La Bhagavadgîtâ (trad. Senart)/18

Traduction par Émile Senart.
Bossard (p. 160-170).

RENONCEMENT ET DÉLIVRANCE


ARJUNA dit :

1. Je voudrais, ô héros aux grands bras, connaître la nature du détachement et du renoncement, ô Hṛishîkeça, ô vainqueur de Keçin, et ce qui les distingue.


BHAGAVAT dit :

2. S’abstenir des actes qu’inspire le désir, voilà ce que les maîtres entendent par détachement ; renoncer à tout fruit des actes, c’est ce que les hommes éclairés appellent renoncement.

3. Suivant certains sages, tout acte implique faute, et il faut renoncer à tous ; d’autres estiment qu’il ne faut pas renoncer aux pratiques du sacrifice, de l’aumône, ni de la pénitence.

4. Écoute donc ce que j’enseigne sur le renoncement, ô le meilleur des Bhâratas. Du renoncement, ô Tigre des hommes, on distingue trois sortes.

5. Il ne faut pas renoncer aux pratiques du sacrifice, de l’aumône et de la pénitence ; il faut les accomplir. Le sacrifice, l’aumône et la pénitence sont pour les sages des moyens de sanctification.

6. Mais ces pratiques mêmes, il faut les accomplir sans s’y attacher, ni à leurs fruits ; voilà, ô fils de Pṛithâ, quelle est ma formelle et suprême doctrine.

7. Il ne convient pas de s’affranchir d’un acte prescrit ; y renoncer, c’est s’égarer, c’est être sous l’empire du tamas.

8. Si quelqu’un, par crainte de la souffrance physique, se dérobe à quelque acte, le jugeant pénible, il agit sous l’empire du rajas ; il ne saurait cueillir le fruit du renoncement.

9. Accomplis l’acte prescrit, ô Arjuna, par la seule raison qu’il doit être accompli, sans attachement, sans égard pour ses fruits ; c’est là le renoncement qui relève du sattva.

10. L’homme qui pratique vraiment le renoncement, l’homme pénétré de sattva, affranchi du doute, n’éprouvé pas plus de répulsion pour un acte pénible que d’attrait pour un acte agréable.

11. Quant à renoncer complètement à tous les actes, l’âme, liée au corps, ne le peut pas ; c’est celui qui renonce aux fruits des actes qui vraiment pratique le renoncement.

12. Le fruit des actes est de trois sortes : désagréable, agréable, mélangé ; il est le partage, après cette vie, de ceux qui n’ont pas pratiqué le renoncement ; jamais de ceux qui ont vécu détachés.

13. Apprends de moi, ô guerrier aux grands bras, les cinq facteurs que la réflexion révèle dans l’accomplissement de tous les actes,

14. Le sujet, l’agent et les organes divers, les différents modes d’activité et enfin, en cinquième, le destin.

15. Quoi que, en acte, en parole ou en pensée, l’homme entreprenne de bien ou de mal, toujours apparaissent les cinq facteurs.

16. Les choses étant ainsi, celui qui est assez irréfléchi pour penser que l’âme en est l’agent indépendant, celui-là voit mal, il se trompe.

17. Celui que n’égare pas l’égoïsme, dont l’intelligence n’est pas troublée, tuât-il toutes les créatures, ne tue pas, il ne se charge d’aucune chaîne.

18. La connaissance, l’objet à connaître et le sujet qui connaît sont les trois éléments qui préparent l’action ; l’organe, l’acte, l’agent, les trois éléments qui embrassent l’acte lui-même.

19. La connaissance, l’acte et l’agent sont de trois sortes selon le guṇa qui y domine. C’est ce qu’enseigne la théorie des guṇas ; écoutes-en le détail fidèle.

20. La doctrine qui reconnaît dans tous les êtres une essence unique, impérissable, indivisible, quoique répandue dans des objets séparés, sache que cette doctrine procède du sattva.

21. Mais la doctrine qui, égarée par la multiplicité des objets, admet dans tous les êtres des entités diverses et distinctes, dérive, celle-là, du rajas.

22. Quant à cette doctrine superficielle et bornée qui, sans remonter aux causes, s’attache à un objet particulier comme s’il était tout, celle-là procède du tamas.

23. L’acte prescrit que ne suggère aucun attrait, qui s’accomplit en dehors de toute passion, de toute haine, et sans préoccupation de ses fruits, cet acte procède du sattva.

24. Mais l’acte qu’on accomplit avec effort, sous l’empire du désir ou d’une pensée égoïste, cet acte est de la nature du rajas.

25. L’acte est dit procéder du tamas que l’on entreprend à l’aveuglette, sans mesurer sa force, sans se préoccuper des suites, des pertes qu’il entraînera en biens ou en vies.

26. L’agent procède du sattva qui est affranchi de tout attachement, ne se préoccupe pas de soi, est capable de volonté et d’énergie, ne se soucie ni du succès ni de l’insuccès.

27. Celui qui est passionné, préoccupé du fruit de l’acte, cupide, violent, impur, impressionnable à la joie et à la souffrance, un pareil agent relève du rajas.

28. L’agent léger, d’instincts bas, arrogant, fourbe, malhonnête, paresseux, découragé et lent, celui-là procède du tamas.

29. Écoute, ô Dhanañjaya, complète et détaillée, la triple distinction, d’après les guṇas, de l’intelligence et de la volonté.

30. L’intelligence qui connaît quand il faut agir ou non, ce qu’il faut faire et éviter, ce qu’il faut craindre ou ne pas craindre, ce qui lie et ce qui délivre, cette intelligence, ô fils de Pṛithâ, participe du sattva.

31. L’intelligence qui ne discerne pas avec exactitude ce qui est permis ou interdit, ce qu’il faut faire ou éviter, cette intelligence, ô fils de Pṛithâ, procède du rajas.

32. L’intelligence enveloppée de ténèbres qui prend le mal pour le bien, et partout le vrai pour le faux, cette intelligence, ô fils de Pṛithâ, est de la nature du tamas.

33. La volonté qui, d’un effort sans défaillance, soutient l’activité de l’esprit, de la vie et des sens, cette volonté, ô fils de Pṛithâ, est de la nature du sattva.

34. La volonté, ô Arjuna, qui obéissant, faute de renoncement, au désir des fruits, poursuit le bien, l’agréable et l’utile, est, elle, ô fils de Pṛithâ, de la nature du rajas.

35. Celle de l’insensé qui ne se libère pas du sommeil, de la crainte, de la tristesse, de l’indolence, de l’enivrement, cette volonté, ô fils de Pṛithâ, relève du tamas.

36. Et maintenant, apprends de moi, ô le meilleur des Bhâratas, comment le bonheur est de trois sortes : celui qui grandit en durant et qui met définitivement un terme à la souffrance,

37. Qui, au commencement, semble amer comme un poison et, finalement, a la douceur de l’ambroisie, ce bonheur né de la paix que procure la connaissance de soi est lié au sattva.

38. Le bonheur que procure la satisfaction des sens, qui, d’abord, a la douceur de l’ambroisie, et, finalement, l’amertume du poison, ce bonheur procède du rajas.

39. Le bonheur qui, du commencement à la fin, n’est qu’égarement de l’âme, que l’on cherche dans le sommeil, la paresse, l’indolence, ce bonheur-là est de la nature du tamas.

40. Il n’est, ni sur terre ni au ciel, parmi les dieux, rien qui soit affranchi de ces trois guṇas qui naissent de la Prakṛiti.

41. Entre Brâhmanes, Kshatriyas, Vaiçyas et Çûdras, les devoirs, ô héros terrible, sont répartis d’après les guṇas qui déterminent leur nature aux uns et aux autres.

42. Le calme, la maîtrise de soi, l’ascèse, la pureté, la patience et la droiture, la connaissance, l’intelligence et la foi sont affaire au brâhmane et fondés dans sa nature.

43. La vaillance, la force, la constance, l’adresse et dans le combat le courage qui ne connaît pas la fuite, la libéralité, l’exercice du pouvoir sont le devoir du kshatriya conforme à sa nature.

44. Le labourage, le soin des troupeaux et le négoce sont la tâche que sa nature assigne au vaiçya ; quant au çûdra, sa destination naturelle est de servir.

45. C’est en s’attachant chacun à sa tâche propre que les hommes atteignent la perfection. Écoute comment.

46. C’est en honorant par l’activité qui lui est dévolue l’être d’où vient l’impulsion de la vie et par lequel tout cet univers a été déployé, que l’homme trouve la perfection.

47. Mieux vaut accomplir, fût-ce médiocrement, son devoir propre qu’assumer, même pour l’accomplir en perfection, la tâche qui appartient à un autre. On ne contracte aucune tache à remplir le devoir que sa nature assigne à chacun.

48. Il ne faut pas, ô fils de Kuntî, se dérober à l’acte, même s’il apparaît coupable, qu’impose à chacun sa naissance ; car, comme le feu se mêle de fumée, toute activité se mêle d’imperfection.

49. L’esprit libre de tout attrait, maître de soi, affranchi de tout désir, s’élève par le détachement à la perfection suprême qu’est la suppression de l’acte.

50. Apprends de moi, ô fils de Kuntî, comment, atteignant la perfection, on atteint du même coup Brahman, ce qui est le sommet suprême de la connaissance.

51. Celui dont l’intelligence est éclairée, qui se maîtrise par une volonté ferme, qui est détaché des sons et des autres objets des sens, qui déracine en soi la passion et la haine,

52. Qui pratique la solitude, mange légèrement, qui en tout, pensées, paroles et actions, se domine, qui, uniquement appliqué à la contemplation, se recueille dans une invariable impassibilité,

53. Qui, s’affranchissant de l’égoïsme, de la violence, de l’orgueil, du désir, de la colère, de la richesse, supérieur à tout calcul personnel, atteint au calme, celui-là est mûr pour se fondre en Brahman.

54. Identifié à Brahman, l’âme sereine, il ne connaît ni la tristesse, ni le désir ; voyant tous les êtres du même œil, il se voue à moi d’une dévotion suprême.

55. Grâce à cette dévotion, il méconnaît ; il sait quel et combien grand je suis en vérité ; dès qu’il me connaît tel que je suis, aussitôt il entre en moi.

56. Quelques actions encore qu’il accomplisse jamais, après qu’il a pris en moi son refuge, il atteint, par ma faveur, la demeure éternelle ; impérissable.

57. Ne voyant que moi, rapportant à moi en pensée toutes tes actions, tendant l’effort de ton intelligence, demeure toujours l’esprit plein de moi.

58. L’esprit plein de moi, par ma faveur, tu franchiras tous les obstacles ; mais si, par infatuation égoïste, tu ne m’écoutes pas, tu es perdu.

59. Quand, esclave de ta pensée propre, tu refuses de combattre, ta résolution est vaine ; ta nature intime l’emportera.

60. Lié, ô fils de Kuntî, par ta tâche innée, ce que, dans ton erreur, tu te refuses à faire, tu le feras, fût-ce contre ton gré.

61. Dieu, ô Arjuna, réside au cœur de tous les êtres, les mettant en mouvement par sa puissance, comme s’ils étaient des ressorts en sa main.

62. Prends en lui ton refuge, ô Bhârata, de tout ton être ; par sa faveur, tu atteindras la paix suprême, la demeure éternelle.

63. Je t’ai fait connaître la vérité, le mystère des mystères ; médite à fond mes enseignements, puis, agis comme il te plaira.

64. Encore une fois, écoute ma suprême parole, de toutes la plus mystérieuse… Tu m’es profonddément cher ; c’est pourquoi je veux te parler pour ton bien.

65. Que ton esprit s’attache à moi, que ta dévotion soit pour moi, pour moi tes sacrifices, à moi tes adorations, et c’est à moi que tu viendras ; je te le promets en vérité ; car tu m’es cher.

66. Laisse-là toutes les règles et accours à moi comme à ton seul refuge ; je t’affranchirai de tous les maux, ne t’inquiète pas.

67. Cette parole tu ne la dois jamais communiquer à qui ne pratique pas l’ascèse ni la dévotion, à qui n’est pas disposé à obéir, à qui me dénigre.

68. Mais celui qui répandra ce mystère suprême parmi mes fidèles, ayant pratiqué envers moi la dévotion parfaite, entrera assurément en moi.

69. Nul parmi les hommes ne fera œuvre qui me soit plus agréable, nul ici-bas ne me sera plus cher.

70. Et celui qui se pénétrera de cette conversation sainte échangée entre nous, je considérerai qu’il m’a offert le sacrifice en esprit.

71. Et l’homme qui l’aura seulement écoutée avec foi et componction, affranchi, lui aussi, atteindra les mondes heureux réservés aux hommes de bien.

72. As-tu, ô fils de Pṛithâ, recueilli mes paroles d’un esprit tout à fait attentif ? En est-ce fait, ô Dhanañjaya, des erreurs de ton ignorance ?


ARJUNA dit :

73. C’en est fait de mon erreur ; grâce à toi, ô Ačyuta, j’ai retrouvé l’esprit, me voici ferme, affranchi du doute ; j’exécuterai ton ordre.


SAÑJAYA dit :

74. Tel j’ai entendu ce dialogue de Vâsudeva et de l’illustre fils de Pṛithâ, dialogue merveilleux qui fait frissonner d’admiration.

75. Grâce à Vyâsa, j’ai recueilli ce mystère suprême, le yoga, de la bouche de Kṛishṇa, le maître du yoga enseignant directement en personne.

76. Ô roi, chaque fois que je pense à ce pur, à ce merveilleux dialogue de Keçava et d’Arjuna, j’éprouve une joie toujours nouvelle.

77. Et chaque fois que je repense à cette vision merveilleuse de Hari, une stupeur m’étreint et j’éprouve une joie toujours nouvelle.

78. Où est Kṛishṇa, le dieu du yoga, où l’archer fils de Pṛithâ, là sont fixées à, toujours la fortune, la victoire, la prospérité. Telle est ma foi.