La Belgique littéraire/III

Editions Georges Crès & Cie (p. 59-75).




III

VAN LERBERGHE
ET LES AUTRES POÈTES


J’ai parlé d’abord de Rodenbach et de Verhaeren, parce que ce sont les plus connus parmi les poètes belges, ceux dont les noms sont le plus familiers aux lecteurs européens. Tandis que les uns en sont restés à l’auteur du Règne du Silence, pour les autres, probablement les plus nombreux, Verhaeren représente, presque en sa totalité, le mouvement de la poésie en Belgique. Mais ils eurent des contemporains immédiats, de même qu’ils ont eu des successeurs. Rodenbach est incontestablement le premier en date, et s’il subit assez légèrement d’ailleurs l’influence de Baudelaire et moins celle de François Coppée, il échappa presque totalement à celle du Parnasse, qui régnait alors. Elle est prépondérante au contraire dans tous les autres poètes belges qui débutèrent à cette époque. De Théodore Hannon dont j’ai cité en passant les Rîmes de Joie, il y a peu de chose à dire. Ce n’est pas un disciple mais un imitateur de Baudelaire, dont il prend jusqu’aux mots familiers. A cause de cela, peut-être, son livre est très curieux. Il ne manque pas de talent technique, mais voyez, il transpose :

Sachant mon dégoût libertin
Pour ce que le sang jeune éclaire
De son hématine, — un matin,
Tu te maquillas pour me plaire.

Tu connais le bizarre aimant
Et les attirances damnées
Qu’ont pour moi les choses fanées
Troublantes désespérément ;

Boutons d’un soir morts sur la tige,
Larmes des aubes sans lueurs,
Parfums éventés et tueurs
Sur lesquels mon âme voltige.


Décidément ce qu’il y a de meilleur dans ce livre, c’est la préface de Huysmans et le frontispice de Rops, lesquels le sauveront de l’oubli.

Iwan Gilkin est également un baudelairien, mais beaucoup moins servile. Son volume La Nuit, a pareillement des odeurs de transposition. C’est toujours une nouvelle version des Fleurs du mal, mais un peu plus ingénieuse.

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,


dit Baudelaire. Et Gilkin :

L’avarice, le vol, la ruse et la luxure.


Camélias rappelle vraiment trop la Chevelure. Il ne suffit pas de dire : mer nocturne au lieu de dire noir océan pour donner une impression de nouveauté, bien au contraire. S’il avait appelé son livre « Variations sur les Fleurs du mal », on pourrait en louer l’habileté.

Albert Giraud a joué le même jeu avec les sonnets de Hérédia, Même habileté, même impression de malaise et de déjà vu pour le lecteur. Pourtant il y a autre chose en lui qu’un imitateur et comme le dit M. Heumann, il ne se départit jamais de sa qualité maîtresse, la distinction. Voici un quatrain où il exprime noblement la doctrine même du Parnasse :

La multitude abjecte est par moi détestée,
Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil ;
Et pour m’ensevelir loin de la foule athée,
Je saurai me construire un monument d’orgueil.


Valère Gille est bien le frère des deux précédents. Sa Cithare eut des honneurs académiques. « Estimons tous ces poètes, dit M. Heumann, pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie ! Ils se figent dans l’imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n’a d’égale qu’une impersonnalité dont, depuis l’abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve. »

Pour nous remettre un peu le cœur après toutes ces imitations plus ou moins « distinguées », écoutons ici les vers d’un poète qui trouva plus de gloire à manier la prose de ses essais, de son théâtre, mais qui en avait donné d’abord et de charmants. Je veux parler de Maeterlinck et de ses Serres chaudes :

Mon âme est malade aujourd’hui,
Mon âme est malade de l’absence,
Mon âme a le mal des silences
Et mes yeux s’éclairent d’ennui.


Cette poésie ne serait pas très loin de celle de Rodenbach, si elle ne s’enrichissait d’un élément nouveau : le symbole. Elle dit toujours plus de choses qu’elle n’en exprime directement. Il y a déjà sous le poète un philosophe :

A travers de tièdes forêts
Je vois la meute de mes songes,
Et vers les corps blancs des mensonges
Les jaunes flèches des regrets.


Passons à quelques poètes qui ne sont pas très éloignés de la mentalité de Rodenbach, quoique qu’ils aient peu subi son influence, Max Elskamp et Charles van Lerberghe, l’un né à Anvers, l’autre né à Gand, tous deux, ainsi que l’affirme leur nom, de souche flamande, également d’un mysticisme ingénu, mais chez le premier purement chrétien et d’imagerie, chez le second avec des tendances souvent païennes. Malgré son mysticisme, Elskamp aime la vie et la trouve belle. Il a précisément réuni ses poèmes sous ce titre significatif : La Louange de la vie. Van Lerberghe, malgré ses penchants païens, n’en aime que l’ombre lumineuse. La réalité n’est rien pour lui qu’un point de départ, un prétexte à des rêveries étranges quelquefois :

Un pauvre homme est entré chez moi
Pour des chansons qu’il venait vendre ;
Comme Pâques chantait en Flandre
Et mille oiseaux doux à entendre,
Un pauvre homme est entré chez moi…

Or, pour ces chansons, les voici,
Comme mon âme, la voilà,
Saint-Cécile, entre vos bras ;
Or, ces chansons, bien les voici
Comme voilà bien mon pays.

Où les cloches chantent aussi
Entre les arbres qui s’embrassent
Devant les gens heureux qui passent,
Où les cloches chantent aussi
Des dimanches aux samedis ;


Et c’est pour toute une semaine
Qu’ici mon cœur sur tous les tons.
Chante les joies de la saison,
Et c’est toute une semaine.
Où chaque jour a sa chanson.


Ainsi chante le charmant Elskamp, qui ne quitta presque jamais sa ville natale, qui voulut y cueillir chaque jour un de ces petits bonheurs qui suffisent au cœur simple.

Van Lerberghe a donné pour titre à son premier volume de vers Entrevisions, marquant bien qu’il ne veut garder des choses et des êtres qu’il rêve que des demi-souvenirs, que des aspects fugitifs et changeants comme le spectacle même de la vie. Il voit tout en images, mais en images à peine dessinées, quoique avec une délicatesse et une grâce infinies et ses pensées ne s’expriment jamais qu’en allusions : il semble qu’il n’ait fait que les entrevoir. C’est un poète bien singulier, d’un mysticisme qu’on pourrait qualifier de plastique, mais d’un plastique qui reste noyé dans un brouillard de lumière, comme a dit de lui un autre poète Fernand Séverin :

Dans ma barque d’Orient
S’en revenaient trois jeunes filles ;
Trois jeunes filles d’Orient
S’en revenaient en barque d’or.


Ainsi commence lumineusement une des Entrevisions de Van Lerberghe. Il y a toujours des jeunes filles devant ses yeux, mais il ne sait pas en garder bien longtemps la contemplation. Celles-ci viennent d’Orient, elles n’arriveront jamais, elles ont peur sans doute des brouillards des Flandres :

Mais une qui était blonde,
Qui dormait à l’avant,
Dont les cheveux tombaient dans l’onde
Comme du soleil levant,
Nous rapportait, sous ses paupières,
La lumière.


Il n’est pas sûr qu’elle ait entr’ouvert les yeux plus d’un instant. L’entrevision n’a été qu’un rêve. Comme ceci :

A quoi dans ce matin d’avril,
Si doux et d’ombre enveloppée
La chère enfant au cœur subtil
Est-elle ainsi tout occupée ?

La trace blonde de ses pas
Se perd parmi les grilles closes…
Je ne sais pas, je ne sais pas !
Ce sont d’impénétrables choses…


Il y a beaucoup d’impénétrables choses dans cette poésie d’ailleurs presque toujours délicieuse. Un second volume de vers, qui est un poème complet, la Chanson d’Eve, contient encore beaucoup d’imprécis, mais les intentions du poète du moins sont très claires. Il veut peindre l’éveil à la vie, au rêve, à l’amour d’une jeune fille. Puis de l’amour elle passe à la tristesse de savoir ce qu’elle était si heureuse de désirer. Quand il n’y a plus pour elle de mystère, il n’y a plus de bonheur et elle appelle la mort. La visite d’Azraël sera sa dernière joie :

Il souffle la flamme, éteint le bruit,
Met le silence de sa bouche
Sur la bouche qui sourit,
Et pose doucement, sur le cœur qui s’apaise,
Sa main qui ne pèse
Pas plus qu’une fleur.


Il n’est guère de poème plus rempli de vers adorables :

Or Vénus une nuit vint m’apporter des roses.


La mélodie des sirènes est délicieusement sensuelle ; on les voit glisser sous la vague et l’une

Désire l’autre et cherche aux profondeurs des flots
Colle dont le parfum fit plus tiède les eaux,
Et dont le cri voilé lointainement appelle,
Et soudain toutes deux se trouvent et se mêlent
Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
Ensemble, écument, crient, éclatent et s’écroulent.
Et sans doute est-ce là ce qu’on nomme l’amour.


« Poète de l’ineffable », a dit de lui son ami et son biographe, son explicateur, Albert Mockel. Chez lui tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cœur. Il faut lire sa Chanson d’Eve et ne pas la commenter. Elle ne peut vraiment se comparer à rien (sauf à la poésie de Dante Gabriel Rossetti, dit justement en note M. Heumann de qui j’emprunte cette citation) ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie ; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l’éternelle chanson de l’âme humaine… En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes… Le paganisme de van Lerberghe est nimbé d’un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées… A l’admirable Chanson d’Eve, je dois d’avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots : « Puissance de la grâce ».

De poètes, la Belgique était pleine, plus riche peut-être que tout autre pays, car voici encore Grégoire Le Roy, Fernand Séverin, André Fontainas, Mockel, Braun et bien d’autres. On ne s’étonne pas de retrouver dans le premier un peu de l’âme de ceux dont je viens de parler ; il est de la même terre, il a eu la même éducation, les mêmes amis. Ce que je trouve en moins chez lui, c’est le mysticisme et ce que je trouve en plus, oui, peut être plus qu’en Rodenbach lui-même, c’est la tristesse, une tristesse profonde et parfois poignante. C’est peut-être le plus personnel des poètes belges et celui qui s’est regardé vivre avec le plus d’attention. Comme son ami Maeterlinck, il aime la solitude et contemple la vie avec désenchantement et rêve sans peur à la mort. Le poème où il l’appelle La dernière Visiteuse est un des plus beaux que je connaisse :

Et maternellement, comme l’eût fait ma mère,
Après m’avoir parlé quelque temps du bon Dieu,
La chère me dira : « Veux-tu dormir un peu ? »
Et, content de rêver, je clorai ma paupière.


Il y a plus de sourires dans la poésie de Fernand Séverin, qui nous vint des environs de Namur et la tristesse n’y dépasse point la mélancolie. La philosophie y est plus douce et peut-être plus sage, mais qu’est-ce que la sagesse ? J’en dirais autant des poèmes de M. Fontainas, où le détachement alterne avec un goût décidé de la vie, mais je ne le dirais pas des poèmes de M. Mockel, qui est plutôt un chercheur de rythmes, un artiste délicat qu’un amateur de sentiments.

Et je n’ai parlé ni de Thomas Braun ni de Ramaeckers, de Victor Kinon poètes qui dépassent le mysticisme artistique et qui s’apparentent vraiment aux vieux poètes franciscains. Et voici encore Jean Dominique, qui est une femme et dont les poèmes « sont d’une transparence presque irréelle à force de subtilité », et encore Isi Collin, Paul Gérardy, Georges Rency, Georges Marlow, Louis Piérard, Maurice Gauchez et tant d’autres qui, flamands ou wallons, ont fait de la Belgique une des plus fécondes provinces de la poésie française.

Mais, pour finir, quel merveilleux et mélancolique à propos ne trouverai-je pas dans ces vers de Paul Spaak :

Oui ! Sois de ton pays ! Connais l’idolâtrie
De la terre natale ! Et porte en toi l’orgueil
Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil