La Charité privée à Paris/05

La Charité privée à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 61 (p. 589-623).
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LA
CHARITE PRIVEE
A PARIS

V. [1]
L’ŒUVRE DES JEUNES POITRINAIRES.


I. — LES PREMIÈRES ÉTAPES.

Dans le beau et savant livre qu’il vient de publier sur la Chevalerie, M. Léon Gautier a réduit à dix commandemens le code des barons qui cherchaient aventure, sonnaient du cor à Roncevaux, fondaient des royaumes et combattaient les Sarrasins. Au troisième commandement je lis : « Tu auras le respect de toutes les faiblesses et t’en constitueras le défenseur. » Ce mot d’ordre n’est point devenu lettre morte, lorsque la chevalerie disparut. Il a été recueilli par les groupes religieux, et pour plus d’un il est la loi. Les Petites-Sœurs des Pauvres, les frères de Saint-Jean-de-Dieu, les Dames du Calvaire, sans le savoir peut-être, en ont fait la vivante devise qui les guide dans leur œuvre de commisération et de salut. Ces familles composées d’êtres isolés, réunis dans un dessein charitable, « respectent toutes les faiblesses » et les protègent, comme faisait le chevalier d’autrefois qui voulait rester fidèle à sa règle. Non-seulement elles les respectent, mais elles les recherchent et plongent au plus profond des désespérances humaines pour y découvrir quelque misère plus lamentable que les autres. Derrière l’humilité d’une existence volontairement dénuée, il y a une persistance de dévoûment qui arrache des cris d’admiration aux plus sceptiques ; sous le scapulaire de certains hommes, sous la guimpe blanche de bien des femmes, on sent battre des cœurs auxquels nul sacrifice n’est inconnu. Dans, ces maisons closes où je suis entré de jour et de nuit sans être attendu, et où je n’ai jamais vu qu’un spectacle fait pour attendrir, on s’ingénie à embaumer la souffrance dans les bonnes paroles et dans les bonnes actions. Entre le mal et la charité la lutte est incessante ; quelque habile que soit le mal à multiplier ses formes, la charité le guette, le poursuit, l’atteint et l’affaiblit sans oser concevoir l’espérance de le vaincre.

Au fur et à mesure que les grands centres de population se sont développés, l’indigence et les maladies y ont trouvé des proies nombreuses sur lesquelles elles se sont jetées. Dans les villes trop peuplées, le fléau est permanent et n’a qu’un ennemi : la charité permanente. Au milieu des cités immenses comme Paris, la charité ne peut rester générale, elle y succomberait, sans profit pour elle et au préjudice des malheureux ; elle a dû limiter son action, catégoriser son œuvre, pour ainsi dire, afin de ne point manquer à la mission qu’elle s’est imposée. De même qu’il y a des médecins qui ne traitent que certaines maladies, de même les associations charitables n’ouvrent leurs bras qu’à certaines misères. On l’a vu déjà, les Petites-Sœurs des Pauvres n’accueillent que les vieillards indigens ; les frères de Saint-Jean de Dieu ne soignent que les enfans détruits par les scrofules, les Dames du Calvaire n’admettent que les cancérées dans leur infirmerie sans pareille, l’Orphelinat des apprentis ne ramasse que les petits vagabonds. On dirait que, près de chaque défaillance de la matière et de l’esprit, la foi envoie un de ses apôtres pour panser les plaies et nettoyer l’âme. Gagne-t-elle le ciel de la sorte ? Je l’ignore, mais je sais qu’elle fait un bien considérable, et cela seul m’importe.

L’œuvre dont je vais essayer de parler est spéciale ; elle est de création récente, essentiellement parisienne, et cependant elle est née à Castelnaudary, dans cette ville jadis hérétique qui fut « le château neuf des ariens, » castellum novum arianorum. Celui qui en conçut la première idée ne se doutait guère qu’elle se ramifierait en plusieurs branches et qu’elle se diviserait vers des buts différens qu’il n’avait pas entrevus. C’était un prêtre de noble race, nommé Louis-Jean-Marie de Soubiran. Sa famille, qui habitait le château de La Louvière, dans le canton de Salles-sur-Lhers, avait émigré pendant la révolution ; le futur fondateur des Sœurs de Marie-Auxiliatrice naquit en Espagne, à Carthagène, le 25 août 1797. Il rentra en France lorsque, les temps furent apaisés, fit ses études dans je ne sais quel séminaire, obéit à la vocation qui l’entraînait, et fut nommé vicaire à Saint-Michel de Castelnaudary, au mois de septembre 1820. Il aimait la ville où il vint dire sa première messe, s’y plaisait, et ne la quitta que pendant quatre ans, de 1829 à 1833, lorsqu’il dut aller à Carcassonne pour y exercer les fonctions de vicaire-général du diocèse. Le fardeau lui parut sans doute un peu lourd, il l’abandonna volontairement et s’en retourna vivre à Castelnaudary, non loin du lieu natal. Il y fut successivement aumônier du couvent de Notre-Dame et supérieur, de la congrégation des filles. C’était un homme intelligent et austère, un de ceux que brûle le feu intérieur et auxquels la vie est trop courte pour accomplir tout le bien qu’ils ont rêvé. Il avait voulu établir aux portes mêmes de la ville, là où est situé aujourd’hui le collège de Saint-François de Sales, un béguinage analogue au petit béguinage qui fut fondé à Gand en 1234 et qui reçoit les jeunes filles trop pauvres pour payer leur dot dans un couvent. Cela est approprié au tempérament belge, un peu froid, facilement soumis, et pénétré par le calme du climat. L’abbé de Soubiran avait compté sans le soleil du Midi qui chauffe les cervelles, accélère l’action du sang dans les veines, pousse aux farandoles et convie aux promenades deux à deux. Au soir, les garçons donnaient des sérénades le long des murs du béguinage, et pendant les récréations les filles oubliaient les pieuses exhortations en dansant à perdre haleine. Le pauvre abbé désespéra de son entreprise, et le béguinage fut fermé.

J’imagine, sans de savoir, que c’est par la confession qu’il arriva à la conception de l’œuvre qu’il a fondée et qui a déjà rendu tant de services aux dédaignées de l’existence et aux élues de la maladie. Je me figure qu’il a reçu la confidence de bien des filles qui, chassées par la pauvreté, avaient quitté « le pays » pour chercher condition dans les grandes villes où l’état de servante, si pénible qu’il soit, assure le pain quotidien, le gîte, et quelques gages. Elles avaient été à Carcassonne, à Toulouse, à Lyon ; les plus vaillantes avaient osé aller jusqu’à Paris. Comment la plupart étaient-elles revenues ? Découragées, harassées de misère, traînant l’aile et tirant le pied, égarées sinon perdues, ayant essayé de tous les métiers et mangé un pain si amer que le dégoût d’elles-mêmes les avait saisies. Son cœur s’émut au récit des souffrances éprouvées, des périls affrontés si souvent sans victoire ; il se demanda s’il ne serait pas possible et s’il n’était pas chrétien de fonder une œuvre pour les filles, les femmes sans place qui, au lieu de vaguer sur le pavé des villes, trouveraient un abri momentané où du moins elles pourraient se réfugier, se reposer, et dormir pendant la nuit. Il savait bien que l’heure est propice à faire succomber, lorsqu’après une journée de courses inutiles et décevantes, la femme voit descendre les ténèbres et n’a pas d’asile. Plus d’une alors, par lassitude et troublée des angoisses de la peur, a suivi le premier venu ou a demandé une hospitalité qu’elle a payée si cher qu’elle ne s’en est jamais consolée. Assurer à ces malheureuses une chambre et une couchette pour une redevance insignifiante qui ne dépasserait pas un sou par jour ; les garder pendant un laps de temps suffisant à se pourvoir, c’est-à-dire pendant trois mois ; les soigner en cas de maladie, les aider par des conseils et au besoin par des démarches, les sauver de la misère aux aguets et du vice aux écoutes, parut à l’abbé de Soubiran un acte salutaire. Afin d’atteindre le but qu’il avait visé, il organisa la communauté des sœurs de Marie-Auxiliatrice. Les deux premières religieuses qui acceptèrent la règle et se consacrèrent à l’œuvre nouvelle furent ses nièces. Ceci date de 1854.

Castelnaudary ne fut et ne pouvait être qu’un berceau ; l’œuvre y naquit, s’y condensa dans la conception du bien à faire plus que dans l’action du bien même, et reconnut qu’elle était dans un milieu trop stérile. Malgré le canal du Midi qui la côtoie, malgré le grand bassin dont elle est fière, Castelnaudary est une petite ville de 10,000 habitans ; la charité devait promptement y devenir impuissante, car il lui était facile de secourir le nombre restreint de malheureux qui s’adressaient à elle. On le comprit avant même que l’expérience l’eût démontré, et, semblable aux tribus de pasteurs qui abandonnent un terrain épuisé pour aller chercher de gras pâturages, on émigra. On n’alla pas bien loin et l’on s’arrêta à Toulouse. La première étape était bien choisie : grande ville où s’agitent 120,000 âmes, ville de fabriques et vieille ville parlementaire, qui attire les filles des pays d’alentour par l’espoir du gain de l’ouvrière et du gage de la servante. L’action que l’on exerçait était surtout une action morale ; elle n’avait pas encore, elle ne devait avoir que longtemps plus tard cette puissance secourable qui la rend si précieuse aujourd’hui. L’œuvre vivait, mais ne se dilatait pas ; or il est de l’essence même de la charité de chercher les voies nouvelles. Son imprévoyance, sans laquelle elle n’existerait pas, ne lui laisse pas de repos. — Où vas-tu ? — Secourir les misères. — Avec quelles ressources ? — Avec l’aide de Dieu.

En 1870, l’abbé de Soubiran avait quitté notre bas monde, où il avait été un exemple ; la communauté des sœurs de Marie-Auxiliatrice perdit en lui un directeur paternel dont les conseils avaient toujours été écoutés. Son âge, sa prudence, son expérience de la vie étaient plutôt pour modérer que pour exciter l’ardeur entreprenante de l’œuvre qu’il avait créée. La femme est plus hardie que l’homme ; son cœur l’entraîne et souvent la précipite aux périls qu’elle n’a pas mesurés, qu’elle n’a même pas prévus. On rêvait une émigration plus lointaine, du côté du Nord, vers ce Paris où, quelque active que soit la charité, elle est toujours en retard pour prévenir des misères dont les causes de production sont incessantes et multiples. Paris exerce une irrésistible attraction sur les âmes bienfaisantes comme sur les âmes ambitieuses. Pour celles-ci, c’est le royaume des surprises et des coups de fortune ; pour celles-là, c’est le pays de la souffrance, de l’infortune, de la déception, où le malheur ne chôme pas et où les mamelles de la charité ne sont jamais assez gonflées. On désirait donc venir à Paris ; mais l’heure était mauvaise pour plier sa tente et commencer un nouvel exode. L’invasion marchait sur nous ; la haine et l’envie, évitant de faire face à l’ennemi, s’armaient pour profiter de la défaite et saccager la France ; après la capitulation, la commune ; après la guerre malheureuse, l’assassinat, l’incendie, le pillage. La patrie oscilla sur sa base ; sans l’armée qui la soutint, elle s’écroulait. Dès que la lassitude plutôt que la raison eut calmé les passions furieuses, les sœurs de Marie-Auxiliatrice accoururent à Paris, où le champ de la charité s’était agrandi en raison de nos désastres. En 1872, elles s’établirent rue de Maubeuge, au centre même de la cité dolente qui a plus de cercles que l’enfer. Les œuvres contemplatives peuvent vivre à la campagne, dans le désert même, leur platonisme ne s’en trouve que mieux ; mais les œuvres actives perdent leur raison d’être si elles ne se fixent dans des milieux où la richesse, le vice, la bienfaisance, la maladie, leur assurent une large moisson de misères et d’aumônes.

L’œuvre encore indécise fondée par l’abbé de Soubiran venait de prendre possession de son véritable terrain ; elle allait y rencontrer des infortunes qui devaient déterminer sa mission définitive. Dès les premiers temps de son séjour à Paris, la communauté sentit que des accroissemens considérables lui étaient imposés ; à la diversité des misères, ou tout au moins des inquiétudes qui heurtaient à sa porte, elle reconnut que l’appui moral accordé à des filles en quête de condition n’était qu’une œuvre utile, mais secondaire, dont la vraie charité, — qui est sans limite, — ne pouvait se contenter. L’œuvre s’amplifia donc sous l’influence même des nécessités qui la sollicitaient et se généralisa, sans cependant sortir des bornes où son fondateur l’avait circonscrite : secourir et aider par tous moyens les jeunes filles, les jeunes femmes sans travail et ne pouvant vivre que du produit de leur labeur. Les accroissemens ont été successifs, et l’on peut dire qu’ils se sont engendrés les uns les autres ; la charité ressemble au figuier du Bengale, dont les branches inclinées jusque vers la terre y prennent racine et forment des arbres nouveaux. Il suffit, du reste, de visiter la maison pour comprendre qu’elle s’est agrandie par juxtaposition au fur et à mesure des exigences qu’elle acceptait de satisfaire et qu’elle-même avait appelées.

Elle s’ouvre rue de Maubeuge, n° 25, par une grille donnant accès à une « allée » étroite qui aboutit à une porte vitrée, derrière laquelle une sœur tourière est en permanence, j’allais dire en faction. On gravit un escalier de quelques marches, et l’on se trouve dans un préau, plutôt caillouté que sablé, qui est accosté d’un jardin auquel plusieurs arbres de belle venue donnent une apparence assez grandiose. On voit tout de suite que l’on est dans une communauté religieuse initiée aux mystères de l’économie ; la desserte des tables, les débris de la cuisine ne s’en vont jamais à la borne ; tous ces détritus dont fait fi la ménagère parisienne nourrissent et engraissent les canards qui se dandinent au long des plates-bandes, les dindons qui gloussent et semblent toujours en quête de pâture, les poules réunies sous un auvent masqué d’un grillage, les lapins qui vivent l’un contre l’autre dans leur boîte à claire-voie, et les pigeons, auxquels on a construit un abri pareil aux minarets des petites mosquées de la Basse-Egypte ; je parierais volontiers qu’il y a là, dans quelque coin que je n’ai pas découvert, un tect à porcs où les eaux de vaisselle sont attendues avec impatience. Pour un jardin de Paris, le jardin a de l’ampleur ; il est serti de trois côtés par de hautes constructions ; au fond, il monte en pente douce jusqu’à une petite maison, un peu vieillie, qui ressemble à un cottage économiquement bâti par un bourgeois retiré des affaires. Au premier abord, on comprend assez difficilement l’économie générale de la construction ; c’est un quadrilatère qui occupe la profondeur des terrains compris entre la rue de Maubeuge et la rue de La Tour-d’Auvergne, sur lesquelles l’immeuble prend façade. En somme, ce sont plusieurs maisons que l’on a tant bien que mal réunies et raccordées. Dans le jardin, dans le préau, on voit passer les sœurs, affairées comme toutes les religieuses, si bien prises entre les obligations de la règle et les devoirs de la charité qu’elles se hâtent toujours comme si elles n’avaient point le temps de suffire à leur double tâche. Les sœurs novices sont vêtues de blanc ; les mères portent le costume noir ; sur le bonnet blanc et la guimpe blanche, flotte un long voile noir. À la ceinture, elles suspendent le rosaire, qui, à chaque mouvement, bat leur genou et dit : « Pensez à Dieu ! »

Les bâtimens qui touchent à la rue de Maubeuge sont affectés à une école, car les sœurs de Marie-Auxiliatrice sont munies de brevet, — cela se dit ainsi, — et enseignent. Dans leur école libre, il y a un internat et un externat ; j’ai vu les dortoirs, qui sont aérés, et les classes, qui sont vastes. Les écolières sont de tout âge ; les grandes se promènent dans le jardin avec la tranquillité un peu factice de jeunes filles qui veulent ressembler à des femmes ; les petites jouent dans le préau, courent après les canards, appellent vainement les pigeons, et regardent respectueusement les dindes, dont le bec ne les encourage pas aux familiarités. Il paraît que l’école est très sérieuse et qu’elle n’a jamais eu de défaillance aux examens de l’Hôtel de Ville ; du moins on me l’a raconté, je le répète de confiance. L’école est « payante, » excepté pour les élèves qui ne peuvent payer, et c’est ainsi, je le dis en passant, que devrait être entendue la gratuité dans toutes les écoles, aussi bien dans celles qui ont chassé le Christ que dans celles qui l’invoquent.

Au-delà du jardin, lorsque l’on a traversé le pavillon dont j’ai parlé, on pénètre dans une cour qui donne accès à la rue de La Tour-d’Auvergne. Là, une maison assez vaste dont la distribution a été utilisée au mieux est consacrée à une institution que l’on pourrait nommer l’asile des femmes seules, et qui se divise en trois « sections » différentes. La première est réservée à des femmes veuves ou isolées qui, n’ayant qu’une fortune modique, sont obligées de se réduire à un minimum dont l’existence, si coûteuse à Paris, ferait du dénûment si les prodiges d’économie opérés par les sœurs ne leur permettaient pas d’en faire presque du confortable. Il faut l’art des femmes et surtout des religieuses pour tirer parti d’une pension mensuelle plus que médiocre, et répondre à des besoins qui parfois ont quelque exigence. Ce quartier des dames pensionnaires ressemble à une Abbaye au bois en miniature. Tout y est propret ; on voit que l’œil des supérieures y regarde souvent ; les chambres sont chaudes, bien meublées ; il y règne une sorte d’atmosphère à la fois douce et triste, comme si celles qui habitent là vivaient repliées sur elles-mêmes, s’entretenant avec leurs souvenirs et s’absorbant dans les choses du passé.

La seconde section ne ressemble en rien à la première ; elle s’ouvre sur l’avenir, le protège et parfois l’assure. C’est là, en effet, que l’on accueille les institutrices sans position et qui sont en quête d’une « éducation à faire. » Pour celles-là, plus encore peut-être que pour d’autres, le danger de l’isolement, à Paris, est redoutable ; jeunes pour la plupart, souvent jolies, parfois obligées de soutenir une famille besogneuse, elles sont exposées à bien des tentations et même à bien des tentatives. J’ai côtoyé dans ma vie beaucoup de ces pauvres filles qui, dans bien des cas, sont supérieures aux familles dont elles dégrossissent les produits ; toutes n’étaient point impeccables, et chez plus d’une j’ai surpris des bouffées d’orgueil et des lancinemens d’envie ; mais elles sont nombreuses celles qui ont un dévoûment sérieux, une abnégation dont la pratique a dû coûter, un amour sincère et presque maternel pour leurs élèves, et j’ai compris qu’elles étaient dignes d’égards respectueux que l’on ne devrait jamais leur ménager. Le travail de préparation des examens les a épuisées ; elles ont en poche le brevet de capacité supérieure ; elles ont entamé leur petite réserve, — toute leur fortune, — pour avoir une mise décente, sans laquelle chaque porte se fermerait devant elles ; elles battent le pavé, sollicitant des recommandations, déjeunant d’une tasse de café au lait, dînant d’un morceau de pain et de deux sous de marrons ou de charcuterie, s’étonnant que leur diplôme ne dégage pas toutes les issues, gravissant les escaliers, interrogées par des mères ignorantes, lorgnées par les jeunes gens, morguées par la valetaille, ne se décourageant pas, ne pouvant se décourager sous peine de mourir de faim, et se trouvant heureuses, s’estimant sauvées lorsqu’on leur donne trois enfans à élever, 150 francs par mois, le lit et la table. A ces infortunées, — le mot n’est pas excessif, — les sœurs de Marie-Auxiliatrice ouvrent leur maison, donnent une chambre, les protègent autant qu’elles peuvent contre la solitude, mauvaise conseillère, et leur permettent d’attendre sans privations trop dures que leur bonne ou leur mauvaise fortune les envoie en province, en Russie, en Allemagne, et même à Jaffa, où, en 1850, j’en ai rencontré une qui enseignait le piano à un vieux Turc.

La troisième section porte un nom caractéristique : c’est « le chômage, » œuvre antérieure au « secours mutuel des jeunes ouvrières, » et qui, cependant, semble en être devenu l’annexe. Moyennant une cotisation de 0 fr. 05 par jour, les jeunes filles sans travail, — ouvrières ou servantes, — peuvent s’assurer les soins et les médicamens lorsqu’elles sont malades et le paiement d’un mois de loyer pendant les périodes de chômage. Tel est le principe de l’œuvre du secours mutuel ; les sœurs de Marie-Auxiliatrice ont développé ces dispositions premières, car elles accordent au « chômage » une hospitalité de trois mois ; ce qui laisse aux filles sans place le temps de se retourner, comme elles disent, de multiplier leurs démarches et d’arriver à un résultat satisfaisant. Les services que rend l’institution du chômage sont considérables dans l’ordre moral et dans l’ordre physique. Elle est la sauvegarde de bien des jeunes filles qui, livrées à elles-mêmes et aux hasards de la grande ville, s’en iraient à la dérive jusqu’au tourbillon où l’on fait naufrage ; chaque soir, pendant trois mois, avoir la certitude de trouver le bon lit où l’on répare les fatigues du jour, dormir en paix sans voisinage inquiétant, être accueilli par le conseil qui redresse, par la parole qui fortifie, c’est bien souvent être sur le seuil du salut. Ce n’est pas tout, car, en cas de maladie, on est soigné dans la maison même et c’est un grand bienfait que de savoir que l’on évitera l’hôpital, qui cause aux pauvres gens une terreur d’autant plus vive qu’elle est sans motif et qu’elle repose sur des légendes absurdes que la réalité ferait évanouir si l’on se donnait la peine de la regarder de près. Le peuple de Paris vit de confiance sur un certain nombre de fables que les ancêtres lui ont léguées, qui se sont perpétuées de siècle en siècle et que « le progrès des lumières » n’a guère pénétrées, car elles sont aussi bêtes et aussi fausses qu’au premier jour. Nos hôpitaux sont excelle us, et ils seront irréprochables lorsqu’on leur aura rendu les sœurs hospitalières.

Au chômage, il n’y a point de chambres séparées, comme pour les dames pensionnaires et pour les institutrices ; il en faudrait trop, car le nombre est grand des femmes qui s’adressent à la maison de la rue de Maubeuge pour fuir la promiscuité et le péril des garnis, où « on loge à la nuit. » De vastes dortoirs sont à leur disposition, où les lits sont épais et les lavabos bien outillés ; de sept heures du soir à sept heures du matin, elles sont tenues d’être présentes au logis ; pendant le jour, on est en quête, comme disent les veneurs, et bien souvent l’on rentre après avoir fait buisson creux. C’est du chômage qu’est née l’Œuvre des jeunes poitrinaires. Bien des femmes sont venues au dortoir commun, non point parce qu’elles étaient sans place, mais parce que l’état de leur santé les forçait à quitter la place où elles ramassaient le pain quotidien. Les sœurs avaient remarqué qu’un grand nombre de jeunes filles « en hospitalité » étaient atteintes de maladie des voies respiratoires, et, sans qu’aucun projet de création d’une œuvre nouvelle germât dans leur esprit, elles s’étaient dit que Paris avec ses logemens insalubres, ses chambres obscures et sans air, l’agglomération des locataires dans les mêmes vieilles maisons, était impitoyable pour les enfans de constitution délicate. Vaguement l’on avait rêvé de larges infirmeries baignées de soleil, où l’on pourrait accueillir et soigner ces êtres débiles qui dépérissent, meurent dans leur milieu et qui peut-être se vivifieraient ailleurs ; mais on n’était à Paris que depuis quelques années, les charges des premières installations avaient été lourdes ; c’est à peine si l’école, si le pensionnat, si le chômage subvenaient à leurs besoins ; lorsqu’on avait des malades, — et on en avait souvent, — on était contraint de solliciter des offrandes, afin de ne point les laisser manquer de soins. On ajournait, on se disait : « Plus tard, nous essaierons ; quelle joie ce serait d’arracher tant de pauvres jeunes filles à la misère, à la souffrance, de les guérir peut-être, ou du moins d’ouvrir aux incurables ces horizons où l’âme s’élance avec une indestructible ferveur ! » On espérait quelque sourire de fortune et l’on attendait. Un incident, peu important par lui-même, émut les sœurs et fortifia leur volonté de bien faire.

Parmi les femmes admises au chômage, il y en avait une, jeune encore, pour qui la vie n’avait point été clémente. Depuis longtemps elle avait lancé son bonnet et le reste par-dessus les moulins ; servante par-ci, ouvrière par-là, de nature instable, plus faible que vicieuse, ramassée par les uns, courant après les autres, elle avait vécu « à la rencontre, » c’est-à-dire au hasard, quelquefois en chapeau et bien souvent nu-tête. Malade et pauvre, elle avait été recueillie par un vieux soldat qui avait quelques économies et l’avait mise « en chambre, » comme l’on dit dans ce monde-là. Son mal avait augmenté et elle était entrée à l’infirmerie du chômage. Elle n’avait rien dissimulé de son histoire et l’avait racontée avec la bonne foi un peu inconsciente de ceux qui s’abandonnent volontiers aux autres parce qu’ils se sont toujours abandonnés eux-mêmes. Les sœurs l’écoutaient, la réconfortaient, lui faisaient quelque morale ; elle levait les épaules et répondait : « Que voulez-vous que je fasse ! » On l’engageait à jeter le vice aux orties et à quitter celui qu’elle appelait son vieux troupier. La pauvre fille disait : « Si je suis vos conseils, que vais-je devenir ? Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur ; s’il me reste une famille, je ne sais où elle est, et elle ne me connaît pas ; je suis malade pour longtemps, peut-être pour toujours ; vos règlemens vous défendent de me garder plus de trois mois. Où irai-je en vous quittant ? Je n’ai plus que mon vieux troupier ; sans lui je coucherais dans la rue et je n’aurais pas de quoi manger. Vous me dites d’avoir du courage : je n’en ai plus, je n’en ai peut-être jamais eu. Ah ! si vous pouviez me garder, je ferais tout ce que vous me demandez, car j’en ai assez de la vie que j’ai menée et qui ne m’amusait guère. » — La mère supérieure, qui l’écoutait, fut touchée : « Si vous voulez rompre avec le vieux troupier, je ne vous abandonnerai jamais. — Et je pourrai rester toujours dans la maison ? — Toujours ? — Bien vrai ? — Je vous le promets. » — Le jour même, « le vieux troupier » était congédié ; à l’hospitalité transitoire on substituait l’hospitalité définitive ; le chômage devenait maison de retraite.

Ce fut là le premier fait autour duquel se cristallisèrent les rêves confus dont les sœurs de Marie-Auxiliatrice étaient tourmentées ; un autre fait exclusivement matériel suscita leur vocation et détermina la création de l’Œuvre des jeunes poitrinaires. J’ai dit que lorsque des malades se trouvaient à l’infirmerie du chômage, on sollicitait des offrandes en argent et en nature pour parer aux nécessités, parfois coûteuses, de la médication. Plusieurs femmes atteintes de pleurésie ou d’affections pulmonaires étaient en hospitalité pendant les premiers mois de 1880. Deux sœurs quêteuses, parties en course, entrèrent dans une petite boutique où l’on vendait des étoffes de laine, et elles prièrent la marchande de leur donner quelques coupons, quelques morceaux de flanelle dont elles pourraient faire des camisoles pour leurs poitrinaires. La marchande les écouta et se mit à pleurer : « Vous soignez les poitrinaires ! Ah ! si vous voyiez dans quel état est ma fille ! » Et, se levant, elle conduisit les sœurs dans une soupente sans lumière, sans fenêtre, où, sur un lit de sangle, une fillette de dix-sept ans était couchée. Les pommettes roses, l’œil brillant, la pauvrette mettait sa main maigre sur sa poitrine, toussait avec effort, essayait de sourire et avait les yeux pleins de larmes. Une des sœurs dit : « Il faudrait la transporter dans une chambre meilleure. » La mère répondit : « Où voulez- vous que je la mette ? je lui ai donné ma chambre et je couche dans la boutique. » Le mot d’hôpital fut prononcé à voix basse ; la mère répliqua : « Elle n’est pas encore assez malade, ça durera trop longtemps ; on l’a refusée. Ah ! vous devriez bien la prendre chez vous ; au moins, elle sera dans un endroit où elle pourra respirer. » Rentrées à la maison de la rue de Maubeuge, les sœurs quêteuses racontèrent à la mère supérieure le spectacle qu’elles avaient eu sous les yeux. Bien vite on alla chercher la petite malade et on l’installa dans une pièce éclairée de fenêtres par où pénétraient les rayons de soleil. C’était contraire aux règlemens, mais la charité ne s’en soucia guère ; elle y trouvait son compte.

Il y a donc à Paris des jeunes filles qui, faute de soins, faute des précautions hygiéniques les plus élémentaires, souffrent, s’affaiblissent et meurent ! On en a vu une, mais combien en existe-t-il que peut-être on parviendrait à sauver ? Cette pensée poignit les religieuses de Marie-Auxiliatrice et s’empara d’elles jusqu’à l’obsession. On prit des renseignemens et l’on acquit la certitude que les hôpitaux repoussent les phtisiques pendant la première et la seconde période de leur maladie ; on ne les accepte que pendant la troisième, — la dernière, — lorsque la science affirme que tout espoir doit être abandonné ; en un mot, on leur prête un lit pour mourir. Que l’on n’accuse pas l’Assistance publique de cruauté ; elle obéit à une nécessité implacable. La durée de la phtisie varie entre un mois et quarante ans ; c’est à Paris une affection très fréquente ; il est impossible, dans l’état actuel de notre système hospitalier, d’immobiliser un nombre considérable de lits au détriment de ces malades transitoires qui peuvent, qui doivent être soignés dans nos hôpitaux, sous peine de mourir sur le grabat de leur mansarde. Lorsque l’on a étudié ou fréquenté les hôpitaux, on sait que les malades se pressent à la porte, qu’on en est réduit, malgré bien du bon vouloir, à faire une sélection parmi les plus dangereusement atteints, et qu’un lit est à peine refroidi que déjà il est occupé. Le mal n’attend pas, il est de toutes les minutes ; on a beau multiplier les ressources du « traitement à domicile, » nos hôpitaux sont encombrés ; en temps de santé normale, ils sont insuffisans ; qu’est-ce donc lorsqu’une épidémie, — choléra ou variole, — s’abat sur la ville ? Je l’ai dit et je le répéterai sans cesse : malgré sa fortune personnelle, malgré les subventions du département, l’Assistance publique est pauvre ; l’indigence, la maladie, la vieillesse, l’incurabilité la débordent, et elle doit accomplir un effort prodigieux pour parer aux exigences immédiates qui, chaque jour, se reproduisent avec une désespérante régularité. Il lui faudrait à la campagne, au plein air, quelque vaste domaine, analogue à l’asile de Vaucluse, où elle pourrait réunir son lamentable peuple de poitrinaires et le garder, loin des causes morbides, jusqu’à la dernière heure. Elle ne l’a pas encore, elle ne l’aura peut-être jamais. La foi qu’elle laisse expulser de ses maisons a compris qu’il y avait là une lacune à combler ; elle s’est adressée à la charité privée, qui lui a répondu.

Les sœurs de Marie-Auxiliatrice, en présence de la femme au « vieux troupier » et de la jeune poitrinaire enlevée de sa soupente, ont conçu l’œuvre ; elles l’ont aperçue avec tous ses développemens et elles ont compris que la première condition pour qu’elle fût vraiment secourable était de l’établir hors de Paris, loin du centre infecté d’où s’échappent à flots les poisons de la phtisie, de la subordonner à des principes d’hygiène qui primeraient toute autre considération et de ne se préoccuper que de la maladie des malades sans leur demander ni acte de baptême ni profession de foi. Par un hasard singulier, la fille qu’elles avaient retirée de la boutique de sa mère était issue d’une famille juive et d’une famille protestante. C’était démontrer que la question de secte paraissait secondaire, et que la souffrance seule était un titre à des soins dont on était résolu d’être prodigue ; on se déclarait ainsi prêt, s’il le fallait, à renverser la parabole du bon Samaritain. La charité, comme l’ambition, a ses châteaux en Espagne, les rêveurs se plaisent à les bâtir, mais les âmes ferventes ne s’en peuvent contenter. Ce n’est donc pas tout de concevoir de bons projets, il faut les mettre à exécution : comment faire sans argent ? La communauté était pauvre ; elle subsistait, c’est tout ce que l’on en peut dire. Comme les Petites-Sœurs des Pauvres, comme les frères de Saint-Jean de Dieu, on se dit : Cela ne doit pas nous arrêter ; nous tendrons la main, et avec l’aumône des riches, nous soignerons, nous sauverons les enfans des pauvres. Une fois la résolution arrêtée, on partit en quête.


II. — LE CHATEAU DE VILLEPINTE.

On fut bien inspiré lors des premières démarches ; le début fut heureux. On s’adressa à une femme qui est une grande dame que je n’ai point à nommer, quoique sa main, — sa main d’or, diraient les Arabes, — s’aperçoive partout où l’on fait du bien. Par son père et par son mari, elle appartient aux familles historiques de France : Ante mare undœ, dit sa devise paternelle ; Ferro non auro, répond la devise conjugale ; l’une et l’autre ont eu des heures glorieuses. Les sœurs quêteuses n’eurent point de déconvenue ; l’offrande ressemblait à une largesse. L’impulsion était donnée ; elle fut féconde, car elle partait de haut. Les femmes s’empressèrent, elles entraînèrent les hommes, et bientôt une somme fut réunie, qui permit d’entreprendre un premier essai. Dès l’abord, une difficulté se présenta ; on ne pouvait songer à établir une infirmerie de poitrinaires à Paris, mais il fallait l’installer tout près de la maison mère, presque dans la banlieue, afin de pouvoir rester en communications quotidiennes et faciles. Après quelques recherches, on loua quatre petits pavillons à Livry, dont Mme de Sévigné disait à sa fille : « Je comprends mieux que personne les sortes d’attachement qu’on a pour les choses insensibles et, par conséquent, ingrates ; mes folies pour Livry en sont de belles marques. » Quatre pavillons : je répète ce que j’ai entendu dire, mais je n’en crois rien. Le souvenir excelle à parer les choses, à les agrandir, et j’imagine que les quatre pavillons étaient quatre maisonnettes, où l’on se casa, vaille que vaille. La supérieure couchait dans le grenier, sous les tuiles disjointes ; pendant les nuits pluvieuses, elle ouvrait son parapluie. On put rassembler là une quinzaine de malades ; c’est tout ce que permettait la dimension des quatre pavillons, et encore faisait-on des chambrées trop nombreuses. On était tellement à l’étroit, que l’on en était réduit à devenir inhospitalier et à refuser d’encombrer encore plus une maison déjà trop peuplée. On avait un jardin, on y séjournait toutes les fois que la température était tolérable ; les pauvres petites aspiraient à pleins poumons l’air des champs, qui ne ressemble en rien à l’haleine empestée de Paris. On comprenait cependant que ce n’était là qu’une étape, et que si l’œuvre voulait prospérer, elle devait échapper au milieu trop resserré qui menaçait de l’étouffer.

Des gens de bien se réunirent, — il en est beaucoup à Paris, — et voulant féconder l’œuvre qu’ils avaient déjà aidée à naître, formèrent entre eux une société immobilière afin d’acquérir un domaine dont les sœurs de Marie-Auxiliatrice deviendraient locataires et où elles pourraient donner à leur infirmerie des proportions qui en feraient un institut de haute utilité. Ce fut alors, — 1881, — que l’on acheta, à 18 kilomètres de Paris, le château de Villepinte, qui est desservi par le chemin de fer du Nord, à la station de Sevran. Le fief de Villepinte était autrefois dans la mouvance de l’abbaye de Saint-Denis ; au XIIe siècle, il appartenait au seigneur Hugo Lupus, le même sans doute qui possédait le clos où les ribauds et les ribaudes avaient installé « le clapier » que Charles IX fit détruire le 27 mars 1565 ; par la contraction des deux noms de son propriétaire, le clapier s’appelait le Hueleu ; le peuple de Paris, habile à dénaturer les étymologies, nous en a conservé la tradition par les rues du Grand et du Petit-Hurleur. Le château, qui n’est qu’une maison de plaisance, a des origines plus modernes ; il date de la fin du règne de Louis XIII ou du commencement de celui de Louis XIV. On voit, dans un rôle de 1649, qu’un sieur de Flexelles, président ès-comptes, est imposé pour une maison à Villepinte ; est-ce lui qui a bâti le château ? La propriété a eu des fortunes diverses, elle a été morcelée, puis réunie dans l’état primitif, actuellement elle se compose de la maison d’habitation, de bâtimens ayant fait office de ferme, et d’un parc de 11 hectares. L’œuvre s’y installa le 19 mars 1881. Si le développement et l’aménagement des constructions étaient en rapport avec l’étendue des jardins, ce serait la plus belle infirmerie du monde.

On n’y est pas admis d’emblée ; c’est Paris qui alimente Villepinte, le château n’est qu’une dépendance de la maison de la rue de Maubeuge ; là fonctionne le dispensaire que toute malade doit traverser avant d’être dirigée sur l’asile. Deux fois par semaine, des maîtres ès-sciences médicales, les docteurs Cadier et Gouël, examinent les pauvres filles postulantes que la maladie étreint et qui, dans le milieu où elles vivent, où elles meurent, ne trouvent que l’accroissement de leurs souffrances et le découragement. Le cabinet de consultation est petit, presque obscur, car il prend jour sur la cour sans clarté, qu’assombrissent les murs de la maison, où sont installés le pensionnat et le chômage ; mobilier modeste, quelques gravures de sainteté appendues aux murailles ; des fioles, des instrumens d’investigation à la portée du médecin ; un bec de gaz flambe et projette sa lumière à travers le tube et le verre grossissant d’un laryngoscope. Le docteur a passé sur ses vêtemens la serpillière blanche ; la supérieure, un crayon et un registre en main, se lient à ses côtés, prête à écrire les prescriptions et à donner ordre de délivrer gratuitement, par la pharmacie de la maison, les médicamens ordonnés. Une à une, on fait entrer les malades, ouvrières de Paris pour la plupart, en robes de laine, coiffées de chapeaux prétentieux, obligées peut-être, par économie, de se restreindre pour la nourriture, mais, ne pouvant faillir à la nécessité de s’affubler d’un faux chignon et de s’augmenter de ce que nos grand’mères appelaient « une tournure. » Elles sont émues. Le laryngoscope, le miroir à long manche qui permet de voir les cordes vocales, les fioles massées dans une boîte ouverte, les pinceaux les effraient un peu. Quelques-unes se défendent contre l’examen et se mettent à pleurer ; on les rassure par de bonnes paroles, et pour les plus récalcitrantes, la supérieure a des câlineries qui réussissent à les vaincre. Le médecin, expert en son art a vite fait d’ouvrir une bouche qui voudrait rester close, de rabattre la langue, d’éclairer les fosses de la gorge jusqu’en leur profondeur et de les barbouiller de créosote. La malade écarquille les yeux et a une seconde de stupeur, comme si elle venait d’échapper à un danger. L’auscultation est lente et minutieuse, car le plus ou moins de matité de la sonorité thoracique est un indice précieux pour déterminer la période et, par conséquent la gravité du mal. Presque toutes les malades que j’ai vues se présenter à la consultation sont pâlottes ; la main est moite, l’ongle est bombé, la voix semble fêlée ; il y a dans leur carnation quelque chose de diaphane qui donne de l’étrangeté au visage ; elles ont des gestes doux, un peu enfantins, et parfois des rougeurs subites. Quelques-unes expliquent nettement le genre de souffrances dont elles se plaignent ; elles parlent « de la petite fièvre, » des sueurs nocturnes, des chaleurs de la poitrine, de leur voix « qui siffle sans qu’elles sachent pourquoi. » Chez plusieurs d’entre elles, le mal, a déjà rompu l’équilibre nerveux ; elles ont le tourment de l’inconnu : « Je voudrais m’en aller. — Où ? — Je ne sais pas : bien loin, bien loin ! » Pour celles-là l’anémie a fait son œuvre, la névrose n’est pas loin. Quelques-unes, parmi les plus âgées, sont obtuses. Elles souffrent, c’est tout ce qu’elles savent dire. Aux questions paternelles du médecin, elles répondent : « Peut-être bien ! » Une vieille poitrinaire qui n’avait plus qu’une dent, s’était débarrassée de son corsage pour faciliter l’auscultation et découvrait des épaules pointues où les clavicules creusaient des « salières. » On lui disait : « Qu’avez-vous ? Où souffrez-vous ? » Elle répétait : « Je ne sais pas, c’est quelque chose qui me « tribouille » dans l’estomac. »

Dans l’étroit cabinet de la rue de Maubeuge, les maladies du larynx ne sont pas les seules que l’on traite. Lorsque les poitrinaires ont été examinées, on voit arriver les petites filles malingres, bouffies par la lymphe, pâlies pan l’hydrémie, la tête de côté, le cou gonflé de glandes, encombrées de mucosités, parfois sourdes et parfois clignotant de la paupière, comme si la moindre clarté les éblouissait. Elles sont amenées par leur mère et souvent par les sœurs de Saint-Vincent de Paul, que l’on trouve partout où il y a quelque bien à faire. Ces créatures chétives sortent des mansardes de Paris ; ce n’est pas l’insalubrité du logement qui les a faites ce qu’elles sont, c’est l’insalubrité paternelle. Les plus faibles, les plus étiolées restent entre les mains des sœurs ; Marie-Auxiliatrice ne les repousse pas, et je dirai plus tard quel asile la charité vient d’ouvrir à leur débilité ; car l’œuvre n’accueille pas seulement les jeunes filles poitrinaires, elle emporte sous ses ombrages les toutes petites filles qui pourraient le devenir. La fondation est récente, et la fille d’un grand architecte y a attaché le nom de son père.

Quand, après l’examen médical, une malade a été reconnue atteinte, à un degré quelconque, dans le principe même de la vie, elle est dirigée sur Villepinte, à la condition que l’on puisse lui faire une place. Il est rare que l’on ne soit pas obligé d’attendre que la mort ait vidé un lit. Cependant j’ai vu une malade à neuf heures du matin dans le cabinet de consultation et je l’ai retrouvée à l’infirmerie de Villepinte, le même jour, à une heure de l’après-midi. Je m’y étais rendu par le chemin de fer ; le petit omnibus de l’asile était venu me chercher à Sevran ; au bout d’un quart d’heure, j’étais arrivé devant le château rouge, ainsi que disent les gens du pays. Deux tourelles à queue d’aronde sont reliées par un corps de logis assez ample ; le tout est en briques dont un badigeon a exagéré la couleur primitive. La supérieure générale m’avait précédé, et j’ai pu, grâce à sa complaisance, parcourir la maison jusque dans les recoins les plus secrets. La distribution des logemens est selon le mode des anciens architectes, qui n’épargnaient ni les escaliers, ni les couloirs, ni les chambrettes, ni les « pas, » et dont l’idéal paraît avoir été d’établir partout une différence de niveau. Dans le salon primitif, qui sert de parloir aux sœurs, quelques boiseries sculptées rappellent le souvenir des propriétaires d’autrefois et sont l’indice d’un luxe oublié aujourd’hui ; de toutes les pièces, c’est la seule qui ne soit pas consacrée aux malades ; la maison leur appartient ; elles y sont chez elles, le savent, et s’y plaisent.

La cuisine est de dimensions sérieuses et outillée d’instrumens en fer émaillé qui dédaignent l’étamage et sont réfractaires aux accidens ; les casseroles qui mijotent sur le fourneau et les broches qui tournent devant le feu sont d’aspect rassurant ; on comprend que l’hygiène alimentaire est particulièrement surveillée et que, dans le traitement appliqué aux malades, la sœur cuisinière donne la main à la sœur pharmacienne. J’ai soulevé quelques couvercles et j’ai trouvé que « l’ordinaire » sentait bon. De la cuisine au réfectoire, il n’y a qu’un palier à franchir. Le réfectoire, c’est la salle, comme disent les petits bourgeois de Normandie ; on y mange pendant les repas ; le reste du temps on y travaille. Une trentaine de jeunes filles se sont levées lorsque j’y suis entré, laissant sur les tables couvertes de toile cirée leur tricot commencé, le linge qu’elles raccommodaient, le livre qu’elles lisaient. C’était l’heure de la récréation, mais une petite pluie continue interdisait la promenade dans le parc. Je les ai regardées, et, malgré leur sourire avenant, malgré leur air de jeunesse, je me suis senti saisi de commisération, car un tiers d’entre elles, sinon plus, est frappé du mal qui ne pardonne pas, dont peut-être on ralentit l’action, mais qui ne lâche point la proie qu’il a touchée. Pendant que je les contemplais, pendant que je visitais la maison et ses dépendances, que je me mouillais en parcourant les allées, que je pénétrais dans la vacherie, que l’omnibus me ramenait à Sevran, que le train m’emportait vers Paris, je ne pouvais me délivrer d’une obsession de mémoire qui finit par devenir insupportable ; j’avais beau faire, toujours j’entendais murmurer dans ma cervelle les vers de Millevoye : « De la dépouille de nos bois… » J’en étais irrité et je m’en voulais de ne pas réussir à faire taire cet écho entêté d’une poésie du temps jadis. Ce jour-là même, du reste, « le bocage était sans mystère ; » c’était au mois de décembre, et les grands arbres noirâtres semblaient se pencher avec tristesse vers les murailles du château. On était gai pourtant dans ce réfectoire où la vie n’a déjà plus d’avenir ; l’âge des malades les faisait insouciantes, et ce n’est pas entre dix-sept et vingt-trois ans que l’on peut se croire sur le chemin sans issue. La maladie elle-même, — la phtisie, — à mesure qu’elle prend possession d’un être, semble verser en lui des espérances plus fermes, des aspirations plus étendues, et des rêves plus vivaces. Il semble que le corps, en s’affaiblissant, donne à l’âme des forces de conception que la santé ne connaît pas ; on dirait que toutes les années qui vont être enlevées à la durée d’une existence normale se concrètent pour douer la malade, la moribonde, d’une activité cérébrale qui la fait vivre de longs jours en quelques minutes. La rêverie les enlève, les maintient au-dessus de la réalité, leur ouvre des horizons où elles se précipitent avec une sorte d’ivresse qui est souvent du bonheur et qui est toujours de l’espérance. A l’instant même de la mort, elles ne parlent qu’au futur. J’ai vu mourir, autrefois, une jeune femme phtisique ; étendue sur son lit qu’elle n’avait pas quitté depuis deux mois, veillée par des sœurs de l’Espérance qui se relayaient autour d’elle, ayant reçu les onctions suprêmes, environnée des appareils funèbres, le matin même du jour dont elle ne devait pas voir la fin, elle me disait : « L’an prochain, quand je conduirai ma fillette à Florence, viendrez-vous avec nous ? » Toutes celles qui sont à Villepinte sont ainsi ; à la qualité même des projets, on pourrait, jusqu’à un certain point, reconnaître celles qui ne survivront pas. Dans quelques mois, elles seront mortes, et elles se racontent ce qu’elles feront lorsqu’elles seront grand’mères. On pourrait affirmer que les plus tristes sont les moins malades.

On s’ingénie à les rendre heureuses et il m’a semblé que l’on y réussissait. La maison a-t-elle une discipline ? Je ne sais trop ; il serait plus juste de dire qu’elle a des habitudes auxquelles se conforment les soixante-treize malades qui l’habitaient lorsque je l’ai visitée. On doit être levé pour assister au premier repas qui est servi à huit heures et demie du matin ; puis l’on fait le ménage et l’on reste sans occupation déterminée jusqu’à onze heures et demie ; on dîne et on a ensuite deux heures de récréation ; de deux heures à trois heures et demie, on travaille ; dans une telle infirmerie, il ne manque pas de draps à recoudre, de taies d’oreiller à réparer, en un mot, de linge à « entretenir, » et on y emploie les malades valides ; à trois heures et demie, on goûte ; de quatre heures à cinq heures, on reprend l’œuvre de la couture ; à cinq heures, on est en liberté, on soupe à six heures, et à huit heures on se met au lit. Comme on le volt, la journée est distribuée de façon à éviter l’ennui ; le travail est une distraction et ne devient jamais une fatigue. Selon la saison, les pauvres filles vivent en plein air ou dans le logis ; ce sont des plantes frileuses, on les rentre en hiver, on les sort en été. La maison est un asile religieux, dirigé par des sœurs qui se conforment à une règle austère, je le sais ; mais c’est avant tout un asile thérapeutique. Chaque jour, la messe est dite à sept heures et demie pour la communauté, nulle malade n’y assiste ; le dimanche, elle n’est célébrée qu’à dix heures ; mais celles-là seules auxquelles le médecin en a donné l’autorisation sont admises à la chapelle. De même, pour la table des malades, qui ne connaît ni les jeûnes, ni les carêmes, ni les abstinences. L’hygiène appropriée aux anémies, aux tuberculoses, aux phtisies, exige une nourriture substantielle où la viande n’est pas épargnée ; on le sait à Villepinte, et le vendredi a ses filets de bœuf comme un simple dimanche. La cuisinière en chef, c’est le médecin ; il ordonne les repas comme il prescrit les potions.

Les malades, sans qu’elles s’en doutent, sont divisées par catégories correspondant au degré de leur maladie : les moins malades, les plus malades, les très malades, les agonisantes. Les deux premiers groupes ont des dortoirs garantis du nord par un couloir qui fait à la fois office de double muraille et de ventilateur ; un calorifère entretient une chaleur égale et douce dont les poumons délicats n’ont rien à redouter. Les pièces sont vastes, ouvertes sur le parc, et découvrent un horizon de verdure que nulle bâtisse n’enlaidit. Tout est clair et reluisant ; la propreté, utile dans toute salle hospitalière, indispensable dans une infirmerie de poitrinaires, est poussée jusqu’aux limites extrêmes ; comme disent les frotteurs, on peut se mirer dans les parquets. Les lits sont aussi séparés que le permet l’espace trop restreint, lits en fer, garnis d’une bonne literie ; sur plus d’un traversin j’aperçois trois ou quatre oreillers ; celles qui occupent ces couchettes si bien munies ne peuvent, sous peine d’étouffer, dormir que le torse relevé, presque assises. Tous les lits sont vides, bien bordés, enveloppés du couvre-pied de piqué blanc, sauf un où je vois une belle fille blonde qui n’est pas bien souffrante, et qui se dépite d’être forcée de rester au dortoir pendant que ses camarades rient et bavardent entre elles. Toute rose, montrant son joli cou blanc et sa chevelure cendrée, elle cache sa tête sous son bras et pleure parce qu’elle s’ennuie toute seule. Elle est honteuse de faire l’enfant, elle s’excuse, sa voix est déjà brisée par le mal ; la pauvrette en est à la seconde période ; sa main est noueuse, le pouls est aigu et rapide ; une quinte de toux la soulève ; elle dit : « Ce n’est rien, c’est un rhume que j’ai négligé. » Avant deux ans, si la science ne fait un miracle, elle ira dormir dans le petit cimetière de Villepinte.

Au-dessus des lits, on a inscrit le nom des donateurs, car chaque lit représente une fondation faite par une ou par plusieurs personnes. Ces noms, je ne les lis pas sans émotion, je les connais, je les retrouve dans presque toutes les œuvres de charité privée où j’ai regardé. Si, comme au moyen âge, on sculptait les armes du bienfaiteur ou de la bienfaitrice sur la muraille, j’y verrais plusieurs fois reproduit l’écu de gueules à trois bandes d’or, qui est celui d’une ancienne vicomte souveraine qu’en 1565 et en 1572 Charles IX érigea en duché-pairie. On ne soupçonne pas le bien que font certaines femmes du monde, dont la vie extérieure a du retentissement, que jalousent les âmes médiocres et qui semblent s’être imposé la tâche de soulager toutes les misères. On les croit occupées à leurs plaisirs, engourdies dans le luxe, frivoles, travaillant avec leur « couturier, » veillant sous la clarté des lustres et s’enivrant au milieu des hommages. Je l’ai cru comme tant d’autres, et j’en suis honteux, car, sans qu’elles le sachent, je les ai vues à l’œuvre. Sous la robe de mérinos noir, elles vont panser des plaies hideuses, elles s’assoient dans les ouvroirs, y restent trois heures de suite silencieuses et donnent aux meilleures ouvrières l’exemple de l’adresse et de l’habileté. Je sais que les pauvres n’ont jamais tendu vainement leur main vers elles, et lorsque, chaque jour, elles montent dans les mansardes, pour y porter des secours et des consolations, on dirait qu’elles y sont descendues. Donner son argent, c’est quelque chose ; mais donner son temps, donner sa vie, quitter ses habitudes élégantes pour s’engouffrer aux bas-fonds de la souffrance, c’est rare et cela mérite d’être signalé ; lorsqu’elles partent pour leurs expéditions de bienfaisance, elles sont si simplement vêtues qu’on les croirait déguisées, comme si elles allaient en bonne fortune.

Après les dortoirs où brillent ces noms lumineux de charité, de l’autre côté d’un couloir s’ouvrent deux chambres qui contiennent chacune cinq ou six lits. Là on ne fait que passer, la mort guette à la porte. Quel poète grec a donc dit : « Le carquois de ma vie est épuisé, j’ai lancé ma dernière flèche ? » Celles qui entrent là sont de pauvres petits archers désarmés pour toujours. La dernière chambre change souvent de nom : c’est la chambre rose, la chambre bleue, la chambre grise ; plusieurs fois, au cours de la même année, on remplace le papier, que l’on se hâte d’arracher, comme si le bacille de la tuberculose que le docteur Robert Koch a montré, le 24 avril 1882, à la Société médicale de Berlin, pouvait s’y loger et se jeter sur de nouvelles victimes. Lorsque je suis entré dans cette chambre funèbre, une sœur auxiliaire, assise sur un tabouret et tricotant, gardait deux malades, deux enfans de dix-sept ans qui sont encore à peine de ce monde. La maladie les a amaigries jusqu’à la transparence ; l’esprit semble dégagé ; il s’est affiné et comprend des choses mystérieuses que la résistance de la matière l’empêchait d’apercevoir. Dans cet état, on dirait que l’âme bat de l’aile au-dessus du corps épuisé ; elle ne s’est pas encore envolée et déjà elle n’est plus sur terre. L’une de ces moribondes a la tête enveloppée de langes ; elle est déformée par un abcès fistuleux qui a gonflé le visage et tuméfié les paupières de l’œil droit. Sur la table qui est près de son lit, je vois toutes sortes de friandises à côté d’une tasse de bouillon froid et d’un verre de vin de Malaga : la pauvre petite n’y touche pas ; elle est aplatie sur l’oreiller, de profil, sans remuer, comme envahie par une douce lassitude où elle se complaît ; je lui parle, ses lèvres me répondent et n’émettent aucun son perceptible. L’autre est charmante, étendue sur le dos, immobile, les yeux fixés devant elle, regardant vers des choses invisibles. Chateaubriand a dit : « Pourquoi n’y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l’éternité ? » Ses cheveux blonds dessinent un nimbe d’or autour de son front bombé, son visage est si pâle qu’il paraît d’un blanc mat ; ses yeux sont agrandis par une ombre d’azur ; le pouls se hâte comme s’il voulait en finir plus vite ; le souffle est bien court, lui aussi, il se précipite. Les mains sont allongées sur la couverture, brûlantes et agitées d’une très faible trépidation. J’ai demandé à la pauvre enfant : « Quel âge avez-vous ? » Une toute petite voix m’a répondu : « Au mois de mai j’aurai dix-huit ans. — C’est le mois où fleurissent les roses, je vous en apporterai un gros bouquet. » Elle ébaucha un sourire et dit : « Cela me fera bien plaisir. »

Je me suis éloigné rapidement ; la vue de ceux qui vont mourir rappelle ceux que l’on aimait et qui sont morts. Je me suis trouvé dans un couloir ; une porte était en face de moi, machinalement je l’ai poussée et je suis resté saisi. Dans une pièce très étroite, éclairée par une large fenêtre qui semble s’ouvrir vers l’infini, sur un lit drapé de blanc, j’ai vu une jeune fille couchée. Derrière elle, une veilleuse et deux flambeaux étaient allumés, clarté trinaire qui est presque une profession de foi. Une sœur auxiliaire et une mère de Marie-Auxiliatrice, agenouillées, priaient. Le frêle cadavre est vêtu de blanc, un large ruban bleu contourne les épaules et descend jusqu’aux pieds ; les mains, — comme elles sont blanches ! — sont entourées d’un chapelet et semblent être jointes pour une oraison suprême ; un long voile de mousseline enveloppe le corps tout entier. Les paupières closes, la pâleur rendue plus éclatante par le contraste des cheveux noirs, la lèvre encore souriante, donnent au visage une expression de béatitude dont je suis frappé. Une phrase de saint Paul me revient à la mémoire : « Ne soyez point tristes comme les païens, qui n’ont point d’espérance. » La supérieure, qui m’accompagnait, s’est inclinée et a récité une prière pour le repos de l’âme de la pauvre petite. — Où pourrait-elle aller, cette âme de dix-sept ans, si ce n’est dans l’apaisement de toute souffrance et dans la quiétude sans fin ? — Elle était partie, le matin même, au lever du jour. Est-ce bien la chambre des morts où je l’ai vue ? n’est-ce pas plutôt la chambre de la délivrance ?

En suivant un corridor dont les fenêtres donnent sur la place du village, on parvient à la chapelle qui est une sorte de grenier que l’on a, du mieux que l’on a pu, approprié aux besoins du culte ; la sacristie n’est pas luxueuse, c’est une armoire dont on a retiré les planches. Cet état de choses désespère les religieuses, qui voudraient une belle chapelle pour y entendre la messe quotidienne et y venir prier en commun. Le lieu est insuffisant, mal aménagé, situé sous les combles, je le reconnais ; mais qu’importe ? on y prie aussi bien que dans les cathédrales, et la crèche de Bethléem, où s’agenouillèrent les rois des pays d’Orient, n’était pas aussi grande. Si j’osais, je dirais : « Mes sœurs, ne songez à modifier votre chapelle qu’après avoir construit des logemens pour toutes les malades qui vous invoquent ; c’est le moyen de plaire au Dieu que vous servez. » Si Dieu est mal logé à Villepinte, les religieuses sont encore plus mal logées que lui. Les malades les ont chassées de la maison ; à force de reculer pour faire place aux poitrinaires, elles sont arrivées jusque sous les toits, dans des chambrettes en brisis, traversées par des poutres contre lesquelles on se heurte le front, où le papier humide se détache des murs, où le sol n’est même pas carrelé, mais composé d’un mélange de plâtre et de pisé. C’est inhumain et c’est imprudent, car il faut de la vigueur pour résister aux fatigues de la fonction, et l’on compromet sa santé en dormant dans ces galetas que visitent les courans d’air et que le froid pénètre. En revanche, la pharmacie est irréprochable, rien n’y manque, pas même les bocaux rouges et bleus qui servent d’enseigne aux pharmaciens, et à l’aide desquels, le soir, ils aveuglent les passans. Là le travail ne chôme pas ; la mère pharmacienne et la sœur qui l’assiste sont à l’œuvre tout le jour ; elles excellent à dissimuler les amers, afin de les faire accepter aux malades que leur mal rend capricieuses et qui, chaque matin, détournent volontiers la tête quand il s’agit d’avaler l’huile de foie de morue réglementaire.

La vie des religieuses de Marie-Auxiliatrice n’est point une sinécure. Levées à cinq heures, couchées tard, lorsque nulle dans la maison ne peut plus réclamer leur secours, elles sont sur pied toute la journée pour les soins à prodiguer, pour la surveillance à exercer, pour l’impulsion à donner aux divers services qui font mouvoir l’œuvre. Ont-elles le temps de prier, je ne sais. Mais quelle prière vaut l’acte de dévoûment ? quelle litanie peut remplacer la dépense de soi-même au profit d’autrui ? Le jour, elles ont mille occupations qui ne leur laissent pas un instant de repos ; la nuit, elles ne sont jamais certaines de n’être pas appelées par quelque veilleuse qui les réclame auprès d’une malade. Elles m’ont paru actives, empressées et chaudes de cœur. Où se recrute cette communauté qui n’a rien de platonique et dont l’existence est un labeur perpétuel ? Un peu partout, comme les autres ordres religieux. J’ai causé avec une tourière qui m’a paru être une paysanne, et il est possible que j’aie côtoyé, rue de Maubeuge ou à Villepinte, l’arrière-petite-fille d’un des maréchaux de France dont la gloire de Louis XIV a profité. Elles sont très douces, très maternelles avec leurs malades et déploient souvent une ingéniosité rare pour leur éviter quelque fatigue ou les maintenir dans l’exercice du traitement prescrit. Il faut reconnaître, du reste, que la plupart des malades sont des fillettes déjà atteintes de sagesse. Il est extrêmement rare que les affections chroniques des poumons ou du larynx se produisent avant l’âge de seize ou dix-sept ans. La phtisie proprement dite, comme l’aliénation mentale, est presque inconnue chez les enfans. Avant la puberté, la tuberculose ne se manifeste guère que sur les enveloppes du cerveau (méningite tuberculeuse), ou sur les ganglions du mésentère (carreau) ; quant à l’hémoptysie (crachemens et vomissemens de sang), elle n’existe pas au-dessous de la septième année et elle est exceptionnelle avant la quinzième. Les poitrinaires de Villepinte ont donc dépassé depuis longtemps l’âge de raison, lorsqu’elles sont admises dans l’asile ; aussi n’a-t-on point de reproches à leur adresser ; mais si la malade est obéissante, la maladie ne l’est pas. Bien souvent il faut user de subterfuge et susciter des complices pour empêcher une pauvre fillette qui s’affaiblit et ne s’en aperçoit pas, de faire son lit, de balayer la chambre, de se livrer, en un mot, au travail quotidien, qui, pour elle, est une sorte de passe-temps. Ceci n’est pas très difficile, car cette maladie a cela de particulier qu’on la reconnaît chez les autres et qu’on l’ignore pour soi-même ; aussi pendant la première et la seconde périodes, on parvient, sans trop de peine, à les occuper et à les satisfaire, même lorsque l’anémie développe chez elles un appétit que rien ne semble pouvoir apaiser et qui se traduit par une consommation de pain prodigieuse (11,700 kilogrammes en 1883) ; mais lorsqu’elles entrent dans la dernière période, lorsque le tubercule a creusé sa caverne mortelle, lorsque l’ongle s’est recourbé et que l’extrémité du doigt a la forme d’une spatule, lorsque la toux nocturne est incessante et que les sueurs sont profuses, la maternité des sœurs reste parfois impuissante devant l’irrégularité des caprices et les exigences d’une volonté qui ne s’appartient plus. La prédominance nerveuse est la plus forte, la malade y obéit. Elle devient instable ; elle est animée d’un désir incessant que, bien souvent, elle ne pourrait formuler ; partout où elle est, elle croit qu’elle serait mieux ailleurs ; chaque jour, presque à chaque heure, elle veut changer de place ; tant que l’on peut, on lui obéit ; le règlement de Villepinte est fait en faveur des malades et non point au profit des infirmières. Et la nourriture : « c’est une affaire d’état, » me disait une sœur. Malgré deux plats de viande et deux plats de légumes variés, qui permettent au dîner et au souper de faire un choix, les malades auxquelles la mort a déjà fait signe goûtent les alimens les uns après les autres, les repoussent, et ne peuvent manger. Ainsi qu’elles le disent elles-mêmes, elles ont des « envies ; » elles demandent des crevettes, du homard, des sardines, des huîtres. Eh bien ! on leur en trouve, coûte que coûte ; devant la fantaisie satisfaite, l’appétit se réveille et, le plus souvent, se rendort aussitôt.

A Villepinte on n’accepte pas seulement les malades du troisième degré, pour les aider à mourir ; celles du premier et du second degré sont reçues sans hésitation ; on les prend avec l’espoir de les guérir, et dans bien des cas, on les guérit. Sous ce rapport, le traitement prescrit par le docteur Lefebvre (d’Aunay-lès-Bondy), médecin de l’asile, et les soins des religieuses ont produit des résultats qu’il m’a été facile de constater sur les registres de l’œuvre. Du 1er janvier au 31 décembre 1883, 229 malades sont entrées dans la maison ; sur ce nombre, 74 (premier degré), sont sorties guéries ; 59 (second degré), ont éprouvé une amélioration assez sérieuse pour faire espérer que l’existence sera prolongée de plusieurs années ; 23 (troisième degré), sont mortes ; au 1er janvier 1884, l’asile contenait 73 poitrinaires. Ces chiffres ont de l’importance et semblent prouver que le malade atteint de tuberculose pulmonaire, transporté, dès le début, dans un milieu sain, fortifié par une alimentation réparatrice, soigné avec vigilance et selon des prescriptions intelligentes, peut ressaisir la santé et vivre de longs jours. Le recrutement des malades n’est que trop facile : Paris est un infatigable pourvoyeur de phtisiques ; on peut quintupler les lits de l’infirmerie à Villepinte, il ne faudra pas une semaine pour qu’ils soient occupés ; à voir la quantité de pauvres filles qui se pressent dans le cabinet de consultation de la rue de Maubeuge, on comprend que s’il y a beaucoup d’appelées, il y a bien peu d’élues. Tout donateur qui a « fondé » un lit, moyennant une rente annuelle de 1,000 francs, a le droit de le réserver à telle jeune poitrinaire qu’il désignera, ce qui n’est que correct ; les donateurs qui ont une moitié, un tiers ou un quart de lit se concertent pour décider dans quel ordre chacun d’entre eux fera entrer une malade à l’asile. Lorsqu’un lit est libre et n’est pas réclamé par son donateur, on ne tient compte ni de la qualité, ni de la quantité des recommandations ; on n’apprécie que le degré du mal et de l’indigence, et on l’attribue à la malade qui en a le plus besoin.

Les familles sont admises, le dimanche, à visiter les malades dans une pièce spéciale ; on permettait autrefois les promenades dans le parc, il en est résulté des inconvéniens, et on les a supprimées. Pendant le temps des visites, le parloir reste sous la surveillance d’une des religieuses. Les parens ne se gênent guère pour apporter toutes sortes d’alimens frelatés et de mauvaises boissons ; on a beau leur expliquer qu’ils compromettent le résultat du traitement suivi, ils ne s’en soucient, font semblant de se rendre aux remontrances qui leur sont adressées et glissent, en cachette, dans la poche des malades, les cervelas à l’ail et autres denrées de même acabit qu’ils ont apportées. L’entêtement des gens à cet égard est tel que l’on a dû renoncer à accorder des sorties aux poitrinaires ; il suffisait parfois à une malade en voie d’amélioration de passer deux ou trois jours près de ses parens pour perdre le bénéfice de la vie régulière et du régime observés dans l’asile. « Les sorties provoquaient trop de rechutes, me disait une sœur. » J’ai déjà signalé le fait, lorsque je me suis occupé de l’Orphelinat des apprentis à Auteuil : jour de congé, jour de « noce. » Moralement et physiquement, le mieux obtenu est compromis ; à Villepinte, on est tellement convaincu du danger que les malades courent dans leurs familles qu’on ne laisse sortir que les incurables et encore le plus rarement possible. Quant aux autres, à celles pour lesquelles toute voie de retour à la santé n’est pas définitivement close, on s’appuie sur les prescriptions du médecin et on les garde dans la bonne maison, dans la maison vraiment maternelle, qui ne s’ouvrira devant elles qu’après guérison ; dans ce cas, « le chômage » de la rue de Maubeuge les recevra et leur laissera le loisir de trouver une condition. Ainsi l’œuvre de protection est complète ; dès lors on peut comprendre pourquoi les anciennes malades de Livry et de Villepinte conservent un vif sentiment de gratitude pour la maison qui les a sauvées, et pourquoi, dès qu’elles ont une heure de liberté, elles viennent voir celles qu’elles nomment « nos mères. »

A côté de l’infirmerie des poitrinaires, qui est l’œuvre maîtresse, l’œuvre originale des religieuses de Marie-Auxiliatrice, le château rouge accepte quelques pensionnaires. Des femmes malades, ne pouvant se faire soigner chez elles, redoutant la sécheresse de bien des maisons de santé, viennent demander secours à Villepinte, où trois chambres leur sont réservées. Le grand parc les attire, mais surtout la douceur et la tendresse des religieuses. Un de ces immenses magasins qui occupe tout un peuple d’employés s’est adressé à la maison de Viliepinte pour y faire traiter ses « demoiselles, » lorsqu’elles sont malades. Là, elles sont l’objet de soins qu’elles ne trouveraient peut-être pas ailleurs, car le médicament n’est pas l’unique agent des guérisons. J’ai voulu savoir ce que l’un des chefs du grand établissement auquel je fais allusion pensait du régime de Villepinte ; je lui ai écrit et j’extrais de sa réponse le passage suivant, qui est intéressant à plus d’un égard et qui m’a paru l’expression même de la vérité : « Il faut connaître les misères des demoiselles de magasin pour apprécier l’importance de l’œuvre confiée aux religieuses de Marie-Auxiliatrice. Ces jeunes filles débutent vers dix-sept ans ; il faut qu’elles soient rendues à leur rayon à huit heures du matin pour le quitter vers neuf heures du soir. Ces treize heures de travail sont coupées par deux repas, seuls momens de la journée où il soit permis de s’asseoir, car il faut sans cesse être prévenante et empressée auprès des clientes, faire les étalages le matin, ranger les rayons et faire le déplié le soir. L’air enfermé des magasins où la foule s’est succédé au long du jour, la poussière apportée par cette foule, celle qui sort des tapis, celle encore plus ténue qui provient des tissus de toute sorte, le gaz qui déverse ses résidus de combustion, tout contribue à développer les maladies des voies respiratoires chez des femmes surexcitées par l’ardeur nerveuse mise à la vente et épuisées par la station debout qui est la nécessité même de leur profession. Comment l’anémie n’exercerait-elle pas ses ravages chez elles, malgré la bonne nourriture par laquelle on les soutient, malgré les ressources que leur apporte un gain quotidien supérieur à celui des ouvrières et des autres femmes vivant du produit de leur travail ? Beaucoup viennent de province et sont dans un isolement d’autant plus périlleux qu’elles ont sous les yeux toutes les séductions du luxe, et qu’elles sont constamment en relations avec des jeunes gens pour les mille nécessités du service. Vient la maladie ; point d’épargne, l’abandon, l’hôpital qui vous rejette à peine convalescente sur le pavé pour faire place à d’autres, le retour prématuré au travail afin d’avoir de quoi manger et gîter, les rechutes et la ruine définitive de la santé, sinon de la vie. A ces êtres jeunes qui ont besoin d’un asile pour le cœur autant que pour le corps, il faut ces autres femmes qui voient en elles des sœurs et les aiment pour l’amour de Dieu. Que demande-t-on à Villepinte ? Une profession de foi religieuse ? Non ; une adhésion à des statuts ? Pas davantage ; rien que d’épargner à la maison toute manifestation inconvenante et de se laisser soigner de bonne grâce. Silence sur le passé, bon vouloir pour le présent, espérance pour l’avenir, voilà tout ce qu’il faut aux Dames de Marie-Auxiliatrice. Elles nous ont fait un bien énorme et ont déjà sauvé plus d’une de nos demoiselles malades. » Lorsque j’ai visité la maison de Villepinte, deux demoiselles de magasin y étaient en pension et ne semblaient point s’y déplaire.

La maison a beau être un château, elle est trop étroite pour loger les jeunes poitrinaires, les pensionnaires, les religieuses, les filles de service ; si l’on en était réduit aux dortoirs et aux chambres de l’asile proprement dit, il faudrait renvoyer la moitié des malades. Pour parvenir à les loger, on a utilisé les bâtimens d’une ancienne ferme qui se lézardent un peu et qui ont appartenu à l’exploitation du domaine. Vainement on a réparé les murs, soutenu les plafonds par des étais, badigeonné les couloirs au lait de chaux, c’est vieux et d’aspect triste ; cela ressemble à une maladrerie. Tout est de guingois, comme l’on disait jadis. Les couloirs sont des échelles de meunier, le sol est en terre battue, de gros poêles en fonte indiquent que la température n’y est pas clémente. C’est du reste une simple annexe, on ne fait qu’y coucher. La cour a de l’animation, les volailles picorent le fumier, les pigeons roucoulent sur le toit et de belles vaches ruminent près des chèvres qui cabriolent. Le lait entre pour une proportion considérable dans l’alimentation des malades et, grâce à ce petit troupeau, on est certain de l’avoir dans sa sincérité primitive.

Dans une des chambrettes de la ferme j’ai vu une femme d’une cinquantaine d’années, grande, très pâle, et qui a dû être fort belle aux jours de sa primevère. La supérieure m’a dit en souriant : « Je vous présente un prix Montyon. » La femme a baissé les yeux, pendant qu’un nuage rose passait sur son visage. Grâce à son nom que je lui ai demandé, il m’a été facile de me procurer son dossier aux archives de l’Académie française. L’histoire est touchante et doit être rappelée. Elle est née en 1831 à Saint-Paul-de-Varces, dans le canton de Vif, au département de l’Isère ; elle s’appelle Marie Armand et a gardé le surnom de Mariette, qu’on lui a donné au temps de son enfance. Elle était de famille pauvre et nombreuse ; elle perdit sa mère et, quoique enfant, la remplaça auprès de ses deux frères et de ses sœurs. A l’âge de dix-sept ans, elle entra en condition à Grenoble, chez Mme X… Elle y resta trente ans, ne conservant rien pour elle de l’argent qu’elle gagnait et le remettant à son père âgé, infirme et incapable de travail. Mariette, après la mort de Mme X.., resta au service de la fille de celle-ci. La famille était riche ; un désastre financier l’atteignit et la ruina. Ce n’était pas seulement la gêne qui pénétrait dans-la maison, c’était la misère. La fille de Mme X… vint à Paris, désespérée, malade, et fut admise au pensionnat de Marie-Auxiliatrice. Mariette avait suivi sa maîtresse, dédaignant les offres de place et de mariage qu’on ne lui avait pas ménagées à Grenoble. Elle servit, en qualité de cuisinière, chez un magistrat, et elle portait régulièrement à Mlle X. » le produit de ses gages. Un jour, elle tomba évanouie dans la cour du pensionnat ; les religieuses la secoururent, le médecin l’examina : la malheureuse était atteinte de phtisie et de ce que l’euphémisme des gens bien élevés appelle une tumeur fibreuse. Les sœurs la firent transporter à Villepinte. Elle y reste ce qu’elle a été toute sa vie, un exemple d’abnégation et de dévoûment ; quand ses souffrances lui accordent quelque répit, nulle n’est plus active auprès des jeunes poitrinaires. Le legs de M. de Montyon a permis de récompenser tant de vertu. Ce n’est pas sans un certain orgueil que je constate, au cours de ces études, que partout où je rencontre une action exceptionnellement belle, j’aperçois l’Académie française prête à la signaler et à lui offrir, un de ces prix dont la valeur morale dépasse la valeur matérielle.

Lorsque je ; fis ma première visite à l’asile de Villepinte, j’y étais attendu : la supérieure générale m’y avait précédé ; on était venu me chercher à la station de Sevran. La maison m’était apparue comme une infirmerie modèle, où les malades, les agonisantes, les mortes même sont entourées de soins attentifs et respectueux. Je n’en avais pas été surpris ; mais une enquête, pour être sincère, a besoin d’être contrôlée, et, tout en parcourant les dortoirs irréprochables, en soulevant le couvercle des casseroles bien garnies, en voyant les jeunes filles rieuses, en me sentant ému devant le petit cadavre si bien paré, je me promettais de revenir regarder dans la maison un jour que je ne serais pas attendu et, comme disent les bonnes gens, d’y tomber à l’improviste. Je suis parti de Paris en voiture, j’ai effleuré Pantin et je me suis engagé sur la route des petits ponts, qui, en langage administratif, s’appelle la route n° 24. Je n’en connais pas de plus laide ni de moins « roulante ; » parfois on se croirait au milieu des fondrières de la place de l’Europe. Le paysage est affreux dans les champs, des bandes de corbeaux, en marge du chemin, quelques masures où l’on vend de l’engrais animal ; par-ci, par-là, un cantonnier remue de la boue avec sa pelle ; à l’horizon se dressent des coteaux attristés par l’hiver ; pas une voiture, pas une charrette ; de loin en loin, on aperçoit un homme qui dort à l’abri d’une meule de paille. Aux environs d’Aunay-lès-Bondy, l’aspect du pays s’égaie un peu et des bouquets d’arbres en rompent la monotonie. Deux heures après mon départ, je sonnais à la porte du château rouge. La supérieure de l’asile me reçut et fut étonnée. La maison était en ordre, dans l’état même où je l’avais vue lorsqu’on me la montrait et que j’avais pu la croire un peu préparée à mon intention. Il m’a été impossible de découvrir une modification quelconque ; tel j’avais vu l’asile à ma première visite, tel je le voyais à la seconde. Tout de suite je dis à la supérieure : « Et la petite fille aux cheveux d’or ? » Elle me répondit : « Elle est morte cette nuit. » Je gravis l’escalier, j’ouvris la porte de la chambre funèbre ; l’enfant était couchée sur le lit qu’elle ne quittera que pour être mise au cercueil ; elle est vêtue de la robe blanche, le ruban bleu descend jusqu’à ses pieds, ses mains sont entourées par le chapelet, le voile de mousseline la couvre tout entière, les trois lumières symboliques brillent derrière elle, des femmes agenouillées prient pour son repos. C’est bien, c’est ce que j’ai déjà vu lorsque l’on m’attendait ; il n’y a que la pauvre petite morte qui ne soit pas la même.


III. — L’ANCIENNE GRANGE.

Une mère qui avait perdu un de ses enfans a pensé aux enfans chétifs pour lesquels la vie s’ouvrait mal et a voulu leur venir en aide. On ne sait pas ce que contient de chagrin un berceau vide, et par quels prodiges de charité on essaie d’apaiser une douleur qui ne s’apaise jamais, qui reste lancinante dans la solitude et dans le monde, au milieu des soins de la maison, et à travers les frivolités dont on cherche à s’étourdir. L’enfant qui s’en est allé vagit toujours dans le cœur de la mère ; elle seule l’entend et les bruits les plus joyeux ne l’empêchent pas de l’écouter. « Selon la doctrine indienne, dit Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe, la mort en nous touchant ne nous détruit pas ; elle nous rend seulement invisibles. » Cela est vrai, surtout pour les enfans. Le petit corps a disparu, il a rendu à la matière ce qu’il lui avait emprunté, sa poudre est retournée à la poudre ; mais l’âme, où est-elle ? Elle habite la mère, elle s’est identifiée à elle, elle l’attendrit, la conseille et l’émeut. L’enfant qui a souffert pense à ceux qui souffrent et il dit à la mère : Va secourir ceux qui sont petits comme j’étais entre tes bras, ceux qui languissent comme j’ai langui sous tes baisers, ceux qui peut-être, faute de soins, vont quitter leur mère, comme je t’ai quittée, malgré ta vigilance et tes efforts. La mère croit que c’est le souvenir de son petit enfant qui la pousse aux bonnes œuvres en faveur de l’enfance privée de sève ; elle se trompe ; c’est l’enfant lui-même qui survit, qui agit en elle, qui est son maître, qui la dirige et lui prête sa force pour accomplir des actions charitables auxquelles, seule, elle aurait pu ne pas songer. Paris fourmille de femmes dont la futilité apparente est rachetée par des œuvres où les malheureux rencontrent des soulagemens inespérés et qui justifient la parole de Luther aux frères moraves : « Là où se trouvent la foi et la charité, il ne peut y avoir de péché ni pour ce que l’on adore, ni pour ce que l’on n’adore pas. »

Auprès de la ferme, en bordure de la cour, à côté du parc, sous quelques arbres, s’élève une haute construction qui est une ancienne grange, devenue aujourd’hui un asile dont la destination ne peut être modifiée. On dirait une pépinière d’où sortiront peut-être les plantes maladives qui achèveront de s’étioler dans les chambres du château rouge. Au-dessus de la porte d’entrée on lit, en grosses lettres noires : Fondation Hochon-Lefuel. C’est presque une création individuelle.

Une dame sociétaire de l’asile de Villepinte, qui portait en elle le deuil d’une enfant qu’elle avait perdue, se dit qu’il était bien de soigner les jeunes filles poitrinaires, mais qu’il serait peut-être mieux de les empêcher de le devenir. Elle savait, sans avoir fait de longues études de physiologie, que les fillettes malingres, prédisposées à la chlorose, sont une proie presque certaine pour la phtisie qui s’en empare aux dernières heures des transformations. Dès lors, elle résolut de consacrer une somme de quelque importance à la fondation d’un asile où les petites filles âgées de quatre à douze ans, affligées de constitution douteuse, passibles, dans l’avenir, d’une affection de poitrine, seraient recueillies, élevées, instruites, surveillées et soignées de telle sorte qu’elles pourraient traverser les années futures sans préjudice trop grave. Le 14 octobre 1883, une convention intervint entre elle et les Sœurs de Marie-Auxiliatrice.

La grange de la ferme fut aménagée pour sa destination nouvelle ; le 1er décembre 1883, l’asile put recevoir les premières élèves. Lorsque je l’ai visité, j’y ai compté dix petites filles. La disposition des salles est excellente ; Hector Lefuel n’aurait pas mieux fait. Le dortoir est immense et le cube d’air réservé à chaque enfant est considérable. Là aussi, comme pour l’Œuvre des poitrinaires, on peut fonder des dits ; là aussi les noms des donateurs sont inscrits sur la muraille : toujours les mêmes ! La jeune fille malade, l’enfant affaibli les apprend, les garde dans son souvenir, et sait vers qui doit remonter sa gratitude. Les baies énormes s’ouvrent au midi et pendant les belles journées laissent pénétrer les effluves du soleil et de la verdure : oxygène abondant, senteur des arbres, c’est ce qu’il faut à ces petites poitrines étroites et bombées, qui n’ont rien de rassurant pour l’avenir. A côté du dortoir, une large pièce sert de lavabo : c’est le mieux outillé que j’aie vu dans les maisons charitables que j’ai visitées. Là on semble avoir compris que la propreté, — j’entends la propreté méticuleuse, — est une des conditions primordiales de la santé, et qu’elle doit être l’emblème extérieur de la moralité. L’eau, le savon, la brosse et les éponges font leur office, je m’en sais aperçu en pénétrant dans la salle où les enfans étaient rassemblées. Elles sont proprettes, bien peignées, bien chaussées et portent des vêtemens où je n’ai remarqué ni trous ni pièces, ce qui est rare chez des bambines auxquelles on laisse toute la liberté compatible avec leur âge.

La sœur de Marie-Auxiliatrice qui les dirige est jeune et gaie ; s’il ne convenait d’être réservé en parlant des religieuses, je dirais qu’elle est charmante. Cela est indispensable avec les petits enfans, qui, bien plus qu’on ne l’imagine, tombent en tristesse lorsqu’on ne sait pas les intéresser à un récit, à un jeu, ou à une occupation appropriée. C’est pour cela que les aptitudes de pédagogue se rencontrent si difficilement, car tout l’art d’enseigner consiste à savoir instruire en amusant ; à Villepinte, on y fait effort, si j’en crois les joujoux rangés sur les étagères, les livres d’images répandus sur les tables et qui sont le don gracieux d’une grande librairie, si j’en crois surtout les poupées qui participent aux leçons et ne les troublent par aucune incartade. Les petites filles que j’ai vues là viennent de Paris ; les unes ont passé par le cabinet de consultation de la rue de Maubeuge, d’autres ont été amenées par des sœurs de charité ; quelques-unes ont été prises à des familles qui les ont confiées sans déplaisir à des mains charitables, Ces fillettes ne ressemblent en rien aux larves humaines qui rampent chez les frères de Saint-Jean de Dieu, mais on croirait qu’elles ont été trempées dans des couleurs trop pâles ; elles ont une blancheur inquiétante, comme si du lait remplissait leurs veines. Chez plusieurs d’entre elles les scrofules sont déjà visibles ; à l’une on a enlevé deux des os métatarsiens ; une autre est sourde, une troisième a les narines sanguinolentes ; une quatrième est déformée ; elle est de travers, avec les épaules trop larges, le dos convexe ; elle devine que l’on parle de lui mettre un corset de fer, elle devient rouge et se redresse avec colère.

J’ai avisé une petite fille de douze ans, de regard timide, avec des cheveux bruns d’une souplesse exquise ; arrivée depuis trois jours, elle semblait dépaysée et hantée par des regrets qu’elle ne pouvait vaincre. Elle ourlait un mouchoir. J’ai été étonné de la précision, « de la maturité » de son travail. Je l’ai interrogée : « Que faisais-tu avant de venir ici ? — J’étais dans la chemiserie ; je faisais une chemise par jour. — Te payait-on bien ? — Je ne sais pas ; on me donnait vingt sous par mois. » — Il y a des pères ingénieux. Elle souffre des entrailles, elle ne peut courir et marche avec peine. Elle est issue d’une mère phtisique, qui est morte ; elle est atteinte d’atrophie mésentérique : autrement dit, elle a le carreau. L’hérédité fait son œuvre ; la tuberculose qui a tué la mère s’est emparée de la fille ; avant peu, l’une et l’autre seront réunies.

Pour ces enfans, l’asile est, avant tout, une infirmerie, mais c’est aussi une école. Une institutrice fait la classe à cette marmaille débile, qui apprend à former les lettres et sait déjà lire. J’imagine que le temps d’étude n’est jamais prolongé et que l’on sait à Villepinte ce que l’on veut ignorer ailleurs, c’est-à-dire que l’attention de l’enfant, et surtout de l’enfant chétif, ne peut se fixer que pendant un temps très limité sur le même objet. Après une demi-heure de travail au plus, il faut chanter, danser, cabrioler et renouveler, par un exercice un peu violent, la faculté de prêter l’oreille à une leçon, ce qui, chez l’enfant, est toujours le résultat d’un effort. Dans l’asile des petites filles de Villepinte, il faut d’abord s’occuper de faire de la santé ou, tout au moins, de la résistance à la maladie ; on fera de l’instruction si l’on a des loisirs ! Il est indispensable que ces fillettes vivent en plein air le plus possible. Dès que le printemps sera venu, il faut leur abandonner en toute propriété un petit coin du parc, dont elles feront leur jardin, leur jardin à elles et à nul autre ; elles le cultiveront et l’arroseront ; elles y planteront des allumettes, y sèmeront des épingles, elles fouiront la terre de leurs mains, s’extasieront devant la poussée d’un brin d’herbe, se battront pour la possession d’une touffe de chicorée sauvage et ne s’en porteront que mieux. Si elles se salissent, le lavabo n’est pas loin, on en sera quitte pour les débarbouiller.

Cette œuvre vient à peine de naître, mais ce n’est plus un embryon ; elle existe, elle fonctionne, elle a son personnel : religieuses, aumônier, médecin, enfans recueillis ; le dortoir est vaste, la salle de classe est immense ; dans les buffets, la vaisselle est au complet, et la lingerie ne manque pas de draps. Il n’est pas jusqu’aux jouets qui ne soient en nombre ; le petit Jésus, toujours compatissant, en a déposé beaucoup dans les souliers pendant la dernière nuit de Noël. On tente là un essai dont il sera intéressant de surveiller les résultats. Le problème posé est fort simple : Prenant un enfant vicié dans les principes mêmes de l’existence par la source le plus souvent impure dont il provient, peut-on, à l’aide d’une hygiène habile, d’un régime imposé, d’un mode de vivre régulier dans un milieu choisi, peut-on détruire en lui les causes morbides qui le menacent d’une fin précoce ? En un mot, peut-on modifier son tempérament ? Je crois que l’expérience commencée à Villepinte répondra affirmativement.

Malgré l’alimentation qui est substantielle, malgré la pharmacie où foisonnent les médicamens, je crois que le meilleur agent de guérison pour les jeunes poitrinaires, comme pour les petites anémiques, est encore le parc. Il est très beau et il est très grand. Onze hectares d’un seul lopin, c’est quelque chose à la porte de Paris. Cela permet d’avoir un potager plantureux, qui fournit des légumes, pendant toute l’année, aux maisons de la rue de Maubeuge et de Villepinte. Une pensionnaire, les yeux brillans et la lèvre humide, me disait : « Ah ! si vous connaissiez nos petits pois ! » — Les pelouses sont immenses, coupées par des allées ombragées de vieux arbres. Au printemps, à l’heure du renouveau, ce doit être admirable. Çà et là, des bouquets d’épicéas forment des groupes sombres sur la pâleur de l’herbe fanée par le mois de décembre. On multiplie tant que l’on peut la plantation des arbres verts, et l’on agit sagement. Les poitrinaires qui ont vécu sous la Forêt-Noire et dans les bois d’Arcachon connaissent l’effet précieux de la résine sur les bronches. Ce n’est pas tout cependant de se promener à l’ombre des pins sylvestres, des pins maritimes et de les « respirer ; » l’arbre vert peut donner ses branches pour la chambre où dort le malade. C’était une des prescriptions favorites du docteur Flaubert, qui fut le père de Gustave et un grand chirurgien. Il recommandait toujours de suspendre un rameau d’arbre vert, principalement de genévrier, au-dessus du lit des enfans et des jeunes gens faibles. Le parc de Villepinte peut, sans s’appauvrir, fournir une ample provision de résine en branche aux dortoirs des deux asiles et l’on s’en trouverait bien.

C’est dans le parc que l’on vit pendant la belle saison, à la grande joie et au grand bien-être des malades. On ne s’y promène qu’en sabots ; la terre est toujours un peu humide et les allées sont molles ; elles sont si étendues, les allées, que l’on se contente d’en arracher les herbes, car le sable de rivière coûte très cher, et il en faudrait bien des tombereaux. Dans une œuvre si utile, on ne peut se permettre les dépenses de luxe ; tout ce que l’on possède, tout ce que l’on recueille par des dons, par des quêtes, tout ce que l’on obtient de la charité privée suffit difficilement à l’entretien de la maison et au traitement des malades, auquel nul médicament, nul supplément alimentaire n’est jamais refusé. J’ai voulu me rendre compte des dépenses forcées qui grèvent le budget de l’asile des poitrinaires et reconnaître en même temps si les boissons toniques ne leur étaient point ménagées. En 1883, la consommation des boissons s’est élevée à 9,348 litres de vin de Bordeaux, 684 litres de vin de Malaga, 300 litres d’eau-de-vie et 5,472 litres de bière ordonnée par le médecin. Voilà ce que les malades ont consommé ; quant aux religieuses, elles boivent de l’eau ; mais elles ont beau ne boire que de l’eau et coucher sur des paillasses, leur budget n’en est pas moins restreint, et il faut leur habileté pour n’en pas rompre l’équilibre. Aussi l’on n’achète pas de sable pour les allées ; on trouve plus économique d’avoir des sabots et d’en porter soi-même. Lorsque l’heure des récréations sonne, c’est un clic-clac assourdissant dans les couloirs.

L’endroit favori, c’est l’extrémité du parc qui confine aux champs, dont l’on n’est séparé que par une haie vive. Je m’y suis promené, et j’ai regretté de n’avoir pas de fusil, car j’y ai vu des lapins. Il devait y avoir là jadis quelque garenne dont tous les habitans ne sont point partis. Il n’y a pas seulement des lapins, il y a un lac qui fait la joie des jeunes filles. On dit un lac ; je le répète par politesse ; la mare d’Enghien en sourirait. C’est une pièce d’eau de forme oblongue, creusée à mains d’ouvriers, où barbotent quelques canards qui viennent à la voix dans l’espoir d’un morceau de pain et qui vivent heureux sans prévoir les douleurs de la broche et les amertumes de la casserole. Sur le lac, on « canote ; » le bateau m’a paru solide, assez large pour chavirer difficilement et muni de bons tolets qui ont laissé leur trace sur le bracelet en cuir des avirons. Quitter la terre, ramer, se sentir balancé sur « une onde paisible, » c’est un plaisir ineffable pour les malades, et j’ajouterai que c’est un plaisir hygiénique, qui développe les muscles pectoraux et force la respiration à pénétrer dans le profond des bronchos ; il en est de même du jeu des grâces, que recommandent la sagacité et l’expérience du médecin. J’ai été très frappé de ce fait qu’à Villepinte, le but que l’on cherche à atteindre reste toujours en vue et que les amusemens mêmes concourent à la guérison ou à l’amélioration des malades.

Les pauvres filles poitrinaires qui sont reçues et soignées à l’asile de Marie-Auxiliatrice se doutent-elles qu’elles sont privilégiées et qu’elles sont l’objet d’une rare faveur de la fortune ? Deux cent vingt-neuf, nous l’avons dit, ont été admises dans la maison au courant de l’année 1883. Deux cent vingt-neuf ! quel chiffre dérisoire en comparaison du nombre excessif des malheureuses qui voient se fermer devant elles la porte des hôpitaux et qui s’en vont souffrir, tousser, cracher la vie dans la soupente des loges de portier, dans la mansarde glaciale en hiver, brûlante en été, dans le grenier où l’indifférence, où la misère des parens les a reléguées ! Pour celles-ci, tout est néfaste ; la vigueur leur fait défaut, elles ne peuvent travailler ; elles ne sont pas seulement des bouches inutiles, elles sont des bouches onéreuses ; il faudrait les nourrir cependant et les tonifier ; la viande coûte cher, le vin coûte cher, le médicament coûte cher ; autour d’elles, on est irrité de ce surcroît de dépenses ; on se gêne peu pour le faire sentir. Plus d’une, sans avoir l’oreille bien fine, a entendu dire : « Elle n’en finira donc pas d’être malade ! » Pour ces pauvrettes que la mort a choisies et qu’elle tarde à saisir, l’asile de Villepinte voudrait s’ouvrir ; mais, hélas ! où les mettre ? Le château est plein, la ferme est pleine, toutes les places sont prises ; quand la phtisie a emporté une malade, on se hâte de changer les draps de lit pour celle qui va venir. Ce n’est pas la bonne volonté qui manque ; la maternité des sœurs voudrait embrasser toutes les souffrances et les adoucir. On a tiré parti des recoins les plus resserrés ; partout où l’on a pu installer une couchette, on a accepté une malade ; on s’est tassé, plus même qu’il ne conviendrait. Dans le compte-rendu du conseil médical de l’œuvre (1882), je lis : « L’hygiène hospitalière exige de 40 à 50 mètres cubes d’air par jour et par lit ; nous n’avons pu leur en accorder que 12 seulement. »

A Villepinte, comme dans presque tous les endroits où la misère humaine vient chercher un refuge, c’est la place qui fait défaut ; pour parler d’une façon plus précise, c’est le logement. Le parc est énorme et les pelouses en sont vastes : beau terrain pour bâtir, comme disent les affiches. C’est le rêve des religieuses. Sera-t-il réalisé ? Les plans sont dessinés, je les ai vus. La mère supérieure aime à les montrer et ses yeux flamboient d’espérance lorsqu’elle en détaille l’économie. Son doigt, se promène sur les lignes rouges ; elle explique, elle commente le projet de l’architecte : ici seront les dortoirs ouverts à la double action du calorifère et des ventilateurs, de façon à être vivifiés d’un air toujours renouvelé, sans perdre cependant la tiède atmosphère indispensable aux faibles poitrines ; là seront les chambres de respiration, comme dans les hôpitaux que l’Angleterre a édifiés pour les phtisiques ; au milieu s’élèvera la chapelle ; les services accessoires seront répartis dans les sous-sols. L’asile futur doit être, — il sera, — l’hospice modèle spécialement aménagé pour les poitrinaires, selon toutes les prescriptions de l’hygiène, qui est une science nouvelle, et selon tous les acquis de l’expérience médicale, qui apprend chaque jour à ne point désespérer de son pouvoir. « Quelle joie pour nous, me disait une jeune sœur, si nous pouvions ne jamais refuser une malade ! »

Certaines œuvres, dont j’ai déjà parlé au lecteur, ont eu des débuts plus modestes et se sont dilatées dans des proportions inexprimables ; les Petites-Sœurs des Pauvres sont là pour le démontrer. L’Œuvre des jeunes poitrinaires n’a pas encore quatre ans d’existence et déjà elle a prouvé ce qu’elle peut faire. Non-seulement elle est assurée de vivre, mais elle se développera et deviendra considérable parce qu’elle est destinée à combattre un péril toujours aigu : la production presque indéfinie de la phtisie dans les centres trop populeux. Le personnel est prêt et son dévoûment n’est pas à mettre en doute. Ce qui lui manque à l’heure présente, c’est un asile suffisamment spacieux pour y recueillir les victimes, du mal sans pitié qui frappe la jeunesse et la couche au tombeau. Ce n’est qu’une question d’argent, question fort grave et que la communauté des sœurs de Marie-Auxiliatrice est incapable de résoudre. Plus on est actif au bien, plus on est pauvre, et l’on viderait toutes les escarcelles dans la maison de la rue de Maubeuge que l’on n’y trouverait pas de quoi acheter un moellon. C’est donc la charité privée qui sera invoquée et qui répondra, car Paris n’est jamais sourd aux appels de la bienfaisance. Le sacrifice devra être important, mais il a de quoi tenter les cœurs haut placés. Un millionnaire qui se passerait cette fantaisie ferait un acte grandiose et mériterait bien de l’humanité.


MAXIME DU CAMP.


  1. Voyez la Revue du 1er avril, du 15 mai, du 1er juillet et du 1er août 1883.