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ALBERT LANIER Éditeur (p. 1-22).

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L’ALLEMAGNE D’AUJOURD’HUI

C’est un signe des temps — et un signe grave — que le premier chapitre de la Chronique de France doive être, cette année, consacré à l’Allemagne. C’est l’indice d’une situation faussée et troublée. Le bon équilibre de l’Europe exige, en effet, que les nations demeurent assez indépendantes les unes des autres, quels que soient d’ailleurs les liens qui s’établissent ou les diflférends qui s’élèvent entre elles, pour que chacune puisse continuer d’évoluer dans sa sphère sans y subir la pesée indiscrète et anormale d’une influence étrangère.

Mais il est évident qu’actuellement, en ce qui concerne la France et l’Allemagne, ces conditions n’existent pas. De là la nécessité d’envisager conjointement la politique des deux pays. Une telle nécessité s’impose à quiconque a suivi avec attention, au cours de 1905, la marche des événements.

L’œuvre de Bismarck.

L’Allemagne conçue par le chancelier de fer n’était qu’une Prusse agrandie. Bismarck fit l’empire allemand faute de pouvoir faire l’empire prussien et dans la conviction qu’en prenant certaines précautions, le premier pouvait tenir lieu du second. Les précautions furent prises, c’est à dire qu’en dehors du poste de chancelier, on s’abstint de créer un mécanisme impérial de gouvernement ; cet office fut réservé aux rouages prussiens déjà existants. On ne créa que des organes de représentation — le Reichstag qui servirait de soupape aux aspirations populaires et le Bundesrath, concession dédaigneuse aux susceptibilités des souverains confédérés. Bismarck ne redoutait ni les initiatives violentes de l’assemblée élue ni les résistances passives du conseil restreint, se sentant de taille à les mater en cas qu’il fut besoin. Il avait taillé sa fonction à sa mesure. Tout y venait aboutir ; tout en partait ; son fauteuil serait le siège d’un Jupiter attentif à ne laisser se produire aucun empiétement. En somme, dans cette organisation à la fois insidieuse et rudimentaire, le chancelier représentait l’instrument solide mais unique au moyen duquel le roi de Prusse gouvernait l’empire ; conception anti-évolutionniste d’où il appert que le prince de Bismarck partageait avec certains hommes illustres cette infirmité de se prendre pour Josué, de s’imaginer inconsciemment pouvoir fixer le temps et qu’ainsi il ne tenait dans ses raisonnements aucun compte du mouvement futur des êtres et des choses. L’œuvre vraiment grande est celle d’un Richelieu et d’un Colbert ou encore d’un Cecil Rhodes et d’un Roosevelt ; dessinée et mise en train par de tels artisans, elle l’est de façon assez puissante pour imposer en quelque sorte son achèvement aux générations suivantes. L’œuvre de Bismarck ne possède à aucun degré ce caractère ; elle revêt un aspect tout à la fois inachevé et définitif ; on ne pourra la compléter qu’en commençant par la détruire.

La silhouette géographique de l’Allemagne bismarckienne ne dément pas sur ce point l’impression produite par sa physionomie politique. Étrange pays qui empiète sur ses voisins et exclue ses nationaux. Les populations des frontières sont danoises, polonaises, françaises, — mais, presque au cœur, il y a neuf millions d’Allemands qui ne pourront entrer sans que le centre de gravité se déplace et que tout l’équilibre politique ne s’en trouve ébranlé ; rien de préparé pour leur admission ; or ils appartiennent à une collectivité dont il serait sage de prévoir la désagrégation possible, même à un moment où nul symptôme précis ne l’annonce encore. Bismarck n’entend pas de cette oreille ; l’Autriche vivra telle qu’elle est parce qu’elle lui convient ainsi. Il l’a érigée en une sorte de Marche germanique afin de s’isoler, grâce à ce tampon providentiel, d’un Orient qui ne l’intéresse pas, dont il n’attend que de stériles soucis et pour lequel il ne risquera pas « les os d’un grenadier poméranien. » Par ailleurs qu’importent la race et le langage des peuples soumis ? On leur persuadera qu’ils sont Allemands et ils finiront par le croire ; on les forcera à parler allemand et ils en prendront l’habitude. En attendant, la taille et la corvée seront levées sur eux au profit du maître dont l’altier donjon dresse déjà, au centre du domaine, ses créneaux restaurés.

Ayant fait ces choses, Bismarck parut éprouver une grande satisfaction et le désir d’un repos bien gagné. La situation créée par lui n’était pourtant pas heureuse. L’Allemagne nouvelle se trouvait prisonnière dans son épaisse enceinte et condamnée à y étouffer. Des souvenirs de haine lui interdisaient de cultiver au Nord et à l’Ouest, de fécondes amitiés. Entre elle et ses voisins de l’Est le germe était posé d’un conflit redoutable. Des alliances sans portée l’unissaient aux ennemis inévitables de son avenir : l’Autriche qui continuait de détenir une portion du patrimoine germanique et l’Italie dont les ambitions viendraient croiser les siennes à Trieste. Les routes de l’Orient fermées, point de ports, point de vaisseaux mais de vastes propriétés et de gros revenus : réjouissante situation pour un rentier, triste opulence pour une nation !

Essais coloniaux.

Depuis bientôt quinze années, Guillaume ii a employé sa souple intelligence à réparer les lourdes erreurs du prince de Bismarck. Ayant eu le talent de les discerner ce dont personne alors ne s’avisait, il eut aussi le courage d’en répudier l’auteur. L’Allemagne était ligottée et pléthorique. Il prétendit la débarrasser de ses entraves et lui ouvrir des débouchés. Ce n’était point facile. La première pensée qui devait venir au souverain, semble-t-il, c’est de fonder des colonies ou mieux de développer celles qui existaient déjà. Il y avait, en effet, un empire colonial allemand formé dans des circonstances assez particulières.

Les négociants des villes hanséatiques, gens ambitieux et entreprenants, n’avaient point attendu qu’on leur en donnât la permission pour s’intéresser à ce qui se passait en Afrique. Le roi Léopold ii, ayant fondé dès 1876 l’Association Internationale Africaine, y poursuivait avec un sang-froid et une audace sans pareils sa gigantesque aventure ; depuis cinq années, il maintenait à ses frais sur le Congo l’expédition de Stanley et ce dernier n’avait point signé moins de quatre mille traités avec des chefs indigènes en vue de concessions à obtenir ou de protectorats à établir. Bismarck n’était nullement gagné par cet exemple mais il avait grand souci de s’attirer les sympathies des Belges et de leur roi ; cela rentrait dans son plan général en vue du maintien du statu quo européen auquel il tenait par dessus tout. La conférence de Berlin fut donc organisée pour permettre à la compagnie congolaise de transformer ses territoires en État indépendant et à Léopold ii de s’en proclamer le souverain. Mais il advint qu’elle servit d’occasion à un vaste partage de sphères d’influence en Afrique. Or, depuis 1882, existait à Hambourg une Deutsche Kolonial-Verein qu’était venue renforcer plus récemment la Gesellschaft für Deutsche Kolonisation. Ces sociétés fournissaient des pionniers à l’expansion naissante : pionniers à la fois audacieux et prudents, rusés et têtus. C’est ainsi que se dessinaient déjà sur la carte la silhouette des futures colonies du Cameroun et du Togoland. À l’Est, en face de Zanzibar, le Dr Peters et ses compagnons obtenaient des indigènes quelques traités avantageux ; dans le Sud-ouest, un marchand de Brême, Luderitz, bientôt secondé par le consul Nachtigal employait des procédés analogues et s’efforçait de grouper les peuplades du pays. Le protectorat impérial fut accordé à ces entreprises avec une rapidité et une décision qui surprirent partout et causèrent en Angleterre une vive contrariété. Il est certain que le chancelier, en agissant de la sorte, n’avait d’autre objectif que de prendre pied provisoirement en Afrique pour y départager et y dominer les prétentions européennes et aussi, peut-être, pour s’y ménager de la matière à échanges. S’il avait nourri à aucun moment la pensée de doter l’Allemagne d’un empire exotique, il eut commencé par forger l’instrument indispensable d’une pareille ambition, à savoir une flotte. Or son éloignement systématique des choses maritimes ne se démentit point ; il s’y obstina jusqu’au tombeau.

La conférence de Berlin n’en constituait pas moins un sérieux atout dans les mains des coloniaux ; le mouvement dont Hambourg était le centre s’accentua. Des annexions d’îles suivirent ; l’archipel Bismarck dont le parrainage fut accepté sans doute avec un sourire ironique, une partie des Salomon et de la Nouvelle-Guinée ne tardèrent pas à former les premiers grains d’un chapelet de stations océaniennes utilisables du jour où l’on aurait une marine puissante, sans grande utilité jusque-là.

Pour la flotte.

Ainsi à l’avènement de Guillaume ii, l’Allemagne se trouvait posséder d’assez vastes territoires coloniaux auxquels ne s’intéressaient qu’un petit nombre de citoyens et dont le gouvernement ne s’était pas hâté de tirer parti. Leur valeur sans être de premier ordre méritait pourtant quelque effort. Si la Nouvelle-Guinée allemande est très inférieure aux autres portions de l’île occupées par l’Angleterre et la Hollande, les colonies africaines, nulles ou médiocres au point de vue du peuplement, peuvent atteindre à la richesse comme colonies de plantations. L’empereur actuel s’est gardé de les négliger ; il a pris intérêt à leur prospérité, s’est appliqué à bien délimiter leurs frontières et, sous son règne, le mouvement colonial a été croissant. La Deutsche Kolonial Gesellschaft compte aujourd’hui 40.000 membres et déploie une grande activité. Le Congrès de 1905, tenu à Berlin sous la présidence du duc Jean-Albert de Mecklembourg, a été marqué par un enthousiasme considérable encore qu’un peu factice dans ses allures et pas très pratique dans ses conclusions. L’acquisition des Mariannes, des Carolines, des Samoa est venu compléter l’Océanie allemande. Mais, d’autre part, on a vu Guillaume ii renoncer à tous droits sur Zanzibar au profit de l’Angleterre afin d’obtenir d’elle la cession d’Héligoland, un petit îlot de la Baltique que les flots rongent et qui s’effrite rapidement ; il voulait en faire une station navale importante. Cet acte résume toute la pensée impériale ; des colonies, certes mais, avant tout, une flotte. Le souverain estime que, présentement, ce ne sont point les colonies qui manquent ; il sait, de plus, tout ce que l’émigration a enlevé à l’empire de ressources en hommes et en argent ; il n’a pu qu’être douloureusement affecté par la facilité avec laquelle les groupements ainsi formés au loin perdent leur physionomie nationale. En terre anglo-saxonne, le germanisme s’évapore pour ainsi dire, de la plus étrange façon. Ailleurs — au Brésil surtout — il résiste mieux et, quand il a le nombre pour lui, il arrive à se maintenir. Mais combien plus il s’affirmerait si le pavillon allemand sillonnait les mers.

Bismarck avait à ce point posé son empreinte sur la mentalité populaire que la répugnance à développer la marine était générale. On ne saurait trop admirer la ténacité quotidienne avec laquelle Guillaume ii poursuivit la réalisation d’un dessein nécessaire mais dont, presque seul au début, il apercevait la nécessité. Non content de prêcher d’exemple en s’improvisant amiral, on le vit dessiner de sa main en silhouettes suggestives les unités composant les flottes des grandes puissances et compléter ces images par des statistiques éloquentes. Les tableaux ainsi dressés furent placés dans le palais du Reichstag afin que les députés et les ministres les eussent constamment sous les yeux. En même temps, une Ligue navale se fondait à laquelle l’empereur donnait aussitôt ce mot d’ordre péremptoire : Unsere Zukunft liegt auf dem Wasser, notre avenir est sur l’eau. Cette Ligue atteint aujourd’hui plus d’un million de membres. Ses moyens d’action furent ingénieux et modernes et l’influence impériale ne cessa de s’exercer en sa faveur. La flotte allemande compte actuellement 24 cuirassés et 4 croiseurs et le plan de construction adopté en 1900 prévoit qu’en 1917 elle devra atteindre 38 cuirassés et 14 croiseurs. Les belles études de M. Ed. Lockroy et d’autres critiques étrangers ont fait connaître la simplicité de son organisation en même temps que les ingénieuses initiatives au moyen desquelles la marine marchande et la navigation de plaisance se sont développées concurremment avec la marine militaire. Il est clair que le fait d’avoir été créée de toutes pièces a facilité sa tâche à l’Amirauté allemande et lui a épargné les inutiles tâtonnements et les coûteuses réfections de matériel auxquels les amirautés des autres nations échappent si difficilement.

L’alliance anglaise.

Cela ne suffisait pas à l’empereur d’avoir mis au monde la marine allemande ; il voulait qu’elle eût un précepteur et que ce fut le meilleur de tous les précepteurs disponibles. Voilà pourquoi il s’obstina à rechercher l’amitié de l’Angleterre. À vrai dire, il ne lui en coûtait pas beaucoup ; s’étant toujours senti attiré par la civilisation britannique, ayant le goût du particularisme londonien bien plus, soit dit entre parenthèse, que de l’éclectisme parisien, il n’avait guère d’efforts à faire pour diriger de ce côté une initiative facilitée encore par des liens d’une étroite parenté avec la famille royale d’Angleterre. Un obstacle pourtant s’élevait entre les deux maisons souveraines et subsidiairement entre les deux nations. Ni la reine Victoria ni son peuple ne pardonnaient à l’Allemagne l’isolement haineux au milieu duquel Bismarck avait réussi à maintenir son ennemie devenue sa victime, la noble impératrice Frédéric. Celle qu’il avait osé appeler « l’anglaise », du même ton méprisant dont on se servait jadis en France pour désigner sous le sobriquet d’autrichienne l’infortunée Marie-Antoinette, n’avait jamais obtenu de sa nouvelle patrie les égards dus à son caractère autant qu’à sa nationalité et Guillaume ii dont l’attitude au chevet de l’empereur Frédéric avait été si étrange n’avait point su, plus tard, défendre sa mère contre les méfiances de la foule et lui faire rendre justice. Aucun Anglais n’avait oublié cela. Mais la politique a d’autres raisons que le cœur et, en ce temps-là surtout, l’Angleterre et l’Allemagne avaient encore plus d’intérêts communs dans le monde que d’intérêts adverses. Cette situation exploitée avec habileté permit à Guillaume ii d’amorcer le rapprochement qu’il désirait ; on le crut réalisé lors du séjour officiel que l’empereur fit en Angleterre en 1891. Après son entrée fastueuse à Londres, le bruit circula même d’une prochaine adhésion du gouvernement britannique à la Triple alliance. Il n’en pouvait être question encore mais la tendance au rapprochement prenait d’autant plus d’importance que les Anglais ressentaient quelque étonnement et quelque inquiétude à voir se cimenter d’autre part l’alliance franco-russe.

Le télégramme magniloquent adressé au président Kruger après le raid Jameson et plus encore l’hostilité manifestée envers les États-Unis lors de la guerre hispano-américaine (dans laquelle l’Angleterre avait pris chaleureusement parti pour son ancienne colonie) furent des fautes évidentes du moment que l’on visait à une entente anglo-allemande : évidentes mais réparables. Ce qui ne l’était pas ce fut l’attitude du peuple allemand au moment de la guerre Sud-africaine. Jamais la mentalité teutonne ne révéla d’une façon plus certaine son inaptitude politique ; avec une lourde et inlassable obstination, les Allemands rendirent vaines toutes les tentatives de leur souverain pour se concilier l’amitié de l’Angleterre. Dès lors l’entente anglo-française devait se nouer. Elle résultait moins des sympathies, pourtant très réelles, que la France s’était acquises en Angleterre que de l’antipathie profonde provoquée par les mauvais procédés, les menaces et les injures répétées de la foule allemande.

En Extrême-orient.

Le rôle joué par Guillaume ii en Extrême-orient depuis dix ans est présent à toutes les mémoires. L’intervention par laquelle, aux côtés de la Russie et de la France, il contribua à priver les Japonais des fruits de leur victoire sur la Chine le mit en goût. On se rappelle d’autre part le sensationnel tableau dont une copie fut adressée en son nom aux principaux souverains et chefs d’État européens et dans lequel il avait représenté les grandes puissances assemblées sur un promontoire et s’armant pour défendre leurs territoires contre le terrible Bouddha assis parmi les nuages sillonnés par la foudre. L’Allemagne était représentée conviant ses sœurs, l’Autriche résolue, la France étonnée, l’Angleterre encore incrédule à une croisade nécessaire contre l’invasion jaune. C’était une idée favorite de l’empereur que cette union de l’Europe en face de l’inquiétante Asie ; elle dissimulait toutes sortes d’arrières-pensées commerciales. En fait l’Allemagne assuma par sa conduite de grandes responsabilités en ces régions lointaines. Ce fut sa brutale saisie de Kiao-Tchéou qui contribua le plus à la révolte des Boxers et il est admis que son influence sur la Russie s’exerça, surtout une fois les hostilités commencées, dans le sens de la prolongation de la lutte contre le Japon. Les avantages obtenus ne furent pas en rapport avec de telles prémisses et la mission du feld maréchal de Waldersee n’a pas laissé, dit-on, dans la mémoire des indigènes, la traînée scintillante qu’on en avait espéré. Mais le commerce allemand n’en a pas moins augmenté considérablement et l’Allemagne compte désormais parmi les puissances d’Extrême-orient. C’est un résultat.

Au secours de l’Islam.

Comment un empereur allemand, roi évangélique de Prusse en même temps que familier du Vatican, a pu devenir le protecteur de l’Islam sans mécontenter ses sujets protestants et catholiques, comment il a pu faire une solennelle escale à Constantinople au cours d’un pèlerinage en Terre Sainte, comment il a pu soutenir en maintes occasions le sultan contre l’Europe sans pour cela échapper à cette solidarité occidentale qu’impose à toutes les puissances l’état actuel de l’Empire ottoman, ce sont là des chefs-d’œuvre de souplesse politique et d’ingéniosité diplomatique que les amateurs n’ont pas pris la peine de suffisamment admirer ; jamais l’art de Machiavel n’avait été poussé aussi loin. Depuis de longues années, Guillaume ii a ainsi habitué la Méditerranée au spectacle de cette amitié entre la croix et le croissant dont la chrétienté se scandalisait si fort au temps de François ier. On sait ce que l’Allemagne y a gagné. L’Asie mineure est aujourd’hui sillonnée de chemins de fer allemands et l’influence allemande domine sur le Bosphore. Naturellement un tel état de chose n’a pas été sans un grand développement économique et commercial.

Ainsi, malgré des circonstances peu favorables, malgré les obstacles apportés par la nature, malgré que son peuple l’ait généralement peu compris et mal secondé, Guillaume ii à force de ténacité est arrivé à ses fins. Le cercle de fer est troué en beaucoup d’endroits. L’Allemagne peut vivre car elle peut s’enrichir ; elle a des débouchés. Ce sont sans doute des débouchés irrationnels, anormaux, disséminés ; mais tels qu’ils sont ils rendent au pays d’inappréciables services.

La désagrégation de l’Autriche.

L’autre problème sera plus ardu car il ne comporte aucune solution. C’est le problème politique. Que deviendra le gouvernement intérieur de l’empire le jour où les Allemands d’Autriche y seront entrés. On a pu se bercer naguère de l’espoir que cette éventualité ne se produirait pas. Bismarck n’admettait pas, nous l’avons dit, qu’elle put se produire. Partisan de la « manière forte », il ne tenait point compte des aspirations populaires non plus que des évolutions fatales et pensait que si l’autorité impériale venait à faillir en Autriche on pourrait toujours de Berlin y mettre bon ordre en prêtant appui au souverain d’à côté. L’empereur d’Autriche, (c’était le pire qui pût arriver) serait réduit au rôle de vice-empereur mais du moins ne cesserait-il pas de régner sur l’intégralité de ses domaines. Guillaume ii, avec son habituelle perspicacité, fut probablement des premiers à s’apercevoir combien ce plan était vain. Il comprit que le jour viendrait fatalement où la majorité slave se trouverait en état de faire entendre dans les conseils de l’empire voisin une voix bientôt prépondérante et que jamais la minorité allemande ne consentirait à abandonner, voire même à partager le gouvernement d’un État au sein duquel elle avait si longtemps commandé sans partage. Ce jour-là, il était infaillible que les Allemands d’Autriche se détachent de leur patrie politique pour s’unir à la patrie de race, leur puissante amie. El comment s’y prendre, si même on le voulait fortement, pour empêcher neuf millions d’Allemands d’effacer la minuscule et insignifiante frontière qui les sépare de leurs frères. Du reste les Pangermanistes ne le permettraient pas. Se refuser à une telle annexion ce serait exposer l’Allemagne à une sorte de guerre civile. On pouvait seulement espérer que l’éventualité redoutable tarderait à se produire. Mais, depuis quelque temps, les événements se sont précipités. Il apparaît clairement que François-Joseph sera le dernier souverain allemand de l’Autriche-Hongrie ; son successeur a manifesté déjà qu’il s’appuierait sur les Slaves et qu’il apprécierait avant tout de porter les couronnes royales de Hongrie et de Bohême. La mort du vieux souverain apparaît comme l’échéance inévitable. Il faut se préparer.

Or ces Allemands, aujourd’hui sujets de François-Joseph et demain de Guillaume ii, ce ne sont pas des Prussiens ni des protestants ; ce sont des catholiques et des Bavarois. Leur adhésion fera de la catholique Bavière une puissance de premier ordre, l’égale de la Prusse et sa rivale dans le gouvernement de l’empire. Ce gouvernement, nous l’avons vu, c’est la Prusse qui l’exerce. Il suffit de songer à ce que deviendraient le Reichstag et le Bundesrath le lendemain d’une pareille transformation pour se rendre compte du péril qui menace l’équilibre actuel de l’Allemagne impériale, de cette Allemagne où la Prusse domine en droit et en fait et où l’empereur ne peut gouverner sans que cette double domination soit maintenue.

Pour sortir de l’impasse.

Une guerre extérieure, rapide, triomphale, ne serait-elle pas un remède ? Ne permettrait-elle pas au chef de l’empire de porter la main sur des institutions défectueuses et de les remanier de façon à assurer non seulement la sécurité de son pouvoir mais de celui de ses héritiers ? Cette pensée devait se présenter à l’esprit de Guillaume ii ; elle devait l’angoisser ; elle devait aussi soulever les enthousiasmes intéressés du parti militaire et des Pangermanistes. Si l’empereur actuel était un homme belliqueux, sa résolution eût été vite prise et la guerre eût éclaté au mois de juin 1905. Mais il en est autrement ; pleinement conscient de ses devoirs souverains, ayant un très noble et très haut sentiment de ses responsabilités et une exacte compréhension de sa mission de pasteur de peuples, l’empereur répugnait et répugne encore à la date du 31 décembre 1905 devant le déchaînement de la tempête. Il sait d’ailleurs que la France est forte, que l’opinion du monde entier est pour elle, que l’Angleterre n’hésiterait pas à combattre à ses côtés et que la Russie, si faible soit-elle, pourrait tenter une diversion de quelque valeur. Mais, d’autre part, il sait que la défense de Nancy n’ayant pour ainsi dire pas été prévue par les plans français et que la différence des procédés légaux dans les deux pays donnant à l’Allemagne l’avantage d’une mobilisation plus rapide, il a pour ainsi dire la certitude d’entrer en triomphateur au jour fixé par lui dans la capitale de l’ancien duché de Lorraine. N’y aurait-il pas dans un semblable événement se produisant en 1906 — cent ans après léna — de quoi affoler l’Allemagne entière de joie et de fierté et, au milieu de cet affolement, la constitution politique de l’empire ne pourrait-elle pas être modifiée dans le sens qu’exigent les circonstances sans que l’opinion s’en émeuve et que les intérêts lésés ne se rebellent ? Seulement il faudrait pouvoir arrêter la guerre au lendemain d’un tel exploit et imposer aux belligérants une paix dont la modération surprît l’univers et le charmât en calmant ses inquiétudes. Et si la France, s’obstinant, allait reprendre Nancy ? Et si l’Angleterre, satisfaite d’une occasion propice, allait établir un blocus durable de façon à porter au commerce allemand un coup terrible ? Voilà des aléas ; eux seuls entravent encore — et faiblement — l’initiative incendiaire. Et le mal, c’est que, pour sortir de l’impasse Bismarkienne, il n’y a point d’autre procédé que l’incendie ou bien le recul.