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Calman Lévy (p. 59--).


LA BLONDE PHŒBÉ


Ceci est un souvenir qui me traverse l’esprit. Un personnage dont je n’ai jamais parlé et qui n’a guère fait que m’apparaître, me revient à la mémoire. C’était un type ; fille noble de la province, mariée à un assez riche gentilhomme de campagne, elle était venue dans la petite ville pour ne pas se séparer de son fils unique qui entrait au collége.

Cette personne ne me fournira pas de récit intéressant, ce ne sera qu’un portrait ; un portrait est une étude comme une autre, puisque tout est dans tout.

Elle avait, quand je la connus, environ vingt-huit ans. Elle n’était ni jolie ni belle, et pourtant elle était fort séduisante. C’était une blonde très-blanche et très-grande. Trop grande des jambes, car elle avait la tête, le buste et les bras d’une femme délicate et de moyenne taille ; les jambes n’en finissaient pas. Quand on la voyait assise, on ne se doutait de rien. Elle se levait et l’on était presque épouvanté. Mais on s’y faisait, car cette géante était d’une souplesse et d’une gaucherie charmantes ; elle avait des pieds d’enfant toujours chaussés avec recherche. Ses mains étaient petites aussi et chargées de bagues. Elle avait d’admirables cheveux d’un blond roux, le teint assez coloré, les épaules un peu carrées, la poitrine un peu plate, le dos un peu rond par l’habitude de se casser en deux à l’endroit de la ceinture, comme si ce buste fragile eût trop pesé à la base presque masculine du corps.

Ses traits n’étaient pas irréguliers, le nez était assez grand, la bouche encore plus, le front et la mâchoire étaient assez proéminents, l’oreille était petite et délicate, l’œil clair et caressant. On eût dit que la nature s’était ravisée au moment de faire un homme et que, pour effacer vite son premier jet, elle lui avait donné certains charmes étonnés de se trouver mariés aux hardiesses du premier plan.

C’est à la promenade que je fis connaissance avec elle. À cette époque, je courais beaucoup à cheval avec mon frère. Nous avions des bêtes assez ardentes, et nous nous trouvâmes dans un petit chemin encaissé, avec cette personne qui marchait devant nous.

J’ai oublié de vous dire son nom de baptême, le seul que je veuille vous dire. Mais ce nom lui allait très-bien, il était étrange comme elle : elle s’appelait Phœbé.

Comme elle faisait toutes choses à sa manière, elle ne montait pas à l’anglaise. Elle était assise tout à fuit de côté sur une belle selle de velours noir à clous dorés, faite comme les selles à âne où l’on assied les enfants, avec un très-grand rebord en arrière, un véritable dossier.

Elle n’avait aucun costume d’amazone ; une petite coiffure de velours et de rubans qui n’était à la mode d’aucun temps et qui paraissait être une chose commode de son invention, laissait paraître ses beaux cheveux tombant en longues boucles sur un châle rouge croisé sur la poitrine et noué derrière le dos. Elle me parut très-singulière, mais assez agréable à voir ; mon frère me la nomma, il l’avait rencontrée déjà à la ville et connaissait, je crois, un peu sa famille.

Comme on parlait déjà beaucoup d’elle dans le pays, j’étais assez curieuse de la voir de près, mais elle avait quelque avance sur nous, et, quand sa monture sentit approcher les nôtres, elle prit le galop pour n’être pas dépassée.

C’était une toute petite bête assez gentille, malgré la vulgarité de sa race marchoise.

— Voilà, me dit mon frère, une petite pouliche de landes qui ne manque pas d’ardeur. Mais que cette dame est donc mal installée là-dessus ! Si la bête faisait le moindre écart à gauche…

Comme il disait cela, la jument fit un notable écart à gauche, et la dame se trouva debout sur ses pieds, sans avoir fait de mouvement apparent pour s’y mettre. La petitesse de l’animal et les longues jambes de l’écuyère expliquaient la facilité de leur séparation.

Elle se trouvait donc plantée devant nous comme un peuplier, dont elle avait la sveltesse penchée, et, quand elle entendit mon frère s’écrier :

— Ah ! j’en étais sûre, qu’elle tomberait !

— Je ne tombe jamais, répondit-elle, avec un calme enjoué. Quand mon cheval me fait des folies, je le quitte, voilà tout.

Il l’avait si bien quittée, que mon frère dut faire un temps de galop pour le rattraper. Il le ramena et descendit pour serrer les sangles, qui étaient tout à fait lâches.

— Quand on monte de cette manière, disait-il, manière qui n’offre jamais de véritable solidité, il faut au moins veiller à ce que la bête soit fortement sanglée. Vous êtes adroite pour sauter en avant ; mais, si la selle tournait en arrière, vous pourriez vous tuer ou être traînée par vos jupes, et permettez-moi de vous dire que vous ne devriez pas sortir seule, dans ces conditions-là, avec une jeune bête qui ne me paraît pas bien raisonnable.

— Il paraît, répondit malicieusement la blonde Phœbé, que nous ne sommes pas plus raisonnables l’une que l’autre, selon vous. Mais, moi, je sais que je ne peux pas tomber en arrière, parce que j’ai l’habitude de me plier en avant, et que je ne peux pas être traînée par mes jupes, vu que je ne me sers pas d’étrier.

— Je vois bien, répliqua mon frère, je vois que vous ne tenez à rien, et, si vous étiez ma sœur, je ne vous laisserais pas faire une pareille équitation. — Vous croyez que je ne suis pas solide ? vous vous trompez. Voulez-vous que nous lancions nos chevaux tous les trois ?

Elle était remontée sans le secours de personne, sur la pouliche, qu’elle stimula d’un grand coup de houssine et qui partit ventre à terre. Nous la suivîmes, étonnés de son adresse et de sa tranquillité.

Comme nous devions rentrer par le même chemin, nous la reconduisîmes jusqu’à sa porte, et elle nous engagea à revenir la voir.

Elle vint aussi chez nous, et, pendant quelques mois, nous nous vîmes souvent. Elle était bien élevée, et, quoiqu’elle n’eût jamais quitté sa province dont elle avait l’accent prononcé, elle avait de bonnes manières. Je l’avais prise d’abord pour un casse-cou pire que moi, puisque le plaisir de courir la campagne lui faisait accepter et aimer des dangers dont j’avais su me préserver ; mais elle n’était pas réellement active, et, après deux ou trois cavalcades où elle continua à tomber sur ses pieds au moindre imprévu, elle nous montra qu’elle était, avant tout, nonchalante. Je ne sais quelle éducation elle avait reçue, elle n’aimait aucun art, elle ne s’intéressait à rien en politique, elle n’avait pas de ménage, son mari étant resté dans ses terres et ne venant la voir que le samedi, jour de marché. Elle n’avait donc pas de milieu et paraissait fort désœuvrée. Elle aimait à causer, pourvu qu’elle n’eût qu’à faire des questions, et, comme elle manquait d’instruction, ses curiosités ne portaient que sur des choses inutiles et frivoles. Elle m’ennuya vite et je la quittai souvent, sous prétexte de vaquer à mon ménage, pour aller lire dans ma chambre. Elle n’était pas gênante et on pouvait l’oublier sur un fauteuil du salon sans qu’elle y trouvât à redire. Il n’était pas agréable d’aller chez elle : elle voulait recevoir sans être installée. Je ne pouvais pas souffrir sa cuisine marchoise fortement épicée. Après dîner, on dansait dans une chambre où il y avait des lits, entre autres celui de son petit garçon, qui arrivait du collége, dînait et s’endormait à huit heures, au son des violons, après s’être déshabillé tranquillement en plein bal. Le mari assistait quelquefois à ces réunions, où il paraissait ne connaître personne et ne disait pas un mot. J’ignore s’ils vivaient en bonne intelligence. Ils se disaient vous et se parlaient froidement. Dans tous les cas, ce qui arriva par la suite parut être fort indifférent à ce mari philosophe.

J’avais découvert chez madame Phœbé une tendance qui était en réalité l’unique amusement de sa vie. Elle était profondément coquette sans en avoir l’air ; sa gracieuse nonchalance cachait une préméditation incessante ; elle voulait plaire et passionner.

Mon gros bonhomme de frère y fut pris et me cacha son jeu. Je découvris le secret de la manière la plus baroque.

Un vieux galant, qui venait quelquefois chez nous et qui était d’une laideur bien conditionnée, avec une fatuité à l’avenant, me trouva un jour en train de dessiner. Je me servais d’estompes et de fusain écrasé.

Vous broyez du noir ? s’écria-t-il avec emphase, en me voyant essuyer mes mains.

— Mais pas du tout, lui répondis-je, je n’ai aucun sujet de tristesse.

— Eh bien, moi, reprit-il, je suis un homme désespéré, un cœur brisé. Vous savez bien ce que je veux dire.

— Je ne m’en doute seulement pas.

— Allons donc ! vous savez bien qui madame Phœbé me préfère, et pour qui elle me chasse.

— Je vous jure que je ne sais rien de tout cela et n’y comprends goutte.

— Eh bien, elle m’aimait ! j’étais heureux ! votre frère a exigé qu’elle me mît à la porte.

— Mon frère ? Il n’a aucun droit sur elle.

— Il est aimé !

— Ah ! c’est possible. En ce cas, il faut vous résigner à ne pas l’être, si tant est…

— Je vous jure…

— On jure souvent, on ne prouve pas toujours.

— Vous voulez que je prouve ?

— Non, tout cela m’ennuie et ne me regarde pas. Permettez-moi de garder mon opinion.

— Qui est que je mens ?

— Qui est que vous vous êtes trompé.

— Lisez ces lettres.

— Non, je ne veux pas.

— Je vous les laisse, vous les lirez.

— Je n’en ferai rien.

— Vous devez à la justice et à la vérité de les lire. Si vous vous assurez de mes droits, vous prononcerez.

— Prononcer quoi ? Vous me dites des choses insensées ! Comment puis-je m’établir juge en pareille affaire ?

— Si cette femme ne me doit aucun égard, tout ce que je vous ai dit sera non avenu. Je laisserai la place à votre frère et me tiendrai tranquille.

— Et si vous avez des droits, comme vous dites ?…

— Vous tâcherez d’empêcher votre frère de tomber dans le piège où j’ai été pris ; et, si vous n’y réussissez pas, vous chasserez de votre intimité et de votre maison une personne indigne de votre accueil.

— C’est-à-dire que je servirai votre vengeance ? Eh bien, non, remportez vos lettres, je ne veux rien savoir, — à moins que vous ne m’autorisiez à les rendre à celle qui les a écrites ?

— Et vous la chasserez ?

— Non, je la prierai très-poliment de ne plus revenir ; car, s’il est vrai qu’elle ait des intrigues bizarres, j’aime mieux n’en pas être le témoin.

— Lisez donc !

Et il étala sur la table cinq ou six lettres d’une fine écriture avec orthographe douteuse, — bien tournées d’ailleurs, d’une amabilité assez chatte, mais d’une parfaite innocence.

Je les rendis en riant au vieux amoureux, et lui déclarai qu’il pouvait les montrer à tout le monde sans compromettre en aucune façon madame Phœbé. Il fut en colère contre moi : vraiment, l’amour rend bête. Il ne concevait pas que mon interprétation ne fût pas d’accord avec la sienne.

— Voyons, lui dis-je pour en finir, si vous avez été heureux, vous ne le prouverez à personne, et, comme vous aurez de la peine à le faire croire, je vous engage à vous conduire en galant homme, c’est-à-dire à vous taire, car les rieurs seraient contre vous. Je ne crois pas que mon frère soit plus favorisé que vous, mais je sais que, s’il en est ainsi, il se conduira mieux.

Quand je revis mon frère, je lui demandai l’explication de l’algarade de M. ***.

— Il n’y a rien du tout, me répondit-il. Il était fort assidu auprès de la blonde Phœbé. Je l’ai trouvé ridicule. Je m’en suis moqué. Elle a eu un peu honte, je crois, d’avoir fait la coquette avec ce barbon. Elle l’a reçu plus froidement. Il s’est fâché, elle l’a mis à la porte. S’il veut que nous nous allongions quelque bon coup de sabre, je suis encore assez hussard pour le lui servir.

— Allons donc, un homme de cet âge-là ! J’espère que, s’il était assez fou pour te chercher noise, tu ne le prendrais pas au sérieux. Mais la blonde Phœbé, ne la prends-tu pas au sérieux plus qu’il ne faudrait ?

— Ma foi, je ne te cache pas qu’elle m’occupe beaucoup ; mais je ne suis pas un imbécile et je me tiens sur mes gardes. Tu l’avais bien jugée, elle est d’une insatiable coquetterie.

— Je ne l’ai pas jugée en dernier appel. C’est peut-être tout simplement une femme sans intérieur, qui s’ennuie et n’a pas l’énergie de se distraire par une passion intellectuelle.

— Eh bien, c’est justement cela, elle joue à la galanterie platonique. Dans une petite ville, ce jeu-là est impossible. Une femme a beau se garder, on la calomnie et sa vertu ne sert de rien à sa réputation.

Quelques semaines plus tard, je vis mon frère très-agité. Un nouveau soupirant s’était introduit dans l’intimité de la dame.

— Tu ne vas pas, j’espère, dis-je à mon hussard, me donner le spectacle des fureurs du vieux *** ?

— Si fait, répondit-il ; mais je ne le donnerai qu’à toi seule, et je ne menacerai personne de ma vengeance. Seulement je puis bien t’avouer que j’étais amoureux comme une bête de cette géante qui n’est ni belle ni spirituelle, mais qui a un charme et des yeux ! Je t’assure que, si elle est vulgaire à beaucoup d’égards, c’est faute de développement. Il y a en elle l’étoffe d’une princesse de roman. Écoute une anecdote.

» L’autre jour, j’étais avec elle dans son jardin. Elle était assise, avec une de ses grandes jambes repliée contre le pied de sa chaise ; elle avait des fleurs sur ses genoux. Tout à coup elle se baisse, regarde, et, avec un sang-froid admirable, me dit :

» — Regardez ma jambe et ne bougez pas !

» Je regarde, et vois une vipère entortillée à sa jambe et au pied du fauteuil. J’allais m’élancer, elle m’arrête en disant :

» — Vous voulez donc qu’elle me morde ? Un peu de calme, elle n’est pas en colère ! elle s’enroule pour descendre. Je le sens, elle me quitte. »

En effet, la vipère avait posé la tête sur le sable en retirant à elle ses anneaux ; je l’écrasai lestement avec le talon de ma botte, et je regardai ce petit pied et ce bas de soie toujours si bien tendu ; elle n’était ni émue ni pâle, elle souriait en me voyant contempler son pied. Elle ne pensait déjà plus à la vipère, elle pensait à l’effet que son bas et son soulier produisaient sur moi.

Il la revit encore pendant quelques jours et puis il ne la revit plus jamais.

— Je ne veux pas être ridicule, me dit-il, et je ne veux pas non plus être méchant. C’est une aimable femme après tout, et je la crois très-bonne. Elle est pleine de gâteries charmantes pour ceux qui l’approchent. Tant pis pour eux s’ils prennent ses dragées pour argent comptant. Je suis puni par où j’ai péché. Je suis cause qu’elle a mis le vieux *** à la porte, j’ai eu tort, je n’étais pas jaloux ; maintenant le nouveau sigisbée est jaloux de moi. Je le vois à l’embarras de la dame, et je ne veux pas le faire évincer ; car, alors, je serais pris pour tout de bon. Il me faudrait être toujours là et faire le métier de mari pour chasser les oiseaux de passage. Non, c’est trop sérieux pour moi qui suis un homme marié et ne veux pas de scandale.

Le troisième sigisbée sut se faire garder. Il n’avait rien à faire. On en glosa beaucoup, et avec méchanceté. Il était un pauvre diable. La dame était assez riche et s’était installée à la ville dans les conditions d’une certaine élégance et d’un certain goût. Elle ne sortait plus de son jardin et ne voyait plus personne. Elle mourut oubliée, et son cavalier servant retomba dans la misère sans avoir profité en rien de la situation.


Novembre 1875.