L’iris bleu/Chapitre VI

Éditions Édouard Garand (p. 16-19).

CHAPITRE VI


La mère Victoire qui jasait sur le pas de la porte avec Mlle Bérénice, la ménagère du Curé, interrompit sa conversation, pour dévisager les deux étrangers que le chemin de fer venait d’amener à St-Irénée : « Ma grande foi de Dieu Mlle Bérénice, je crois bien que c’est le neveu de ce pauvre défunt père Marin.

— Mais certainement, Lambert que j’ai rencontré ce matin, m’a dit qu’il l’attendait aujourd’hui. Avec qui est-il donc ?

— Pas quelqu’un d’ici car je n’ai jamais vu cette figure-là. Hé ! Madame Lemay ! cria-t-elle, apostrophant la femme du marchand qui était à étendre son linge dans sa cour, c’est bien le jeune Marin, n’est-ce pas ?

— Mais certainement que c’est lui, il paraît qu’il vient s’installer dans la paroisse.

— Et l’autre ?

— Connais pas, ce doit être un de ses amis, c’est la première fois qu’il vient par ici, je l’ai entendu en faire la remarque au neveu Marin, comme ils passaient près de moi.

— Est-ce vrai que le jeune Marin est un Notaire ? questionna la ménagère du Curé.

— C’est ce que le Docteur m’a dit.

— Est-il marié ? demanda Madame Lemay qui avait des filles en âge de se caser ?

— Non, Monsieur le Curé a justement dit que s’il venait s’installer dans la paroisse, ce serait un parti bien avantageux. Mais au fait, Madame Victoire, vous qui avez une fille à la maison et une fille en âge de choisir un mari, c’est une pièce de choix qui vous est offerte.

— La pauvre chérie a trop de chagrin pour penser à ces choses pour le moment, ses pauvres yeux ne dérougissent pas, elle reste de longues heures à sangloter devant le portrait de sa défunte mère !… C’est une bien gentille petite fille et je voudrais bien la voir heureuse ; mais pour le moment le Docteur m’a dit de respecter son chagrin, nous essaierons plus tard à la sortir et à la distraire.

— Dites donc, Père Lambert ! s’écria tout à coup la marchande, hélant le fermier qui revenait de la gare avec quelques malles, « qui est-ce qui est avec le jeune Marin ? »

— Un de ses amis, un nommé Lauzon, il arrive de la guerre et vient se reposer ici quelque temps.

— Comment ? Il a été à la guerre ? Il a tué des Allemands ?

— Il parait. Monsieur Marin aussi a été à la guerre vous savez, c’est un brave homme lui aussi et pas faraud pour deux sous, il jase avec nous comme compère et compagnon, c’est tout le portrait de défunt son oncle.

— Est-ce vrai qu’il est notaire ?

— Ils sont tous notaire de pères en fils, dans la famille, à moins d’être habitants, et celui-ci sera les deux, car il doit venir s’installer à la maison où il pratiquera sa profession tout en surveillant ses champs.

— Et vous, père Lambert, qu’allez-vous devenir ?

— Il m’a promis que rien ne serait changé il veut même absolument que nous continuions à demeurer à la maison comme par le passé du moins jusqu’à ce qu’il se marie, ce qui ne saurait tarder beaucoup, car un jeune homme aussi riche que lui ne peut rester vieux garçon. Allons bonsoir la compagnie.

Monsieur le Curé appela sa ménagère, la marchande ayant terminé d’étendre sa cordée de linge, la mère Victoire laissée seule, dut cesser son commérage, faute de partenaire.

Pendant ce temps, nos deux jeunes amis, arrivés à la ferme, commençaient leur installation sommaire.

Paul enfin complètement libéré de ses obligations de service avait tenu absolument à accompagner son ami dans la visite de son nouveau domaine.

— Que c’est gentil ici !… s’écria-t-il enthousiasmé en entrant dans la vieille maison de pierre. Que c’est grand, que c’est spacieux, que tout y est vaste et que nous sommes sots de nous entasser dans les villes quand il y a tant d’espace et d’air pur à la campagne.

La nouvelle demeure du jeune notaire comprenait un corps principal de quarante pieds de front sur une profondeur de cinquante, avec rallonge en brique, servant de cuisine et de logement pour le ménage Lambert. L’entrée formait un vaste hall d’où l’on communiquait, à gauche dans un vivoir et dans la salle à manger, et à droite dans une immense salon qu’une arche massive divisait en deux. À l’arrière du hall, un escalier de chêne communiquait au premier étage où se trouvaient les chambres à coucher.

La maison était retirée du chemin de quelques arpents et le parterre en était bordé de quatre rangées d’arbres de tous âges et de toutes essences depuis les érables, les chênes, les ormes, les frênes, les noyers jusqu’aux vulgaires bouleaux et saules. Ce bosquet s’étendait sur une largeur d’un arpent à peu près, et dans les clairières du centre, le vieil oncle ne manquait jamais de planter chaque été, toutes les espèces de fleurs les plus jolies œillets, muguets, pensées, pivoines, violettes, géraniums, héliotropes, chrysanthèmes, tulipes, capucines, etc., sans compter les lilas dont les nombreuses touffes s’élevaient un peu partout et dont les parfums, au printemps, ne cessaient d’embaumer que pour céder la place aux roses dont les nombreuses variétés venaient ajouter à ce petit coin, un nouveau cachet de paradis terrestre.

Mais l’on était en automne, les fleurs étaient depuis longtemps fanées, l’herbe elle-même avait perdu sa belle verdure, les arbres commençaient à se dépouiller et leurs feuilles aux teintes or, roses et rouges, tapissaient déjà le gazon.

Les Marin avaient choisi pour site de leur vieille maison un espace élevé situé au carrefour de la rivière Salvail et de la coulée des Trente, modeste ruisseau coulant au fond d’un immense ravin, de sorte que la demeure familiale semblait construite sur un cap escarpé, entourée de trois côtés de profonds précipices. « C’est une terre de côtes ! » avait l’habitude de dire avec ironie, Joseph, un des grands-oncles, celui qui avait le premier déserté la terre pour les États-Unis. Ce à quoi l’oncle Pierre répondait avec orgueil : « Des côtes, oui, mais ne voyez-vous pas comme elles sont pittoresques et comme elles sont fertiles c’est la partie qui rend le mieux ! »

Nos deux jeunes gens, pleins d’enthousiasme pour les jolis sites, approuvaient grandement l’appréciation du vieillard défunt et eux qui n’auraient pas à y peiner, ils ne cessaient de s’extasier devant la beauté du coup d’œil s’offrant à leurs regards.

La première veillée dans l’antique demeure fut consacrée à faire l’inventaire de la succession laissée par Pierre Marin.

D’ailleurs le vieillard était un homme minutieux et le tableau de sa petite fortune fut trouvé dans un vieux cahier couvert de cuir où il entrait chaque année ce qu’il appelait « sa feuille de balance ».

Il y avait d’abord le domaine comprenant environ six cent trente arpents de terre, les constructions, les instruments aratoires, le stock d’animaux, le tout se montant à environ quarante-cinq mille piastres. De plus, il y avait des titres sur les emprunts de guerre pour environ dix milles piastres et quelques milliers de piastres en banque.

« Mais te voilà fortuné maintenant, mon cher Yves s’écria Paul enthousiasmé, moi qui ai douze oncles paternels et autant dans la ligne maternelle, ils devraient bien m’en laisser chacun autant ; mais j’avoue que mes chances sont assez minces, sur ces vingt-quatre oncles vingt ont déjà obtenu la prime du gouvernement pour avoir eu douze enfants vivants… »

« Tiens, lis ce manuscrit ! dit Yves, c’est ce que mon oncle appelait son testament moral ! Puis apercevant dans un casier du bureau un gros cahier qu’il n’avait pas encore remarqué et qu’il fut tout surpris de trouver couvert de l’écriture de son oncle : « Tiens, tiens ! est-ce que ce brave oncle se serait mêlé de faire un roman par hasard ? » Et pendant que Paul lisait avec avidité les dernières recommandations du vieux terrien, Yves s’absorba lui-même dans sa lecture.

« Mais, c’est admirable, mon ami et si je ne t’avais dès les premiers moments conseillé moi-même de ne pas hésiter à te rendre à cette suprême prière, après cette lecture, je ne manquerais pas de le faire. »

— Et ce n’est pas tout, voici un vieux cahier à qui mon oncle confiait ses projets et ses rêves, le résultat de ses recherches et de ses expériences, et je t’assure que les quelques pages que j’en ai lues m’ouvrent déjà de larges horizons. Tiens, lis ce passage sur l’industrialisation de l’agriculture : « Un rêve que j’ai toujours caressé serait de tâcher d’industrialiser l’agriculture. On a souvent dit que notre province était une province essentiellement agricole et l’on a pas eu tort, car je ne puis concevoir l’agriculture sans l’industrie qui en est le complément. Le malheur est que l’on centralise toutes nos industries dans les grandes villes et que les gens de la campagne qui ne se sentent pas le désir de travailler à la terre sont obligés de s’en déraciner complètement et de s’agglomérer dans les grands centres pour se trouver de l’ouvrage.

L’industrie bien comprise devrait se disséminer plus équitablement dans notre province, et surtout vivre de notre propre matière première. C’est ce que comprirent les apôtres de l’industrie laitière lorsqu’ils ont couvert toute notre province de fabriques de beurre et de fromage et c’est grâce à cette industrie qui tout en n’étant pas de l’agriculture, en tire sa matière première, que nos gens ont trouvé des débouchés pour l’écoulement du lait de leurs vaches. Cette expérience devrait se répéter à l’infini et si je n’étais pas si vieux je tenterais sans hésitation la vulgarisation de l’industrie agricole, mais à mon âge, on ne s’aventure pas dans des voies nouvelles.

Si j’étais jeune, j’ouvrirais dans notre village, une fabrique de conserves alimentaires, par exemple, et je serais certain, tout en contribuant puissamment au développement du village, de me faire de très jolis bénéfices.

Durant la fin de juin et le mois de juillet, je confirais des fraises, puis des framboises, qui viennent en abondance sur nos terres sablonneuses ; ensuite je salerais des concombres, je mettrais des tomates en conserves, et enfin, je marinerais des tomates et des concombres dans les derniers mois de l’été, sans parler des prunes de terre qui font une excellente confiture, du raisin indigène qui ferait un vin très passable et en tous cas remplacerait avec avantage les boissons alcooliques qui sont la plus grande cause de démoralisation et de ravalement de notre race. De même nos cassis, nos cerises des champs, notre sureau blanc ferait un excellent vin.

La main d’œuvre ne ferait pas défaut, le village est habité presqu’exclusivement de rentiers vivant chichement sur un revenu de famine, s’épuisant en une indolence forcée et s’efforçant, pour tuer le temps de colporter leurs insipides commérages, leurs calomnies basses et nuisibles. Toutes ces pauvres gens ne demanderaient pas mieux de venir travailler à l’usine, ils pourraient ainsi augmenter leurs maigres revenus et lorsqu’une amélioration serait nécessaire, l’on ne se heurterait peut-être pas toujours à leur éternelle avarice.

À côté de cette industrie très facile et très lucrative, il y en aurait de non moins intéressantes : celle de la toile du pays pour n’en citer qu’une. Nos pères avaient compris toute l’importance de cette branche d’industrie et chaque cultivateur avait jadis sa pièce de lin dont il faisait lui-même une toile très solide sinon très fine. Pourquoi ne pas ressusciter cette industrie sur des bases modernes et pratiques ? On pourrait y adjoindre le tissage de la laine du pays. Ces entreprises donneraient de l’ouvrage à nos villageois oisifs et feraient ainsi disparaître cette grande plaie : le rentier de nos petits villages.

Le cultivateur, certain de trouver un débouché tout proche, s’ambitionnerait à ne pas toujours semer son éternelle avoine à couper son éternel foin et consacrerait son temps et son intelligence à la culture de lignes plus payantes.

« Notre province est essentiellement agricole, dit-on, et cependant, si vous voulez acheter une boîte de conserves dans une épicerie, vous y découvrez son origine ontarienne bien affichée sur la boîte.

Ah ! si j’étais jeune… »

— Dis donc, mon cher Paul, moi qui me plaignais que mes rêves étaient enterrés avec mon oncle, sais-tu au contraire que je les trouve plus vivants que jamais. Je faisais des projets de commerce et d’industrie… c’en est de l’industrie ce que mon oncle me conseille là, et autrement élevée que celle que je n’avais imaginée.

— En suis-je encore ?

— Certainement mon vieux, et nous allons sans retard nous mettre à l’œuvre.

Le reste de la soirée s’écoula à parler de leurs beaux projets et après avoir fumé un dernier cigare auprès de la cheminée où brûlait une bûche d’érable, les deux jeunes gens allèrent se coucher.