La Cavalière/01

Société générale de librairie catholique (p. 1-26).

I

comment la reine d’angleterre eut le malheur d’éclabousser la grande hélène olivat


La chasse au roi subissait un temps d’arrêt. Il se trouvait que Piètre Gadoche avait fait erreur quelque peu dans ses calculs, ce qui arrive, dit-on, aux mathématiciens les plus habiles. Tout ne va pas, en ce monde, sur des roulettes, même les coquineries les mieux montées ; Piètre Gadoche avait voulu faire sortir de Paris, où la bataille décisive, était impossible, le chevalier de Saint-Georges, et il avait réussi ; mais, cinq jours après la mascarade de chevauchée militaire, sous les ordres du prétendu marquis de Grillon effectuée de l’hôtel de Lauzan à la ville qui fut le berceau de Marguerite de Navarre et de Louis XIV, le chevalier de Saint-Georges était encore à Saint-Germain en-Laye.

Le prétendant était retenu là, non plus par la nécessité, mais par le charme qu’il éprouvait à voir réunies lady Mary Stuart de Rothsay et la reine, sa mère. Longtemps après, à Rome, quand il regardait des hauteurs du Vatican le lointain de sa jeunesse, il déclara bien souvent que cette semaine perdue à Saint-Germain représentait les plus heureux jours de sa vie.

Piètre Gadoche, dans sa sagesse, avait décidé que le dénoûment de la royale tragi-comédie devait avoir lieu à Nonancourt. Peut-être, en cela, se trompait-il encore. Lecomte Stair s’impatientait, et les honnêtes velléités du régent avaient produit une sorte de contresurveillance qui protégeait au moins la vie du prince. De sorte que les obstacles se multipliaient : de la part de lord Stair, qui voulait brusquer l’aventure et de la part de la police française, qui prétendait empêcher tout conflit sanglant.

Pendant cela, Jacques Stuart se délectait à suivre les progrès de la tendre alliance qui se nouait entre Mary et sa mère. La reine douairière raffolait de lady Stuart et ne parlait plus de cette fiancée politique, Marie-Casimire-Clémentine Sobieska, qui vivait en repos aux bords de la Vistule.

Saint-Germain ignorait peut-être le drame caché qui se jouait dans sa forêt. Il y avait des fêtes au château, où, bien entendu, le chevalier de Saint-Georges ne paraissait point, et que, par contre, honoraient plusieurs sommités de la cour et du Palais-Royal. Il y avait des fêtes en ville ; où mein herr Boër avait loué un magnifique hôtel. L’épouse trônait là, dans tout l’éclat de sa rotondité splendide, et mein herr Roboam continuait de noter sur un beau petit registre, en les doublant religieusement, toutes les dépenses qu’il était obligé de faire pour le compte de mylord ambassadeur.

Hélène Olivat, le croiriez-vous ? la grande Hélène s’était attardée tout comme son ennemi Jacques Stuart ; car cette brave fille, sans trop savoir pourquoi et même avant le meurtre de son père, entretenait de vagues répugnances contre le prétendant. Depuis le meurtre, elle attribuait cette aversion naturelle à la puissance des pressentiments. Les serviteurs de Stuart avaient, elle en était sûre désormais, assassiné son père.

Hélène, redevenue riche, avait repris son poids et son aplomb. Tout pliait sous sa volonté autour d’elle comme jadis, et bien mieux que jadis, puisqu’elle n’avait plus, pour contrôler son pouvoir absolu, les rares veto de l’autorité paternelle.

Nous la trouvons, arrivant seulement à Saint-Germain, dans la matinée du sixième jour, elle voyageait dans une carriole à elle, surchargée d’effets de toute sorte, et faisait subir cette longue courbe à sa route, afin de compléter ses achats à la foire d’hiver, célèbre à cinquante lieues à la ronde, qui se tenait aux Tailles-des-Loges dans la première semaine de février.

De là à Nonancourt, il n’y avait du reste qu’une forte étape, et la grande Hélène comptait sur la vigueur de ses chevaux.

Elle avait mis en sa tête de tout apporter avec elle au siège de son nouveau gouvernement, meubles, ménage, harnais, chevaux et jusqu’aux postillons : et dès qu’elle eut installé son monde à l’auberge des Trois-Rois, située sous le château, elle partit gaillardement pour la foire, escortée de Nicaise, son ministre d’État. Mariole, les quatre petits et la tante Catherine restaient à l’auberge, avec recommandation expresse, vieux et jeunes, d’être bien sages. Jarnicoton ! la demoiselle ne plaisantait plus, depuis qu’elle avait monté en grade et que M. le régent la payait !

Le cabaret auberge des Trois-Rois, adossé aux douves du château, regardait la principale entrée de la forêt et la route de Poissy. Il était encombré de pratiques, comme tous les cabarets de Saint-Germain pendant la foire. Il avait en outre, depuis le commencement de la semaine, bon nombre de chalands qui n’étaient point là pour la foire : des soudards, des gens de police, et certaines figures de mauvais aspect qui venaient y prendre, en buvant sec, des nouvelles d’un gentilhomme malade, M. le marquis de Romorantin, qui, depuis quatre ou cinq jours, était l’hôte des Trois-Rois.

M. le marquis, joli seigneur, bien doux, qui se louait grandement de l’air de la forêt, avait retenu en entier un pavillon, situé au bout du jardinet. Son médecin, le docteur Saunier, ne le quittait jamais, Nul ne savait la nature de sa maladie, qui le laissait assez calme le jour, mais qui, la nuit, le tenait éveillé et poussant des cris de détresse. Les valets d’écurie disaient l’avoir entendu divaguant la fièvre et parlant des griffes d’un mort qui lui entraient dans la chair jusqu’à l’os. Du reste, il avait de belles connaissances ; mein herr Boër était venu le visiter, L’épouse Boër aussi, que tout Saint-Germain connaissait déjà et admirait comme une bête curieuse.

L’affaire de ce détachement interlope, ajoutée tout à coup aux cadres vaillants de Royal-Auvergne-cavalerie, n’avait pas été sans produire quelque bruit. M. le marquis de Crillon, en une seule nuit, avait jeté deux fois son nom aux sentinelles de la porte de la Conférence, et les mêmes sentinelles avaient pu compter, en fin de calcul, trente cavaliers de plus que le régiment n’en contenait ; mais le nom de Cartouche, glissé à propos par ceux qui avaient intérêt à étouffer l’aventure, suffisait amplement à détourner les soupçons, En ce temps-là Cartouche était le mot de toutes les énigmes.

Vers deux heures de l’après-midi, Mariole, proprette et si jolie, que tous les buveurs se retournèrent pour la regarder, descendit de sa chambre et vint chercher le goûter des petits avec la soupe de la tante Catherine. Il y avait là, dans un coin du cabaret, un grand garçon qui portait le costume de postillon. Le regard de Mariole, qui avait fait vivement le tour de la salle, s’arrêta sur lui ; elle sourit en détournant les yeux.

Le beau postillon se leva de table et paya son écot, après quoi il se rapprocha sans affectation de la porte du fond, par où Mariole était entrée, par où elle devait ressortir.

Elle revint bientôt en effet, portant à deux mains la vaste tasse où était le potage de la tante Catherine, et traversa la salle au milieu d’un feu roulant de compliments. Le beau postillon fronça le sourcil. Sa main toucha son flanc, comme pour y chercher une épée ; mais les postillons ne portent pas l’épée. Mariole lui dit en passant :

— N’allez-vous pas vous faire une querelle ?

Ma sœur ne va pas tarder, guettez-la ; mais évitez les regards de Nicaise, car il n’est pas prévenu, et il parlerait s’il vous reconnaissait.

Le postillon sortit. Mariole continua sa route. En ce moment, deux hommes traversaient le jardinet, revenant du pavillon où demeurait le gentilhomme malade, M. le marquis de Romorantin. L’un de ces hommes boitait. Mariole mettait justement le pied sur la première marche de l’escalier qui menait à la chambre où la tante Catherine attendait. Les deux hommes s’arrêtèrent à la regarder, pendant qu’elle montait sans les voir.

— Maître Salva, dit le boiteux, la fille du bonhomme Olivat ne doit pas être loin, puisque voici sa poupette !

— Et elle doit avoir sous les ongles encore plus de venin que son père, mourant, répliqua le juif portugais avec son rire sinistre. J’enlève ma pratique aux Trois-Rois, ami Rogue, je n’y reviendrai plus.

— Cette femme-là me fait peur, grommela le boiteux.

— Le patron a grand tort de jouer avec elle, je gagerais qu’elle le mordra !

— En route, maître Salva ! Je n’aimerais pas la rencontrer sur mon chemin.

Ils traversèrent le cabaret sans dire gare et s’éloignèrent à grands pas dans la direction de la ville.

L’instant d’après, la porte du pavillon s’ouvrait, et M. le marquis de Romorantin descendait dans le jardin, le bras familièrement appuyé sur celui de mein herr Boër. Il n’avait, en vérité, pas l’air trop défait et parlait d’une bonne voix : seulement son bras gauche restait caché sous son manteau.

— Comme bien vous pensez, mein herr, disait-il assez gaiement, je ne me fais pas beaucoup de mauvais sang. On travaille selon qu’on est payé.

— Prenez garde ! répliqua le Hollandais, qui semblait être d’humeur détestable. Eu attendant, rien ne marche, monsieur Gadoche. Mylord ambassadeur m’a menacé de me casser aux gages, tout uniment !

— C’est peut-être pour m’offrir votre place, mein herr Roboam ?

Le Hollandais fit la grimace.

— Vos exigences augmentent tous les jours, reprit-il vous avez avec moi des allures…

— L’intérêt de mylord, interrompit Gadoche, prenant un ton sérieux cette fois, serait manifestement de supprimer l’un de nous : nous faisons double emploi, mein herr Boër, et je vous déclare avec franchise que je n’ai pas besoin de vous.

Mein herr Roboam s’arrêta court.

— Et $i je vous rendais la pareille ? murmura-t-il.

Gadoche retira son bras pour lui mettre amicalement la main sur l’épaule.

— Mon maître, dit-il, regardez-moi bien entre les deux yeux. Je vous jure sur les cinq cent mille livres que je compte tirer de notre affaire, et qui me sont indispensables pour mon prochain mariage, que si ce pauvre jeune prince est lâchement assassiné à Saint-Germain, vous serez pendu !

Roboam fit un saut en arrière qui le mit à trois pas.

— Pendu, répéta Gadoche, haut et court !

— Et vous, monsieur Gadoche ? balbutia le Hollandais.

— Moi, j’irai vous voir pendre.

Il rappela Boër d’un geste familier, comme on fait pour les enfants battus qui n’osent plus approcher du maître.

— Il y a des choses, reprit-il, que vous ne comprenez pas, vous autres Bataves : des délicatesses, des mièvreries de sentiment. Le Stuart est ici auprès de sa mère. Ma parole, ce serait affreux, et la régence sauterait du coup !… Il y a encore des choses politiques que le gouvernement français n’a pas pris la peine de vous expliquer. Le régent a fait parvenir au chevalier de Saint-Georges une manière d’^ultimatum. Le chevalier de Saint-Georges est ici sur terrain neutre ; il a encore le droit de tourner à droite ou à gauche : à l’est, où est pour lui le salut ; à l’ouest, où il trouvera Nonancourt…

— Nonancourt ! répéta Boër avec impatience. On dirait qu’il n’y a au monde que Nonancourt !

— Mon maître, dit Gadoche, chaque auteur tient à ses œuvres ; c’est une paternité. J’ai composé une comédie qui s’intitule Nonancourt. Elle doit me rapporter gros et j’y tiens… Réfléchissez : vous ai-je jamais trompé ? Je vous avais promis de mettre le chevalier de Saint-Georges hors de Paris, il est à Saint-Germain. Est-ce ma faute si de maladroites tentatives, faites en dehors de moi et contre moi, ont effrayé ses partisans, en lui fournissant à lui-même le prétexte de prolonger ces délices de Capoue ? Aujourd’hui je vous promets que dans vingt-quatre heures le chevalier de Saint-Georges sera à Nonancourt… où vous pourrez travailler sans être pendu.

Roboam, perdant patience, tourna le dos et s’éloigna au travers du jardin. Gadoche le suivit, répétant :

— Pendu haut et court, pendu pour tout de bon !

Le Hollandais, quand Gadoche gagna la rue, avait déjà sauté dans son carrosse.

— À l’hôtel ! criait-il à son cocher, et brûle le pavé, maraud !

— Il paraît que vos ordres étaient déjà donnés, dit Gadoche, qui s’assit près de lui. Je souhaite pour vous que vous arriviez à temps. pour les contremander.

— Tenez, regardez mon bon Piètre, dit Roboam, qui se découvrit et montra la sueur découlant comme un flot de son front. Combien croyez-vous que mylord ambassadeur doive payer une émotion pareille à un homme de ma sorte ?… Pendu, mein Gott, pendu ! moi ! mein herr Boër !

— Mylord vous doit juste dix mille louis, répondit Gadoche sans hésiter, à partager entre nous.

Le carrosse partit, au galop.

On entendait encore le bruit de ses roues dans la direction de la ville, quand un autre bruit vint du coude de la route qui tournait, en forêt, vers des Loges.

Un autre carrosse venait de passer là, au galop aussi, enfilant l’avenue où le dégel mettait de larges flaques de boue. Sur le passage du carrosse, on avait pu voir les bonnes gens, paysans et bourgeois, se découvrir en disant : La reine ! La reine !

Au coude du chemin des Loges que le carrosse de la reine venait de tourner une caravane de piétons parut : c’était la grande Hélène d’abord, puis Nicaise, son fatout, puis toute une cohorte de porteurs. La grande Hélène était écarlate de fureur, et il y avait de quoi, car une malheureuse éclaboussure avait couvert sa robe de laine noire, depuis le bas jusqu’en haut. Elle s’était retournée, suivant d’un œil courroucé le carrosse qui n’en savait mais, et l’accompagnant de ses imprécations torrentueuses ;

— La reine ! criait-elle, quelle reine est-ce-là ? Je ne connais point de reine de France, à l’heure qu’il est ! Et la reine elle-même aurait-elle le droit d’éclabousser une femme établie ?

Les passants riaient et la regardaient. Toute colère qui n’est pas absolument tragique nous fait rire nous autres Français.

— Demoiselle, dit Niçoise, qui suait et soufflait sous son fardeau, calmez-vous, on vous regarde et j’ai honte.

Il portait des pots, des harnais, de la vaisselle, des jambons, des oreillers, du pain d’épice, des souliers, du linge, une horloge et des choux.

— On me regarde ? répliqua la grande Hélène, qui lança son panier sur son épaule d’un geste samaritain, je me moque bien des sots qui me regardent ! Et me calmer ! pense-t-on que quelqu’un ici m’empêchera de me plaindre ? Je veux me plaindre ! les robes coûtent de l’argent, et l’argent est dur à gagner ! La reine me paye-t-elle ma robe ? La reine d’Angleterre ? une reine qui vit par charité chez nous ! Voilà une belle reine !

— Quant à ça, demoiselle, dit Nicaise, toujours conciliant, le fait est qu’elle vous a pas mal éclaboussée, la reine… mais vous n’avez pas voulu vous ranger, aussi !

— Et pourquoi me ranger, imbécile ? La route n’est donc plus à tout le monde maintenant ?

Les badauds riaient, et les porteurs qui suivaient la grande Hélène se mettaient de la partie.

— Vous, dit-elle, je vous paye ; vous n’avez pas le droit de vous gausser de moi. En route, mauvaise troupe !

Nicaise grommelait :

— Je vas vous dire, demoiselle ; une reine, c’est toujours une reine… et un carrosse…

— Est toujours un carrosse, pas vrai, fatout ? dit Hélène Olivat, qui reprenait vite, comme d’habitude, sa bonne humeur bourrue. Tu as raison comme un innocent que tu es. Mais je n’éclabousse personne, moi, et je ne veux pas qu’on me moleste !… Encore passe, la reine. Elle n’est pas heureuse, à ce qu’on dit, cette pauvre femme là. Mais la caricature aux falbalas, le bœuf gras, le gros paquet de taffetas, de rubans, de coquelicots et de dentelles, qui m’a lancé ma première couche de boue… Allons, porteurs, donnez-vous ? Croyez-vous avoir un pourboire ?… Ce n’est pas une reine, celle-là, hé ?

— Celle-là, c’est différent, murmura Nicaise, succombant presque sous le poids des richesses qu’il portait. C’est ma comtesse de l’autre jour !

— Tu dis ?…

— Je dis que c’est l’épouse Boër, demoiselle, la comtesse de je ne sais plus quoi.

Et il ajouta tout bas ;

— Qui avait tout de même de joli petit vin blanc, c’est sûr !

— Que je la rencontre à pied, ton épouse Boër, et elle verra de quel bois on se chauffe ! Saperbleure ! il n’y a donc plus de Français en France ! Des Allemands, des Hollandais, des Anglais… Allons fainéants ! voici mon auberge !

Elle fit une bruyante entrée dans la salle commune des Trois-Rois et lança son paquet sur la première table venue, où verres et brocs sautèrent.

— À la besogne ! ordonna-t-elle, les filles ! les garçons ! Je sais ce que c’est qu’une hôtellerie, voyez-vous bien ! J’en sors et j’y retourne. Jarnigodiche ! on n’est ni leste ni adroit dans ce pays-ci, Faut-il que je m’en mêle ?

Les servantes accouraient de tous côtés, le maître vint aussi. Hélène s’écria, reprenant ses porteurs en sous-œuvre :

— Remuons-nous, voulez-vous, marmottes ! Tout cela à couvert, et vite ! Le temps menace ; me payerez-vous mes achats, s’il fait de la pluie ?

— Remuons-nous, voulez-vous ! répéta Nicaise, faisant du zèle et se débarrassant petit à petit de son multiple fardeau, Et vite ! marmottes !

Il ajouta paisiblement ;

— Tout ça va s’arranger, demoiselle.

— Je le crois bien ! riposta Hélène, Je suis là ! Tout le monde au pas !

— Et bien ! quoi ! se reprit-elle en faisant face aux chalands qui regardaient sa robe couverte de boue. N’avez-vous jamais vu de femme crottée, vous autres ? Celles qui restent à ne rien faire au coin du feu se gardent nettes, hé ? En dehors, c’est possible, mais je les vaux bien dans ma conscience, allez ! La faute est à la reine, voyez-vous, et je ne lui en veux pas, car on dit qu’elle pleure… Buvez votre vin et donnez-moi la paix, paresses !

Elle s’essuya le front d’un revers de manche, à tour de bras,

— Asseyez-vous, madame, dit le maître de l’auberge avec respect.

— Je ne suis pas une dame, et me trouve bien debout.

— Demoiselle, risqua Nicaise, si vous montiez vous changer…

— Mêle-toi de tes affaires, mon gars ! J’irai changer quand tout sera déballé.

— C’est un hérisson que c’te grande-là ! murmura une servante.

— Ma rousse, lui cria Hélène, car la servante se sauvait déjà devant un de ses regards, tu ne ferais pas de vieux os chez moi, toi, sais-tu ?… Tout mon monde va bien là-haut, maître Daniel, les petits, la tante, la fillette ?

L’aubergiste n’en savait rien, mais il répondit oui en un signe de tête souriant.

— Ah !… fit Hélène avec un large soupir, nous en avons taillé, de la besogne !

Et elle s’assit, maintenant qu’on ne l’y invitait plus.

— Faut-il faire descendre la petite demoiselle ? demanda la rousse, qui s’était rapprochée et cherchait à rentrer en grâce.

Car il y avait, malgré tout, quelque chose qui attirait chez cette belle et bonne fille toujours armée en porc-épic.

— Toi, la paix ! répliqua Hélène.

Et Nicaise ajouta en manière d’explication :

— La demoiselle n’aime pas qu’on lui mange dans la main, quoi !

— Assieds-toi là, lui ordonna Hélène. Une tasse de vin chaud à ce garçon, maître Daniel, et une assiettée de soupe pour moi. Il faut bien se remettre le cœur… Tenez, vous autres !

Elle paya libéralement les porteurs et se mit à regarder le monceau d’emplettes entassé devant elle.

— Ah ! demoiselle, dit Nicaise, en avez-vous acheté aujourd’hui !

— Et ce n’est pas tout, non ! Il en faut, il en faut dans ce bureau de poste !

Elle tira de son sein une petite boîte en carton.

— La surprise ! dit Nicaise d’un ton caressant… pour la Poupette ?

— La voilà grande, repartit Hélène. Tu sauras qu’il faut l’appeler à présent Mlle Mariole.

— Oui demoiselle,.

— Ce n’est pas pour ici, la surprise. Elle peut attendre…

— C’est pour Nonancourt ?

— La première fois qu’elle se fera belle, bois ton vin et ne bavarde pas tant, garçon !

Nicaise mit son nez dans son verre avec un évident plaisir.

— Gourmand ! dit Hélène, qui remuait son potage. Dis donc, Nicaise ?

— De quoi, demoiselle ?

— La vois tu, toi, quand, je lui donnerai cela, me montrer ses belles dents blanches en souriant de tout son cœur ? La vois-tu ?

— C’est pourtant drôle, demoiselle : il me semble que je la vois pendant que vous parlez.

— L’entends-tu me dire avec sa petite voix si douce : Sœur chérie, tu as pensé à moi, merci !

— Bonne foi ! c’est que je l’entends, demoiselle !… avec sa petite voix si douce.

— Elle devient tous les jours plus jolie, hé ?

— Ah ! mais… tous les jours !

Hélène le regarda en face ; on eût dit qu’elle ne l’avait jamais vu. Nicaise, décontenancé, rougit jusqu’aux oreilles et se cacha derrière son verre de vin chaud.

— Ah ! fit Hélène avec surprise, tu trouves qu’elle devient tous les jours plus jolie ? Tu t’y connais donc, toi, Nicaise !

Nicaise fut flatté.

— Dame, demoiselle, répondit-il avec un orgueil modeste, un tantinet tout de même, qu’on s’y connaît, quoiqu’on n’en ait pas l’air.

La grande Hélène repoussa son assiette d’un geste brusque, et fourra « la surprise » de Mariole au plus profond de ses poches. Un nuage tempétueux menaçait sur son front. Elle jeta, à la ronde, un regard sur les tables qui l’entouraient :

— Vous n’avez donc rien à vous causer, entre vous, patauds ! s’écria-t-elle, que vous m’écoutez la bouche ouverte comme si j’étais le tambour de ville clamant les objets perdus ?

Nicaise pensait dans le triomphe de son cœur :

— Ça a l’air de la molester que je trouve la Poupette bien gentille… Ah ! si j’osais lui dire combien de poupettes je donnerais pour le quart de son petit doigt !