mais, comme le dit justement M. Paparrigopoulo, « juger le passé selon les idées nouvelles, c’est faire de l’histoire un acte d’accusation contre l’humanité. » De cette intervention d’une monarchie civilisée dans les questions religieuses résulta d’ailleurs pour l’empire d’Orient cet autre avantage de modérer le fanatisme. En Occident, le clergé prit le caractère oppressif que donne la toute-puissance chez des peuples encore barbares ; en Orient, il fut plus doux et plus humain.

Ce contraste entre la situation des deux églises produisit des crises successives, dont deux ont eu un long retentissement dans l’histoire : celle du IXe siècle sous le patriarcat de Photius et celle du XIe sous celui de Cyrille. Elles achevèrent la rupture entre Rome et Constantinople, mais sans rien ôter aux prétentions de la cour pontificale. Au contraire, les exigences des papes allèrent grandissant, même dans un temps « où l’église romaine était arrivée à un degré inouï de corruption et d’immoralité. » Grégoire VII la releva ; mais, devenu lui-même comme un roi suzerain au milieu des princes de l’Europe, il jugea que la souveraineté du pape serait tenue en échec aussi longtemps que l’église grecque ne serait pas soumise à sa juridiction, et il songea à la revendiquer par l’épée. Que les croisades aient eu pour unique objet de sauver les chrétiens d’Orient, c’est ce que pas un écrivain judicieux n’admet aujourd’hui. La plus grande lumière est faite sur ce point ; les événemens d’alors s’y déroulent dans une parfaite limpidité. Les prétendues lettres d’Alexis implorant les secours de l’Occident ont été reconnues fausses, inventées après coup comme un moyen mensonger de justifier des actes qui n’étaient pas justifiables. En effet, les Seldjoucides étaient sur la frontière de l’empire, et l’empire était pleinement en état de les arrêter, comme il arrêta et détruisit les meilleurs soldats de l’Europe, les Normands. Mais, dès 1074, Grégoire VII écrivait une encyclique où il disait, contrairement à la réalité, que l’église d’Orient désirait l’union au saint-siège et « demandait que Rome lui enseignât la foi pure de l’apôtre Pierre. » En 1080, il appuya par une nouvelle encyclique l’expédition que Robert Guiscard préparait depuis dix ans contre l’empire, et il engageait tous les chrétiens à lui venir en aide. Quelque motif qu’ait eu le pape de rejeter les Normands de l’autre côté de l’Adriatique, c’est en réalité l’église de Rome qui a donné le signal de l’invasion. Les premières attaques normandes n’affaiblirent pas sensiblement l’empire grec : en 1095, il était plus fort que dix ans auparavant. Il n’en fut pas de même des croisades proprement dites. Les bandes pillardes de Pierre l’Ermite se fondirent en route et n’atteignirent pas la Palestine ; mais on sait le désordre que cause dans un pays la présence d’une armée étrangère. Quand les chefs sérieux des croisés, Godefroy de Bouillon, Bohémond, Baudouin, entrèrent en ligne, un esprit de haine contre les Grecs avait été répandu en Europe. Cette haine pour de prétendus hérétiques est attestée par une lettre de Bohémond à Godefroy, que nous ont conservée les chroniqueurs occidentaux. Elle le fut de nouveau lors de la prise d’Édesse et de l’assassinat du vieux Théodore par Baudouin, par la violation des traités conclus avec Alexis, par les conquêtes et le pillage en Cilicie et en Pamphylie, terres helléniqus. Le royaume de Syrie, fondé par les croisés, demeura impuissant contre les Seldjoucides ; mais l’expédition qui aboutissait à ce résultat avait diminué les ressources de l’empire en hommes et en argent et porté le trouble dans son organisation. L’historien Michaud lui-même avoue que l’union sincère des Latins et des Grecs eût suffi pour écarter le péril de l’invasion musulmane ; en effet Manuel et Jean Comnène avaient vaincu les Turcs en Asie-Mineure, quand la seconde croisade les força de penser à un plus grand danger. On sait les mesures de précaution que dut prendre Manuel contre les hordes de Conrad III et de Louis VII arrivant par le Danube, précautions qui n’empêchèrent pas les provinces grecques d’être pillées par ces prétendus amis, ni l’évêque de Langres de proposer au roi de France la prise de Constantinople. Pendant ce temps, Roger II de Sicile s’emparait de Corfou, ravageait les côtes du Péloponèse, pillait Corinthe et Thèbes, et s’en retournait à Palerme. Il s’ensuivit une longue guerre qui n’empêcha pas Manuel Comnène de vaincre Noureddin, et, deux ans après, Azeddin, sultan d’Iconium.

L’empire résistait donc aux invasions ; mais les attaques réitérées de l’Occident l’affaiblissaient par degrés. Guillaume II de Sicile prenait Durazzo, pillait Thessalonique, en détruisait les habitans et aurait atteint la capitale, si Alexis Vranas ne l’eût battu sur les rives du Strymon. Les Turcs gagnaient du terrain en Asie-Mineure ; les Bulgares au nord se rendaient indépendans. Une scission s’opérait dans la nation elle-même ; un royaume grec se formait dans le Pont. C’est alors que la politique rusée du doge Dandolo amena les Latins à Constantinople. Innocent III avait paru comprendre le danger qu’une guerre directe contre l’empire pouvait faire courir au monde chrétien ; puis il se ravisa, insinua que les Grecs étaient criminels devant Dieu et devant l’église, et finit par demander la soumission de l’église d’Orient au saint-siège. Le lâche Alexis IV la promit ; mais, quand il voulut en venir à l’exécution, une émeute ensanglanta les rues de la capitale et le força d’accepter la lutte avec les croisés. La ville fut prise, pillée et en partie incendiée le 13 avril 1204. Un empire latin remplaça pour un demi-siècle l’empire grec.

Mais les Latins ne firent qu’y introduire une indicible confusion. Les mœurs helléniques ne comportaient ni la suprématie du pape, ni le régime féodal. Vainement remplaça-t-on le patriarche grec par un latin ; le pouvoir ecclésiastique devint un objet de dispute entre les conquérans ; il y’eut à Constantinople jusqu’à quatre églises latines à la fois, hostiles les unes aux autres. Le même désordre régnait dans le clergé de Thessalonique, auquel Villehardouin fit sentir enfin violemment son autorité. Quant au régime féodal, non-seulement il était contraire aux traditions de la race hellénique ; mais il ne put même se constituer régulièrement, parce qu’il n’y avait aucune coutume locale qui subordonnât une des provinces conquises à une autre. Il en résulta des luttes continuelles entre les seigneurs, et l’impossibilité pour eux d’agir avec ensemble.

A peine avaient-ils pris Constantinople que l’empire grec se reformait à Nicée et qu’une assemblée nationale proclamait Th. Lascaris. Sa création produisit cette conséquence vraiment instructive pour nous que ces chefs latins s’entendirent contre lui avec les Turcs d’Iconium et que les croisades, suscitées au nom de la chrétienté, aboutissaient à une alliance de chrétiens et de musulmans contre d’autres chrétiens. C’est du reste un fait qui s’est reproduit constamment depuis six cents ans et qui se produit encore sous nos yeux. En Europe, Michel-Ange Comnène restaura de son côté un empire hellénique qui lutta avec succès contre les Latins, les Bulgares et les Serbes, et qui fit disparaître le royaume de Thessalonique. Quand les deux fragmens de la nation se furent réunis, l’empire latin, tombé dans une pénurie sans nom, ne résista plus, et Michel Paléologue reprit Constantinople le 26 juin 1262.

Quel fut, au point de vue de la nation grecque, le résultat des croisades ? Ces expéditions, auxquelles presque toute l’Europe participa, ne pouvaient se justifier que si elles instituaient en Orient une puissance plus forte que l’empire et capable d’arrêter les musulmans. Pour cela, les peuples d’Occident n’avaient pas besoin de le détruire ; ils auraient atteint le but par une alliance sincère, alliance que le fanatisme rendit impossible. Non-seulement les croisés ne firent rien de solide ; mais les haines religieuses, le désir du gain et l’esprit de conquête, qui poussaient beaucoup d’entre eux, mirent la nation hellène dans un tel état de ruine et de désordre qu’elle ne put jamais se reconstituer entièrement. Le commerce prit d’autres voies et se créa des centres nouveaux ; les industries émigrèrent, la sécurité disparut de la mer et des rivages : en 1278, on comptait dans le Levant quatre-vingt-dix chefs de pirates de toute nation. La Grèce, en proie aux seigneurs féodaux qui se la disputaient, se vit, après un siècle, parcourue par les grandes compagnies catalanes, qui amenèrent chez elle les Osmanlis, leurs alliés. Des régions entières de Constantinople furent habitées par des négocians et des banquiers latins indépendans du pouvoir impérial ; ainsi l’anarchie s’étendait jusque dans la capitale. Les attaques répétées de la maison d’Anjou la favorisèrent singulièrement ; l’état grec ne trouva plus le temps de se refaire et vit ses forces, à mesure qu’elles se réparaient, s’user à lutter contre ceux-là même de qui il aurait dû attendre du secours.

Quand l’heure fatale eut sonné et que Mahomet II, déjà maître de toute la Thrace, fut entré dans Constantinople, « les princes et les prélats d’Occident furent saisis d’une indicible terreur ; ils voyaient déjà les janissaires renversant les autels du Christ en Hongrie et en Allemagne, l’Italie tombant sous le joug musulman, le Koran prêché sur le tombeau de Saint-Pierre comme il l’était sous les voûtes de Sainte-Sophie. » Mais il était trop tard pour se repentir. Les Turcs, il est vrai, ne vinrent pas à Rome, mais ils vinrent à Vienne ; ils y vinrent deux fois, en 1529 et en 1683 ; l’Autriche pourrait aujourd’hui s’en souvenir. En Orient, ils passèrent un même niveau sur les Latins et sur les Hellènes. Leur présence sur le Bosphore fut pour l’Europe une sorte d’amputation, rendue possible par la maladresse, la cupidité et l’ambition de prétendus médecins, plus experts dans les disputes théologiques que dans le maniement des affaires humaines. La civilisation disparut de l’Asie-Mineure, de la péninsule des Balkans, de la Grèce encore couverte de ses temples, et des îles méditerranéennes. Voilà, quant à l’Orient, le résultat qui fut préparé par les croisades et amené par les guerres et les querelles de toutes sortes que les peuples de religion romaine firent pendant deux siècles encore à l’empire qui les protégeait au soleil levant. En ce jour, une question fut posée que la diplomatie et les armées européennes débattent depuis quatre cents ans sans la pouvoir résoudre. A l’heure où j’écris, elles s’agitent anxieuses et s’efforcent, vainement peut-être, « de mettre un peu d’ordre dans la confusion que l’Europe elle-même a créée. »


IV

Les Turcs occupèrent militairement toutes les villes, y installèrent une autorité absolue, bâtirent des milliers de tours pour la garde des passages et la perception des impôts ; mais ils ne se mêlèrent pas à la population vaincue. Plusieurs causes rendirent impossible toute assimilation. En Occident, les conquérans barbares parlaient des langues aryennes comme les indigènes ; ces idiomes purent se fondre et donner naissance aux langues modernes de l’Europe. Le turc au contraire, langue touranienne, était d’une autre origine que le grec, et n’était pas parvenu au même point de développement linguistique ; les mots arabes qu’il adopta ne rendaient pas plus facile sa fusion avec le grec, puisque l’arabe est lui-même une langue sémitique, incompatible avec les idiomes aryens. Ainsi les vainqueurs et les vaincus ne purent se comprendre et demeurèrent isolés. La religion mettait un autre obstacle à leur rapprochement. Le mahométisme, que les Osmanlis avaient adopté, s’était présenté dès l’origine comme ennemi du christianisme ; il l’était en réalité par la manière dont il concevait Dieu, en niant l’incarnation et la trinité, en repoussant toute la partie mystique et toutes les pratiques de la religion chrétienne. Il fit donc à celle-ci une guerre acharnée qui maintint les populations vaincues dans un état permanent d’hostilité contre les vainqueurs. La différence des races était une troisième cause de séparation ; les Hellènes, grande nation historique, se considéraient avec raison comme supérieurs aux Turcs ; ce mot comprenait à leurs yeux tout un ensemble d’institutions sociales répugnantes, la polygamie, l’avilissement de la femme, le fanatisme érigé en système, l’absolutisme dans le gouvernement, l’arbitraire dans la justice, le droit de la force partout ; d’ailleurs nul art, nulle industrie, nul commerce. Il y eut donc dans l’empire ottoman deux peuples juxtaposés, mais non confondus, matériellement mêlés, mais moralement séparés, le peuple du Koran et celui de l’Évangile ; et, comme celui-ci était infiniment supérieur à l’autre, la servitude où il était tombé devint elle-même une cause de haine implacable que quatre siècles n’ont pu amoindrir.

Les Turcs essayèrent d’abord de s’assimiler les vaincus pour les incorporer dans leurs armées, mais ils y renoncèrent bientôt. En effet, les musulmans formaient une aristocratie militaire qui s’entretenait par le travail des indigènes ; une assimilation totale les aurait privés d’agriculteurs, d’industriels, de commerçans, et en général de gens payant l’impôt. Ils prirent le parti d’exiger des familles chrétiennes un enfant sur cinq ; cet enfant était fait mahométan, élevé à la turque, puis entrait dans le corps des janissaires ; cette troupe, entièrement composée de renégats, fut de 20,000 hommes pendant deux siècles. L’habileté naturelle des chrétiens et la supériorité de leur instruction firent aussi que, dès le règne de Mahomet II, on confia à des renégats de hautes fonctions dans l’état. Le poste d’interprète fut ordinairement confié à un Grec à partir de 1666 ; des Grecs représentèrent la Porte aux traités de Carlovitz et de Passarovitz ; le grand-interprète de la flotte fut le plus souvent un Hellène, qui dominait ainsi l’administration de la mer Egée et des îles. Enfin dans les dernières années du XVIIe siècle les sultans confièrent à des Grecs chrétiens le gouvernement de la Moldavie et de la Valachie ; ces princes y attirèrent leurs amis et leurs parens, et imprimèrent à ces deux pays un caractère hellénique qui n’est point effacé. Devenus puissans et riches, les colons rentraient à Constantinople ; ils y donnèrent naissance à cette société, aujourd’hui presque disparue, qui prit le nom de phanariotes. L’empire de Turquie a prospéré tant que les hautes fonctions y ont été remplies par des Hellènes ; sa décadence a commencé du jour où ils ont été remplacés par des Ottomans.

En dehors de ces concessions intéressées, il n’y eut rien de commun entre les vaincus et les conquérans. Le patriarche eut le titre d’ethnarque ou chef de la nation ; il communiquait avec le sultan par l’intermédiaire du réis-effendi, ministre des affaires extérieures, et il traitait directement avec les souverains étrangers. Il est vrai que ses droits étaient souvent violés ; on n’arrivait guère au siège patriarcal qu’à prix d’argent, et là on était rançonné par tous les gens de la cour, même par les femmes ; on se trouvait alors chargé de dettes, puis emprisonné et quelquefois mis à mort. Dans la vie civile, les chrétiens s’administrèrent eux-mêmes, ils eurent des conseils communaux et un chef nommé géronte ou archonte par les Grecs, codjabachi par les Turcs. Cette administration répartissait entre les habitans le tribut, souvent écrasant, que le sultan leur imposait. Les Grecs jouissaient ainsi d’une apparence d’autonomie, mais les impôts étaient arbitraires, la sûreté personnelle n’existait pas, et ce régime fut tellement une des conditions de la conquête qu’il existe encore aujourd’hui dans sa plénitude, malgré des promesses solennellement répétées depuis quarante ans.

La lutte des Hellènes et des Turcs ne s’est pas arrêtée un seul instant depuis quatre siècles ; elle ne s’arrêtera pas, attendu que l’empire turc renferme dans son sein deux civilisations incompatibles. La race grecque, violemment convertie ou détruite dans presque toute l’Asie-Mineure, se concentra dans son ancienne patrie, hérissée de montagnes, et dans les îles, d’où elle eut pour refuge la mer. Son histoire, pendant ces quatre cents ans, se compose de deux périodes dont la première s’étend jusqu’au commencement du siècle dernier, et la seconde jusqu’en 1830 ; une troisième période, celle de la renaissance, se déroule en ce moment. Pendant deux cent soixante ans, les Grecs se sont insurgés en quelque sorte pour le compte d’autrui, et ont aidé quelqu’une des puissances européennes à se substituer à la domination ottomane. Refusant aux Turcs le service militaire, ils se faisaient klephtes et occupaient les montagnes, tandis que les garnisons turques tenaient la plaine et les villes. Les klephtes étaient toujours prêts à seconder quiconque venait attaquer les musulmans, et le plus souvent ils entraînaient dans la lutte leurs compatriotes sédentaires. Ils coopérèrent dès 1470 avec Venise. En 1475, presque toute la Grèce avait répondu à l’appel de Charles VIII, quand Venise et le pape arrêtèrent l’expédition française. André Doria fut soutenu en 1522 par un soulèvement du Péloponèse et d’une partie de la Grèce. Lors de l’expédition de don Juan d’Autriche et de la bataille de Lépante, en 1571, 3,000 Grecs assiégèrent Salona et, pendant deux ans entiers, 25,000 insurgés tinrent les Turcs en échec dans le Péloponèse. C’est à cette époque que la Porte crut se débarrasser des klephtes en les organisant sous le nom d’armatoles, et en les chargeant de la police des montagnes ; mais les chants populaires et les faits de l’histoire montrent que les armatoles firent souvent cause commune avec les klephtes et combattirent avec eux contre les troupes régulières du sultan. Ce sont des armatoles qui, en 1585, soulevèrent l’Épire et l’Acarnanie ; De 1603 à 1606 se prépara une première conjuration, celle des Grecs et des chevaliers de Malte, qui fut dénoncée et n’aboutit qu’à d’horribles massacres. Peu après, en 1612, il s’en forma une autre beaucoup plus redoutable, puisque, outre les Hellènes, elle comprenait les Bulgares, les Serbes, les Herzégoviniens et les Dalmates ; le chef de cette immense insurrection devait être Charles de Nevers, descendant des Paléologues ; l’Espagne et Venise l’empêchèrent d’éclater. En 1669, la Crète, avec Venise, lutta pendant vingt années contre les Turcs. En 1684, cette république occupa le Péloponèse et l’Attique. En 1716, elle soutint contre les Ottomans le siège de Corfou et dut aux Grecs de conserver cette île.

C’est vers cette époque que la politique des Hellènes dut se transformer et qu’ils cessèrent de placer la fin de leurs maux dans leur soumission à une puissance chrétienne. La France et, à sa suite, les autres états de l’Europe, avaient fait leur paix avec les Turcs. Venise était épuisée et donnait depuis longtemps déjà des signes de décadence. Par le génie de Pierre le Grand s’élevait dans le nord une puissance nouvelle dont les proportions devenaient menaçantes et qui, touchant à la Turquie, pouvait à toute heure l’envahir et gagner les rivages de la Méditerranée. La crainte de la Russie donna naissance à ce système de politique générale qui prit le nom « d’équilibre » et dont un des élémens essentiels fut la conservation de l’empire ottoman. Les deux principaux champions de ce système furent l’Angleterre, à cause de son commerce maritime, et l’Autriche, parce que, en contact avec la Turquie et la Russie à la fois, elle serait singulièrement menacée du côté du sud-est, si les Russes descendaient vers le midi. L’hellénisme n’eut plus beaucoup à espérer du côté de l’Occident, tant que l’équilibre européen aurait pour base l’intégrité de la Turquie. Celle-ci n’avait plus d’ennemis réels que les Russes ; il ne faut donc pas s’étonner que, pendant plus d’un siècle, les Hellènes aient coopéré avec ces derniers ; c’est la politique d’équilibre qui les avait jetés dans leurs bras. Les Slaves avaient en outre l’avantage, aux yeux des Grecs, de professer la religion orthodoxe, et d’avoir comme eux pour adversaire l’église de Rome. Enfin Russes et Grecs semblaient poursuivre en commun la solution du grand problème des races, des religions et des nationalités en Orient, à savoir l’expulsion des Turcs hors de l’Europe et le rétablissement du christianisme sur le Bosphore. Les insurrections grecques n’eurent plus lieu qu’à de longs intervalles, dans les crises de la politique d’équilibre. Celle de 1769 et, l’année suivante, l’incendie de la flotte turque à Tchesmé, où les navires grecs avaient joué un rôle important, furent suivies de massacres ; 20,000 Péloponésiens furent vendus en esclavage. La révolution française fut le signal d’un puissant mouvement des peuples vers la liberté. Nous n’avons à raconter ici ni les efforts du poète patriote. Rhigas de Phères à la fin du siècle dernier, ni les luttes des Souliotes de 1800 à 1803, ni celles de Nico-Zara, de Stathas, de Katzantonis et de son frère, ni les ruses sanglantes d’Ali-Pacha, ni enfin cette guerre de l’indépendance où le monde hellénique tout entier prit une part active et sacrifia 200,000 hommes. Les derniers acteurs du drame sont encore vivans, et l’un de ses plus grands héros, Canaris, vient seulement de mourir.

Déjà en 1783 un partage de la Turquie avait été réglé par la Russie et l’Autriche. On devait créer un empire grec sur le Bosphore, avec Constantinople pour capitale, et un royaume de Dacie sur le Danube. La crainte que la communauté de religion et d’intérêts entre les Grecs et les Russes ne donnât à ces derniers une prépondérance excessive poussa l’Autriche à demander pour Venise le Péloponèse, la Crète, Chypre et les autres îles. La Russie refusa, les négociations furent rompues, et l’Autriche soutint depuis lors l’intégrité de l’empire ottoman. Après la guerre de l’indépendance, il parut démontré que la Turquie n’était plus en état de garder le Bosphore ; le duc de Wellington, reconnaissant la vitalité de la civilisation hellénique et pressentant sa renaissance, laissa voir dans l’avenir la création d’un empire grec comme la seule solution du problème. L’Europe sentit alors que l’équilibre ne pouvait plus être maintenu à la rigueur ; elle créa un royaume grec ; seulement elle le créa le plus petit possible, laissant aux générations suivantes la tâche de dénouer les difficultés élevant lesquelles elle reculait.

Ce qui s’est passé depuis lors n’a pas toujours été compris, parce qu’on fait attention aux événemens, non quand ils se préparent, mais quand ils éclatent. Le raconter en détail dépasserait les limites de cet exposé. Disons seulement que depuis cinquante ans la situation relative des Russes et des Grecs s’est profondément modifiée. D’une part la doctrine du panslavisme, répudiée ostensiblement par le gouvernement de Pétersbourg, est en réalité le guide de la politique russe ; c’est ce que les faits démontrent d’année en année. D’un autre côté la fondation d’un royaume grec a créé dans le sud un centre vers lequel tous les Hellènes ont les yeux tournés, qui est le Piémont de cette autre Italie et dont la Rome est Constantinople. Sa population a plus que doublé ; en dix ans, de 1862 à 1872, son commerce a passé de 81 à 195 millions ; il a aujourd’hui 5,000 navires et 28,000 marins. Les Slaves ne sont pas un peuple maritime ; les Grecs en sont un depuis trois mille ans. Les pays hellènes s’étendent au nord jusqu’au Balkan et au Scardus et comprennent, avec Constantinople, des provinces que le panslavisme prétend revendiquer. Cet état de choses a produit entre les Russes et les Grecs un refroidissement, puis une suspicion mutuelle, enfin une sorte de rupture qui s’est manifestée dans ces derniers temps par le schisme de l’église bulgare. Au panslavisme, les Grecs ont opposé le panhellénium, et font valoir toutes les raisons, tirées de l’histoire, de la géographie et de l’ethnologie, qui peuvent établir les droits de l’hellénisme.

Nous n’aborderons pas ici cette question de droit, trop importante pour être traitée en quelques lignes. Nous recueillerons seulement dans l’Histoire de la civilisation hellénique un aveu que nul Hellène ne répudiera : c’est qu’en face du vieil équilibre européen il y a deux peuples qui poursuivent la destruction de l’empire ottoman ; ce sont les Russes et les Hellènes. Les Russes viennent du dehors, et procèdent par voie de conquête. Les Hellènes ne sortent pas de chez eux, et procèdent par insurrection. La Crète s’est insurgée trois fois depuis quarante ans ; elle s’insurge aujourd’hui pour la quatrième fois. La Thessalie, l’Épire, la Macédoine et d’autres pays grecs de Turquie se soulèvent aussi. L’Europe peut empêcher la Russie d’atteindre Constantinople, parce que l’Europe est plus forte que la Russie ; elle ne fera pas que deux civilisations antagonistes, l’hellénisme chrétien et l’islam, puissent contracter mariage et vivre ensemble. La politique des Hellènes est très simple : ils savent, et l’expérience a prouvé, que ni leurs insurrections, ni les démêlés de la Russie et des Turcs ne pourront se régler sans l’intervention de l’Europe. Ils savent aussi que les sacrifices d’hommes et d’argent faits par l’Europe en faveur de la Turquie sont restés vains, qu’ils ont eu pour récompense les assassinats de Djedda et de Salonique et une banqueroute de plusieurs milliards, et qu’enfin la guerre de 1870 a ruiné l’équilibre européen beaucoup plus que ne pourrait le faire la disparition de la Turquie. Ainsi, au milieu des ténèbres où se débattent les chancelleries, la question d’Orient se simplifie de plus en plus, grâce à la renaissance de la civilisation hellénique. Elle se ramène peu à peu à une réparation du désordre causé par les croisades et par les guerres qui les ont suivies, à la reconnaissance des droits d’une nation qui fut alors imprudemment sacrifiée et à des garanties à prendre contre l’esprit de conquête, de quelque côté qu’il vienne. Au fond, dans cette question d’Orient, comme dans presque toutes les autres, ce qui s’accomplit sous nos yeux, c’est la lutte du droit contre la force. Les descendans des anciens Hellènes, comme tous les peuples opprimés, ont foi dans l’avenir et se persuadent que le droit finira par triompher.


ÉMILE BURNOUF.