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Revue des Deux Mondes tome 28, 1878
George Bousquet

La Chine et le Japon à l’exposition universelle


LA
CHINE ET LE JAPON
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE

Ce n’est pas sans raison que la foule des visiteurs se presse devant les vitrines occupées par la Chine et le Japon au palais du Champ de Mars. Après avoir écouté tant de récits, lu tant de relations sur ces deux pays, le public européen est curieux de les voir pour ainsi dire à l’œuvre, et de juger par ses yeux leur civilisation, leurs industries, leurs ressources commerciales et la valeur relative de leurs productions de toute sorte. Chacun se dirige donc vers les salles qui leur sont attribuées, avec l’espoir tout naturel d’y trouver le spectacle réduit, mais fidèle et expressif, de leur activité nationale.

Malheureusement cette curiosité est déçue ou n’est que bien imparfaitement satisfaite. La Chine comme le Japon ont affecté presqu’en entier le vaste emplacement qui leur était dévolu à deux ou trois seulement de leurs industries les plus restreintes. Si l’on se rappelle en effet qu’au Japon, sur un commerce d’exportation qui dépasse 100 millions de francs, les bronzes, laques et porcelaines n’atteignent pas ensemble 1 million, et qu’en Chine ils forment à peine 1/2 pour 100 des sorties, on s’étonnera de leur voir tenir une place prépondérante, pour ne pas dire exclusive, dans l’étalage du Champ de Mars. Cette exhibition représente les industries de l’extrême Orient tout juste comme le magasin de Barbedienne ou celui de Beurdeley, transportés au Japon, représenteraient l’infinie variété des industries françaises. A peine quelques cocons, quelques écheveaux de soie grège, quelques échantillons de riz, de thé, de chanvre, de coton, sans éclaircissemens ou avec des éclaircissemens trop sommaires sur les procédés de culture et l’emploi de ces récoltes dont vivent les deux pays. Le bibelot (puisqu’il faut l’appeler par son nom) envahit tout, déborde de toutes parts et enjambe audacieusement d’une section sur l’autre. Vous alliez chercher le Japon chez lui, la Chine chez elle ; vous vous retrouvez devant l’inévitable joujou confectionné à l’usage européen qui s’étale aujourd’hui à l’angle de tous nos boulevards, dans la montre de tous nos magasins.

Il ne pouvait guère en être autrement, après l’accueil fait aux produits du Japon tant à Vienne qu’à Philadelphie. Alléchés par le succès, les Japonais nous en ont envoyé de grosses cargaisons sorties des mêmes ateliers et enlevées d’ailleurs avec la même avidité. Les Chinois, à leur tour, gens à ne jamais négliger une bonne affaire, ont voulu disputer les chalands à leurs voisins. Les uns et les autres ont donc ouvert boutique au Champ de Mars. Escomptant habilement la satisfaction ingénue qu’éprouve l’acheteur à traiter directement avec un Fils du ciel ou un sujet du mikado, ils vendent au décuple de leur prix normal des objets qu’on trouverait presque sans exception et à des taux moins exorbitans chez nos grands entrepositaires parisiens.

Rien de plus légitime, et, puisque les Occidentaux s’arrachent ses ouvrages exotiques, l’extrême Orient fait bien de les leur faire payer le plus cher qu’il peut. Une pareille spéculation n’a même rien qui nous étonne de la part des Chinois, qui ne viennent pas nous demander notre admiration, dont ils n’ont cure, mais notre argent, dont ils font plus de cas, et s’entendent à merveille à exploiter la simplicité de l’amateur novice. Elle nous surprend davantage chez leurs concurrens japonais. On pouvait s’attendre à voir un gouvernement, jaloux de se concilier les sympathies de l’Europe, placer sous ses yeux, au lieu d’un comptoir forain, un résumé sincère de l’état de sa civilisation, des progrès réalisés ou essayés jusqu’à ce jour. En vérité l’occasion en valait la peine, et les exemples ne manquaient pas. Il faut bien nous passer de ce qu’on ne nous offre pas et nous contenter de regarder d’abord ce qu’on nous montre, sauf à chercher ensuite dans quelque coin dédaigné et à compléter au besoin avec nos souvenirs les renseignemens que nous eussions souhaités plus complets sur les produits agricoles, les ressources minérales, les méthodes anciennes et les nouveaux procédés industriels, en deux mots sur la richesse réelle et les récens progrès des pays qui vont nous occuper.


I

S’il pouvait arriver une bonne fortune aux exposans japonais, c’était assurément de se trouver placés côte à côte avec leurs rivaux, les Chinois, dont l’étalage semble destiné, par un mauvais sort, à servir de repoussoir à celui du Daï Nippon. Autant on remarque chez les uns d’élégance et de spontanéité, autant on constate chez les autres de mauvais goût et de maladroite recherche. Avant même d’entrer au Champ de Mars, ce contraste frappe le visiteur dans les pavillons mitoyens du Trocadéro. Cette construction prétentieuse, chargée d’ornemens bigarrés, encombrée de marchandises de pacotille, dépourvue même du mérite de l’exactitude, sorte de compromis entre le temple et le ya-men, c’est l’annexe chinoise. Etes-vous dans la maison d’un riche citadin, dans un restaurant ou dans la demeure d’une idole ? Vous n’en savez rien, et les voyageurs les mieux renseignés sur l’Empire du Milieu auront peine à vous l’apprendre. Au contraire entrez dans l’annexe japonaise : parmi les plantes indigènes, vos yeux s’arrêtent sur une maisonnette d’une attrayante simplicité, qui semble un joujou délicat et donne immédiatement, par ses supports de bois, ses cloisons de papier et sa construction à jour, l’idée d’une nature gaie et d’une race hospitalière. Sans doute le titre de « village japonais » est légèrement ambitieux : jamais l’humble couple de paysans que nous avons vus barboter jusqu’à la ceinture dans les rizières, les jambes protégées par des guêtres de soie contre les piqûres des sangsues, n’a dormi sur des nattes aussi fines et ne s’est abrité derrière des paravens si rutilans d’or. Mais il faut bien passer un peu de toilette aux jolies femmes et de coquetterie aux exposans. Qu’importe que la maison soit trop petite pour celle d’un bourgeois ou d’un noble, trop jolie pour celle d’un cultivateur ou d’un artisan, si elle donne une idée de la vie intime du peuple qui l’a construite ! Cette miniature rappelle les vide-bouteilles champêtres semés dans les anciens parcs princiers, ou certaines maisons de thé dispersées dans la campagne aux environs d’Yédo. Il n’y manque que la plantureuse fille qui fait signe de la main au passant en lui criant : Irassha ! irassha ! (entrez, entrez !) Combien il est regrettable de trouver tout auprès une boutique de faïences à bon marché et un assortiment digne de nos magasins de nouveautés. Passe encore pour les embellissemens de complaisance et les accessoires inexacts, mais qu’on nous fasse grâce de l’invraisemblance, et, puisque nous sommes dans un village, qu’on nous montre les instrumens de culture, les ustensiles de ménage, le harnais et le bât des chevaux, les primitifs socs de charrue, et jusqu’au baquet où le voyageur lave ses pieds avant de fouler les nattes de la maison.

Si incomplet que soit ce tableau de la vie chinoise ou de la vie japonaise, c’est à tort qu’on se flatterait d’en trouver une image plus fidèle en se transportant de l’autre côté de la Seine. Ici tout semble s’être incliné devant le besoin de présenter aux acheteurs européens un assortiment complet de curiosités selon leur goût réel ou présumé. On a donc entassé dans les vitrines tous les articles reconnus jusqu’ici pour être d’une importation facile. Les Chinois, renchérissant selon l’usage des nouveaux venus, ne se sont pas contentés des potiches ventrus et des magots que l’Europe leur achète depuis des siècles. Ils ont fabriqué, à notre intention, une grande quantité de mobiliers de formes européennes ou réputées telles, dont la laideur, il faut bien dire le mot, ressort d’autant mieux qu’au milieu de ces produits hybrides se trouvent disséminés de beaux objets franchement chinois et dignes de la vieille réputation chinoise par la finesse du travail, l’heureux contraste des couleurs et la majesté des lignes. Il est nombre de paravens représentant des oiseaux de paradis et des canards mandarins brodés sur soie, le tout encadré de bois noir de Canton, il en est un surtout de dimensions énormes formé de feuilles de cloisonné, qui, tout en demeurant de lourdes machines, attestent du moins la science décorative et l’habileté, de main des ouvriers. Quant aux salons rouge et or, rose et noir, qui s’étalent si complaisamment sous les yeux des chalands, ce n’est certes blesser personne que de les déclarer affreux, puisqu’ils ne sont d’aucun pays ni d’aucun style. On pousse la prévenance jusqu’à nous apprendre que tel lit en bois de Canton est un fac-similé de celui du Fils du ciel, que l’on met ainsi de complicité dans la réclame. Il paraît que les négocians Anglais, organisateurs des envois de Chine, ont été plus heureux que nos ambassadeurs : ceux-ci n’ont jamais pénétré jusqu’ici dans le palais impérial ; ils eussent été sans doute moins prompts à en dévoiler les mystères et la simplicité patriarcale. Le souverain de 400 millions d’hommes coucher dans un lit de 25,000 francs ! quel dénûment !

N’insistons pas sur ces erreurs, et arrêtons-nous devant des meubles de forme nationale, comme les sièges carrés, les tables de marbre montées sur un pied en bois sculpté, certains cadres dont l’ornement consiste en une grecque en bois artistement découpé. Dans ces modèles indigènes, on retrouve du moins, à défaut de beauté, cette originalité qui a suffi pour populariser chez nous les produits de l’art chinois. Les meubles en rotin incrusté méritent le même éloge, quoique l’exécution en soit très inférieure aux incrustations de nacre du Tonkin, qu’on peut voir à notre exposition de Cochinchine. Quelques ivoires précieusement fouillés attirent l’attention moins par leur apparence que par les prix ridicules auxquels ils sont cotés. Il est difficile de rien imaginer de plus minutieux. Ces personnages lilliputiens, taillés par douzaines dans le bloc, avec lances, sabres, bonnets pointus, découpés en épargne, donnent une haute idée de la patience des artisans qui s’y emploient ; mais c’est tout. Le sentiment de l’art ne se manifeste ni dans la distribution des groupes, ni dans l’attitude des personnages, qui sont à peine indiqués. Lorsqu’on y regarde de près, on s’aperçoit même que le travail est assez inachevé et n’a d’autre intérêt que celui de la difficulté vaincue. Nous passons également insensibles devant un bloc de jade attaqué d’un ciseau hésitant par un ouvrier qui craint d’entamer trop profondément la précieuse matière qu’il façonne.

La céramique chinoise à l’exposition n’offre rien que chacun ne connaisse. Il est difficile de discuter le mérite de ses œuvres, trop fantaisistes pour ne pas relever exclusivement du caprice de chacun. Celui-ci goûtera la bizarrerie des contours, l’éclat des couleurs, la monotonie classique des sujets, celui-là en déclarera insipide la laideur compassée. Ce qu’on peut constater dans les vases exposés comme dans ceux que nos marchands importent, c’est la décadence de la fabrication. La loi du bon marché opère déjà dans l’extrême Orient la révolution qu’elle a produite dans le reste du globe. La nécessité de faire vite et à peu de frais entraîne une négligence trop visible. Regardez ce grain rude, ces bariolages délavés, ces tons faux, ce vernis épais, et comparez les nouvelles porcelaines avec le vieux-chine ! Quelques vases monochromes ou flambés réjouissent encore l’œil des amateurs par la finesse de leurs teintes vert-céladon, bleu-lapis ou serpentine ; mais qu’ils sont loin des beaux échantillons anciens venus jusqu’à nous ! Les Chinois sont gens de routine et de procédé plus que d’imagination ; aussi n’ont-ils pas de rivaux dans les industries qui ne demandent qu’une stricte fidélité aux recettes traditionnelles. C’est ainsi que leurs cloisonnés à fond bleu de ciel restent inimitables, par la netteté du dessin, l’habile mariage des tons et la transparence de l’émail. Le nombre en est grand ; et, si tous ne sont pas d’un égal fini, leurs belles couleurs nettes et brillantes attirent l’œil sans le lasser.

Les tissus de soie tiennent une place importante dans les envois de la Chine. Mais ici encore les exposans ont dépassé le but, par un excès de zèle intempestif. Ils ont essayé de se mettre au goût de l’Europe et de placer sous ses yeux des échantillons à son usage. Au lieu de vêtemens et de tentures indigènes, ils ont déployé des châles et des pièces de taffetas qui semblent s’offrir à nos élégantes. On eût volontiers toléré ou même admiré des couleurs criardes sur les robes des dames imaginaires que la plupart d’entre nous se représentent l’éventail en main, adossées à un paravent ; mais ces châles de crêpe que nous avons vus sur les épaules de nos grand’mères, mais ces soieries unies dont l’aunage européen indique que nos femmes et nos sœurs sont invitées à s’y tailler une toilette de bal, nos yeux sont blessés de les voir empourprés d’un rouge violent, trempés dans un bain vert-cru, nacarat, lie de vin, ou revêtus de nuances indécises, qui, pour être des tours de force de teinturier, n’en demeurent pas moins des scandales optiques. L’œil d’une Parisienne ne goûtera jamais ces étoffes éclatantes qu’à la condition de les voir sur les épaules d’une mortelle ennemie.

Si au lieu d’être dirigée, dans une vue mercantile, par quelques négocians des factoreries européennes de Canton et de Shanghaï, l’exposition chinoise l’eût été par le gouvernement, nous aurions eu sans doute à parcourir toutes les étapes de la plus ancienne civilisation du globe. Nous aurions pu, conjointement avec les œuvres, passer en revue les procédés auxquels elles sont dues, les matières premières de tous les règnes, les métiers, les mécanismes parfois savans, les instrumens agricoles, en un mot tout le matériel d’exploitation de ce grand pays. Mais tout cela n’eût pas trouvé d’acheteurs, et à part une salle où les douanes des divers ports ont entassé pêle-mêle des modèles de bateaux, de chaises à porteurs, des alimens, de la serrurerie, des vêtemens, de la soie grège, des insectes, un peu de thé et de papier, quelques minerais, il faut se passer de renseignemens. Rien n’indique au visiteur qu’il est dans un pays dont le commerce extérieur se chiffre par 1,100 millions de francs.


II

Sans verser aussi complètement que sa voisine dans l’imitation européenne, l’exposition du Japon est loin d’offrir un tableau des mœurs actuelles, et nous y avons rencontré çà et là quelques objets d’un usage courant. Quant aux articles de luxe, qui tiennent tant de place, on peut affirmer sans crainte qu’aucun Japonais, riche ou pauvre, ne les marchanderait aujourd’hui. Non que les belles laques et les beaux bronzes soient dédaignés ; il s’en faut bien, et c’est même une qualité remarquable de la race que la sûreté du goût en pareille matière, chez les petites gens comme chez les grands. Mais ils n’estiment que les vieux meubles, sortis des mains d’anciens artistes, et dont la plupart, vendus dans un jour de gêne par les familles qui les avaient précieusement gardés jusque-là, sont venus depuis longtemps enrichir nos collections particulières. Ils n’ont que mépris pour les nouveaux, dont la fabrication cesserait immédiatement, s’il ne se trouvait des étrangers pour les acheter. C’est donc une marchandise d’exportation qui remplit les salles du Champ de Mars, soit que l’industrie moderne se borne à la reproduction moins achevée, mais encore exacte, des vieux chefs-d’œuvre, soit qu’elle essaie de s’adapter aux mœurs occidentales. Puisque cet assortiment est réuni à notre intention et offert à notre convoitise, examinons-le en amateurs qui veulent en avoir pour leur argent, et surtout sans nous laisser déconcerter par cette exclamation désespérée qui retentit à nos oreilles : « Tout est acheté, tout est vendu ! » Rassurez-vous, madame ! si la fabrique est loin, le magasin est bien garni et se renouvellera sans doute peu à peu. Une fantaisie ne se paie jamais trop cher, et vous pourrez, si tel est votre bon plaisir, meubler votre logis de merveilles qui oncques ne furent japonaises. S’il vous agrée au contraire d’étudier le génie de ce peuple dans ses arts décoratifs, en séparant l’ivraie du bon grain, les œuvres des pastiches, et d’admirer les jolies choses sans acception de prix et sans préoccupation exclusive de l’étiquette qu’elles portent, observez l’attitude de quelques visiteurs ayant résidé au Japon assez longtemps pour s’assimiler à un certain degré le tempérament esthétique de la race. Il n’en manque pas, car c’est une science qui s’infuse vite dans un esprit quelque peu attentif.

En entrant dans la première salle, ils passeront rapidement devant de grands vases en bronze niellé a très compliqués,

Où l’on voit qu’un monsieur très sage
S’est appliqué. »


Qu’importent, si l’on est résolu à ne regarder qu’à la valeur esthétique et non à la richesse de la matière, l’or et l’argent prodigués, le poids de bronze et la quantité de travail employés ? Ces bourrelets superposés, les uns circulaires, les autres hexagonaux, qui forment le pied, ces anses chargées de guirlandes, ces lignes, qui ne sont ni droites ni franchement courbes, ces petites balustrades qui coupent le galbe, attestent sans doute une sorte de fécondité exubérante. Les figures de convention ciselées en relief donnent à l’ensemble un caractère de haute fantaisie. Mais tout cela n’est qu’un colifichet agrandi sans mesure.

Nos conducteurs ne feront non plus guère cas d’oiseaux fabuleux de taille gigantesque, d’allures raides et anguleuses, portant des girandoles, sur lesquels on peut étudier les déviations successives du goût. Dans les vieilles collections, en effet, on trouve souvent une grue, l’oiseau favori des Japonais, montée sur une tortue, le col tendu, et portant dans son bec une fleur unique de lotus. Dans la corolle de la fleur se dissimule une fine pointe métallique, sur laquelle on peut ficher la petite bougie de cire à mèche de papier en usage dans le pays. Une première modification malheureuse a consisté à changer la pointe de métal pour une petite galerie circulaire destinée à recevoir une de nos bougies. C’en était déjà fait de la vérité, car la fleur perd aussi toute sa grâce. Le second pas a été de placer dans le bec de l’oiseau une girandole de fleurs ; enfin, comme ce poids de bronze eût entraîné l’échassier hors de son centre de gravité, il a fallu ramener le col en arrière par une contorsion pénible, ou remplacer la grue trop svelte par un oiseau massif, que, faute de traditions transmises, l’artiste moderne ne sait pas camper sur ses pieds, et qui n’a jamais eu droit à se poser sur une tortue. On a ainsi obtenu un meuble qui peut, il est vrai, prendre plus commodément place dans nos salons, mais auquel manquent la vérité, la vie, qui font tout le charme de cet art exquis dans les petites choses et insuffisant dans les grandes.

En revanche, vous verrez vos guides s’arrêter avec complaisance devant de modestes vases lagènes assez semblables à des alcarazas ou effilés comme les fiaschetti italiens, dépourvus d’ornemens, mais d’une élégance inimitable, ou encore devant de simples bouilloires au ventre arrondi enguirlandées d’un léger feuillage niellé sur cuivre. C’est le privilège des arts primitifs de rencontrer en fait de vases les formes normales et les justes proportions ; la faute des arts en décadence est de ne pas s’y tenir. Vous regarderez encore avec attention de petites plaques de bronze, sur lesquelles des ciselures microscopiques représentent des guerriers armés de toutes pièces. Malgré leur destination moderne de boutons de manchettes, ce n’en est pas moins une reproduction de l’art ancien. C’est en effet sur des gardes de sabre et des fermoirs de blague à tabac que les Japonais ont appris à buriner ces merveilles dignes de la loupe.

On ne fabrique plus de bronze au Japon qu’à destination des étrangers ; mais on se sert constamment de porcelaine. Il est donc probable que nous allons rencontrer quelques ustensiles de vaisselle indigène. Point. Au milieu d’une grande quantité de provenances, de dimensions et d’usages variés, c’est à peine si nous distinguons un bol ou un plat domestiques. Voici d’abord les grands potiches d’Owari, d’une belle pâte homogène, aux dessins d’un bleu nuancé sur un fond blanc ; c’est une des porcelaines les plus goûtées des Japonais. Ils estiment surtout les fonds gros bleu des jardinières quadrangulaires qu’ils placent dans leurs cours intérieures. Les difficultés de métier qui s’attachent à la cuisson leur donnent, même dans le pays, un grand prix, sans comparaison toutefois avec celui qu’on en demande ici. — Les faïences de Kioto se distinguent par leur fond craquelé de nuance terre de Sienne, sur lequel se détachent des personnages soigneusement peints ; elles sont de dimensions peu considérables, ornées avec sobriété. C’est de tous les genres le seul qu’on puisse de loin mettre en parallèle avec le sèvres. — Quant aux plats, aux gigantesques cornets de Nagasaki, nous ne pouvons nous résigner à en admirer les grossières enluminures, l’opposition criarde du rouge brique, du bleu de ciel, du vert de mer, renforcée par le fond blanc laiteux. Telle paire de vases aura beau être cotée 10,000 francs, nous n’en déclarerons pas moins contraires au bon goût et au bon sens leurs grands médaillons, leurs grands dessins dont aucun détail n’échappe, et leurs cols flanqués d’éventails de bronze en manière d’anse qui déchireraient la main qui voudrait les saisir.

Voyez, au contraire, comme à peu de frais le potier japonais sait faire de charmantes choses quand il se laisse aller à son instinct, sans consulter ce qu’il croit être la mode étrangère. Ces pitons, d’un blanc œuf d’autruche, imitant une section de bambou autour desquels s’enroule une branche d’un beau vert clair et voltige un moineau, ces plats d’Etchizen à fond gris, de Hirado à ramages bleu et blanc, ces troncs d’arbre évidés où, par une fantaisie amusante, l’artiste s’est avisé de nicher toute une famille de singes, ces simples baquets de porcelaine faits à l’imitation des seaux de bois familiers aux ménagères, tous ces petits pots auxquels on sent que l’ouvrier a travaillé sans effort, en pleine possession de son sujet et de ses moyens, nous charment par l’heureux caprice qui semble avoir présidé à leur confection.

Les porcelaines de Kanga et celles de Satzuma sont soigneusement mises à part, comme elles le méritent. Celles de Kanga représentent à notre avis le plus heureux effort fait par les Japonais pour adapter leur fabrication à nos usages. Le fond blanc disparaît presque entièrement sous des ornemens d’or et d’un beau rouge pourpre. Au lieu de grands ramages qui nous offusquent sur le nagasaki, de petites figures, d’une délicatesse et d’une variété inouïes, sont encadrées dans des médaillons en forme de losanges, de carrés, d’éventails, jetés comme au hasard sur la panse des vases, sur le bord des assiettes, sur le couvercle des théières. Ce genre de décoration convient à merveille aux objets de faible grandeur ; il n’est rien de plus délicieux qu’une théière minuscule en kanga. Les grands plats, les soupières, les grosses jarres, s’accommodent moins bien de ces dessins ténus, et c’est une faute d’en vouloir composer des services de table complets ; mais on en pourrait faire de charmans services à thé ou à café en modifiant la forme malheureuse des tasses.

Qui n’a entendu parler du vieux satzuma ? Hélas ! le vieux satzuma, cette faïence teintée d’un blanc jaunâtre si doux à l’œil des amateurs et diaprée d’enjolivures si délicates, le vieux satzuma n’est plus. Quelques échantillons prêtés par la province originaire, et placés sous une vitrine, semblent destinés à faire ressortir l’infériorité des produits actuels. Les vases modernes, d’une pâte moins belle et d’un craquelé moins régulier, diffèrent aussi par les sujets. Ce sont aujourd’hui des personnages légendaires, les dieux, surtout les saints du bouddhisme, les djin-roku-rakkan, qui défraient l’imagination des peintres. Ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre de la laideur grimaçante de leurs modèles : elle est de tradition ; mais, à ne juger que le fini du travail, comparez ces petits brûle-parfums d’un galbe si plein, si ramassé, aux grands vases allongés d’aujourd’hui, ces fleurs aux calices dorés, aux couleurs brillantes et si bien assorties, jetées en gerbes élégantes, sans monotonie comme sans désordre, avec le dessin incorrect et tourmenté, les couleurs épaisses du nouveau satzuma, et surtout la légèreté de pâte et la perfection des anciens vases avec les. inégalités des modernes, et leur pesanteur presque sensible à l’œil, vous mesurerez ainsi toute la distance qui sépare l’ancienne céramique de la nouvelle, l’une raffinée dans ses procédés et modeste dans ses prétentions, l’autre dissipant ses moyens et ses efforts en témérités ambitieuses. Qu’ils traitent la porcelaine ou le bronze, les Japonais sont des décorateurs de premier ordre tant qu’ils n’attaquent d’autres motifs que les végétaux, les oiseaux, les poissons et les insectes. Aussi s’en tenaient-ils là jadis, à part quelques figures hiératiques de dieux. Depuis qu’ils se sont mis en tête de sculpter des bas-reliefs entiers sur leurs vases et de peindre des tableaux complets sur leurs plats, ils ont cessé d’être eux-mêmes et sont entrés dans une période de décadence et de tâtonnemens.

Les émaux cloisonnés tiennent peu de place dans l’exposition du Japon. Les uns, d’un vert sombre et un peu triste, viennent de la province d’Owari, et sont d’un prix inférieur. Une paire de cornets du plus grand modèle vaut de 500 à 600 francs. Les autres, sur fond bleu, venus de Yokohama, se fabriquent à l’imitation de la Chine. On en voit aussi quelques échantillons sur un fond blanc terne. Le travail de ces deux dernières espèces est soigné ; le gabarit est bien choisi ; sans le voisinage des Chinois, ils feraient une excellente figure, mais les couleurs en paraissent bien amorties à côté des tons splendides qui brillent sur les grands paravens, les tables, les dames-jeannes de la Chine.


III

Un œil exercé reconnaît aisément au nombre des laques les rares épaves de l’industrie ancienne qui se sont glissées dans l’envoi de 1878, après avoir passé du palais d’un daïmio dans la boutique d’un marchand d’Osaka ou d’Yédo. Quelques beaux cabinets aux formes simples méritent d’être cités hors pair. Le regard se repose avec délices après tant d’éblouissemens sur leurs surfaces polies que la main voudrait caresser. Tantôt sur un fond noir se détache un dessin net et léger tracé par un pinceau trempé dans l’or mat, tantôt sur un champ peau de poire (nashidji), s’étale un paysage avec montagnes en saillie et fleuves en creux, où l’or du dessin va se perdre par de savantes dégradations dans celui du fond. Des armoiries semées d’une main discrète égaient les supports verticaux et les tablettes. Des coins d’or ou d’argent ciselé encadrent les arêtes saillantes, et achèvent de donner à l’ensemble un caractère de richesse et de perfection. Le tantseu est un meuble très prisé des Japonais ; il sert à poser des livres et des rouleaux de papier à côté de l’écrivain. On en trouve encore chez les nobles ; c’est de tous les débris de leur grandeur passée celui dont ils se séparent le moins volontiers. Tel est cependant le malheur des temps que les anciens deviennent rares, pour ne pas dire introuvables, et que, pour satisfaire aux demandes de l’étranger, il faut en fabriquer de nouveaux. Quant aux rares cabinets de laque rouge aux moulures creuses, ils sont faits directement à l’imitation de la Chine et tombent sous le reproche d’inélégance qui s’applique à tous les produits de ce pays.

Le mode de fabrication des laques explique pourquoi les anciens sont d’un prix très supérieur aux nouveaux. Le vernis extrait du fameux arbre rhus vernicifera et préparé suivant des recettes ésotériques est étalé en couches successives sur l’excipient. Il faut attendre que la première couche soit entièrement sèche avant d’en appliquer une seconde, et chacune doit être extrêmement légère pour s’incorporer à la précédente ; c’est à force de repasser ainsi le pinceau, à plusieurs semaines d’intervalle, qu’on finit par obtenir cette espèce de placage qui fait corps avec le bois et atteint parfois une épaisseur de plusieurs millimètres. On n’a fait encore que préparer ainsi le fond destiné à recevoir des ornemens dorés, qui, pour être d’un beau relief, demandent à leur tour un travail analogue et une semblable longanimité. Il faut dix-huit mois pour produire une laque demi-fine ; mais il fallait des années pour achever les meubles dont on voit quelques échantillons au Champ de Mars. Ces vieux laques sont d’une telle solidité qu’après une immersion de huit mois au fond de la mer, lors du désastre du Nil qui les ramenait de Vienne, ils furent retirés de leur caisse intacts. Le bois en est tellement sec qu’il devient d’une extrême légèreté, signe caractéristique d’authenticité.

Les petites boîtes, qui semblent faites d’or liquide solidifié, se recommandent par une même recherche minutieuse. Quelle différence entre ces bijoux délicats et les pièces balourdes dont nous encombre l’importation ! C’est encore un délicieux bibelot que ces troncs de bambou naturels enjolivés, pour tout ornement, d’une simple feuille de bambou en or fin, ou d’une marguerite autour de laquelle voltige un passereau. Il faudrait en citer beaucoup du même genre. Les Japonais excellent à jeter sur le bois brut, avec une sorte de désinvolture, leurs motifs habituels de décoration, et savent, tout en les répétant à satiété, leur donner toujours le charme de l’imprévu. On le verra surtout par leurs petits plateaux incrustés d’animaux chimériques en écaille, exactement reproduits des anciens. On y retrouve constamment certaines associations symboliques de plantes et d’animaux : le phénix et le paulownia figurent la rectitude ; la grue et le sapin, la longévité ; le lièvre et le jonc rappellent qu’un lièvre est censé balayer la lune avec un faisceau de joncs ; l’hirondelle et le saule s’agitent ensemble au souffle de la brise ; le faisan au plumage doré et le cerisier aux fleurs stériles sont réunis comme deux jolies inutilités ; le rossignol a pour compagnon le prunier, consacré aux poètes comme le laurier chez nous ; diverses allusions expliquent encore le rapprochement du coucou avec la lune, du renard et du chrysanthème, de la chèvre et de l’arbre à papier, du moineau et du bambou, etc.

Fleurs, papillons, scarabées, bouquets fantaisistes fidèlement reproduits avec un sentiment exquis de la nature, et semés avec une spirituelle négligence, donnent à leurs simples travaux de marqueterie un accent personnel. Le goût, en matière d’ornementation, est tellement inné dans la race qu’il n’est pas l’apanage exclusif des artistes. Donnez, par exemple, des fleurs à une jeune fille japonaise, elle se gardera bien d’en faire un bouquet compacte et régulier comme les corbeilles de nos parterres ; elle les arrangera en gerbe inégale d’une grâce capricieuse. Tandis que nous revenons sans cesse malgré nous à la géométrie, ils s’en éloignent constamment, par instinct comme par tradition. A la faveur de cette étourderie calculée, leurs sujets les plus rebattus ont l’air d’heureuses saillies. A ces qualités d’ornemanistes il faut ajouter une habileté de touche supérieure. Leurs artisans acquièrent très vite et savaient jadis conserver longtemps ce qu’en style d’atelier on nomme « la patte, » ce faire délicat, si prisé aujourd’hui chez nous qu’il est pris quelquefois pour le talent.

Tous ces dons se manifestent encore dans les œuvres étalées au Champ de Mars ; mais, avec quelque attention, on en constate le déclin ou la transformation laborieuse. Les artistes d’Osaka, de Kioto, d’Yédo, en travaillant pour l’exposition, ont voulu, sinon renouveler leur manière, du moins élargir leur cadre, étendre la sphère de leur art et s’essayer sur des sujets appropriés à nos mœurs continentales. Ils ont donc fabriqué à notre intention de grands buffets à incrustations et moulures en relief, de hauts paravens, des tableaux, toutes choses qui dépassent les dimensions habituelles de leurs œuvres, voire même les dimensions normales de la marqueterie fine, et sortent tout à fait des traditions courantes. Il a donc fallu du même coup chercher de nouveaux motifs de décor, ou grandir les anciens à des proportions inconnues. Sans doute, on retrouve dans ces essais leur dextérité de main ; mais on y sent l’effort, l’étude, une sorte de fatigue. Au lieu de l’inspiration primesautière d’un artiste, on devine le patient travail d’un ouvrier. Le mérite d’exécution reste, du moins dans les belles pièces réellement achevées ; mais le caractère et le style disparaissent. Les sujets demeurent les mêmes, car les Japonais connaissent le prestige qu’exerce sur nous leur iconographie bizarre ; ils n’ont donc garde d’en changer les épisodes, et nous resservent en 1878 les mêmes figurines hiératiques de demi-dieux, les mêmes types conventionnels de guerriers, les mêmes caricatures qu’ils représentaient il y a deux siècles ; mais la verve espiègle, qui animait les personnages sous le ciseau ou le pinceau alerte des inventeurs, fait place à une tension visible et fastidieuse. Ces boutades, traitées si sérieusement, perdent l’attrait d’impromptu qu’elles ont dans les légères esquisses des vieux peintres. Il semble qu’on s’est donné trop de mal pour nous faire rire.

L’art japonais, tout en se copiant lui-même, a renoncé à l’antique sobriété de tons qui le caractérisait, il essaie de suppléer au mérite de la nouveauté par celui de la matière. Certes ce n’est pas pour des demeures japonaises que l’on eût songé à confectionner ces paravens chargés de nacre et de métaux, si lourds et si peu maniables. Un plateau représente Benkeï, l’un des héros favoris de la légende, au moment où il vient de dérober la cloche d’un poids formidable que l’on montre encore au temple de Midéra, près du lac Biwa. Tout joyeux de sa capture, il gambade à travers champs, en faisant résonner l’énorme bloc de métal. C’est un sujet souvent traité avec une vivacité amusante sur des fermoirs nielles de quelques centimètres carrés. Ici la figure a environ 20 centimètres ; le visage est en ivoire, la cloche en bronze, le corps, les yeux, les cheveux, d’autant de matières différentes. Mais plus de mouvement, plus de vérité ! le personnage de bouffon devient laid, et sa grimage agrandie n’est plus tolérable.

Il faudrait encore dire un mot des ivoires, des tissus et broderies de soie, des solides papiers mordorés semblables au cuir de Cordoue, qui trouveraient leur emploi dans nos appartemens sans leur insupportable odeur, enfin de mille riens charmans semés de tous côtés, avec une entente parfaite de la mise en scène qui révélerait à elle seule un tempérament d’artiste chez chaque exposant ; mais nous avons hâte de formuler le jugement qui se dégage de cette première partie de notre visite.

L’Orient est la patrie des arts décoratifs. Ils y étaient nés et avaient grandi sous la lumière transparente de son ciel, bien avant que nos pères eussent songé à orner autre chose que leur armure de bataille et le harnachement de leur destrier. Encore aujourd’hui, nous demandons des leçons aux artistes asiatiques dans le domaine de la fantaisie pure ; ils savent en ce genre, sans tomber dans l’enflure, s’abandonner avec une sorte de pétulance au libre essor d’une imagination ingénieuse. Mais les hautes conceptions du grand art dépassent leur génie. A part quelques types hiératiques transmis avec la liturgie sacrée par l’apostolat bouddhiste, on ne trouve chez les Japonais aucune création d’ordre supérieur révélant une aspiration vers la beauté idéale. La figure humaine n’est pour eux qu’un masque expressif, sur lequel le peintre ou le sculpteur écrivent en traits connus le sentiment de leur personnage. Qu’il soit grimaçant ou compassé, laid ou grotesque, peu importe ; son visage, son corps tout entier ne sont que les signes représentatifs d’une idée comique ou tragique. Dans les scènes sérieuses comme dans les petites scènes burlesques, la forme humaine est malmenée avec un sans-gêne absolu ; on n’en respecte pas l’auguste contour ; elle n’a que la valeur d’un caractère idéographique. Ces patiens dessinateurs, si exacts parfois, ne savent ni faire un bras, ni l’attacher à son épaule, ni tenter un portrait. Leurs bonshommes ricanans ou frémissans de colère n’ont une physionomie si éloquente qu’au mépris évident de la vérité académique. Aussi ne peuvent-ils traiter de cette façon que des sujets de petite dimension ; leur tact les avertit qu’une pochade démesurée serait décidément insipide, et qu’il faut en ce genre se renfermer dans la limite où l’animation de la matière en peut racheter la difformité.

Ce n’est pas seulement le corps humain que les Japonais pas plus que les Chinois ne savent représenter en grand. Habitués à vivre pour ainsi dire à ras de terre, n’ayant ni sièges, ni tables, ils ne se servent que de meubles très bas, et sont déroutés quand ils en veulent faire de grands. Ils perdent le sentiment des proportions qui charme dans leurs cabinets hauts d’un mètre environ, la plus grosse pièce du mobilier japonais. Ils ne peuvent aller au-delà sans être mal à l’aise. La symétrie nécessaire aux vastes machines les déconcerte, et, quant à leur mignardise, ravissante dans les petits monstres, elle rebute dans les grands. Ils ont fait fausse route lorsque, en vue de l’exposition, ils ont fabriqué de grosses pièces sur lesquelles il a fallu étaler de gros ornemens. Ne pouvant être beau, il faut être exquis, ce qui n’est pas généralement donné aux colosses.

Ici se vérifie le parallèle souvent établi entre la fécondité d’invention plastique des temps primitifs et la stérilité des peuples raffinés : les Japonais d’autrefois avaient une prodigieuse quantité de vases de toute sorte ; tous ont leur caractère, les uns sveltes, les autres courtauds et ramassés. Une simple bouteille à saki en porcelaine bleue avait sa physionomie, ainsi que la petite coupe minuscule où l’on faisait circuler la liqueur ; ceux d’aujourd’hui veulent fabriquer pour nous des tasses à anses, et depuis dix ans ils n’ont pu réaliser un modèle pleinement satisfaisant. C’est dans les collections particulières, surtout dans celle que M. Gernuschi a mise si libéralement sous les yeux du public, qu’il faut aller étudier le vieil art japonais. C’est là qu’on trouvera ce faire ample et solide, cette sûreté de main et d’idée, cette souplesse d’allures, ce mélange de malice et d’ingénuité dont les meilleurs pastiches contemporains ne donnent qu’une image affaiblie [1]. La part du Japon reste belle encore même après ces réserves nécessaires. Si sa verve originale s’est épuisée, il n’a pas perdu les qualités qui constituent l’ouvrier de choix, et nulle approbation n’est plus justifiée que celle qu’obtiennent, sous ce rapport, d’intelligens travailleurs qui seraient sans rivaux s’ils étaient sans devanciers.

A Dieu ne plaise que ces réflexions aient pu contrister l’âme des heureux acheteurs, ou ébranler chez aucuns cette foi robuste qui sauve de tous les désenchantemens ! Quelques malencontreux censeurs, épris de la naïveté du vieux génie national, n’empêcheront ni bibelots de trouver acquéreurs, ni acquéreurs de trouver chacun son affaire excellente. Qu’ils se rappellent l’aventure prêtée à l’un de ses personnages par d’Holberg, le comique danois : un brave garçon, revenant dans son village après avoir quelque peu étudié à la ville, jouissait à peu de frais d’une réputation d’habile homme ; il lui arriva par malheur un jour de dire que la terre tournait autour du soleil ; aussitôt gens de le dauber et brocards de pleuvoir. N’imitons pas jusqu’au bout ce villageois trop sincère et tâchons d’analyser la séduction qu’exercent aujourd’hui des œuvres de second ordre et de seconde main. Peut-être arriverons-nous en fin de compte à nous mettre d’accord avec le public, ce qui est toujours le plus sage parti pour un critique.

L’indulgence ou la sévérité du jugement qu’on porte sur un art dépend avant tout de ce qu’on attend de lui. Poursuivi par nos réminiscences, nous lui demandons de résumer dans la forme qui lui est propre, la valeur, les instincts, le tempérament particulier de la race, et l’exhibition banale du Champ de Mars est pour nous une déception. Préoccupé de meubler son hôtel, l’amateur européen ne cherche, dans les salles de ce vaste bazar, qu’une jolie babiole appropriée à l’emplacement dont il dispose et au ton général de son mobilier. Il voit d’avance le coin obscur où il placera, comme un point lumineux, cet immense cornet de porcelaine, la paroi que viendra égayer cette étagère de laque, le guéridon qu’il fera monter avec ce plat et les panneaux qu’il remplira avec les feuilles détachées de ce paravent. On ne vise pas seulement aujourd’hui, dans l’installation intérieure d’une maison, à l’élégance et au confortable, mais encore au style et à l’originalité. L’ameublement est devenu un art subtil et tout personnel, qui va chercher ses élémens partout où il les trouve. Tous les pays et tous les temps sont requis de contribuer à l’embellissement des demeures opulentes, comme jadis à la somptuosité des festins romains. A ce point de vue, la plupart des objets que l’on s’arrache aux vitrines chinoise et japonaise échappent à la critique. Qu’importe en effet que la pâte de ces faïences soit grossière, le galbe de ces vases difforme, la qualité de ces laques inférieure, si tout cela n’est recherché qu’en vue d’une destination précise et forme simplement une portion d’un ensemble qu’un tapissier habile saura rendre harmonieux, si l’on est sûr enfin que, suivant l’expression usuelle, cela « fera bien » et amusera l’œil.

Chaque pièce ainsi considérée prendra une valeur relative indéterminée qui explique les prix de vente les plus fantastiques. Les tons criards relèveront la monotonie générale d’un salon ; les sujets trop grands dissimuleront la nudité d’une vaste cheminée ; l’incorrection même des dessins et des formes rompra agréablement la froide monotonie d’un boudoir ; toutes sortes de petites inutilités serviront à jeter dans un appartement un piquant désordre. Il n’est pas jusqu’aux machines les plus théâtrales, jusqu’aux plus insignifiantes bagatelles, qui, placées à propos, ne puissent donner à la galerie qui les reçoit une sorte de magnificence exotique ou de laisser-aller imprévu et charmant. C’est ici le cas de répéter avec Boileau :

Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux
Qui par l’art employé ne puisse plaire aux yeux.


Si donc l’exposition japonaise fait le désespoir des collectionneurs bien pensans, elle fera là joie légitime des tapissiers-décorateurs. C’est une clientèle moins sûre, qui change volontiers d’engoûment ; aussi n’est-il que juste, pendant qu’on la tient, de lui faire payer à beaux deniers ses fantaisies d’un jour.

IV

Beaucoup de visiteurs terminent là leur visite à l’exposition chinoise et japonaise, et ne jettent qu’un coup d’œil distrait sur les deux dernières salles où sont exposées les denrées alimentaires, les matières premières, la véritable fortune de ces contrées. Si resserré que soit leur domaine, elles sont encore réduites à le disputer aux empiétemens du bibelot de second ordre, mis à la portée des petites bourses. Aussi cette exhibition est-elle, pour le Japon, beaucoup moins complète que celle de Vienne, dont on s’est contenté de réexpédier en partie les principaux échantillons. Quant aux Chinois, c’est à peine si, par acquit de conscience, ils ont fait le simulacre d’entasser dans un compartiment unique de rares spécimens de chacune des classes les plus intéressantes pour eux, comme un candidat embarrassé se laisse arracher une à une des réponses inachevées sur chaque point de son programme. Les instrumens de musique coudoient les tabacs, les insectes nuisibles se pressent à côté des matières tinctoriales, le tout sans autre indication de provenance que le nom de la douane expéditrice inscrite au catalogue. Ce n’est évidemment pas là une exposition digne d’un grand et riche pays comme la Chine ; le mieux est de ne le point juger sur ce tableau infidèle. Signalons seulement en passant un métier à tisser, une charrue, une roue à palettes, des modèles de meules dont les mécanismes ingénieux et lents attestent une nation inventive et laborieuse, mais peu pressée de vivre. Les ingénieurs s’arrêteront aussi devant une collection de bois qui voudrait être expliquée et devant les plans en relief de l’arsenal de Fou-tchéou, dont les travaux sont indiqués par une légende en français. Il faut savoir gré à notre éminent compatriote. M. Prosper Gicquel, qui dirige ce vaste établissement, de nous avoir mis à même d’en juger l’importance et d’apprécier les services qu’en retire la Chine.

C’est parmi les représentans du règne végétal et du règne animal qu’il faut étudier un pays. Les plantes qui le nourrissent, et les animaux qu’il peut utiliser ou doit combattre, nous mettent rapidement au courant de sa vie intime. La galerie japonaise contient à cet égard des renseignemens précieux, sans être aussi instructive qu’on pourrait le souhaiter. Pourquoi n’y trouve-t-on, par exemple, ni les coquillages que l’on vend à pleins paniers dans les rues d’Yédo, ni l’infinie variété des poissons, qui tantôt cuits, tantôt crus, forment avec le riz le fond de l’alimentation ? L’attention se porte tout d’abord sur les céréales, en premier lieu le riz, dont les procédés de culture ne nous sont expliqués que par des images d’un caractère à demi comique, plus amusantes à l’œil que profitables à notre édification. Suivent, dans des bocaux ou dans des casiers, le froment, le millet, l’orge, le maïs ; puis viennent les légumes, haricots, pois, pommes de terre et patates douces, carottes, laitues, betteraves, gingembres, tomates, gourdes, concombres, épinards, porreaux, ail, radis, chicorée, fenouil, citrouilles, navets, asperges, les champignons, les racines de bambou et les lis dont les oignons sont comestibles, etc. Le daikon mériterait une place à part. C’est une sorte de rave gigantesque d’un pied de long, qui se mange après avoir été soumise en grosses meules à une sorte de fermentation putride, dont elle conserve une forte odeur ammoniacale. Point de repas indigène où ce condiment ne figure pour assaisonner le riz.

Le meilleur guide à consulter pour examiner ces plantes est le livre consacré à la flore du Japon par le Dr Savatier, et qui a pour titre : Enumeratio plantarum in Japonia sponte crescentium. Rattaché géographiquement au continent asiatique et même à l’Amérique par le nord, se rapprochant par le sud des archipels océaniens, le Japon emprunte à ces divers climats une grande variété de richesses botaniques. Les arbres à fruit n’y sont pas rares ; on y trouve la pomme, la poire, l’abricot, la pêche, la châtaigne, la noix, la grenade, la figue, la banane, l’orange, le limon, le citron et un fruit péricarpe, le kaki, que les Anglais nomment persimmon, et dont l’analogue, croyons-nous, n’existe pas en France. Tous ces fruits sont, par leur saveur, inférieurs aux nôtres. Le raisin est excellent. Les fraises poussent à l’état sauvage, mais n’ont aucun goût. Le cerisier donne des fleurs, mais ne porte pas de fruits.

Une petite verrière comprend quelques-uns des gâteaux et bonbons les plus usuels, diverses pâtes comestibles ; le udon, sorte de macaroni, et une espèce de vermicelle appelée somen, y ont leur place à côté des pâtes de haricot et des algues marines. Il faudrait en rapprocher le soyu, cette liqueur préparée avec le blé fermenté, qui mériterait de figurer sur nos tables à côté des meilleurs sauces anglaises, et le katsuobushi. Ce dernier comestible se présente sous la forme d’une pierre à aiguiser les faux ; il consiste dans des filets de bonite salés, séchés et fumés, dont on racle quelques copeaux dans une salade de concombres, en guise d’assaisonnement. Voici plus loin des blocs de camphre, de cire, de suif, du sel marin, des huiles de pavot et de ricin, puis des spiritueux, dont le petit nombre fait honneur à la sobriété bien connue des Japonais. Le saki ou bière de riz, et dans le sud une liqueur extraite des patates, suffisent à toutes les gourmandises. A l’exception du gibier et du poisson, la nourriture des Japonais est, comme on le voit, principalement végétale. Le riz y joue le même rôle que le pain chez nous, et les quelques provinces où il ne pousse pas sont regardées comme des séjours de désolation, si abondans qu’y soient d’ailleurs les autres grains. La cuisine est simple, peu relevée, et, si elle ne satisfait pas toujours le palais d’un Européen, elle ne soulève jamais son dégoût, comme celle des Chinois.

Le thé devrait nous occuper longuement ; mais les échantillons réunis ici n’indiquent ni les diverses provenances, ni le régime de culture et de cueillette, ni le mode de torréfaction. Ce sont là cependant des travaux minutieux auxquels les Japonais excellent, de même qu’à préparer le précieux breuvage avec tous les ustensiles dont un assortiment est placé sur une petite étagère, au-dessus des caisses exposées. Cette liqueur forme, comme on sait, la boisson ordinaire du pays. Aux divers repas, comme dans les intervalles, on n’en boit pas d’autre, l’eau pure jouissant à bon droit dans les pays de rizières d’une réputation d’insalubrité qu’elle doit aux terrains cultivés qu’elle traverse, et le saki ne coulant que les jours de chère lie. Le thé du peuple est assez insipide, du moins de l’avis des étrangers ; mais on sert quelquefois, chez les gens riches, un thé aux reflets verdâtres, d’un arôme délicat et d’une saveur fine et pénétrante très légèrement amère, qu’apprécieraient volontiers nos gourmets. Ce thé de premier choix est rare et se vend dans le pays plus cher que le souchong ou le péko à Paris.

Il est juste, après les alimens, de passer au tabac, comme on passe à la pipette aussitôt après chaque repas et même quelquefois dans les intervalles d’un festin un peu prolongé. On commence à fabriquer dans la province de Satzuma des cigares qui ne feront pas baisser le prix des puros de la Havane ni de Manille. La seule consommation courante est celle du scaferlati, qui est fumé par toute la population mâle et femelle dans de petites pipettes que tout le monde connaît, quoiqu’il n’en faille pas chercher d’exemplaire au Champ de Mars. Il est cependant intéressant d’observer que le tabac japonais ne peut se fumer ni en cigarettes, ni dans un fourneau plus grand, par suite de la quantité d’humidité qu’il contient.

Nous nous garderons bien d’entrer au sujet de la soie dans des détails techniques, que les gens du métier eux-mêmes ont peine à rendre attrayans, et que les sériculteurs suivront mieux dans les livres spéciaux que dans les salles de l’exposition japonaise. Ils pourront cependant jeter un coup d’œil sur le petit modèle de clayonnage et de bassine, sur les spécimens de bombyx à différens états, et sur son terrible ennemi, l’udji, dont les œufs déposés sur le ver et enfermés avec lui dans le cocon ne peuvent éclore sans détériorer la soie. A défaut de renseignemens plus précis, ils devraient trouver un tableau des diverses provenances et des soies de chaque pays à différens momens du travail, grèges, moulinées, en organsin. On sait que le nord, le centre et le sud du Japon forment pour ainsi dire trois régions séricoles distinctes. Il eût été intéressant pour les hommes spéciaux de comparer entre elles les soies d’Oshiu, de Mayébashi, de Shinshiu, etc., ainsi que les différences, s’il en existe, dans l’élève et la filature.

Nous pouvons du moins comparer les anciens procédés aux nouveaux introduits par le gouvernement dans deux de ses manufactures : voici sur une petite aquarelle une filature indigène de huit bassines, où les cocons sont dévidés au tour par les moyens primitifs encore en usage chez toutes les paysannes ; tout auprès, des photographies représentent l’usine de 500 bassines élevée à Tomyoka et organisée par notre compatriote M. Brunat. Les produits de cette filature modèle se sont fait remarquer à Lyon dès le début par leur immense supériorité. L’emploi des machines perfectionnées amènerait en se généralisant une plus-value considérable des soies japonaises. C’est là, ne l’oublions pas, le principal objet d’exportation d’un pays qui a grand besoin d’accroître ses recettes. Il ne pouvait donner une trop large place à cette industrie nationale et ne devait rien épargner pour en vulgariser les produits en Europe. L’Italie, moins nécessiteuse, lui donnait l’exemple. Aussi peut-on s’étonner de voir les soies reléguées dans une salle peu fréquentée, loin, des tissus qui en proviennent et qui n’ont pas eux-mêmes la place importante qu’ils méritent.

Les autres matières textiles usitées sont le coton, qui ne s’exporte pas et ne sert qu’aux vêtemens grossiers de la classe laborieuse, et le chanvre, qui fait prime sur les marchés d’Europe, grâce à ses qualités de souplesse et de solidité, mais n’y parvient qu’en petites quantités. Les Japonais s’en servent pour fabriquer le filin, les câbles nécessaires à la marine ; l’arsenal de Iokoska possède notamment une corderie dont quelques produits ont été placés dans la galerie des machines. Mais les cordes usuelles destinées à serrer les ballots de riz et autres, ainsi qu’à tous les emplois qui n’exigent pas une résistance particulière, sont tressées avec la paille de riz. C’est là, à vrai dire, le textile qui joue le rôle principal dans la vie populaire au Japon, et les services qu’il rend, concurremment avec le jonc, les roseaux et les écorces fibreuses, sont innombrables. Sans parler des sacs et paniers de toutes formes et de toutes dimensions, c’est avec ces matériaux habilement utilisés qu’on fait, sous le nom de tatami, les nattes fines et matelassées qui remplacent le plancher dans les maisons ; les vastes chapeaux qui abritent aussi bien de la pluie que du soleil ; les manteaux sur lesquels l’averse la plus forte glisse sans pénétrer ; les waradji, ces sandales que les gens du pays s’attachent aux pieds pour courir dans les mauvais chemins et dont ils usent jusqu’à deux et trois paires par jour ; les dzori, autres sandales plus rigides, plus épaisses, qui, au lieu de se ficeler à la jambe comme les précédentes, ne tiennent que par un mince bourrelet fixé à la semelle et passant entre les orteils.

Un dernier mode de chaussure plus relevé est la guetta, qui n’est autre qu’un dzori renforcé d’une énorme semelle de bois de 5 à 10 centimètres de haut, évidée au milieu de manière à former échasse. Excellente pour traverser les flaques de boue, cette chaussure ne permet pas de courir ; c’est celle des gens oisifs et des jours de repos. Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer tous les usages de la paille et du chaume, depuis la toiture des maisons jusqu’aux tresses qui pavoisent les portes, en signe de fête, les jours de réjouissance publique. Ces matières trouvent un de leurs plus singuliers emplois comme musette de terrassier ; quand il s’agit d’emporter des déblais, l’ouvrier étend à ses pieds une sorte de réseau serré de paille ou de chanvre, de forme quadrangulaire, dont chaque extrémité est munie d’un annelet ; il remplit de terre ce récipient, en relève les quatre coins, qu’il passe dans un bambou, recommence l’opération pour un second qu’il accroche à l’autre extrémité de son bambou, pose le tout sur son épaule et emporte son fardeau. C’est ainsi que les manœuvres transportent les matériaux de toute sorte, c’est ainsi qu’ont été creusés les fossés gigantesques de Siro.

Les magnifiques bois du Japon ont seuls été l’objet du soin qu’ils méritent. Ils s’étalent sur un tableau d’une lecture facile et d’un aspect agréable. Citons d’abord le camélia, qui atteint sans culture un développement exceptionnel et forme au printemps une sorte de dais rouge sur la tête des cavaliers le long des haies ; le buis, le genévrier, l’orme, le lierre, le palmier, un bois de fer semblable à l’ébène. Il n’est peut-être pas de pays au monde qui produise relativement à sa superficie autant de conifères ; les routes en sont bordées et des cryptomérias émondés servent souvent de clôture. C’est autour des temples, où la serpe n’ose les attaquer, qu’ils atteignent les plus belles dimensions.

Le hibanoki pousse dans les terrains argileux ; à trois cents ans, il atteint 35 mètres de haut et 3m,50 de circonférence. Il résiste très bien aux alternatives de sécheresse et d’humidité ; aussi le ré-serve-t-on, dans les constructions navales, aux œuvres mortes, et dans celle des maisons pour faire les portes et les montans. Le hinoki, répandu dans tout le pays, mais particulièrement dans la province d’Owari, est plus élastique que le précédent et possède d’ailleurs les mêmes qualités. Le sugi-no-ki ou cèdre forme les œuvres vives des navires, les poutres et les plafonds des maisons. Le akamats et le kassi-no-ki ont les mêmes propriétés, quoique à des degrés inférieurs. Le keyaki, l’un des bois les plus usuels du Japon, sert à tous les travaux de construction. La régularité de ses veines donne à l’intérieur des maisons un aspect de netteté saisissant. Le kusu-no-ki ou camphrier ne vient guère que dans le sud : la tige en est généralement creuse, il supporte mal les changemens de température ; on l’emploie surtout pour les caisses et boîtes de toute sorte. La plupart de ces bois défient la morsure des insectes ; ils n’ont pas d’ailleurs à craindre ici l’invasion des terribles fourmis blanches, si répandues en Chine et aux Philippines. La durée des édifices japonais, lorsqu’ils ne sont pas la proie de l’incendie ou des tremblemens de terre, indique assez la solidité de leur structure végétale. Les Japonais ont poussé très loin l’art du charpentier dans leur système de ferme et d’assemblage à tenons et mortaises, en vue des secousses souterraines. C’est chez eux un luxe tout national que celui des belles boiseries ; il est telle maison où l’on montre avec orgueil au visiteur tout un panneau ou un to-ko-no-ma fait d’une seule pièce. Ils s’entendent à merveille à l’aménagement des chantiers, mais n’ont pas jusqu’ici mesuré scientifiquement la force de résistance de leurs diverses essences végétales. La richesse forestière, qui est considérable, est loin d’être soumise à un régime régulier ; le déboisement fait des progrès inquiétans dans les parties les plus accessibles, où l’on se sert des cours d’eau pour faire flotter les bois, tandis que les immenses forêts d’Yéso ne sont pas exploitées faute de chemins.

De tous les arbres le plus commode, le plus répandu, celui que l’on rencontre partout, utilisé de mille manières diverses, c’est le bambou. Pompes, gouttières, tuyaux d’irrigation, ustensiles de ménage et de culture, stores, cannes, parapluies, il n’est pas d’usage auquel ne puisse s’appliquer cette herbacée gigantesque, solide, souple et légère à la fois. C’est la fortune du pays qui la possède, et quand on redescend des régions montagneuses où elle n’habite pas, le regard se réconcilie avec la monotonie de la plaine en retrouvant ses tiges élégantes et lisses, atteignant quelquefois 20 mètres de haut, qui ondulent au vent comme les blés d’une autre île de Brobdingnac.

Une autre plante de la même famille, la canne à sucre, pousse dans le sud. Une tentative y a été faite dans l’île d’Oshima pour fabriquer le sucre par nos procédés. Mais, tout en donnant un produit de plus belle qualité, les usines installées à l’européenne obtenaient un rendement moindre. En ajoutant le prix du charbon et la non-valeur des résidus, elles se trouvaient en perte et furent abandonnées. Rien de moins dispendieux au contraire que la fabrication indigène : chaque cultivateur est sucrier, récolte lui-même ses cannes, les écrase sous sa grossière meule de pierre manégée par des bœufs, et n’a qu’à rejeter les résidus à quelques pas de son moulin pour en fumer son champ. Aucune sucrerie n’a pu jusqu’ici, ni au Japon ni en Chine, lutter avec succès contre cette simplicité de procédés.

Parmi les matières premières qui attirent l’attention moins qu’elles ne le méritent est l’écorce du broussonetia papyrifera ou arbre à papier, qu’on rencontre presque dans chaque district du Japon, et qui sert à faire ces papiers dont nous admirons la solidité sans pouvoir l’imiter. Chaque racine plantée en terre donne au bout de quatre ans des rejetons de trois et quatre pieds de long, qui sont alors coupés régulièrement chaque année, vers le dixième mois, au ras du tronc, et plongés dans l’eau, où ils demeurent assez longtemps pour s’écorcer à la main, après quoi l’on suspend l’écorce mise en paquets sur des perches où elle sèche pendant trois jours. Les paquets sont ensuite trempés pendant au moins vingt-quatre heures dans l’eau courante, de manière à séparer le tissu intérieur de l’enveloppe externe, qui est employée à la fabrication des papiers grossiers. C’est avec la fibre qu’on fait le papier proprement dit. A cet effet, on forme des paquets de 10 kilogrammes environ qui, après un lavage à l’eau courante, sont placés dans des baquets pleins d’eau. L’eau s’écoule, et la fibre est soumise à une forte pression pour se défaire de toute humidité. On fait bouillir le marc ainsi obtenu avec une préparation de cendres d’écorce de blé, en agitant le mélange pendant toute l’opération, qui dure jusqu’à la formation d’une masse de pulpe homogène. Quelquefois, pour hâter l’ébullition, on ajoute de la chaux, mais au détriment de la couleur du produit. La pulpe, placée dans un panier à jour, est une troisième fois plongée dans l’eau courante, pour se débarrasser de toutes ses impuretés ; après ce dernier lavage, elle est étendue sur une épaisse planche de chêne ou de cerisier de cinq pieds sur trois, et battue avec un maillet carré pendant une demi-heure. L’opération, à partir de ce moment, rentre dans les données ordinaires de notre fabrication. Tamisée et additionnée d’eau, la pâte est placée dans une cuve où elle est puisée au moyen d’une forme en bambou. Détachée avec une baguette, et appliquée sur des planches verticales, chaque feuille ainsi obtenue y demeure jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement sèche. On compte jusqu’à 300 variétés différentes de papier. Les belles qualités sont remarquables par le lustre, le poli, la souplesse et la résistance du tissu, qui peut supporter une tension considérable sans se rompre.

Outre les usages auxquels nous le destinons, le papier reçoit au Japon les emplois les plus inattendus. Il remplace le mouchoir, sous la forme de petits carrés qui sont jetés ou enfouis dans les profondeurs de la manche aussitôt qu’ils ont servi. Il sert, sous des états différens, de vêtement, de parapluie, ou de coiffure. Pour en faire des vêtemens, on emploie une espèce particulière connue sous le nom de shifu, que l’on découpe en bandes plus ou moins étroites, suivant la finesse du tissu qu’on veut obtenir. Ces bandes tordues à la main sont filées et mises en bobines ; après quoi elles sont tissées seules ou avec de la soie. On fabrique ainsi une étoffe solide et pouvant se laver. En regardant de près certaines pièces de soie brochée de Kioto, on s’apercevra que les broderies d’or faufilé qui en forment le dessin sont faites d’un fil de papier doré extrêmement ténu.

Le papier-cuir, dont on peut examiner les échantillons à l’exposition, s’obtient en réunissant ensemble plusieurs feuilles de papier ordinaire préalablement saturées d’huile végétale, que l’on presse ensemble de manière à les rendre absolument adhérentes. La feuille épaisse qui sort des presses est ensuite couverte de peintures et vernie. On s’en sert principalement pour faire des blagues à tabac. Les Anglais ont déjà commencé à l’utiliser pour la reliure. Enfin le papier huilé, abura-kami, joue un rôle important dans la vie indigène ; on en fait des parapluies, de grands manteaux waterproofs, des capotes imperméables pour les petites voitures à bras, et des bâches pour tous les colis qu’il est nécessaire de garantir de la pluie. Toutes les provinces du centre fournissent chacune son espèce particulière : Yédo, Kioto et Osaka sont les principaux centres manufacturiers. Une usine a été installée en 1867 près d’Yédo, dans le joli site d’Oji, pour fabriquer le papier, avec l’agencement, les matériaux et suivant les procédés usités en Europe. Ils est à craindre que la réputation des papeteries japonaises ne gagne rien-à cette innovation dispendieuse, qui aura du moins le mérite d’avoir introduit dans cette branche d’industrie le travail des femmes.

Il eût été intéressant de trouver, à côté des produits de l’île principale, ceux de Yéso réunis en un groupe à part. Cette grande île septentrionale de 35,789 milles carrés, à peine peuplée, et en grande partie inexplorée jusqu’en 1871, forme en effet une sorte d’annexé de l’empire japonais, dont elle se distingue par le climat, les cultures dont elle est susceptible, la race qui l’habite, celle des Aïnos ou « hommes velus, » qu’on suppose être les aborigènes du Japon. Elle contient du charbon, du soufre, de l’argent, d’excellent bois de construction. 30 millions de francs ont été dépensés pour la mettre en valeur ; la classification méthodique de ses productions eût à propos fermé la bouche aux gens qui prétendent que cet argent a été gaspillé en pure perte. On aurait pu notamment nous présenter le tableau animé des importantes pêcheries de saumon qui font vivre toute la population de l’île, et l’enrichiraient sans l’impôt écrasant de 30 pour 100 dont la pêche est frappée ; des échantillons minéralogiques et anthropologiques eussent complété l’aperçu de la seule entreprise agronomique tentée par les Japonais depuis l’arrivée des Européens. Mais il eût fallu pour cela quelque place, et les marchands de laques en occupent tant ! Que d’autres choses manquent encore, indispensables pour exprimer la physionomie du pays ! Croirait-on que le visiteur sort de l’exposition japonaise sans connaître le moyen de transport usité ! Il n’a vu ni le kango, dans lequel le voyageur se replie pour se faire porter par deux nommes, suspendu comme un lustre sur les épaules de deux déménageurs ; ni la djinriksha, ce petit cabriolet à deux roues que tire un robuste coulie, et qu’on trouve aujourd’hui au nombre de 40,000 à Yédo et en grande quantité partout où les chemins s’y prêtent. Il n’a vu ni un harnais de cheval, ni un bât, ni une paire de ces chaussons de paille qui tiennent lieu de ferrure aux chevaux et se changent à chaque étape, ni un de ces bateaux effilés qui circulent à la godille le long des canaux, ou à la voile le long des fleuves.


V

Si l’exposition japonaise, tout en demeurant très attachante, est aussi incomplète, ce n’est pas seulement pour laisser ses coudées franches au commerce du bibelot. Sans parler des graves préoccupations que lui créent les soulèvemens intérieurs depuis près de deux ans [2], le gouvernement se trouvait, comme le maître Jacques de Molière, dans un assez étrange embarras, celui de savoir sous lequel de ses deux aspects il se présenterait au public européen. L’invitation de la France est venue le surprendre au cours d’une transformation radicale, entreprise, comme on le sait, depuis 1868, dans ses mœurs, dans ses coutumes domestiques, dans ses traditions économiques et dans ses procédés industriels. Il s’occupe en toutes ces choses d’adopter non-seulement les méthodes et les mécanismes européens, mais encore l’appareil extérieur de notre vie occidentale jusqu’en ses derniers détails. Toutefois cette métamorphose, si précipitée qu’elle soit, ne s’accomplit pas d’un coup de baguette dans tout le pays à la fois ; elle marche moins vite dans les provinces que dans la capitale, elle n’a pas encore atteint les campagnes, — si bien qu’entre l’ancien Japon détrôné et le nouveau Japon en expectative se place un intérim équivoque, une civilisation bâtarde et pleine de contrastes, qui n’est plus ni asiatique, ni européenne. Les rues marchandes d’Yédo sont éclairées au gaz ; mais celles de l’ancien quartier officiel sont laissées dans une inquiétante obscurité. Le chemin de fer va de Yédo à Yokohama, de Hiogo à Kioto ; mais les principaux centres ne sont réunis que par des voies non carrossables, et les voyages se font à pied, à cheval, en kango, tout au plus en djinriksha. Le pétrole est loin d’avoir encore détrôné l’ancienne bougie à mèche de papier ; et, si les fonctionnaires portent des bottines, des chapeaux et des redingotes à l’avant-dernière mode, les petits bourgeois, marchands et gens du peuple s’en tiennent à la robe de soie. Quelques anciens daïmios bien rentes se font, il est vrai, construire des maisons qu’ils croient être d’architecture européenne ; on voit même s’élever à Yédo toute une rue rappelant la rue de Rivoli, avec arcades et terrasses, mais elle ressemble à ces villes imaginaires que Potemkin faisait surgir par enchantement sur la route de son impériale maîtresse ; quand on avance au-delà, on retrouve la vieille construction de keyaki et de bambou, beaucoup plus élégante d’ailleurs que ces essais malheureux. Ainsi du reste. Agriculture, métallurgie, mines, arsenaux, marine, sériculture, chaque branche de l’industrie humaine a, pour ainsi dire, au Japon deux modes de développement, l’un indigène qui persiste, l’autre exotique en voie d’acclimatation.

Lequel de ces deux aspects devait présenter l’exhibition japonaise ? — Se borner à l’ancien était faire un acte de difficile humilité. Ne montrer que des procédés primitifs (tout ingénieux et délicats qu’ils puissent être), quand on a appris, avec une dextérité justement admirée des ingénieurs, à manier les nouveaux ; exposer le chariot à bœufs quand on a les wagons, la jonque à proue recourbée quand on possède des cuirassés, des lampes à huile quand on s’éclaire au gaz, c’eût été trahir la vérité par un excès d’abnégation. Mais d’autre part tout ce qui représente au Japon la civilisation nouvelle porte si manifestement l’estampille européenne qu’il était impossible, sans s’exposer au reproche de plagiat, de renvoyer en Europe, comme indices de la culture nationale, ce qu’on lui avait emprunté la veille. — La colonie agricole de Yéso se sert de herses mécaniques, de charrues perfectionnées, et possède une scierie à vapeur ; mais les colons sont des ingénieurs américains, et les machines viennent de New-York. Une usine métallurgique, construite par un Français, a reçu un matériel hollandais. Les mines sont explorées par des Allemands ou des Américains. Celle d’Ikouno possède plus de bassins qu’aucun placer californien : c’est un ingénieur français qui l’exploite, une usine française qui lui fournit son outillage. L’arsenal de Iokoska construit des canonnières : haut personnel et matériel sont français. Tout ce qui ressortit aux travaux publics et à la marine, hommes et choses, est anglais. Partout où l’adoption des procédés modernes a nécessité l’emploi des machines, dans les filatures, les usines à gaz, la papeterie, à la monnaie, il a fallu recourir aux Européens, et, quoiqu’ils ne soient que simples employés, sans responsabilité ni indépendance, ils impriment leur marque à tout ce qu’ils font. Il fallait donc passer sous silence l’état de l’armée, de la marine, des chemins de fer, des nouvelles industries agricoles, ou élever de ses propres mains un monument à la gloire de 300 ou 400 Européens qui sont, chacun dans sa sphère, les agens de tous les progrès accomplis depuis dix ans. Il eût été pénible de s’effacer ainsi derrière des pédagogues, dont l’amour-propre national ne supporte pas sans impatience le concours nécessaire. Voilà comment le visiteur sérieux, qui cherche les élémens d’une appréciation sur ce pays, ne trouve au Champ de Mars ni l’exposition de l’ancien Japon qu’on a vue en 1867 et 1873, ni celle du Japon futur qu’on verra peut-être un jour, dégagé de ses entraves et délivré de ses instructeurs, figurer pour son compte aux expositions de l’avenir.

Deux exceptions seulement ont été faites à la règle de l’abstention, l’une pour l’instruction publique, l’autre pour les ressources minérales. Le groupe de l’instruction publique est, à vrai dire, le seul qui nous ait paru vraiment explicite et méthodiquement ordonné. Si l’on s’arrache à la contemplation des meubles et porcelaines qui l’avoisinent, on pourra se rendre facilement compte de l’importance de l’enseignement tant indigène que mixte aux divers degrés. Voici d’abord des alphabets ou plutôt des syllabaires (i-ro-fa) parlans, des tableaux de fruits, d’ustensiles, d’animaux, où l’élève apprend par les yeux, des sphères, des cartes muettes et des cartes murales ; des cahiers rédigés par les jeunes écoliers japonais, qui feraient rougir beaucoup des nôtres ; des programmes qui indiquent la portée des études. Enseignemens primaire, secondaire et même supérieur y figurent, sans autoriser néanmoins le terme pompeux de « faculté, » qui signifie un corps hiérarchique et non une école publique. A côté sont des photographies représentant les anciennes écoles de la capitale, en regard des nouveaux collèges, petit et grand, le ko-gakko et le kai-seï-gakko, et l’intérieur des dortoirs, promenoirs, salles d’étude, de dessin, bibliothèques, etc., puis un cabinet de physique sorti des mains des élèves eux-mêmes, une collection d’oiseaux et d’échantillons minéralogiques à leur usage, des traductions d’histoire universelle, des collections de monnaies, et jusqu’à un spécimen de banc et de pupitre nouvellement introduit dans quelques écoles.

Le tout est couronné par des diagrammes indiquant le chiffre proportionnel de la population des écoles, et les progrès qu’elle a faits depuis une dizaine d’années. La diffusion des lumières dans toutes les classes est un des plus indiscutables bienfaits du régime Actuel. Non content d’élargir le cadre de l’ancienne éducation et d’augmenter le nombre des collèges, il en a ouvert les portes aux jeunes gens de toute condition, sur le pied d’égalité. Lors du dernier recensement, en 1874, on comptait 20,017 écoles primaires, 52 secondaires, 53 normales, 91 de langues étrangères, et 2 collèges impériaux pour l’enseignement des sciences. Le total des élèves était de 1,730,179,dont 1,312,141 garçons et 418,038 filles ; soit en tout 5,15 pour 100 de la population ; l’accroissement avait été en un an de 568,970. Le nombre des filles fréquentant, les écoles primaires et normales a aussi considérablement augmenté ; le cercle des études s’est élargi, et désormais elles sauront autre chose que lire des romans, jouer du sa-missen et arranger des fleurs. 103 professeurs étrangers, dont 7 dames anglaises et américaines, 45 anglais, 19 américains, 22 allemands, 14 français, 1 russe et 1 chinois, sont employés par le ministère de l’instruction publique, qui coûte à l’état 8,500,000 francs par an et à peu près autant aux districts. Libre au visiteur de faire un cours complet d’études japonaises pour les deux sexes, avec les documens mis sous sa main [3]. Côte à côte avec l’enseignement scientifique général se trouve une branche de l’enseignement spécial, l’école de médecine et de chirurgie, excellente institution confiée à d’éminens professeurs allemands. Nous n’en voyons que le plan et la façade ; mais, à défaut de plus amples informations, l’écorché placé sous verre atteste chez les jeunes préparateurs autant de connaissances en physiologie que d’adresse manuelle.

Rien n’est plus attachant que la faculté d’assimilation des Japonais, leur promptitude à recevoir toute espèce d’instruction, sans parler de leur zèle qui ne se dément jamais et d’une mémoire qu’on ne peut mettre en défaut. Si leur esprit, peu généralisateur, se refuse à l’effort de concentration d’où jaillissent les concepts personnels et les jugemens originaux, il saisit et retient avec une docilité remarquable tout ce qu’on veut lui confier, et se fait un jeu de s’ingérer des raisonnemens scientifiques qu’il ne saurait foi-mer. Disciples appliqués, mais sans initiative, plus aptes à s’approprier des résultats qu’à se créer des systèmes, leur intelligence vit volontiers d’emprunts et attend les solutions sans aller au-devant. La structure de leur entendement semble les pousser, comme les accidens de leur histoire, à rester d’ingénieux imitateurs et de bons écoliers, sans devenir maîtres ni inventeurs. Il est permis de compter sur un long maniement des outils intellectuels de l’Occident pour accroître la vigueur et l’indépendance de ces esprits d’ailleurs si bien doués. L’exposition du mumbusho ou ministère de l’instruction publique ne résume pas tous les genres d’enseignement spécial. Aux départemens des travaux publics, de la marine, de la guerre, de la justice, sont attachées des écoles polytechnique, navale, d’état-major, de droit, sans parler d’écoles pratiques annexées aux arsenaux maritime et militaire, ici avec une organisation régulière et un nombre d’élèves considérable, là n’ayant qu’une existence précaire et un petit groupe d’auditeurs. Chaque ministère entretient ainsi une sorte de pépinière d’où sortiront plus tard les ingénieurs, les jurisconsultes, les amiraux et les capitaines qui permettront au Japon de congédier le dernier instructeur étranger, couronné de roses, comme les poètes devaient sortir de la république idéale de Platon.

Parmi les questions japonaises qui méritent le plus de piquer la curiosité européenne, il faut placer celle des ressources minérales. Les salles du Champ de Mars contiennent des échantillons de granité, de porphyre, d’obsidienne, de syénite, de gneiss, de pierre de taille, qui ont leur intérêt comme matériaux de construction ; mais c’est principalement sur les métaux et la houille que doit se concentrer l’attention. On sait en effet qu’à défaut d’un accroissement des richesses agricoles, le Japon ne peut compenser la balance du commerce qu’avec le produit de ses mines, et que de leur rendement dépend sa prospérité future. Un exposé complet de sa situation actuelle sous ce rapport exigerait de longs développemens qu’il faudrait puiser dans des documens omis à tort à l’exposition. Nous nous bornerons ici à quelques indications sommaires sur l’importance métallifère de la contrée et les modes d’exploitation en usage.

Si la reconnaissance minéralogique est faite, tant pour Yéso que pour les autres îles, comme le prouvent des cartes suspendues au-dessus des échantillons, il s’en faut que l’inventaire exact du sous-sol soit achevé, ou même que la constitution en soit bien déterminée. On connaît sans doute les districts miniers, mais non l’étendue et la valeur de chacun. Le nombre des mines en activité, qui s’élevait à 1,856 en 1874 et s’est encore accru, ne doit pas faire illusion, car le bureau des mines fait rentrer dans ce chiffre des explorations sans résultat appréciable. Celui des exploitations véritables ne dépasse pas 4 ou 5 pour 100 du total indiqué [4]. On a longtemps cru l’or très abondant au Japon ; son rapport à l’argent était, il y a trois siècles, de 6 à 1, au lieu de 12 à 1. Pendant quatre-vingt-dix ans, les Portugais en retirèrent annuellement 3 millions 1/2 de dollars. Ces quantités considérables provenaient de couches de gravier, qui furent rapidement épuisées. Il fallut recourir aux quartz aurifères, dont nous avons vu des échantillons sous une vitrine. Yéso possède encore cependant quelques placers ; mais les mines réputées pour être les plus riches en métaux précieux sont celles de l’île de Sado, exploitées depuis mille ans. Le minerai qu’elles fournissent aujourd’hui renferme plus d’argent que d’or et vaut environ 33 yens (165 francs) la tonne. Le gouvernement y fait en ce moment de grandes dépenses qui dépassent le quart de la production, mais doivent amener au bout de douze années de travaux persévérans une augmentation énorme des produits. L’argent se rencontre dans de très nombreux dépôts, et occupe, sans compter les moindres, sept exploitations importantes, dont trois, Sado, Ikouno, Hosaga, sous une direction européenne.

Le sable de fer magnétique se trouve répandu dans presque tous les districts. Le minerai est d’excellente qualité, comparable au fer de Suède, mais n’a pas été jusqu’à présent traité sur une grande échelle, et les Japonais font encore venir le fer de nos usines. Le cuivre est si abondant que sa valeur ne dépassait pas jadis dans le pays celle du fer ; deux cents gisemens sont signalés, dont quatre fournissent la moitié du produit total. Le minerai contient de 2 1/2 à 12 pour 100 de métal ; il est souvent mêlé dans le même filon à du minerai d’argent. Le métal, amené sur le marché en gâteaux, est très pur ; les frais de production d’une tonne, d’après les méthodes japonaises, s’élèvent à 190 yens (ou 950 francs), non compris le transport sur le marché d’Osaka, où se fait principalement ce commerce. Rendue à Londres, la tonne revient à 2,000 francs.

Vastes et nombreux sont les dépôts de houille sous ses différentes espèces, tourbe, lignite, graphite, houille maigre et à coke, L’île de Yéso contient les principaux bassins houillers. La petite île de Takashima, au sud de Nagasaki, fournit jusqu’ici les meilleurs charbons. C’est elle qui a envoyé un énorme bloc, accompagné du plan en relief de l’exploitation. Le pétrole abonde ; il existe plusieurs puits d’extraction, notamment dans le nord-ouest de la grande île ; son usage commence à se généraliser. Il n’a cependant pas encore détrôné tout à fait l’andon, cette modeste lampe enfermée dans un châssis de papier, et consistant dans une coupe pleine d’huile végétale où nage une mèche de coton qu’on fait affleurer à mesure qu’elle se consume. Éclairé par cette veilleuse, on l’est juste assez pour n’être pas plongé dans les ténèbres. Le pétrole allonge réellement de cinq heures en hiver la journée du marchand et celle de l’ouvrier. On trouve encore le plomb, l’étain, l’antimoine, le cobalt, le mercure, le soufre et le kaolin. Mais la conclusion adoptée jusqu’à présent par tous les ingénieurs est que la véritable richesse du sol japonais consiste, non pas, comme on l’avait cru, en immenses dépôts de métaux précieux, mais en un approvisionnement considérable de houille, de cuivre et de fer.

Les modes d’exploitation indigènes sont très primitifs, comme on peut en juger par le petit modèle figurant le travail de la mine d’or de Sado. Habitués à rencontrer des affleuremens plutôt que des couches profondes, les Japonais grattent la terre, pour ainsi dire, plutôt qu’ils ne la fouillent. Ils ne se décident jamais à creuser un puits, mais pratiquent des galeries étroites et tortueuses en suivant le filon, sans déblayer la matière inutile, sans veiller à l’aération, qui se fait comme elle peut. L’épuisement a lieu au moyen de pompes de bambou si imparfaites que l’on est obligé d’abandonner la mine dès que la venue des eaux est trop abondante ou qu’il faut les élever à une trop grande hauteur. Le minerai, amené au jour à dos d’homme ou de femme, est trié à la main et lavé sur une sorte de cuvette avant d’être envoyé par de mauvais chemins aux fonderies, quelquefois très éloignées.

Les mines de charbon, exploitées plus tard que les autres, le sont par des procédés moins grossiers, à l’aide de baquets plats hâlés par des gamins et de wagonnets poussés par des hommes. Celles de Takashima possèdent un outillage européen, et leur production s’accroît d’année en année. Le gouvernement a introduit également des engins perfectionnés, non-seulement dans les mines d’or et d’argent citées plus haut, mais dans celles de fer de Heigori, à 13 milles de la mer, sur la côte nord-est de l’île principale, où il se propose de fabriquer le fer en grand ; quatre hauts-fourneaux, devant produire 20 tonnes de fonte par jour, sont en construction. A Hakakosaka (80 milles d’Yédo vers l’ouest), des ingénieurs anglais ont aussi installé des hauts-fourneaux. On se demande encore si le prix de revient, démesurément augmenté par les frais de transport du charbon au four et du métal sur le marché, sera rémunérateur. Quant aux mines de cuivre, ayant donné jusqu’ici des résultats avantageux à leurs propriétaires par la méthode séculaire du pays, elles n’ont pas été l’objet de perfectionnemens européens. Le combustible employé est le charbon de bois ; pour les grillages, on ne se sert que de bois : les foyers enfin sont activés au moyen de soufflets toujours en bois, très ingénieux, mus à bras d’hommes.

Vingt-trois étrangers sont employés par le département des mines ; leur nombre est loin d’être suffisant pour les vastes travaux que demanderait un développement complet et systématique des ressources minérales. Mais ce n’est pas assez de grossir le corps des ingénieurs ; il faudrait encore introduire un régime légal plus libéral et plus éclairé, favoriser l’initiative des particuliers, et contrôler leur activité sans la paralyser. Il faudrait surtout faire appel à de grands capitaux, et, comme on ne peut compter sur les prêteurs indigènes, s’adresser aux capitalistes étrangers. Il importerait donc de donner à ces bailleurs de fonds indispensables des garanties sérieuses, dont la première serait naturellement le droit de veiller à la gestion et de participer aux bénéfices des mines, au lieu de les écarter, par une législation défiante, de toute ingérence dans la direction et la propriété. Sans le concours pécuniaire de l’Occident, sans les lumières de ses administrateurs, plus rares encore et plus nécessaires ici que les talens de ses ingénieurs, l’exploitation des mines ne peut être menée à bonne fin. Or la raréfaction des monnaies et des produits échangeables impose au Japon la nécessité de se hâter. Féconde ou non, il faut du moins sonder cette source le plus tôt possible et en retirer sans retard ce qu’elle est susceptible de donner. L’urgence est d’autant plus grande qu’il s’agit de prendre les devans sur la Chine, qui commence déjà à mettre au jour les richesses, peut-être immenses, de son sous-sol, et s’est mise en devoir d’exploiter, avec le secours étranger et à la faveur de ses grands cours d’eau si commodes pour les transports, les mines de charbon de K’aïping, au nord-est de Tientsin, et celles qui avoisinent le grand centre manufacturier de Hankow sur le Yang-tse-kiang.

Résumons en terminant l’impression qui se dégage de notre excursion à travers l’extrême Orient. Lorsque deux contrées aussi reculées que la Chine et le Japon, aussi longtemps fermées à toute exploration, et refusant encore aujourd’hui, sauf exceptions, l’accès de leur territoire aux étrangers, viennent prendre à une exposition universelle la place qui leur est libéralement offerte, c’est à charge de fournir à l’Europe, sur leurs institutions, leurs industries, leur richesse, les mêmes éclaircissemens que leurs envoyés recueillent dans nos villes hospitalières, avec le concours empressé de tous nos fonctionnaires. Si de grands pays voisins, comme l’Angleterre, peuvent se contenter de nous envoyer quelques échantillons des marchandises qui les font vivre, mêlés à beaucoup d’articles de luxe, sans pour cela risquer d’induire en erreur un public familier, ni se faire taxer de travestir en brocantage une grande manifestation économique, des pays lointains et encore mal connus se font tort à eux-mêmes en n’intéressant le public qu’à de jolis travaux d’un placement facile, mais sans réelle importance. La Chine s’est attiré ainsi une fâcheuse mésaventure : tandis qu’en effet son infériorité esthétique à l’égard de ses voisins frappe tous les yeux, rien ne nous avertit de son immense supériorité économique ; rien ne nous indique les sources d’une richesse qui s’accroît sans cesse au contact de l’Europe, tandis que celle de son faible concurrent diminue à vue d’œil. Nous ne franchissons pas la grande muraille ; nous n’assistons pas à la vie d’une immense population de travailleurs acharnés. Le Japon a de son côté remporté sur la Chine une facile victoire. Il n’aurait tenu qu’à lui de la rendre plus complète, en nous mettant dans le secret de sa métamorphose économique et sociale. Son abstention laisse supposer que les expériences tentées ne lui ont pas paru jusqu’à ce jour donner des résultats dignes d’être proclamés.

Quoi qu’il en soit, l’enquête sur ces pays reste ouverte. L’exposition de 1878 ne nous en apprend pas à leur sujet plus que les précédentes. Le commerçant qui songe à y échanger ses produits, le banquier ou le bailleur de fonds sollicité d’y risquer ses capitaux, l’homme d’état préoccupé des lois générales d’évolutions des peuples, l’homme du monde simplement curieux de s’instruire et de contrôler par ses yeux les notions acquises, n’en sortent pas mieux informés qu’en entrant. La présence des Chinois et des Japonais à l’exposition n’en exercera pas moins une action salutaire sur les relations internationales. Si peu qu’il lui soit révélé de la vie intellectuelle et industrielle de l’extrême Orient, le public s’habitue à le considérer à un point de vue positif, en le voyant entrer dans le domaine de l’expérience. L’imagination jouera désormais un rôle moins considérable dans tout ce qui le concerne. C’est à grand’peine que notre esprit français surtout conçoit sous des traits simples une nation inconnue ; l’invraisemblable est ce qu’il présume d’abord. On était un peu trop enclin chez nous à reléguer parmi les abstractions, ou à regarder comme des peuples enfans ou à demi sauvages, des nations plus anciennes, non moins policées à leur manière et plus nombreuses que l’Europe entière. Bien des gens se sont montrés naïvement surpris de leur découvrir des qualités, des talens, une intelligence vive, comme s’il se fût agi de races déshéritées, et par suite à s’extasier devant des œuvres qui paraîtraient ordinaires sorties d’autres mains. Après avoir traité, depuis Voltaire, les Chinois et les Japonais comme une agréable matière à turlupinades ou un lieu commun de rhétorique, nous sommes tombés par une réaction naturelle dans une sorte d’engoûment irréfléchi. Il est temps de sortir des chimères pour revenir à la réalité, et d’apprécier à leur juste valeur, sans parti pris de badinage ni d’admiration, ces peuples que la vapeur met à nos portes, et qui tiennent une si large place au soleil.


GEORGE BOUSQUET.


  1. Ces lignes étaient déjà livrées à l’impression lorsque se sont ouvertes les galeries de l’art rétrospectif. Les merveilles, envoyées par de nombreux amateurs, en tête desquels il faut placer M. Guimet, sont venues justifier la préférence que nous avions indiquée en faveur des anciennes productions. Nulle part encore on n’avait réuni un plus grand nombre de bibelots d’un style plus pur et d’une exécution aussi parfaite. Un heureux complément est venu s’y ajouter : grâce aux toiles dont un artiste de talent, M. Régamey, a couvert les murs, le visiteur européen voit revivre sous ses yeux, avec une vérité saisissante, les principales scènes de la vie nationale. Dans une série de tableaux pris sur le fait et brossés d’une main sûre, M. Régamey a donné la note juste et précisé les caractères typiques, qu’on avait jusqu’à lui exagérés ou travestis.
  2. Quelques jours avant l’ouverture de l’exposition, on. apprenait à Paris la nouvelle de la mort du ministre de l’intérieur Okubo, assassiné par des motifs politiques après une longue agitation de toute l’ancienne classe militaire des samuraï.
  3. Nous n’avons pas à revenir ici sur les conditions de cet enseignement, que nous avons déjà fait connaître aux lecteurs de la Revue. Voyez le n° du 15 septembre 1876.
  4. TABLEAU OFFICIEL DE LA PRODUCTION MINERALE EN 1874
    Désignation Quantités Valeur.
    Charbon 390,000 tonnes 9,750,000 francs
    Fer 5,000 « 750,000 «
    Cuivre 3,024 « 4,535,000 «
    Argent, 9,700 kilog. 1,750,000 «
    Or 373 « 1,119,000 «
    Pétrole 1,235,000 litres. 147,800 «