Laïcisée

Laïcisée
Comœdian°2448 (p. 1-36).
FEUILLETON DE COMŒDIA DU LUNDI 15 JUIN 1914



“ LAICISÉE ”

Pièce en 1 acte, de M. Paul de Coubertin

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PERSONNAGES

Mlle ALICE (Sœur PRUDENCE)
Le Directeur de l’Hospice.
L’Économe.

De nos jours, dans une hospice laïcisé. La scène représente le cabinet du Directeur.





Scène PREMIÈRE

Le Directeur, l’Économe

Le Directeur. — Rien de nouveau, ce matin ?

L’Économe. — Rien, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Ouf ! J’ai toujours peur quand je rentre comme cela, le matin… un peu en retard.

L’Économe. — Oh ! monsieur le directeur, vous pouviez être tranquille !

Le Directeur. — Oui. Je n’ignore pas que je puis avoir confiance en vous et je vous en suis gré, croyez-le bien. Vous me témoignez un dévouement…

L’Économe. — Comme à tous ceux qui vous ont précédé monsieur le directeur, comme à tous ceux qui vous succéderont. C’est la place qui veut cela.

Le Directeur. — Vous êtes ici depuis longtemps ?

L’Économe. — Vingt ans à la Saint-Martin prochaine.

Le Directeur, sévère. — Vous dites ?

L’Économe. — Je dis au 11 novembre prochain. Nous avons si longtemps vécu dans l’ambiance religieuse.

Le Directeur. — Hélas !

L’Économe. — Et depuis ce temps-là, il en est tant passé sous mes yeux, des directeurs, que s’il avait fallu n’écouter que mes sympathies ou mes antipathies — je ne dis pas cela pour monsieur le directeur — je n’aurais jamais eu fini de m’y reconnaître. Alors…

Le Directeur. — Alors ?

L’Économe. — Alors, j’ai pris le parti de faire comme s’il n’y en avait pas… On nous envoie si souvent des gens qui n’entendent rien au service… je ne dis pas cela pour monsieur le directeur…

Le Directeur. — Mais si, mais si ! Vous pouvez le dire.

L’Économe. — Quoique éminents sous d’autres rapports.

Le Directeur. — C’est trop !

L’Économe. — Non ! On nous envoie, dis-je, si souvent des incapables, que je fais mon possible pour masquer leurs absences.

Le Directeur. — C’est vrai ! Je l’avoue. Trop souvent je sacrifie mon devoir au plaisir d’aller à Paris…

L’Économe. — Vingt-cinq minutes d’express !

Le Directeur. — Eh oui ! Mais cette fois il ne s’agissait plus de Paris. Si je suis venu si tard ce matin, c’est parce que j’ai été retenu par une indisposition de mon plus jeune enfant.

L’Économe. — Rien de grave ?

Le Directeur. — Non, heureusement ! De la fièvre… mais à quatre ans, on tremble toujours.

L’Économe. — Je m’associe à vos inquiétudes, monsieur le directeur !

Le Directeur. — Merci ! Vous êtes le modèle des serviteurs de la démocratie…

L’Économe. — Monsieur le directeur est bien bon !

Le Directeur, continuant. — … de ces obscurs sous-ordres qui se sacrifient pour remplir ce devoir de solidarité, de fraternité : assurer aux membres vieux ou malades de la grande famille humaine, le repos qu’ils ont gagné…

L’Économe. — Vous parlez bien, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Merci !

L’Économe. — Du reste, tous ceux qu’on nous a envoyés depuis quinze ans parlaient bien.

(Photos Brod.)
(Plaques « As de Trèfle ».)
Laïcisée, pièce en 1 acte de M. Paul de Coubertin (1).jpg
M. Paul de COUBERTIN

Le Directeur. — Parce qu’ils étaient, comme moi, les élus du libre suffrage de leurs concitoyens…

L’Économe. — C’est en effet ce qu’ils disaient tous.

Le Directeur. — La prochaine fois que je verrai le ministre, monsieur l’économe, je lui parlerai de vous.

L’Économe. — Si c’est encore le même… D’ailleurs, depuis le temps qu’on lui parle de moi au ministre… Mais, excusez-moi, monsieur le directeur, je voudrais, si vous le permettez, vous rendre compte de la journée d’hier.

Le Directeur, solennel. — Je vous écoute.

L’Économe. — À 3 h. 45 de l’après-midi, le numéro 36 s’est trouvé mal.

Le Directeur, distraitement. — Très bien.

L’Économe. — Non ! très mal !… Ah ! pardon !… L’interne de service était absent.

Le Directeur, sévère. — Et où était-il ?

L’Économe. — Monsieur le directeur ne l’a-t-il pas aperçu dans le train. Il a dû prendre le même…

Le Directeur. — Sans permission ?

L’Économe. — Cela, je l’ignore.

Le Directeur. — Continuez !

L’Économe. — Mlle Alice se trouvait heureusement là.

Le Directeur. — Cette femme est admirable !

L’Économe. — Oui, monsieur le directeur.

Le Directeur. — C’est à chaque instant qu’on est obligé de faire appel à son dévouement, et à quelque heure qu’on la fasse demander, elle est là !

L’Économe. — Elle a pris le bon moyen pour cela. Dès qu’elle est un peu préoccupée d’un malade, elle passe la nuit dans le corridor sur une chaise.

Le Directeur. — Je comprends que les malades en soient fous.

L’Économe. — C’est à qui sera soigné par elle.

Le Directeur. — Je vais demander pour elle au 14 juillet les palmes académiques.

L’Économe. — Monsieur le directeur est bien bon, mais je crois qu’il ferait mieux de s’épargner cette peine. Voici bien des fois que j’entends la même parole.

Le Directeur. — Oui, mais peut-être les autres n’y apportaient-ils pas le zèle que j’y déploierai. C’est à cela, monsieur l’économe, à cela seul : au zèle pour punir comme pour récompenser qu’on peut reconnaître les vrais serviteurs de la démocratie.

L’Économe. — Je sais, oui ; d’autres aussi ont dit cela, mais au dernier moment.

Le Directeur. — Ils ont échoué, mais moi je ne suis pas un des autres, je suis le propre neveu d’un ministre, et par ma femme, un peu parent de président du Conseil… et puis dignitaire de ma loge.

L’Économe. — C’est justement pour cela que je crains que vous ne réussissiez pas facilement… et même si j’osais, me permettre un conseil…

Le Directeur. — Osez, mon cher ami ; la vraie démocratie…

L’Économe. — Alors, je conseillerais à monsieur le directeur de s’abstenir.

Le Directeur. — De reculer quand le devoir est là.

L’Économe. — Oui ! C’est que monsieur le directeur ne sait peut-être pas que Mlle Alice…

Le Directeur. — L’admirable Mlle Alice…

L’Économe. — Oh ! oui !!… est une ancienne sœur laïcisée.

Le Directeur, bondissant. — Hein ?

L’Économe. — Et qui plus est… l’ancienne supérieure de cette maison.

Le Directeur. — Qu’est-ce que vous dites ?

L’Économe. — La vérité.

Le Directeur. — Et vous voulez me faire croire que depuis le temps, il ne s’est trouvé aucun de mes prédécesseurs pour la signaler ?

L’Économe. — Si ! tous ! Seulement, d’abord il est probable qu’on le sait en haut lieu et qu’il y a un cas spécial et puis… tous, ils se sont laissés attendrir par le spectacle de cette abnégation personnelle, de ce dévouement de chaque minute, de cette espèce d’auréole de bonté…

Le Directeur. — Une auréole ?… Taisez-vous !

L’Économe. — Enfin, aucun n’a eu le courage…

Le Directeur. — Eh bien ! je l’aurai, moi, ce courage, ce courage civique, plus méritoire, plus grand que celui si naturel et si banal d’affronter les balles. Je l’aurai, moi, ce courage, de briser ce suppôt de l’Église. Ah ! c’est que je les connais bien, allez ! J’ai été élevé au Séminaire, moi, monsieur l’économe.

L’Économe, à part. — Je me disais aussi… (Haut.) Alors ?

Le Directeur. — Alors, envoyez-moi Mlle Alice… Cette sœur… comment s’appelait-elle ?

L’Économe. — La sœur Prudence.

Le Directeur. — Prudence ! Tu vas voir si j’en aurai, moi, de la prudence. (Froidement) Veuillez me l’envoyer.

L’Économe. — Oui, monsieur le directeur. (À part, en souriant.) Neveu de ministre, va !



Scène ii

Le Directeur, seul, puis La Sœur,
en infirmière

Le Directeur. — Une sœur ici ! C’est inouï ! Pourvu qu’on ne le sache pas !… Je serais frais !… Moi, le vénérable de la loge d’« Esclaves affranchis » ! Si ce diable de Coursier, qui brigue une place, venait à savoir ! Oh ! j’en ai froid dans le dos.

La Sœur, entrant. — Vous m’avez fait appeler, monsieur le directeur ?

Le Directeur. — En effet. (Avec intention) mademoiselle Alice.

La Sœur. — Je suis à vos ordres.

Le Directeur. — Vous me connaissez ?

La Sœur. — Non, monsieur le directeur.

Le Directeur, vexé. — Ah ! savez-vous depuis combien de temps je suis ici ?

La Sœur. — Non, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Vous n’êtes pas cependant sans connaître mon nom ?

La Sœur. — Pardonnez-moi, monsieur le directeur… Peut-être, en effet, devrais-je savoir le nom de mon supérieur, mais j’ai déjà tant à faire de me rappeler ceux de mes malades !

Le Directeur. — C’est bon ! Un devoir n’exclut pas les autres. Ignorer le nom de celui que les lois (Avec intention.) humaines… Vous dites ?

La Sœur. — Je ne dis rien, monsieur le directeur.

Le Directeur. — … de celui que les lois de la République vous ont donné comme chef est déjà une faute, mais lorsque celui-là porte un nom glorieux, illustré par un des ministres de son pays, lorsqu’il est allié au président du Conseil… Savez-vous seulement comment il s’appelle, le président du Conseil ?

La Sœur. — Oh ! non !

Le Directeur, solennel. — Je serai calme. Il m’a été fait sur vous des rapports… favorables. Oui ! je dois, moi, fonctionnaire de la République, ne jamais céler la vérité… ces rapports étaient favorables…

La Sœur. — On est trop indulgent.

Le Directeur. — Hier encore, vous avez sauvé le numéro 36.

La Sœur. — Oh ! Sauvé, monsieur le directeur… C’est Dieu seul qui sauve, nous, nous aidons seulement.

Le Directeur. — Oui, je connais le mot fameux d’Ambroise Paré : « Je le pansai, Dieu le guérit », ça se raconte dans les classes… ça se racontait du moins, car heureusement… Enfin, je reconnais que ce jour-là vous avez bien mérité de la démocratie, de la solidarité humaine… mais j’ai d’autres griefs contre vous. Il y a longtemps que vous êtes ici ?

La Sœur. — Oui, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Depuis combien de temps ?

La Sœur, avec un soupir. — Très longtemps.

Le Directeur. — Quand y êtes-vous entrée pour la première fois ? Songez que je suis votre chef hiérarchique, que vous ne devez pas me mentir.

La Sœur. — Il y aura quinze ans le jour de la fête de Notre-Dame des Sept douleurs.

Le Directeur, railleur. — Des sept pourquoi pas huit ?

La Sœur. — Des huit peut-être, monsieur le directeur. Car la Sainte Vierge a plus souffert qu’aucun autre être humain. Mais nous en fêtons sept.

Le Directeur. — Et c’est à fêter ces douleurs et un tas d’autres bêtises que vous passez votre temps ?

La Sœur. — Oh ! non, monsieur le directeur. Mon temps appartient d’abord aux malades. C’est le surplus seulement que j’emploie à prier.

Le Directeur. — Mais il y a quelques années encore, c’étaient des religieuses qui étaient chargées de cet hospice ?

La Sœur. — J’avais l’honneur d’être leur supérieure.

Le Directeur. — Allons donc ! Je savais bien que j’arriverais à vous faire parler, à faire tomber votre masque.

La Sœur. — Mais je n’ai pas de masque, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Et ce nom : Mlle Alice… et ce vêtement séculier ?

La Sœur. — On ne nous a pas laissé le choix.

Le Directeur. — Enfin, vous êtes démasquée. (Railleur.) Sœur Prudence ! Vous n’en avez peut-être pas eu tout à fait assez de prudence !

La Sœur. — En quoi, monsieur le directeur ?

Le Directeur. — Parce que demain, s’il me plaît, et il me plaira, vous quitterez cette maison.

La Sœur. — Je suis entre les mains de Dieu comme un fétu de paille.

Le Directeur. — Et entre les miennes aussi et je ne pardonne pas.

La Sœur. — Je vous plains, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Et pourquoi, s’il vous plaît, madame le supérieure ?

La Sœur. — Parce que vous ne savez pas pardonner. D’ailleurs, que vous ai-je fait ? Ai-je manqué à mon service ? Faites venir tous les malades que j’ai soignés depuis que je suis ici, ceux de tout âge, de toutes conditions, de toutes opinions…

Le Directeur. — Vous les subornez, vous les subjuguez par votre douceur… angélique, comme on dit chez vous et quand vous les avez amenés à l’abrutissement par une obsession journalière, par l’autorité d’un esprit sain sur un cerveau malade, alors vous vous démasquez et vous amenez un prêtre.

La Sœur. — Oh ! monsieur le directeur. Seulement s’ils le demandent.

Le Directeur. — Ah ! vous avouez en avoir introduit ici ?

La Sœur. — Oui.

Le Directeur. — Plusieurs fois !

La Sœur. — Oui.

Le Directeur. — Je ne le savais pas ! Mais voyez la force de la vérité et de la justice, vous avez été bien obligée de vous trahir… Vous n’avez pas osé me mentir.

La Sœur. — Mais je ne voulais pas mentir, monsieur le directeur, et si j’ai agi de ma propre autorité, ce n’est pas pour violer la loi qui, d’ailleurs, permet à un mourant de faire appeler un prêtre, mais c’est parce que je n’ai pu résister à l’appel de ces pauvres enfants. Ce sont tous mes enfants, monsieur le directeur. Vous ne savez pas encore ce que c’est que de voir mourir à l’hôpital, seuls, abandonnés, sans personne pour leur fermer les yeux, de pauvres êtres qui n’ont parfois connu que des douleurs ici-bas… Car ceux qui viennent ici sont des pauvres, comme moi, de ceux qui n’ont jamais su ce que c’était qu’une joie, qu’une caresse, peut-être. Alors, quelquefois, au moment de mourir, dans cette heure horrible de terreur et d’épouvante que l’on ne connaît bien que quand on l’a vue ici… quand se réveille en eux, avec l’illusion d’un son de cloche — cela arrive souvent, cette hallucination — quand se réveille en eux, un très ancien souvenir du village natal, de la première communion, parfois le seul jour de fête dont ces pauvres gens se rappellent, alors, il faut voir, monsieur le directeur, comme ils demandent le prêtre… et quand ils le voient arriver… tenez… j’en ai vu un qui, dans l’affre de l’agonie, tendait les mains en criant : « Maman ! maman ! » Alors, voyez-vous, monsieur le directeur, il n’y a plus de consigne qui tienne, on est si émue que, pour l’enfreindre, on risquerait sa vie… et puis, qu’est-ce que cela peut bien faire à vous autres ? Ceux-là, ils ne voteront plus !

Le Directeur. — Ce serait trop long de discuter avec vous, et d’ailleurs vous ne comprendriez sans doute pas… Vous reconnaissez avoir introduit un prêtre ici ?

La Sœur. — Je le reconnais.

Le Directeur. — Souvent ?

La Sœur. — Quelquefois.

Le Directeur. — C’en est assez pour que je vous renvoie ! (Sur un mouvement de la sœur.) Oui, que je vous renvoie, c’est le mot…

La Sœur. — C’est le ministre qui seul a pouvoir de me révoquer.

Le Directeur. — Je me charge d’avoir sa ratification plus tard… J’ai le droit pour assurer le bon ordre de ma maison de prendre toute mesure provisoire que je juge utile.

La Sœur. — Je ne trouble pas l’ordre. Je tâche de soigner de mon mieux les malades…

Le Directeur. — Et vous leur versez le poison subtil de l’obscurantisme. C’est à vous sans doute que l’on doit ces perpétuelles démarches d’obsèques religieuses, comme s’ils avaient le temps de penser à cela au moment de mourir… Il n’est que temps de contrecarrer vos manœuvres, de rétablir ici la liberté de conscience incessamment violée. Tenez ! Allez-vous en, allez-vous en de suite.

La Sœur. — Et où irai-je ?

Le Directeur. — Est-ce que cela me regarde… Dans votre famille, chez des amis, chez quelque vieille dame riche et bigote qui croira mériter le ciel en vous recueillant.

La Sœur. — Je ne connais personne et je n’ai pas d’argent.

Le Directeur. — Vous avez vos appointements, j’y ajouterai une indemnité car je suis juste, moi, même envers ceux dont je n’admets pas les stupides opinions… je suis impartial. Allez préparer vos affaires. Pendant ce temps je vais faire établir votre compte. Je vous attends ici.

La Sœur, se levant et sortant en pleurant. — Bien, monsieur le directeur !

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Mme GÉNIAT
(Sœur Prudence)



Scène iii

Le Directeur, seul, puis L’Économe

Le Directeur. — Pas un mot de révolte, pas une plainte. Il y en a qui seraient dans l’admiration, moi, je ne vois là-dedans que l’abrutissement religieux. (Il sonne, entre l’économe.) Veuillez préparer de suite le compte de Mlle Alice ?

L’Économe. — Oh ! monsieur le directeur.

Le Directeur. — Je vous ai dit que je n’étais pas comme les autres, moi, et que du moment que le devoir parle rien ne saurait m’arrêter.

L’Économe. — C’est que nous avons beaucoup de malades en ce moment et que nous sommes plutôt à court de personnel… Je dois même dire qu’il règne depuis quelque temps, un esprit de mécontentement et de révolte qui m’inquiète. Les infirmières se plaignent de n’être pas assez payées.

Le Directeur. — On les augmentera s’il le faut. Tâchez de m’en trouver une de suite, à tout prix. Rien ne sera trop cher pour me débarrasser de ce pilier de sacristie. Dire que depuis des années que l’hospice est laïcisé, il ne s’est trouvé personne pour faire cesser un pareil scandale… Pauvre pays ! Vous m’apporterez le compte de cette malheureuse dès qu’il sera fait.

(Sort l’économe.)



Scène iv

Le Directeur, seul

Le Directeur, se mettant à écrire. — Il s’agit maintenant de rédiger mon rapport et de raconter cette exécution nécessaire et juste de façon à frapper l’esprit du ministre… (Il écrit.) Monsieur le Ministre… hum ! hum !… scandale… laïcisation… influence déplorable… danger constant…

(Sonnerie au téléphone.)

Le Directeur, au téléphone. — Allô ! oui ! c’est moi-même… ah ! c’est toi, Jeanne… j’allais justement te téléphoner pour te demander des nouvelles de la petite… Hein ! qu’est-ce que tu dis ? 40 degrés !… depuis ce matin… Oh ! mon Dieu ! dis-moi tout, je suis fort… la diphtérie !… le docteur inquiet ?… Oui, oui, je vais t’envoyer quelqu’un… surtout, ne bouge pas, toi… n’approche pas du lit… dans ton état… je vais chercher une infirmière, la meilleure… nous sommes bien à court… mais tant pis pour les autres… mon enfant, mon enfant avant tout… Quoi ?… C’est urgent… oui, oui, de suite, de suite… à tout à l’heure…



Scène v

Le Directeur, L’Économe

L’Économe, entrant. — Voici le compte, monsieur le directeur, il n’est pas long à faire.

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Le Directeur de l’Hospice
Mme GÉNIAT
(Sœur Prudence)

Le Directeur. — Il s’agit bien de cela ! Savez-vous que ma fille, ma petite Henriette est à toute extrémité.

L’Économe. — Je ne savais pas.

Le Directeur. — Je viens de l’apprendre par un coup de téléphone. Ce matin, elle était mal en train quand je suis parti… ma femme me téléphone qu’elle est au plus mal… la diphtérie, entendez-vous, la terrible diphtérie… Ma femme est souffrante… que devenir, mon Dieu ? Elle me demande de lui envoyer une infirmière… En connaissez-vous une ?

L’Économe. — Mais, monsieur le directeur, le règlement interdit aux infirmières d’exercer en ville.

Le Directeur. — Eh ! je me fiche bien du règlement… Qu’est-ce que ça me fait, à moi, le règlement ?… Est-ce qu’il est fait pour moi ?… Il me faut une infirmière, entendez-vous ?

L’Économe. — Mais nous n’avons même plus le nombre réglementaire… depuis l’expulsion de tout à l’heure. Vous m’avez chargé d’en chercher une autre. Nous ne pouvons pourtant pas dégarnir toutes les salles.

Le Directeur. — Que faire ?

L’Économe. — Peut-être, monsieur le directeur, je n’ai pas de conseil à vous donner… mais peut-être pourriez-vous retarder de quelques jours l’expulsion de la sœur… de Mlle Alice, veux-je dire.

Le Directeur. — Revenir sur ma décision !

L’Économe. — Ce serait pourtant le seul moyen.

Le Directeur. — Auriez-vous, dans ce cas, quelqu’un de confiance à me donner ?

L’Économe. — De toute confiance, peut-être. Il y en a parmi elles de très méritantes, mais il y a tant de considérations… Les unes sont mariées, ont des enfants, les autres… Tenez, la meilleure, la seule peut-être qui serait apte à soigner un enfant malade de diphtérie, c’est Mme Léonie, mais elle a deux petits jumeaux et elle ne voudra pas risquer de leur apporter le germe de cette terrible maladie.

Le Directeur. — Cherchez bien, voyons !

L’Économe. — Je ne vois que Mlle Marie, celle de la salle Danton… l’ancienne salle Saint-Joseph. Elle n’est pas bien maline, mais elle est seule et très dévouée… Dans ce cas, il faudrait remettre à sa place Mlle Alice.

Le Directeur. — Oui évidemment… C’est pénible, car mon devoir…

L’Économe. — Et encore jusqu’à ce que j’aie trouvé à la remplacer, nous serons bien à court… Il est bien entendu que M. le directeur me donnera l’ordre écrit de disposer à son profit de Mlle Marie ?

Le Directeur. — Est-ce bien nécessaire ?

L’Économe. — Avec ces diables de journalistes qui mettent maintenant le nez partout… je n’ai pas envie de me faire attraper.

Le Directeur. — Enfin, il le faut, allez donner les ordres en conséquence.

(Sort l’économe.)



Scène vi

Le Directeur, seul, puis La Sœur

Le directeur, seul, relit le rapport qu’il a commencé, puis d’un geste rageur le froisse et le jette au panier. Entre la sœur en costume religieux.

Le Directeur, se levant, furieux. — Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Êtes-vous folle ? Qui vous a permis de revêtir ce costume ?… Il est supprimé, entendez-vous ? et je vous défends de paraître ainsi devant mes yeux.

La Sœur. — Je n’ai point d’autre costume. Je ne puis emporter celui d’infirmière et quant à celui que je porte, peut-être si au lieu d’être le directeur de cette maison, vous en étiez un malade, le respecteriez-vous davantage !

Le Directeur. — On vous a vue passer sous cet accoutrement ? Vous avez osé traverser les salles ?

La Sœur. — Il le fallait bien, et d’ailleurs je ne rougis pas de ce costume que, maintenant que vous m’avez chassée, j’ai le droit de reprendre. En quoi cela peut-il vous gêner ?

Le Directeur. — Et c’est au moment où j’allais peut-être vous faire grâce…

La Sœur. — Je n’ai point de grâce à demander ni à recevoir…

Le Directeur. — C’est au moment où sur les rapports favorables qui m’étaient faits, j’allais peut-être vous autoriser à rester dans cette maison que vous rendez cette mesure impossible.

La Sœur. — Pourquoi ?

Le Directeur. — Parce que les malades ne savaient pas tous que vous étiez une ancienne religieuse, parce que ce costume est abhorré.

La Sœur, doucement railleuse. — Oh !

Le Directeur. — Que l’âme du peuple s’éveille aux idées de liberté, d’émancipation.

La Sœur. — Oh ! l’âme du peuple, monsieur le directeur, vous ne la connaissez pas. Ce n’est qu’ici qu’on la connaît bien.

Le Directeur. — Vous croyez ? Mais savez-vous que j’ai combattu avec lui le bon combat ? Et lorsque, dans d’innombrables réunions publiques, je me suis mêlé à lui… n’ai-je pas senti des milliers d’âmes vibrer avec moi ?

La Sœur. — Non, pas des âmes, monsieur le directeur !

Le Directeur. — Quoi donc ?

La Sœur. — Des intérêts !

Le Directeur, interloqué. — Enfin, avec ce costume que vous portez, il m’est impossible de vous gardez ici.

La Sœur. — Je ne le demande pas, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Cela vous ferait pourtant plaisir ?

La Sœur. — Je ne dois consulter que mon devoir, et mon devoir, c’est d′obéir.

Le Directeur. — Obéir ! Toujours obéir ! Vous doutez-vous seulement du tort que vous me faites ?

La Sœur. — À vous, monsieur le directeur ?

Le Directeur. — À moi-même. J’ai une enfant malade en ce moment… malade depuis ce matin… de la diphtérie…

La Sœur. — Ah ! mon Dieu ! quel âge a-t-elle ?

Le Directeur. — C’est une petite fille de quatre ans.

La Sœur, tristement. — Mauvais âge pour cette maladie. Est-elle robuste ?

Le Directeur. — Oui.

La Sœur. — Alors il faut espérer. La vie a des ressource cachées… La fièvre est intense ?

Le Directeur. — Quarante degrés.

La Sœur. — C’est beaucoup.

Le Directeur. — Ma femme est étendue dans un état qui ne lui permet pas de bouger… je n’ai personne pour la veiller… le docteur…

La Sœur. — Lequel ?

Le Directeur. — Le docteur Armand.

La Sœur. — C’est le meilleur.

Le Directeur. — Il est très inquiet. Il me demande à cor et à cri une infirmière… On m’a parlé de Mlle Marie, vous la connaissez ?

La Sœur. — Beaucoup. Je suis très liée avec elle.

Le Directeur. — Alors, si vous étiez restée, j’aurais pu peut-être la prendre.

La Sœur. — C’est défendu.

Le Directeur. — Quand il s’agit de mon enfant !

La Sœur. — D’ailleurs, elle ne viendrait pas.

Le Directeur. — Parce que ?

La Sœur. — Parce qu’elle a un petit enfant au berceau.

Le Directeur. — Elle n’est pas mariée.

La Sœur. — C’est vrai.

Le Directeur. — Et c’est votre amie ?…

La Sœur. — Oui, monsieur le directeur.

Le Directeur. — Ah ! (Après une pause.) Alors, elle ne viendrait pas auprès de mon enfant ?

La Sœur. — Pourquoi risquerait-elle la vie du sien pour sauver le vôtre ? Pourquoi surtout le ferait-elle quand le règlement même s’y oppose ?

Le Directeur. — Par ce besoin de dévouement aveugle inhérent à toutes les femmes.

La Sœur. — À celle qui croient !

Le Directeur. — Peut-être est-elle de celles-là ?

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Le Directeur de l’Hospice
Mme GÉNIAT
(Sœur Prudence)

La Sœur. — Si je le savais, je ne vous le dirais pas… Vous la renverriez… Et puis avez-vous le droit, vous, de lui demander ce sacrifice…

Le Directeur. — Non évidemment… Oh ! c’est horrible !… horrible !… Sentir qu’à l’heure qu’il est mon enfant se débat peut-être contre la mort… Ah ! vous ne savez pas ce que c’est, vous !

La Sœur, gravement. — Si !

Le Directeur. — Quoi ?

La Sœur. — Le passé ne vous appartient pas.

Le Directeur. — Alors, tenez ! Donnez-moi un conseil, mademoiselle Alice. (Se levant et venant tout près d’elle.) Ma sœur ? Ne m’abandonnez pas, je vous connais, allez… Tout enfant, j’ai été à votre école, j’ai appris à vénérer votre robe, là-bas, dans le midi, au fond de mon petit village, il y en avait deux qui portaient votre costume et dans ce temps-là, on s’inclinait devant vous bien bas, et quand nous passions près de vous, ma pauvre mère, qui est morte à la tâche depuis, allait baiser la croix de votre chapelet et nous apprenait à en faire autant, comme cela, tenez. (Il tombe à genoux, colle ses lèvres sur la croix du chapelet et éclate en sanglots.)

La Sœur. — Relevez-vous, pauvre homme !

Le Directeur. — Pas avant que vous ne m’ayez promis de sauver mon enfant. Au nom de ma mère !

La Sœur, se levant. — Partons !

Le Directeur. — Pas ainsi, avec ce costume.

La Sœur. — Je n’en ai pas d’autre.

Le Directeur. — Celui de l’hospice…

La Sœur. — … appartient à l’hospice. Et puis, je dois partir d’ici la tête haute, fière de cette robe et de cette cornette si vénérées jadis… C’est avec cet habit qu’il y a quinze ans je suis entrée dans cette maison, c’est avec ce même habit que j’en sortirai… Oh ! ce n’est pas pour moi que j’agis ainsi, c’est pour toutes celles qui sont parties, mes compagnes, mes sœurs que vos amis ont expulsées et que je vais aller rejoindre s’il plaît à Dieu que je puisse les retrouver. J’étais là, le jour où, malgré les efforts de toute une population, on a brisé leur porte, où on les a emmenées chacune entre deux gendarmes comme les malfaiteurs… où nous nous sommes dit adieu, nous qui ne faisions qu’une seule famille, où je suis restée seule pour garder la maison, plus malheureuse mille fois que celles qui partaient en exil.

Le Directeur. — Mais songez donc ! Ayez pitié, c’est ma place même, c’est mon gagne-pain qui est en jeu ! Vous ne savez pas quelles haines, quelles jalousies veillent autour de moi et hélas ! par quels moyens parmi nous on les satisfait. Qu’on vous voie pénétrer chez moi, et dès demain une dénonciation sera faite au ministre et je serai jeté à la rue.

La Sœur. — Dieu y pourvoira ! Si nous ne l’avions pas pour nous nourrir, nous toutes que vous aviez expulsées, que deviendrions-nous donc ?

Le Directeur. — Quelle horreur !

(Sonnerie de téléphone.)

Le Directeur. — Oui, moi, moi ! C’est vous, docteur ! Hé bien… plus mal… urgent… une infirmière… danger pressant… Ah ! mon Dieu ! je deviens fou !

(La sœur s’approche et lui prend des mains les récepteurs. Il se laisse faire.)

La Sœur. — C’est moi, docteur, oui, je sais… grand danger… personne… ah ! oui, mais le temps manque… je sais… un seul moyen… aspirer les peaux… le danger ?… Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse. Voilà ! C’est entendu… J’arrive… Oui ! Oui ! je viens…

(Elle raccroche les récepteurs.)

La Sœur, au directeur. — J’y vais ?

Le Directeur, lui prenant les mains en sanglotant. — Partons !


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