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La Catastrophe de M. Higginbotham


LA CATASTROPHE

DE M. HIGGINBOTHAM





Un jeune marchand ambulant revenait de Morristown, où il avait conclu un marché assez important avec l’économe de l’établissement des Trembleurs, et se dirigeait vers le village de Parker’sfall sur la rivière du Saumon. Sur chacun des panneaux de sa jolie petite voiture verte était peinte une boîte à cigares, et l’on voyait derrière la caisse un chef indien, tenant d’une main son calumet, de l’autre un magnifique plant de tabac. Le colporteur conduisait une vigoureuse petite jument ; c’était un garçon jovial, mais âpre au gain. Les Yankees l’aimaient assez, parce que, disaient quelques-uns, ils préféraient qu’on leur fit la barbe avec un rasoir bien tranchant qu’avec un rasoir émoussé ; mais il était surtout le bienvenu auprès des jeunes filles du Connecticut, auxquelles il faisait la cour en leur offrant son plus fin tabac ; les paysannes de la Nouvelle-Angleterre ne dédaignent point la pipe, et le rusé marchand le savait mieux que tout autre. Il était en outre, comme nous le verrons plus loin, très curieux et quelque peu bavard, avide d’apprendre des nouvelles pour avoir le plaisir de les répéter.

Après un modeste déjeuner pris à la hâte près de Morristown, notre marchand de tabac, qui répondait au nom de Dominique Pike, avait fait environ six milles à travers une forêt solitaire sans échanger une parole avec d’autres que sa petite jument grise. Sept heures allaient sonner et Dominique éprouvait un vif désir d’atteindre quelque buvette pour adresser la parole à un être capable de lui répondre. Une occasion favorable sembla justement se présenter, comme il venait d’allumer un cigare au foyer d’une lentille de cristal. En levant les yeux, il aperçut un voyageur qui atteignait le sommet de la colline au pied de laquelle il avait arrêté sa voiture. Dominique le regarda descendre et il observa que l’inconnu portait sur l’épaule un paquet suspendu à son bâton de voyage. Il paraissait fatigué, bien qu’il marchât d’un pas rapide, et semblait non seulement avoir marché toute la nuit, mais devoir encore en faire autant tout le jour.

— Bonjour, monsieur, dit Dominique, quand l’autre put l’entendre ; savez-vous que vous marchez d’un bon pas. Quelles nouvelles à Parker’sfall ?

L’inconnu abaissa sur ses yeux la visière d’un grand chapeau de feutre et répondit d’un ton rogue qu’il ne venait pas de Parker’sfall.

Le colporteur n’avait cité cet endroit que parce qu’il comptait s’y reposer le même jour.

— Eh bien ! dit-il, alors donnez-moi des dernières nouvelles de l’endroit que vous venez de quitter. Je ne tiens pas plus à celles de Parker’sfall qu’à celles d’un autre pays. Qu’allez-vous m’apprendre ? J’écoute.

Ainsi pressé par Dominique, le voyageur, qui paraissait aussi peu soucieux de rencontrer un compagnon dans ce bois isolé que d’autres en auraient été satisfaits, hésita comme s’il cherchait ce qu’il allait répondre ; puis montant sur le marchepied de la voiture, il murmura à l’oreille du colporteur les paroles suivantes qu’il eut pu crier de toutes ses forces, sans crainte d’être entendu par un autre que lui :

— Je me souviens d’une nouvelle assez insignifiante. Le vieux M. Higginbotham, qui habite Kimbalton, a été assassiné dans son verger hier soir, vers huit heures, par un Irlandais et un nègre ; ils l’ont pendu à un poirier de Saint-Michel et on ne l’a trouvé que ce matin.

Après avoir débité cette horrible histoire, l’étranger se remit à marcher avec plus de célérité que jamais, sans même tourner la tête à l’offre que lui fit Dominique de fumer un cigare espagnol, en lui racontant les particularités de ce tragique accident. Le colporteur siffla sa jument et se mit à gravir la colline en réfléchissant au malheureux sort de M. Higginbotham, auquel il avait vendu quelquefois du tabac en feuilles ou en carotte. Une chose l’étonnait surtout, c’était le peu de temps que la nouvelle avait mis à se répandre, Kimbalton étant environ à soixante milles en droite ligne, le meurtre avait été commis seulement la veille à huit heures du soir, et cependant Dominique l’avait appris à sept heures du matin alors que, selon toute probabilité, la famille du pauvre M. Higginbotham venait seulement de trouver son cadavre pendu au poirier. L’inconnu, qui voyageait à pied, avait dû chausser au moins des bottes de sept lieues pour avoir franchi si rapidement une telle distance.

— Les mauvaises nouvelles vont vite, pensa Dominique, mais celle-là enfonce les chemins de fer. On devrait engager ce gaillard-là pour porter les messages du président. Néanmoins tout s’expliquait, par cette supposition que le voyageur s’était trompé d’un jour dans l’événement de sorte que notre ami n’hésita pas à transmettre la fameuse nouvelle dans toutes les tavernes et les boutiques qui se trouvèrent sur sa route. Dieu sait ce qu’il lui en coûta de cigares espagnols dans ces diverses narrations. Comme il était le premier à mettre cette histoire en circulation, on l’accablait de tant de questions qu’il ne put faire autrement que d’ajouter quelques traits au récit primitif pour composer un ensemble satisfaisant.

Une circonstance imprévue vint corroborer les faits qu’il rapportait.

M. Higginbotham était négociant, et un de ses anciens commis à qui Dominique racontait l’événement attesta que le vieux gentleman avait coutume de retourner chez lui en traversant son verger, vers la tombée de la nuit, avec de l’argent et des valeurs de commerce dans sa poche. Le commis parut du reste médiocrement chagrin du malheur arrivé à son ancien patron, donnant à entendre — ce que le colporteur savait de longue date — que le défunt était d’un caractère difficile, et plus serré qu’un étau. La fortune revenait, disait-on, à sa nièce, charmante personne, qui dirigeait un pensionnat à Kimbalton.

Tout en débitant ces nouvelles au bon public, sans oublier pour cela le soin de ses affaires, Dominique se trouva tellement en retard qu’il résolut de s’arrêter dans une taverne distante d’environ cinq milles de Parker’sfall. Après le souper, il s’assit dans la salle commune, alluma un excellent cigare et entama son histoire en l’accompagnant de circonstances si intéressantes que le récit n’en dura pas moins d’une demi-heure.

L’auditoire se composait d’une vingtaine de personnes sur lesquelles il y en eut dix-neuf qui acceptèrent cette nouvelle comme parole d’évangile ; mais le vingtième assistant était un vieux fermier qui venait d’arriver à cheval et s’était assis dans un coin, où il fumait silencieusement sa pipe. Le récit terminé, il se leva d’un air délibéré, posa résolument sa chaise en face du colporteur et le regarda dans le blanc des yeux, en lui lançant au nez des bouffées d’un exécrable tabac.

— Affirmeriez-vous par serment, dit-il du ton d’un juge de paix qui procède à son interrogatoire, voudriez-vous jurer que le vieux M. Higginbotham de Kimbalton a été assassiné dans son verger l’avant-dernière nuit, et qu’il a été trouvé pendu hier matin ?

— Ma foi, mon cher monsieur, répondit Dominique, je raconte le fait tel que je l’ai appris, mais je ne puis dire que j’aie assisté au meurtre. Il m’est donc impossible de faire le serment que vous me demandez.

— C’est que, reprit le fermier, je puis jurer, moi, que si M. Higginbotham a été assassiné l’avant-dernière nuit, j’ai bu ce matin un verre de bitter avec son ombre. Nous sommes voisins, et comme je passais devant son magasin, il m’ a appelé et m’a fait entrer chez lui pour me charger d’une petite commission. Il ne semblait pas se douter plus que moi qu’il avait été assassiné la veille.

— C’est impossible, dit Dominique, le meurtre serait donc controuvé ?

— Dame, il est au moins probable qu’il m’en aurait parlé, fit le fermier, qui retourna dans son coin, laissant le marchand de tabac muet de stupéfaction.

En effet, la déposition du fermier impliquait une véritable résurrection du vieux Higginbotham. Cette supposition coupa court au bavardage de notre ami qui, après s’être réconforté d’un grog au gin, alla gagner son lit où, durant la nuit entière, il rêva de pendus accrochés à des poiriers.

Pour éviter le caustique fermier — qu’il détestait si cordialement qu’il eût voulu le savoir pendu à la place de M. Higginbotham, — Dominique sortit au point du jour, attela la petite jument et partit au grand trot dans la direction de Parker’sfall. La fraîcheur de l’air, le sol chargé de rosée, les premières émanations du printemps l’eurent bientôt remis dans son assiette ordinaire, et il eût volontiers recommencé sa fameuse histoire s’il eût rencontré quelqu’un pour l’écouter. Par malheur il ne se trouva personne sur sa route, aucune voiture, aucun cavalier, pas même un malheureux piéton jusqu’au moment où, traversant la rivière du Saumon, il vit un homme qui marchait à sa rencontre, portant sur l’épaule un paquet attaché à son bâton.

— Bonjour, monsieur, fit le colporteur en arrêtant sa jument, si vous venez de Kimbalton, ou des environs, pourriez-vous me dire ce qu’il y a de vrai dans l’affaire de M. Higginbotham. A-t-il été, oui ou non, assassiné, il y a deux ou trois nuits, par un nègre et un Irlandais ?

Dans son empressement à lui adresser cette question, Dominique n’avait pas remarqué que celui auquel il s’adressait était lui-même un homme de couleur. De jaune il devint blême en entendant ces mots ; cependant il répondit :

— Non, il n’y avait pas de nègre, c’est un Irlandais qui a fait le coup la nuit dernière, et c’est tout au plus si maintenant on a trouvé son corps.

À peine le mulâtre eut-il achevé qu’il reprit sa route d’un pas si rapide que Dominique aurait eu de la peine à le suivre, même en faisant trotter sa petite jument. Notre colporteur se trouvait cependant dans une grande perplexité. Si le meurtre n’avait été commis que le mardi soir, quel était le prophète qui l’avait annoncé le mardi matin en l’entourant de toutes ses circonstances ? D’un autre côté, si le corps de M. Higginbotham n’était pas encore découvert par sa famille, comment le mulâtre avait-il fait savoir à trente milles de distance qu’il avait été pendu, surtout ayant du quitter Kimbalton avant la perpétration du crime ? Ces circonstances équivoques, jointes à la crainte qu’avait témoignée le mulâtre, éveillèrent dans l’esprit de Dominique la pensée de le poursuivre et de le faire arrêter comme complice du meurtre, puisque décidément il y en avait un de commis.

— Bah ! se dit le colporteur, laissons-le s’en aller, je ne veux pas que ce sang noir retombe sur ma tête, et pendre ce mulâtre ne dépendrait pas M. Higginbotham. Dépendre le pauvre gentleman, c’est mal ce que je vais dire, mais je n’aimerais pas le voir ressusciter pour me donner un démenti.

Tout en faisant ces réflexions, Dominique entra dans la grande rue de Parker’sfall, gros village qui doit sa prospérité à trois filatures et à une fonderie.

Les machines étaient arrêtées et peu de boutiques étaient ouvertes lorsqu’il entra dans la cour de la taverne. Son premier soin fut de faire donner à sa jument quatre mesures d’avoine, et le second d’apprendre à l’hôtelier la catastrophe de M. Higginbotham, en remarquant toutefois que la date en était incertaine et que l’on ignorait encore si le crime avait été commis par un Irlandais et un mulâtre, ou seulement par le fils de la verte Érin. Il déclara qu’il n’endossait point du reste la responsabilité de la nouvelle, qu’il donnait simplement comme un bruit généralement répandu.

L’histoire eut bientôt couru toute la ville avec la rapidité du feu dévorant des sarments, et elle devint le sujet d’un si grand nombre de conversations qu’il n’était déjà plus possible de remonter à la source. M. Higginbotham était très connu à Parker’sfall comme propriétaire d’une part importante de la fonderie et comme actionnaire principal des filateurs, de façon que la prospérité des habitants de cette localité reposait en quelque sorte sur la tête du vieux gentleman. L’émoi causé par cet événement fut si grand et si général que la gazette de Parker’sfall, anticipant sur le jour habituel de son apparition, fit tirer une demi-feuille à part, imprimée en double cicéro, entremêlé de capitales, sous ce titre effrayant : Horrible assassinat de M. Higginbotham ! Entre autres détails lugubres, l’imprimé parlait de l’empreinte laissée par la corde sur le cou de la victime, et portait à mille dollars le montant de la somme volée. Suivait une longue tartine sur la douleur de la nièce qui ne faisait que s’évanouir depuis qu’on avait trouvé son cher oncle pendu au poirier de Saint-Michel, avec ses poches retournées et tirant la langue d’un pied. Le poète de l’endroit chanta les plaintes de la jeune dame dans une ballade qui n’avait pas moins de dix-sept strophes. Enfin les édiles tinrent un meeting où, en considération du dommage que ce funeste trépas causait au pays, on vota une récompense de cent dollars pour l’arrestation d’un des assassins et la découverte de l’argent volé.

Durant cette délibération, la population de Parker’sfall, composée de marchandes, de maîtresses d’hôtels, d’ouvrières de la filature, de fondeurs et d’écoliers, se rua dans la grande rue, où bientôt le bruit des conversations fut tel qu’il put compenser et au-delà le silence des machines. Si jamais défunt Higginbotham avait été soucieux de renommée, sa vieille âme devait tressaillir d’aise de tout ce tumulte.

Cependant, sortant de la réserve qu’il avait observée jusque-là, notre ami Dominique, mordu par le démon de la vanité, grimpa sur une fontaine publique et annonça à la foule qu’il était le propre messager de la nouvelle qui causait tant d’émotion. Aussitôt Dominique fut l’homme du moment et il venait de recommencer son récit sur le ton larmoyant d’une prédication, lorsque la malle-poste entra au galop dans la grande rue. Elle avait roulé toute la nuit et avait dû relayer à Kimbalton vers trois heures du matin.

— Ah ! nous allons enfin avoir des détails, cria-t-on de toutes parts.

La voiture s’arrêta devant la porte de la taverne, suivi d’un immense concours de population ; car ceux qui jusque-là s’occupaient encore de leurs affaires n’hésitèrent point à les quitter pour courir aux nouvelles. Du haut de sa tribune improvisée, le colporteur aperçut deux voyageurs qui, sortant d’un profond sommeil, se frottaient les yeux en voyant la foule qui les entourait.

Au même instant, un déluge de questions commença de pleuvoir sur eux si dru et si serré que les deux personnages demeurèrent cois, bien que l’un fût un avocat et l’autre une jeune femme.

— M. Higginbotham ! M. Higginbotham ! racontez-nous les détails de l’affaire, cria la foule. Quel est le verdict du coroner ? Les assassins sont-ils pris ? La nièce de M. Higginbotham tombe-t-elle toujours en syncope ? M. Higginbotham ! M. Higginbotham !

Le cocher ne répondait que par jurons adressés au garçon d’écurie, qui tardait trop à lui amener son relais. Quant à l’avocat, qui n’était pas encore tout à fait réveillé, dès qu’il eut appris la cause de ce tumulte, il s’empressa de tirer de sa poche un portefeuille en maroquin rouge. De son côté, Dominique, qui passait pour galant et se fiait plus à la volubilité féminine qu’à la stérile redondance d’un homme de loi, s’empressa d’aller offrir la main à la jeune dame, pour l’aider à descendre de voiture. C’était une charmante jeune fille, rose comme la fleur du pêcher, une si jolie petite bouche que Dominique, qui était connaisseur, eût préféré, je crois, entendre de ces lèvres si fraîches tout autre chose qu’une histoire de meurtre.

— Messieurs et mesdames, dit l’avocat en s’adressant aux marchands, aux fondeurs et aux ouvrières, je puis vous affirmer qu’il y a dans tout cela quelque incompréhensible méprise ou bien un complot diabolique pour ébranler le crédit de M. Higginbotham. Nous sommes passés à Kimbalton vers trois heures du matin et nous aurions certainement entendu parler de cet assassinat ; au reste, j’ai pour le nier une preuve qui vaut le propre témoignage de M. Higginbotham. Voici une note qu’il m’a confiée pour suivre une affaire qui le concerne devant le tribunal du Connecticut ; lui-même me l’a remise, et elle porte, comme vous pouvez le voir, la date d’hier au soir.

Et, en disant ces mots, l’avocat exhiba la date et la signature de la note, preuve irréfragable que M. Higginbotham était vivant lorsqu’il l’avait écrite, ou bien, ce qui semblait probable à quelques-uns et certain à d’autres, que le défunt gentleman était tellement absorbé par ses affaires qu’il s’en occupait encore après sa mort.

Mais un fait encore plus décisif allait se produire.

La jeune dame, après avoir écouté les explications données par le colporteur, ayant pris seulement le temps de lisser ses cheveux et de défriper sa robe, parut sur le seuil de la porte et fit signe qu’elle allait parler.

— Braves gens, dit-elle d’un ton modeste mais assuré, je suis la propre nièce de M. Higginbotham.

Un murmure de surprise parcourut la foule lorsqu’on vit si rose et si gaie celle que la gazette de Parker’sfall donnait comme touchant aux portes du tombeau, bien que des mauvaises langues prétendissent qu’une jeune femme ne devait pas être si désespérée de la mort d’un oncle vieux et riche.

— Vous voyez, continua miss Higginbotham en souriant, que cette histoire n’a aucun fondement en ce qui me concerne, et je puis affirmer qu’il en est de même pour ce qui regarde mon cher oncle. Il a la bonté de me donner un logement dans sa maison, quoique je tienne une école dont le produit suffit à mes dépenses. J’ai quitté ce matin Kimbalton pour aller passer mon jour de congé chez une amie qui demeure à cinq milles de Parker’sfall. Mon généreux oncle, en m’entendant partir, m’a appelée pour me donner le prix de mon voyage et un dollar pour mes dépenses de route. Ensuite, comme il était encore couché, il a remis son portefeuille sous son oreiller, et m’a serré la main en me recommandant de prendre du biscuit dans mon sac pour n’être pas obligée de déjeuner en route. Je suis donc bien certaine d’avoir laissé M. Higginbotham en parfait état de santé, comme j’espère le retrouver à mon retour.

Ainsi parla cette jeune dame, dont le récit avait été débité avec tant de grâce et un si heureux choix d’expressions, que tout le monde la jugea capable de diriger la meilleure institution des États-Unis. Mais un étranger aurait pu supposer que M. Higginbotham était abhorré à Parker’sfall et qu’on avait chanté un Te Deum en l’honneur de sa mort, tant fut vif le désappointement des habitants en s’apercevant de leur méprise. Les fileurs parlèrent de décerner des honneurs publics à Dominique ; seulement ils balançaient s’ils l’enduiraient de goudron pour le rouler dans la plume et le promener triomphalement sur une perche, ou s’ils lui feraient faire un plongeon dans la fontaine publique du haut de laquelle il avait annoncé cette fausse nouvelle. La roche Tarpéienne est près du Capitole ! D’après le conseil de l’homme de toi, les édites furent d’avis de le poursuivre comme coupable d’avoir répandu le trouble et la consternation dans la cité par un insigne mensonge. Rien n’aurait pu le sauver des fureurs de la foule ou de la rigueur des lois, si la jeune dame ne s’était interposée en sa faveur. Ah ! l’éloquent plaidoyer que deux beaux yeux !

Après quelques paroles de gratitude rapidement adressées à sa bienfaitrice, Dominique sauta dans sa carriole verte et s’éloigna au grand trot, assailli au passage par une grêle de projectiles que lui lancèrent les gamins de cette ville inhospitalière. Pour comble de malheur, au moment on il se retournait pour jeter un regard d’adieu à miss Higginbotham, une boule de terre glaise délayée, de la grosseur et de la consistance d’un pudding ordinaire, couvrit sa figure du plus désobligeant des emplâtres, et le mit dans un tel état qu’il songeait presque à solliciter comme une faveur l’immersion dont il avait été menacé ; mais, se défiant avec quelque raison des habitants de Parker’sfall, il poursuivit sa route.

Toutefois le soleil, en séchant la boue dont il était couvert, la fit tomber par écailles, et Dominique, en secouant un peu ses habits, réussit à en faire disparaître tant bien que mal les taches. Puis, comme il avait un caractère naturellement gai, il ne put s’empêcher de rire, en se rappelant l’émoi causé par son récit. L’arrêté des édiles allait causer l’arrestation de tous les vagabonds du pays ; l’article de la gazette de Parker’sfall allait être reproduit depuis l’État du Maine jusqu’à la Floride, et peut-être même inséré dans les faits divers des journaux de Londres. Que de gens allaient trembler pour leur argent en apprenant la catastrophe de M. Higginbotham ! Ensuite le galant colporteur se mit à rêver aux charme de la jeune maîtresse d’école, et jura mentalement que jamais le célèbre prédicateur Daniel Webster n’avait parlé avec autant d’onction, levé au ciel des regards plus angéliques que miss Higginbotham, lorsqu’elle avait pris sa défense contre la populace de Parker’sfall.

Dominique venait d’atteindre l’octroi de Kimbalton, car il s’était mis en tête de se détourner de son chemin pour traverser cette localité, bien que ses affaires l’appelassent à Morristown. Comme il approchait du théâtre du prétendu meurtre, il se mit à repasser dans son esprit toutes les circonstances de cette histoire, et voulut se rappeler l’aspect général des lieux. Si rien n’était venu corroborer le récit du premier voyageur, on aurait pu le considérer comme une mystification ; mais le mulâtre avait eu, lui aussi, connaissance du meurtre, et là était le mystère incompréhensible. Si, à ces circonstances, on ajoutait que la rumeur publique confirmait ce qui avait été dit sur les habitudes et le caractère de M. Higginbotham, savoir qu’il avait un verger dans lequel était justement un poirier de Saint-Michel, et que chaque soir il passait auprès de cet arbre nanti de valeurs considérables, on comprendra quelle devait être la perplexité de Dominique, qui en arrivait insensiblement à douter de l’autographe de l’avocat et du témoignage de la nièce. Tout en continuant la série de ses investigations, le colporteur apprit que M. Higginbotham avait à son service un Irlandais d’un caractère assez hypocrite, et qu’il avait pris depuis peu par raison d’économie.

— Je veux être pendu moi-même, s’écria Dominique, si M. Higginbotham ne l’est pas ; et je ne croirai à son existence que lorsque je le verrai de mes propres yeux, et que je l’entendrai parler de mes propres oreilles. Et comme il faut un endosseur à cette mystification, j’en veux trouver l’auteur ou l’éditeur responsable.

La nuit commençait à tomber lorsqu’il atteignit le bureau de perception de l’octroi de Kimbalton, situé à un quart de mille du village de ce nom.

Tout en recevant sa monnaie, Dominique échangea quelques mots avec le péager.

— Je suppose, dit le colporteur, caressant avec la mèche de son fouet la croupe de sa jument, que vous n’avez pas vu M. Higginbotham depuis un jour ou deux.

— Pardon, répondit le receveur, il vient de passer un moment avant que vous arriviez ; comme il est monté sur son cheval, peut-être pourrez-vous le distinguer dans l’ombre. Il a été cette après-midi à Woodfiels pour toucher un quartier de rente. Ordinairement le vieux gentleman ne passe jamais sans me donner une poignée de main ; mais ce soir il m’a fait un signe qui voulait dire : « Je vous devrai mon passage. » Puis il s’est éloigné tranquillement ; au train dont il marche, il ne sera pas rentré chez lui avant huit heures.

— L’heure de l’assassinat, pensa Dominique.

— Je n’ai jamais vu ce brave homme si triste et si pâle, continua l’homme de l’octroi ; ce soir il avait plutôt l’air d’un revenant ou d’une momie que d’un homme en bonne santé.

Le colporteur, en cherchant à pénétrer les ténèbres qui l’environnaient, distingua dans le lointain la forme d’un cavalier trottant sur un des bas côtés de la route ; il lui sembla que c’était le fantôme de M. Higginbotham, et il se sentit frissonner.

— Le vieux m’a tout à fait l’air de revenir de l’autre monde, se dit-il ; puis, lâchant les rênes à sa jument, il poursuivit sa route en conservant à peu près la même distance entre lui et le fantôme, quand tout à coup celui-ci disparut au tournant de la route ; en atteignant ce point, le colporteur vit son cavalier fantastique s’engager dans la rue principale du village, et côtoyer un long mur, puis un bouquet de bois, un terrain vague et enfin une maison d’habitation qui était justement celle de M. Higginbotham, près de laquelle il disparut.

En arrivant au mur du verger, la petite jument s’arrêta d’elle-même, car Dominique était si troublé que c’était à peine s’il était en état de tenir les rênes.

— Sur le salut de mon âme, se dit-il, je ne serai content que lorsque je saurai si M. Higginbotham est oui ou non pendu à son poirier.

Puis il sauta de la voiture, tourna ses rênes autour du montant de la porte et s’enfonça dans le petit bois en courant aussi vite que s’il était poursuivi par le vieux Nick. En ce moment l’horloge du village sonna huit heures, et Dominique, après avoir traversé le verger en quelques bonds, se trouva tout à coup au pied du fatal poirier, dont une maîtresse branche s’étendait de son côté, découpant sur le ciel sa noire silhouette. Il lui sembla voir remuer le feuillage. Le colporteur n’avait pas la prétention d’être un héros, cependant il n’hésita pas à se précipiter en avant, fit tomber d’un coup du manche de son fouet un vigoureux Irlandais qui lui barrait le passage, trouva non pas tout à fait pendu, mais tremblant, à demi mort au pied de l’arbre, M. Higginbotham en personne !

— Monsieur Higginbotham, s’écria Dominique, j’ai foi en vous : franchement, avez-vous été pendu ?

Si l’on n’a pas encore deviné l’énigme, quelques mots vont l’expliquer : trois hommes avaient formé le complot de voler et d’assassiner le vieux négociant, deux d’entre eux s’étaient enfuis et avaient retardé de deux jours la perpétration du crime. Le troisième allait le commettre lorsque Dominique, en vaillant champion, conduit par le destin comme un héros des anciens romans, était venu délivrer le gentleman.

Ajoutons que M. Higginbotham prit en amitié son libérateur, qu’il encouragea ses assiduités auprès de sa jolie nièce, les unit, et légua son bien à leurs enfants en leur en laissant l’usufruit. Enfin, au temps convenable, il mit le comble à ses bontés pour eux en faisant dans son lit une tranquille fin.

Et l’Irlandais ?

Je crois que, moins heureux que M. Higginbotham, il a été bel et bien pendu.