L’enfant mystérieux/Tome II/Où le fisc vient fourrer son nez

J. A. Langlais, éditeur (p. 77-90).

CHAPITRE VI

où le fisc vient fourrer son nez.


L’avant-veille au soir, vers environ dix heures, une grande chaloupe, qui descendait le fleuve, vint virer de bord près de l’extrémité sud de l’île à Deux-Têtes. Elle louvoyait contre une assez forte brise de vent d’est et, poussée par ses quatre voiles bordées presque à plat, elle filait comme un dauphin sur la mer agitée, ne s’attardant pas à suivre le contour des vagues, mais les divisant et les renversant sous sa fine étrave, à la façon d’une double charrue.

Les grosses volutes blanches qui se déroulaient sous son avant et la pluie d’étincelles liquides qui en jaillissait montraient assez que cette embarcation était une fine marcheuse. Et, véritablement, elle faisait plaisir à voir, fortement penchée sur son flanc de tribord et laissant derrière elle un sillon lumineux, pendant que son immense voilure recevait d’aplomb le souffle puissant du nord-est.

Des huit hommes qui la montaient, trois étaient assis à l’arrière, sur le banc en forme de fer à cheval, tandis que les cinq autres se tenaient respectueusement à l’écart, entre le mât de misaine et le grand mât.

Parmi les premiers, un homme de haute taille, à l’air martial, tenait la barre. Il était vêtu d’un long par-dessus boutonné jusqu’au menton et coiffé d’une casquette de marin.

Disons de suite que cet homme était le capitaine de la police riveraine, à Québec.

Son voisin de droite — un gaillard qui n’avait pas l’air d’avoir froid aux yeux, lui non plus — portait un costume bleu à boutons jaunes, qui « sentait la douane à plein nez », comme aurait dit la Gaffe.

Effectivement, c’était un officier de douane.

Quant à l’autre, assis à la gauche du capitaine et serré dans sa redingote comme dans un fourreau de parapluie, il n’avait pas l’attitude militaire de ses compagnons, bien qu’il en eût la taille. Long, sec, maigre, efflanqué, l’œil sombre, la lèvre amère, parlant peu, absorbé dans ses réflexions, il avait un faux air de détective ou de conspirateur.

Ce n’était pourtant ni l’un ni l’autre : c’était… devinez qui… Oh ! mais non, vous n’arriveriez pas. — Eh bien ! c’était maître Antoine Bouet, en… peau et en os.

Que diantre faisait-il en pareille compagnie ? Sa fortune, parbleu ! Et rondement, s’il vous plaît.

Le jour même, il avait informé le collecteur de la douane, à Québec, qu’il pouvait faire tomber entre ses mains une goélette contrebandière, avec sa cargaison, moyennant une prime raisonnable.

On tomba vite d’accord, et Judas-Antoine, sûr de ses trente deniers, dénonça formellement l’Espérance, comme pratiquant la contrebande sur une grande échelle.

Grâce à une lettre du capitaine Hamelin, adressée à Pierre Bouet, ces jours derniers, et dont le beau parleur réussit à prendre connaissance, il put indiquer à peu près sûrement au collecteur le lieu de débarquement des marchandises fraudées et la nuit où s’opérerait ce débarquement.

En dénonçant ainsi le capitaine Hamelin, Antoine faisait d’une pierre deux coups : d’abord il réalisait un joli bénéfice ; puis il se vengeait d’un homme qu’il haïssait de tout l’amour que lui témoignait sa filleule Anna.

Voilà pourquoi nous le trouvons, dans la soirée du 19 juillet, en compagnie des agents de l’autorité.

La chaloupe continua de descendre le fleuve jusque par le travers nord de l’île aux Oies, laissant successivement sur sa droite la Grosse-Île, l’île Ste-Marguerite, l’île aux Grues, l’île aux Corneilles et l’île au Canot ; mais, une fois là, elle rencontra le courant de montant et dut virer de bord, pour revenir vent arrière à l’île à Deux-Têtes.

Vers environ une heure du matin, elle abordait, toujours guidée par Antoine, en face de la partie sud-est de l’île, à une centaine de pieds de hautes falaises qui semblaient n’avoir aucune solution de continuité.

Cependant, le beau parleur sauta à terre, suivi des deux officiers, et se dirigea vers cette muraille de rochers infranchissables. Arrivé à une dépression complètement masquée par des vignes sauvages, il se retourna vers ses compagnons.

— Vous avez des allumettes ? demanda-t-il.

— J’ai mieux que cela, répondit le capitaine de police, en démasquant le foyer d’une lanterne sourde.

— Très bien ! fit Antoine ; approchez et voyez par vous-mêmes si la chaloupe sera ici en sûreté.

Il entrouvrit alors le rideau de vigne et laissa passer les deux officiers.

— Superbe ! s’écrièrent ceux-ci. Nous ferons de cette cachette notre quartier général.

Les rayons de la lanterne éclairaient une sorte de four naturel, profondément creusé sous la falaise et pouvant aisément contenir la chaloupe et les hommes qui la montaient.

L’embarcation fut immédiatement dégrée et traînée jusque-là, laissant dans le sable ce sillon fortement imprimé que notre ami la Gaffe observa le lendemain.

Puis les hommes s’installèrent de leur mieux pour dormir, qui dans la chaloupe, qui sur le sable fin de la caverne.

Les officiers et leur guide restèrent dehors et s’entretinrent longtemps à voix basse. Ils en arrivèrent probablement à la conclusion que l’Espérance n’arriverait pas, cette nuit-là, car le capitaine dit :

— Ma foi, mon cher Bernier, je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’aller nous coucher, puisque monsieur veut bien se charger de veiller. Voyez nos hommes : ils ronflent déjà comme des bienheureux.

— Il le faut bien ! soupira l’officier de douane. Tout de même, cette endiablée goélette devrait bien se montrer plus économe de notre temps.

Bah ! fit le policier, le service ici ou à Québec, c’est toujours le service.

— C’est vrai, mais je crains que ce service ne soit guère agréable pendant la longue journée de demain. Que ferons-nous pour tuer le temps ?

— Ce que nous ferons ?… En vérité, mon excellent collègue, vous vous faites du mauvais sang pour bien peu de chose… Mais nous pêcherons, nous chasserons, nous nous promènerons, nous nous baignerons…

— Tout doux ! monsieur le capitaine, vous ne ferez rien de cela s’il vous plaît ! interrompit Antoine, en étendant son grand bras.

— Pourquoi pas, l’ami ?… Auriez-vous, par hasard, l’intention de m’en empêcher ?

— Oui, avec votre permission.

— Sacredié ! voilà qui est cocasse et dépasse…

— Écoutez… poursuivit le beau parleur, toujours calme, et quand vous m’aurez entendu, j’ose croire que vous serez de mon avis.

— Voyons cela.

— Vous n’avez pas l’intention de compromettre le succès de l’expédition, n’est-ce pas ?

— Non, certes… Mais, puisque la goélette n’arrivera que la nuit prochaine, je ne vois pas…

— C’est que vous ne connaissez guère Hamelin. Un finaud, messieurs, un homme redoutable, qui a plus d’un tour dans son sac !

— Fort bien. Après ?

— Après ?… Croyez-vous qu’un aussi habile contrebandier va venir, comme ça, se fourrer dans la gueule du loup, sans s’assurer que la place est libre, qu’il n’y a pas de danger à courir ?

— Comment l’entendez-vous ?

— J’entends qu’il ne manquera pas d’envoyer en éclaireur quelque émissaire, cette nuit ou dans le cours de la journée, lequel émissaire lui indiquera, par un signal convenu, ou ira lui dire de vive voix, qu’il n’y a rien de suspect ici, qu’il peut aborder sans crainte.

— Il a raison, répliqua le douanier : il faudra consigner vos hommes, capitaine, et ne nous montrer nous-mêmes qu’avec la plus grande circonspection.

— Voilà qui dérange singulièrement mon programme, répondit en souriant l’officier de police ; mais nous ferons de nécessité vertu.

Puis il se mit à fredonner avec une gravité comique :

Ah ! c’est un métier difficile,
Garantir la propriété,
Défendre les champs et la ville
Du vol et de l’iniquité !…

Ce grand diable de policier était décidément un joyeux compagnon, malgré son apparence formidable.

On s’alla coucher sur l’air de Nadaud, que continua à chantonner le capitaine, en faisant ses apprêts.

Resté seul, Antoine contourna les rochers par leur angle septentrional et les escalada au premier endroit où la chose fut possible. Arrivé au sommet le plus élevé, il examina attentivement le fleuve, qu’éclairait alors la maigre lueur des étoiles.

Pas une voile dans le chenal nord. Au sud, quelques gros navires filant vent arrière, sur leurs seuls huniers de misaine.

— Allons ! se dit Antoine, rien à faire cette nuit : ce sera pour la prochaine. Tant mieux ! j’aurai le temps de mettre Tamahou sur ses gardes et de l’empêcher de commettre quelque bêtise : ce qui n’aurait certainement pas manqué si cet enragé capitaine avait mis à exécution son projet de flâner et de s’ébattre dans l’île, toute la journée de demain… Mais l’ai-je maté un peu avec mon histoire de précautions à prendre et d’émissaire envoyé par Hamelin !… C’est que je suis de force à leur tenir tête, moi, à ces policemen d’eau douce !

Sur cette conclusion vaniteuse, Antoine se mit en marche pour les grottes, où il avait à conférer avec son complice.

Quand il n’en fut plus qu’à une faible distance, il mit deux doigts dans sa bouche et allait faire le signal convenu ; mais la vue d’un être humain, adossé à la falaise et gesticulant dans le clair-obscur, l’arrêta net.

Étonné d’abord au-delà du possible, il ne tarda pas à reprendre ses esprits, en reconnaissant dans ce personnage diabolique son ami Tamahou.

Le sauvage avait en main un cornet d’écorce de bouleau et près de lui un petit baril, sur lequel il s’appuyait amoureusement.

Il paraissait aux trois-quarts ivre et se parlait tout seul, à mi-voix.

— Satané tombeau ! grommela Antoine, il ne manquait plus que cela… Où diable a-t-il pêché ce baril ?

Sans plus réfléchir, il s’approcha rapidement et touchant l’épaule du sauvage :

— Tamahou ! appela-t-il.

— Aoh ! gronda l’ivrogne, qui fut sur ses jambes en un clin d’œil et fit le geste de prendre son fusil.

Heureusement que celui-ci était resté dans les grottes, car la carrière du beau parleur eût pu être interrompue prématurément.

Tamahou n’en tira pas moins son poignard et allait en frapper l’imprudent visiteur, quand ce dernier, comprenant enfin le danger, s’écria :

— C’est moi, Antoine… Es-tu fou ?

— Antoine ?… Tiens, c’est vrai… Fallait parler plus tôt, mon homme !

— Que diable fais-tu là ?

— Ce que je fais ?… Hé ! hé ! je bois de l’eau-de-feu, donc.

— Qui t’a donné ce baril ?

— Je l’ai trouvé… Oh ! c’est une belle île que celle-ci, et j’y veux finir mes jours… Il y a de tout, même de l’eau-de-feu et des femmes.

Je sais bien qu’il y a des femmes, c’est-à-dire une femme…

— Et une belle, encore !… Tu sais que j’en veux faire la mienne, hein ?… Nous nous marions demain !… c’est entendu… Hé ! hé ! je suis un joli garçon, moi, et, là-bas, j’ai tiré l’œil à bien des jeunes filles…

— Au fait, pourquoi pas ? répondit Antoine, riant d’un mauvais rire. Et elle consent ?

— Je voudrais bien voir qu’elle refusât un homme comme moi ! repartit Tamahou, épanouissant sa hideuse figure.

— Ce serait drôle, en effet, répliqua le beau parleur, avec un grand sérieux. Mais tu ne me dis pas où se trouve ta cachette d’eau-de-feu ?

— Au nord de l’île, dans le fond du ravin… Ce sont les manitous du fleuve qui la déposent là.

— Les manitous ?… Oui… sous la forme du capitaine Hamelin et de ses hommes… murmura Antoine. Voilà une découverte qui va singulièrement nous aider.

— Tu dis ? demanda le sauvage.

— Je dis, mon cher Tamahou, que ce ne sont pas les manitous qui ont laissé ce baril d’eau-de-feu, mais bien le capitaine Hamelin, tu sais ?… l’amoureux de ta prisonnière. Cet homme est un contrebandier qui cache sa marchandise ici. Il arrivera la nuit prochaine, avec sa goélette, et nous le pincerons.

— Ah ! le gueux ! je veux l’étrangler de mes mains.

— Non pas. Tu vas te cacher, au contraire, car j’ai avec moi la police de Québec…

— Aoh !

— Et tu n’aimes pas, je suppose, à ce qu’elle te voie ?

— Non, par les os de mon père ! Mais dis-tu vrai ?… En ce cas, je me cache de suite… Où est-elle campée ?

— À l’est de l’île. Nous partirons demain, dans la nuit. Jusque-là, ne bouge pas et arrange-toi pour que les grottes ne soient point découvertes.

— Sois sans crainte, répondit Tamahou presque dégrisé. Ne vas pas me vendre, mon petit Antoine.

— Te vendre ? Allons donc ; puisque je suis venu, au contraire, pour te mettre sur tes gardes. D’ailleurs, je ne trahis jamais ceux qui me servent bien.

— À la bonne heure !… Et tu consens à notre mariage ?

— Nous en reparlerons. En attendant, fais ta cour, et ne t’enivre pas trop, si tu veux réussir.

— Oh ! pour réussir, j’en suis sûr !… D’ailleurs, au besoin, je me passerais de son consentement, vois-tu ?

— Ce serait un peu forcer la note… Enfin, nous verrons. Maintenant, donne-moi une gorgée de ton eau-de-feu. Je retourne au campement.

Tamahou versa à son complice un plein cornet de boisson, que celui-ci avala d’un trait.

Puis ils se séparèrent, l’un pour rentrer dans les grottes et s’y barricader, l’autre pour continuer sa garde autour de l’île.