L’iris bleu/Chapitre I

Éditions Édouard Garand (p. 3-7).

CHAPITRE I


— Attention à votre Reine, Docteur, si vous continuez à l’exposer ainsi, mon cavalier va la faire prisonnière…

— Je rends grâce à votre chevalerie, Monsieur le Curé, et de peur que sa Majesté ne souffre trop des entreprises de votre preux conquérant, je la réintègre dans ses pénates sous la garde de son auguste époux.

Nos deux échiqueurs représentaient toute la notabilité de St-Irénée, modeste bourg dominant la rivière Salvail, sis à quelque vingt milles de la ville de St-Hyacinthe et que la ligne de chemin de fer « Montréal Québec & Southern » avec ses rails cahoteux, ses voitures démodées et ses locomotives fourbues, relie à ce centre.

Le village a de quinze à vingt âcres de superficie et forme un quadrilatère. Une douzaine de rues se coupant en angles droits le divisent en carrés assez réguliers. Ses maisons de bois et toutes avec pignon à la façon d’autrefois, sont propres et presque coquettes en dépit de leur âge avancé et de leur uniformité trop monotone ; elles sont distantes l’une de l’autre de quarante à cinquante pieds et sont entourées de jardinets que leurs propriétaires, gens pratiques, cultivent en légumes.

Les arbres qui s’élèvent sur les bords des rues enveloppent, durant la saison d’été, le village entier de sa riante verdure et offre une réaction de jeunesse dans ce paysage vétuste. L’automne, l’or de leurs feuilles couvre le sol d’un tapis de féerie ; mais lorsque vient l’hiver, leurs branches dénudées, dansant au gré des vents, viennent encore ajouter à la mélancolie du tableau. Toutefois, lorsque les dégels d’hiver suspendent à ces branches leurs couches cristallines de verglas, la féerie recommence, et le soleil, se jouant à travers cette infinité de joyaux diamantaires, donne la radieuse illusion d’un paysage des « Mille et une Nuits ».

La population du village se compose presqu’exclusivement de rentiers, anciens agriculteurs qui, après avoir amassé péniblement quelques économies, se sont empressés lorsqu’a sonné la cinquantaine, « de se donner » à l’un de leurs fils pour venir enfin vivre de leurs rentes au village, rentes bien modiques, se composant de l’intérêt au taux de quatre ou cinq pour cent sur quelques milliers de piastres. C’est dire que toutes ces braves gens vivent avec une inconcevable parcimonie et se privent de tout superflu.

Aussi, faut-il voir quelles tempêtes tumultueuses s’élèvent dans ce petit coin de terre d’ordinaire si calme et paisible chaque fois qu’il s’agit de décider d’une amélioration publique, d’une dépense devant grever le moindrement les propriétaires d’un surcroit d’impôt… Le bureau de poste, le magasin général, la gare du chemin de fer et la « salle des habitants », rendez-vous habituels des bons villageois, retentissent alors des plus acerbes protestations. On y discute avec autant d’entrain et d’animation que s’il s’agissait de construire un pont entre Halifax et Liverpool chaque fois qu’une répartition est commandée pour faire effectuer les travaux de réparations du vieux pont de bois jeté sur la rivière Salvail.

Avant de décider de reconstruire l’école du village, il a fallu que les autorités compétentes aient condamné l’ancienne pour cause de vieillesse et de défaut d’hygiène et chaque fois que vous vous aventurez à visiter la petite église de brique rouge qui s’élève, pas bien haut, au milieu du village et que vous en sortez ébahi, vous demandant comment tous les fidèles peuvent s’y loger, un brave villageois vous guette à votre sortie pour vous dire avec un sourire malin : « Hein ! elle est belle notre vieille église ! N’est-ce pas que ce serait un crime de la démolir ? » de peur que vous ne soyez un émissaire de l’évêché chargé de signifier aux marguilliers l’ordre de sa reconstruction.

C’est au milieu de cette population que vivaient nos deux échiqueurs, le Curé Ferrier et le Docteur Durand, deux cœurs d’or et deux intelligences d’élite que le sort ironique avait fait échouer dans ce Sahara intellectuel. Et cependant, ni l’un ni l’autre ne semblait malheureux, ils avaient même tous deux une bonne figure souriante et joviale.

Depuis vingt ans qu’il était curé de St-Irénée l’abbé Ferrier venait chaque soir faire avec son ami le Docteur, sa sempiternelle partie d’échecs. Les quelques heures qu’ils passaient ainsi journellement ensemble étaient consacrées par les deux amis à causer politique, littérature, science, etc., et après ces conversations qui faisaient maintenant partie essentielle de leur vie, ils se séparaient tout changés de la torpeur de la journée.

Le Curé était un géant de six pieds, droit comme un orme, robuste comme un laboureur, avec ses grands bras ballotants dont il ne semblait jamais savoir que faire, ses habits négligés, sa soutane aux nombreuses reprises et ses cheveux mal peignés ; mais sous cette rude écorce il y avait un grand cœur que le zèle apostolique faisait battre bien fort, un cœur brûlant d’ardeur pour le service de son Dieu, toujours prêt à se donner, à se prodiguer. De plus, l’humble pasteur de campagne était un théologien éclairé et un savant remarquable en dépit de sa grande modestie et il semblait avoir ainsi été oublié en ce coin obscur, ce n’était pas que l’on n’eût reconnu depuis longtemps, à l’évêché, sa piété, sa science et ses inestimables qualités d’apôtre ; mais, fils de paysan lui-même, Mr. Ferrier avait gardé de son éducation première une certaine timidité, une gaucherie de manières qu’avaient à peine atténuée les années de collège et de Grand Séminaire et lui faisaient craindre les honneurs ; d’ailleurs, il était jaloux de son franc parler, de ses façons courtoises mais campagnardes, il était dénué de toute ambition personnelle et ne désirait rien autre chose que de continuer à dévouer sa vie au salut de ses humbles ouailles.

À cette raison s’en ajoutaient deux autres lui faisant décliner toute offre de promotion : ses bonnes-parties d’échecs avec le Docteur et ses travaux d’ornithologie.

Il avait appris le jeu d’échecs au Grand Séminaire, durant ses années d’études théologiques ; mais comme ce jeu est à peu près inconnu dans nos campagnes il avait durant ses années de vicariat été forcé d’en abandonner la pratique, faute d’un partenaire. Arrivé à St-Irénée, lors de sa première visite à la maison du Docteur, quelle ne fut pas sa joie d’y découvrir un échiquier qui semblait dormir depuis de longues années dans un coin du cabinet de travail de M. Durand, faute de joueurs. Ce fut le commencement de leur inaltérable amitié.

Quant à ses travaux d’ornithologie, sa collection d’oiseaux empaillés était fameuse dans tout le diocèse de St-Hyacinthe et lui avait valu la réputation, bien méritée d’ailleurs, d’autorité en cette matière. Depuis trente ans, il consacrait tous ses moments libres à parcourir la campagne, furetant champs, bois et rivage, scrutant les moindres touffes d’arbustes, s’arrêtant de longues heures au pied des arbres pour étudier les mœurs de leurs habitants, et, lorsqu’il apercevait un oiseau manquant à sa collection, il sortait une petite carabine qui ne l’abandonnait jamais, un vrai joujou d’enfants, et avec une adresse étonnante, il l’abattait.

Les paysans s’étonnèrent d’abord de voir leur curé, la soutane retroussée jusqu’à mi-jambe, s’aventurer dans les endroits les plus inaccessibles, les abatis où croissait une végétation sauvage et s’acharner ainsi à tuer ces petits oiseaux « pas bons à manger » ; mais comme Monsieur Ferrier était un brave homme, par fier, pas « manière », comme ils disaient, parlant familièrement à tout le monde, s’intéressant à leurs travaux, souriant à leurs joies, prenant fraternellement sa part de leurs deuils et de leurs misères, ils se contentèrent de sourire à son innocente manie et chaque fois qu’un oiseau rare était abattu dans la paroisse, on le lui apportait pour en enrichir sa collection. C’est ainsi qu’il avait reçu d’un de ses paroissiens « faisant chantier » dans la forêt des Seize, un magnifique faucon pèlerin ; un autre lui avait apporté en souriant un superbe orfraie d’Amérique, un troisième une buse à queue rousse qu’il avait surprise en train de lui enlever une couvée de poulets.

Cette collection contenait déjà des individus de presque chaque sorte d’oiseau de notre région, et le patient collectionneur avait réuni sur chacun d’eux une quantité de notes se rapportant à leur vie, leur couvaison, leur habitat, leur migration, etc., dont il espérait tirer un jour un volume qui serait sa contribution à la science de son pays.

Le Docteur Durand était tout l’opposé du Curé, étant un homme très soigné de sa personne, toujours cravaté de noir, portant canne et chapeau de soie et offrant une apparence générale d’élégance en dépit de sa taille presque lilliputienne et de la coupe plutôt démodée de ses habits.

Célibataire endurci, depuis vingt-cinq ans il vivait seul avec la mère Victoire Laurent, sa vieille ménagère, et à part Mr le Curé il ne recevait personne, consacrant toutes les heures que le soin de ses malades lui laissait de liberté, à ses études et à ses livres. « Pensez donc, il nous charge une piastre, à part les remèdes, chaque fois qu’il vient à la maison ! » De fait, grâce à la plus stricte économie, à une somme exceptionnelle de travail, une administration intelligente, le Docteur était maintenant maître d’une fortune assez rondelette ; mais cette modeste aisance ainsi que la considération générale dont il jouissait, avaient été bien gagnées. Il s’était dépensé nuit et jour, ne refusant jamais d’accourir où ses services étaient requis, quelle que fût l’heure à laquelle on l’appelât, en quelque saison de l’année que ce fût, que les patients fussent pauvres ou riches, et bien souvent de généreuses aumônes par lui faites avaient été le seul paiement de ses services.

Monsieur Durand était un travailleur, il recevait toutes les publications de médecine du pays et celles de France, et chaque année il allait passer quelques semaines dans une des cliniques urbaines pour surveiller les progrès de son art.

— Monsieur le Curé, je prends votre fou…

— Et moi votre cavalier… Vous pionnez, mon cher Docteur… vous pionnez.

— Mais non, tenez, je fais échec au roi…

— Il n’est pas très dangereux votre échec au roi. Voyez, je couvre mon roi par ma tour…

— Vous croyez ? Eh bien ! je fais de nouveau échec au roi par mon cavalier…

— Oui, je vois, c’est à ma tour que vous en voulez… la situation se dessine… Allons au plus pressé… Je ramène mon cavalier au secours de mon roi.

— Je fais de nouveau échec par mon fou blanc…

— Saperlotte de saperlotte ! Je suis fichu comme la poule à Simon ! Je fais reculer Sa Majesté.

— Je prends la tour et fais échec au roi.

— Oui, oui, je vous vois venir !… Dites donc Docteur, si je prenais votre cavalier ?

— C’est là que je voulais vous amener, Monsieur le Curé, je fais échec par mon cavalier noir !…

— Oh ! la ! la ! la ! la ! la !… Eh bien ! je recule encore…

— Je fais échec et mat par ma reine !…

— Ça y est, je suis perdu ! Vous me donnerez bien ma revanche ?

— Il est huit heures, le courrier va arriver bientôt, fumons un cigare en attendant, aussitôt après l’avoir lu, vous aurez votre revanche.

Les deux amis venaient à peine d’allumer leurs cigares que le lourd marteau s’abattait sur la porte et la Mère Victoire apporta le courrier.

— Vous permettez Monsieur le Curé ? dit le Docteur en montrant quelques lettres qu’il venait de recevoir. Prenez les journaux en attendant.

Mais à peine eut-il jeté les yeux sur la première de ces lettres qu’il poussa une exclamation et devint horriblement pâle.

— Est-ce une mauvaise nouvelle ! interrogea le Curé.

— Très mauvaise, lisez vous-même, Monsieur le Curé, dit-il en lui passant la lettre.

Le Curé lut :

Québec, 16 septembre 1918.

« Bien cher cousin : —

C’est presqu’une mourante qui vous écrit. Le médecin qui vient de me quitter, m’a avoué la triste réalité, je n’ai plus que quelques jours à vivre ; d’ailleurs, depuis longtemps déjà, je sentais que le mal qui m’a frappée ne pardonnerait pas et mon sacrifice est généreusement fait.

Mais je ne suis pas seule et quand je ne serai plus, qui prendra soin de mon enfant, de ma petite Andrée chérie ?

Ai-je trop présumé de votre fraternelle amitié en songeant à vous ? Non, je sais que je puis avec confiance m’adresser à vous et vous prier de bien vouloir vous charger, lorsque je ne serai plus de ma petite fille, ma pauvre Andrée, qui sera désormais toute seule au monde si vous ne consentez pas à la recueillir auprès de vous et à me remplacer auprès d’elle. J’ai compris depuis longtemps quelle précieuse et ardente affection vous avez toujours eue pour moi, ce sera me la continuer que de la reporter sur la tête de la chère orpheline.

Venez cher cousin, venez bien vite, et si vous ne pouvez recevoir mon dernier soupir, acceptez ce legs, le plus précieux trésor que j’aie sur la terre, ma petite Andrée chérie.

Je vous envoie, cher cousin, les bénédictions d’une mourante.

« Hélène. »

— Monsieur le Curé, dit le Docteur, interrompant le silence qui avait suivi la lecture de la lettre voulez-vous avoir la bonté de téléphoner à St-Hyacinthe, et demander s’il y a encore un train pour Québec, ce soir. Et vous Victoire, préparez-moi bien vite mes habits de voyage.

Le curé revenait du téléphone. « Vous avez un train à neuf heures et cinq, mais il est quelque peu en retard, et si vous prenez un auto, vous arriverez à temps. Je vais aller dire à Pierre Nolin de vous y conduire. »

Dix minutes plus tard, l’automobile attendait à la porte.

— Merci, Monsieur le Curé. Si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais un nouveau service. Voulez-vous m’accompagner jusqu’à St-Hyacinthe ?

— Mon cher Docteur, c’est mon devoir à double titre de prêtre et d’ami de ne pas vous abandonner quand l’épreuve vous frappe. Et tous deux sautèrent dans la voiture qui partit en une course furibonde.

— Monsieur le Curé, dit le médecin, vous tenez maintenant le secret de ma vie… J’en suis à l’épilogue de mon pauvre roman d’amour… roman bien banal, bien naïf, très peu palpitant pour tout autre que moi qui en fus le héros passif… Un vrai roman rose pour jeunes filles…

Hélène et moi étions des cousins éloignés ; mais la grande amitié qui avait toujours uni nos deux familles avait resserré ces liens et nous nous considérions comme de très proches parents.

À peu près du même âge, nous fréquentions ensemble l’école du village, nous fîmes la même année notre première communion ; bref, nous fûmes de vrais compagnons d’enfance et vous savez Monsieur le Curé, comme ces affections juvéniles sont souvent profondes.

À quinze ans les parents d’Hélène l’amenèrent à Montréal où ils vinrent demeurer, et depuis cette époque, je ne la revis plus qu’à de rares intervalles.

À dix-sept ans, elle perdait sa mère et l’année suivante, la mort de son père la laissait seule au monde, sous la garde d’un oncle maternel qui l’amena à Québec, lieu de sa résidence.

Entre temps, j’étais entré au collège et je piochais ferme, l’âme saturée d’ambitions assoiffé, de désirs de gloire et de fortune et à travers tous mes rêves, j’entrevoyais la jolie figure souriante de ma petite cousine.

Durant mon stage universitaire, j’eus l’occasion de rencontrer Hélène deux ou trois fois. Elle était devenue une belle demoiselle, elle avait gardé envers moi sa franche gaieté d’autrefois, sa fraternelle camaraderie. À vingt ans, on a la tête chaude, on attribue facilement aux autres ses propres sentiments. Ma cousine avait été depuis ma plus tendre enfance l’idole de mon cœur et je ne doutai pas une seule minute que la fraternelle amitié qu’elle me témoignait ne fût une promesse d’amour de sa part.

Aussitôt reçu médecin, je vins m’établir à St-Irénée, mes faibles ressources ne me permettant pas des débuts dans un grand centre mais j’espérais bien, mes premières économies réalisées, m’en retourner prendre ma place, à Montréal, parmi les concurrents, vers la gloire et la célébrité, et quand le succès serait venu, avec quel bonheur j’aurais été offrir à ma petite cousine gloire et fortune. Mais l’homme propose et Dieu dispose.

Depuis six mois je luttais avec l’énergie du désespoir contre une épidémie de petite vérole qui sévissait au village lors de mon arrivée, lorsque je reçus un soir une lettre de ma cousine m’annonçant ses fiançailles avec un jeune Français très riche, représentant à Québec une importante maison de commerce européenne. Ce fut la faillite de tous mes rêves ambitieux… et voici pourquoi je me suis enterré dans notre petit village…

Pauvre Hélène, elle n’avait pas un seul instant soupçonné que le sentiment que j’éprouvais pour elle fut autre qu’une amitié fraternelle, elle ne l’a jamais soupçonné depuis et vous êtes le seul dépositaire de mon secret.

Je revis quelquefois ma cousine, elle me semblait heureuse et mon chagrin en fut adouci. La dernière fois, il y a six ans à peu près, ce fut lors des funérailles de son époux et c’est sans rancœur que je mêlai mes pleurs aux siens sur la pauvre dépouille. Depuis cette date, je n’avais reçu d’elle que des cartes laconiques à l’occasion de chaque nouvel an.

Et le Docteur s’absorba de nouveau dans ses sombres réflexions. D’ailleurs on arriva bientôt à la gare de St-Hyacinthe où le voyageur n’eut que le temps de monter sur le train après avoir donné au vieux prêtre une affectueuse poignée de main.

— Je télégraphierai dès mon arrivée à Québec. Au revoir et encore une fois, merci, mon cher ami.

— Bon courage, Docteur. J’aurai demain à ma messe une intention spéciale pour la pauvre mère agonisante.

Le lendemain soir, le Curé recevait cette dépêche : « Cousine morte. — Suis arrivé en temps. — Reviendrai lundi soir. Préparez chambre pour petite Andrée.

Dr. Durand. »