L’enfant mystérieux/Tome II/Un mot sur le magnétisme. — Le spleen anglais

J. A. Langlais, éditeur (p. 234-240).

CHAPITRE IV

un mot sur le magnétisme. — Le spleen anglais


Le magnétisme animal n’est pas ce que pense le commun des mortels : un des mille artifices de la science, un trompe-l’œil, un attrape-nigauds.

Il existe, comme son congénère, l’électricité Seulement, ce dernier agent est bien plus avancé que le premier dans le domaine scientifique : ce qui est dû probablement à ce que l’électricité se montre de jour en jour plus utile et plus applicable aux diverses branches de l’industrie humaine.

Pourtant, le magnétisme animal n’a pas dit son dernier mot, et il réserve peut-être aux générations futures tout un monde de solutions à des problèmes que nous, prétendus savants du dix-neuvième siècle, nous sommes impuissants à déchiffrer et dont l’X mystérieux semble nous défier.

Lisez de Mirville : – Les Esprits.

Est-ce qu’il n’existe pas réellement – dans l’éther qui nous enveloppe – des millions d’esprits subtiles, impondérables, abstraits, qui seraient tout simplement les agents excitateurs de cette étrange puissance appelée par nous : magnétisme ?

Cette explication n’est ni plus insensée, ni plus lumineuse que toutes les autres théories édifiées à ce sujet.

Elle n’est mise ici debout que pour ne pas trop étonner nos lecteurs quand nous leur dirons que la Dame blanche – qui s’appelait jadis Eugénie Latour – avait réellement pressenti l’arrivée de son mari Richard Walpole, passager du Scandinavian.

Il était à bord, comme nous le verrons.

Aux sceptiques qui lèvent ici les épaules, nous disons : Lisez de Mirville et instruisez-vous. Peut-être votre mimique sera-t-elle toute autre !

Shakespeare n’a-t-il pas dit : There are more things in heaven and earth, than are dreamed of in our philosophy… !

Ne rejetons de prime abord rien de ce qui semble en dehors des lois naturelles.

La puissance de Dieu est infinie, et ses agents parfois étrangement singuliers… pour notre discernement.

Donc, – redisons-le, – Richard Walpole, le mari de la Dame blanche, était de fait un des passagers du Scandinavian.

Dès que le paquebot fut en vue de Québec, Richard monta sur le pont, et son regard fiévreux se prit à escalader le promontoire qui sert d’assises à la capitale canadienne, pour errer avec mélancolie vers les hauteurs de Sainte-Foye.

C’était là, derrière les murailles de la citadelle, à l’ouest, qu’il avait connu le bonheur vingt années auparavant ; là qu’il avait épousé une adorable jeune femme ; là enfin qu’était née sa fille Anna, ce petit ange potelé et tout rose qu’il n’avait caressé que trois mois, – un instant !

Qu’étaient devenus la mère et l’enfant, partis tous deux sur le Swedenborg, en 1840 ?

Noyés, sans l’ombre d’un doute, puisqu’à son retour d’Angleterre, dans le printemps de 1841, il avait appris en même temps leur départ et la disparition du vaisseau sur lequel ils avaient pris passage, pendant une des plus furieuses tempêtes qui eussent jamais bouleversé le golfe Saint-Laurent.

Depuis lors, en proie à une implacable mélancolie, Richard Walpole avait fait ce que fait tout bon Anglais affligé d’une fortune et obligé de porter sur ses épaules, – jambe de ci, jambe de là, comme le vieillard de Sindbad, – le minotaure national : vulgo, le Spleen

Il avait voyagé, – voyagé dans toutes les parties du monde, voituré par tous les agents de locomotion connus.

Les océans l’avaient bercé en steamships, en bâtiments à voile, et souvent même en simples bateaux de courses, – quand ce n’était pas sur son propre yacht à vapeur, the Desperate, qu’il promenait son ennui. Il avait tour à tour chassé le tigre dans les jungles du Bengale et le puma avec les Patagons ; parcouru les contreforts neigeux de l’Himalaya et escaladé les pentes vertigineuses du Chimboraço ; il s’était assis sous la tente du jellah d’Arabie et avait fumé le calumet avec les indigènes de la Nouvelle-Zélande… On l’avait vu même passer tout un long hiver emprisonné dans les glaces du pôle arctique, près de l’île Melville, à la recherche du malheureux explorateur Franklin et de ce passage du Nord-Ouest tant convoité, qui fut l’objet de si intéressantes expéditions…

Bref, Richard Walpole avait parcouru la boule terrestre en tous sens, semant partout ses guinées avec l’insouciance d’un Crésus blasé.

Dire que ce va-et-vient incessant l’amusait, ou même l’intéressait, serait faire une assertion hasardée : ça… l’engourdissait, voilà tout.

Et les trois-quarts des millionnaires ennuyés de la brumeuse Albion ne courent ainsi les mondes, eux pareillement, que pour s’engourdir… par le mouvement.

Donc, Richard Walpole et son spleen venaient, l’un portant l’autre, de débarquer à Québec.

La première chose qu’y fit le noble étranger fut une visite à l’amirauté pour savoir si son yacht, parti d’Angleterre quelques jours avant lui, n’était pas signalé par le télégraphe.

On lui répondit que le Desperate venait, en effet, de faire escale à Saint-Jean de Terre-Neuve pour y renouveler sa provision de charbon, et que tout allait bien à bord.

All right ! se dit Richard… Mais, que vais-je devenir ici, moi ?… Comment tuer le temps ?

Sur dix Anglais riches qui en sont réduits à voir se dresser devant eux cette redoutable question, il y en a cinq qui reprennent le paquebot ou le train, trois qui s’imbibent de brandy, un qui laisse le spleen faire son œuvre, et un… qui se suicide.

Hâtons-nous de dire que Richard Walpole n’adopta aucun de ces moyens usés jusqu’à la corde.

Après avoir revu les lieux où s’étaient accomplis son mariage et la naissance de sa fille, il renoua quelques relations de parenté, constata à l’évidence que le Swedenberg avait sûrement péri, corps et bien, en 1840, et ne songea plus qu’à l’arrivée de son yacht, sur lequel il comptait redescendre tranquillement le Saint-Laurent jusqu’à Halifax.