La Bhagavadgîtâ (trad. Senart)/11

Traduction par Émile Senart.
Bossard (p. 117-125).

LA VISION DE L’ÊTRE INNOMBRABLE


ARJUNA dit :

1. Le suprême mystère que pour mon bien tu m’as communiqué, la doctrine de l’âtman, a banni de moi toute erreur.

2. De ta bouche, ô héros aux yeux de lotus, j’ai appris en détail l’origine et la fin des êtres et ta grandeur impérissable.

3. Il en est comme tu l’as dit en t’affirmant toi-même le dieu souverain. Je désire, ô suprême Purusha, te voir dans ta forme divine.

4. Situ estimes, ô maître, que je la puisse contempler, ô dieu du yoga, montre-toi à moi comme l’Impérissable.


BHAGAVAT dit :

5. Vois, ô fils de Pṛithâ, par centaines, par milliers, mes formes divines, infiniment diverses, infiniment variées de couleur et d’aspect.

6. Vois les Âdityas, les Vasus, les Rudras et les Açvins et les Maruts ; vois, ô Bhârata, d’innombrables merveilles que jamais jusqu’ici nul n’a aperçues.

7. Vois ici dans mon seul corps, ô Guḍâkeça, tout l’univers, tous les êtres vivants ou inanimés et quelque objet enfin que tu souhaites contempler.

8. Mais tu ne peux me voir avec tes seuls yeux d’homme ; je te confère la vue divine ; contemple ma puissance souveraine.


SAÑJAYA dit :

9. À ces mots, Hari, le grand maître du yoga, découvrit, ô roi, au fils de Pṛithâ sa forme de souverain Seigneur,

10. Pourvu de bouches et d’yeux sans nombre, vision de merveilles sans fin, orné de joyaux divins innombrables, brandissant mille armes divines,

11. Paré de guirlandes et de vêtements divins, oint de parfums célestes, c’est, fait de tous les prodiges, le dieu infini se manifestant en toutes choses.

12. Si l’éclat de mille soleils surgissait tout d’un coup dans le ciel, ce serait quelque chose comme l’éclat que répand le grand Être.

13. Tout cet univers fait de tant de parties, le Pâṇḍava le vit ramassé là dans le corps du dieu des dieux.

14. Alors Dhanañjaya pénétré de stupeur, tous les poils hérissés, s’inclinant devant le dieu et les mains réunies pour l’hommage, prononça :


ARJUNA dit :

15. Ô dieu, je vois dans ton corps tous les dieux et toutes les sortes d’êtres, Brahmâ, Çiva, le dieu au siège de lotus et les ṛishis et tous les serpents divins.

16. Je te vois avec un nombre infini de bras, de poitrines, de bouches et d’yeux, illimité en tous sens ; de toi, ô maître de l’univers aux aspects infinis, je ne vois ni la fin, ni le milieu, ni le commencement.

17. Avec le diadème, la massue et le, disque — telle une masse de feu qui projette de tous côtés des flammes — je te vois, toi si difficile à apercevoir, immense, répandant en tous sens l’éclat d’un brasier ardent, du soleil.

18. En toi il faut reconnaître l’Être indestructible, suprême ; tu es le suprême support de l’univers ; tu es, je le sais, l’impérissable gardien de l’ordre permanent, l’éternel Purusha.

19. Je te vois sans commencement, sans milieu et sans fin, de force infinie, armé de bras sans nombre, pour yeux le soleil et la lune, pour bouche le feu flambant, réchauffant l’univers de ta splendeur.

20. Car, entre terre et ciel, seul tu remplis tout. À la vue de ta forme merveilleuse et terrible, ô grand Être, les trois mondes sont frappés d’épouvante. »

21. Car voici que les troupes des dieux entrent en toi ; quelques-uns, effrayés, chantent en t’adorant ; les troupes des ṛishis et des Siddhas te bénissent et te comblent de louanges infinies.

22. Rudras et Âdityas, Vasus et Sâdhyas, Viçvedevas et Açvins, les Maruts, les Mânes, la troupe des Gandharvas, des Yakshas, des Asuras et des Siddhas, tous te contemplent émerveillés.

23. À la vue de cette apparition immense, aux bouches, aux yeux innombrables, aux bras, aux jambes, aux pieds sans nombre, ô héros aux grands bras, avec tes innombrables poitrines, tes crocs formidables, les mondes tremblent et je tremble, moi aussi.

24. En te voyant toucher le ciel de la tête, éblouissant de mille couleurs, les bouches ouvertes, les yeux immenses et flamboyants, je me sens épouvanté, je ne puis me ressaisir ni reprendre contenance, ô Vishṇu.

25. À la vue de tes bouches aux crocs formidables, pareilles au feu cosmique qui met fin à toutes choses, je suis éperdu, je ne sais où chercher un refuge. Grâce ! ô maître des dieux qui pénètres l’univers.

26. En toi se précipitent tous ces fils de Dhṛitarâshṭra, avec la foule des rois, Bhîshma, Droṇa et aussi Karṇa, avec, encore, les chefs de nos guerriers.

27. Ils se précipitent en hâte dans tes bouches terrifiantes aux crocs formidables ; plusieurs apparaissent suspendus, , la tête écrasée, entre tes dents.

28. Comme les flots pressés des fleuves roulent rapides vers l’océan, tels ces héros se précipitent dans tes mâchoires flamboyantes.

29. Comme des papillons se hâtent à leur perte dans la flamme brillante, ainsi les hommes courent à leur perte en se précipitant dans tes bouches.

30. De tes langues de flamme tu enveloppes, tu dévores avidement tous les hommes ; tes feux redoutables, ô Vishṇu, brûlent l’univers qu’ils remplissent tout entier de leur splendeur.

31. Révèle-moi qui tu es sous cet aspect terrible. Adoration à toi ! Grâce ! ô maître des dieux. Je souhaite te connaître ; tu es origine ; je ne comprends pas ce rôle de destructeur où je te vois.


BHAGAVAT dit :

32. Je suis le Temps qui, en progressant, détruit le monde ; mon rôle est de supprimer ici-bas les hommes ; quoi que tu fasses, ils cesseront tous quelque jour de vivre, ces guerriers rangés en ligne de bataille.

33. Donc, lève-toi, conquiers la gloire ; triomphe de tes ennemis et jouis d’un royaume prospère. C’est moi qui, d’abord, frappe tous ces guerriers ; sois seulement, ô toi l’habile archer, l’instrument dans ma main.

34. Droṇa, Bhîshma, Jayadratha, Karṇa et tous ces autres héros, c’est moi-même qui les frapperai ; frappe-les, toi aussi ; n’hésite pas. Combats ! Tu vaincras dans la lutte tous tes rivaux.


SAÑJAYA dit :

35. À ce discours de Keçava, le héros au diadème, tremblant, les mains jointes pour l’hommage, adorant Krishna avec épouvante, répondit d’une voix coupée par l’émotion.


ARJUNA dit :

36. C’est justice, ô Hṛishîkeça, que, à t’entendre célébrer, le monde soit transporté de joie et d’amour, que les mauvais esprits épouvantés s’enfuient et que toutes les troupes des Siddhas tombent en adoration.

37. Comment ne t’adoreraient-ils pas, ô grand Être, toi premier agent plus vénérable que Brahmâ même ! Ô maître infini des dieux, appui de l’univers, tu es l’Impérissable, tu es l’être et le non-être et ce qui est par-delà.

38. Tu es le premier des dieux, l’Esprit, l’Ancien, tu es le support suprême de tout cet univers ; tu es le sujet et l’objet de toute science et le bien suprême ; par toi, ô dieu aux aspects infinis, le tout a été déployé.

39. Tu es Vâyu, Yama, Agni, Varuṇa ; tu es la Lune ; tu es Prajâpati ; tu es l’Ancêtre. Adoration, mille fois adoration à toi, et puis, encore et encore, adoration, adoration à toi !

40. De l’est et de l’ouest, adoration à toi, adoration de tous les points de l’horizon, ô toi qui es tout. Immense et sans limite est ta puissance. Tu pénètres tout et ainsi tu es tout.

41. Ne voyant en toi que l’ami, si je me suis laissé aller à m’écrier : « Ô Kṛishṇa, ô Yâdava, ô ami ! » méconnaissant ta grandeur par légèreté ou par entraînement de tendresse,

42. Si, par plaisanterie, je t’ai manqué de respect, dans l’agitation ou le repos, dans des réunions ou des repas, soit seul, ô Àčyuta, soit devant témoins, je t’en demande pardon, à toi, l’Immense.

43. Tu es le père de ce monde animé et inanimé, tu es son maître vénérable, adorable. Tu n’as pas d’égal, combien moins de supérieur ! Dans les trois mondes ta puissance est incomparable.

44. C’est pourquoi, la tête inclinée, tout entier prosterné, je t’implore, toi, le maître digne de toute louange. Comme le père au fils, comme l’ami à l’ami, comme l’amant à l’aimée, daigne, ô dieu, m’être indulgent.

45. Devant ce spectacle inouï, je frissonne et mon esprit est ébranlé par la crainte. Montre-moi seulement ta forme de dieu ; fais-moi cette grâce, ô maître des dieux, support de l’univers !

46. Je désire te revoir simplement ainsi avec le diadème, la massue et le disque. Reprends cette figure à quatre bras, ô dieu aux mille bras, aux formes infinies.


BHAGAVAT dit :

47. C’est pour te témoigner ma faveur que, par un effet de ma puissance, je t’ai révélé, ô Arjuna, ma forme suprême, toute resplendissante, totale, infinie, primitive, cette forme qu’aucun autre que toi n’a jamais vue.

48. Au prix d’aucune étude, veda ni sacrifice, d’aucune aumône, d’aucun rite, fût-ce de la plus terrible pénitence, je ne saurais, ô chef des Kurus, être, dans le monde des hommes, vu sous cet aspect par personne autre que toi.

49. Ne t’effraie ni ne te trouble pour m’avoir vu sous cette forme redoutable. Cependant, bannissant toute crainte et le cœur satisfait, contemple maintenant de nouveau ma forme coutumière.


SAÑJAYA dit :

50. Parlant ainsi, Vâsudeva se manifesta de nouveau à Arjuna sous ses traits ordinaires ; et le grand Être rendit le calme au guerrier terrifié, en apparaissant derechef avec son air de bienveillance.


ARJUNA dit :

51. En voyant, ô Janârdana, ta forme humaine à l’expression bienveillante, voici que j’ai repris mes sens ; je suis redevenu maître de moi.


BHAGAVAT dit :

52. Elle est bien malaisée à voir cette forme de moi que tu as vue ; en vain les dieux eux-mêmes y aspirent sans cesse.

53. Ni par les vedas ou la pénitence, ni à force d’aumônes ou de sacrifices, on n’obtient de me voir tel que tu m’as vu.

54. C’est seulement au prix d’une dévotion sans partage que l’on peut, ô Arjuna, me connaître sous ces traits et me contempler au vrai et entrer en moi, ô héros redoutable.

55. Celui qui n’agit qu’en vue de moi, dont je suis le tout, qui se dévoue à moi, libre de toute attache, qui ne connaît de Haine pour aucun être, celui-là, ô Pâṇḍava, parvient à moi.