L’enfant mystérieux/Tome II/Au pouvoir de l’ennemi

J. A. Langlais, éditeur (p. 209-219).

QUATRIÈME PARTIE



le doigt de dieu

CHAPITRE PREMIER

au pouvoir de l’ennemi


L’émotion fut grande, le lendemain matin, quand on apprit la mort de Pierre Bouet.

Les voisins accoururent de plusieurs arpents à la ronde, dès la pointe du jour, — la nouvelle ayant volé de porte en porte, comme une dépêche endossée : Faites suivre.

À huit heures, la maison était envahie par une foule de parents et d’amis des deux sexes, sincèrement affligés et discourant à voix basse sur la position faite à l’orpheline par cette mort inattendue.

Antoine était arrivé depuis peu et se montrait très affairé, tout en s’épongeant les yeux à tour de bras avec un immense mouchoir à carreaux rouges et jaunes. C’est qu’il pleurait de vraies larmes, le crocodile !

Sa longue figure, déjà si lugubre, avait un véritable aspect de saule pleureur après une averse, et Campagna lui-même se laissait prendre à cette tristesse irrécusable.

— Lui resterait-il un peu de cœur ! ne pouvait-il s’empêcher de penser.

Quant à l’orpheline, au sortir d’un sommeil lourd et peuplé de visions terribles, elle avait été la première à constater la mort de son père adoptif. Un cri perçant, échappé de sa gorge contractée par l’horreur, avait éveillé toute la maison…

Les engagés et la servante étaient accourus… Ils avaient trouvé la jeune fille étendue sans connaissance auprès de la couche funèbre où gisait le vieillard… On l’avait transportée sur son lit, et Joséphine lui donnait les premiers soins.

Ce jour-là et le suivant, tout fut en émoi dans la maison… On eût dit une hôtellerie bien achalandée, tant il y eut de va-et-vient et tellement il y circula de curieux, sympathiques ou indifférents.

Après avoir pris le consentement de l’orpheline, absolument incapable de rien diriger, vu son état de prostration, Antoine s’était constitué majordome et voyait à tout, avec un flegme, une discrétion, une célérité de véritable croque-mort.

Tout lui passa par les mains : l’ensevelissement du défunt, la disposition de la chambre mortuaire et les autres mesures à prendre en vue des funérailles.

La digne Eulalie, son épouse, ne demeurait pas, non plus, inactive. Elle s’était emparée de la batterie de cuisine et faisait bravement œuvre de ses dix doigts.

Ne fallait-il pas que toutes ces bonnes gens, venus pour rendre un dernier hommage à son beau-frère, eussent au moins quelque chose à se mettre sous la dent !

Aussi cuisinait-elle de la belle façon !

Lorsque, deux jours après, Pierre Bouet eut été conduit à sa dernière demeure par un grand concours d’amis, venus de toutes les paroisses de l’île d’Orléans, un point d’interrogation se dressa en face de bien des gens : Y avait-il un testament, et quelle en était la teneur ?

Cette double question donna lieu à bien des suppositions et fut la source d’une foule de commentaires anticipés… dans lesquels la pauvre Anna ne fut guère épargnée.

Le peuple des campagnes est féroce sur les questions d’intérêt, et, comme son cousin le paysan français, tout à fait intraitable lorsqu’il s’agit d’héritage.

Aussi les murmures furent-ils nombreux et malveillants quand la rumeur publique annonça que Pierre, – comme l’avait fait Marianne, – ne laissait qu’une aumône aux enfants de son frère unique et instituait sa fille adoptive, Anna, légataire universelle.

De ce jour, la pauvre jeune fille, – l’étrangère, comme on l’appela, – fut jugée et mise au ban de l’opinion, tandis que le fratricide recueillait toutes les sympathies.

Ainsi va le monde !

Mais ce qui parut singulier à bien des gens, c’est qu’Antoine Bouet reçut cette tuile sans broncher et prit la chose en vrai philosophe.

Pour le coup, la sympathie se changea en admiration, et il n’y eut qu’une voix, dans toute l’île d’Orléans, pour prôner le désintéressement de ce modèle des pères.

La vérité, pourtant, c’est qu’Antoine rageait dans son for intérieur. La colère rugissait en dedans de lui-même, sans qu’il y parût le moins du monde, et il se promettait bien de manœuvrer assez habilement pour mettre à néant les dispositions testamentaires de son scélérat de frère.

Mais… comment s’y prendre ?… Que faire en présence d’un acte aussi authentique, aussi formel, qu’un testament notarié ?

De ce côté-là, rien à tenter, évidemment !

Mais l’héritière était mineure !… Il devait s’écouler encore près de quatre années avant qu’elle pût entrer légitimement en possession de son legs, – et d’ici là !…

Antoine n’allait pas plus loin, pour le quart d’heure, dans son raisonnement… Mais il entrevoyait vaguement tous les fils d’une trame à ourdir, bien qu’ils lui parussent encore emmêlés et diantrement difficiles à débrouiller.

En attendant la maturité de son plan, il faisait contre fortune bon cœur et semblait voué entièrement aux intérêts de sa nièce adoptive.

Et, d’abord, le notaire ayant déclaré une assemblée de parents indispensable, cette réunion eut lieu et le nomma, – lui, Antoine – tuteur de l’enfant mineure, Anna Bouet, à l’unanimité des membres présents, – moins Ambroise Campagna. L’opposition de ce dernier lui valut d’être promu au grade honorifique de subrogé-tuteur.

— J’accepte, dit le vieux garçon en regardant Antoine, et je vous promets de surveiller avec la plus grande attention les intérêts que vous me confiez.

— Nous serons deux pour avoir soin de cette chère enfant, répliqua hypocritement Antoine. Pas besoin de se demander si elle va être dorlotée !

Et un méchant sourire détendit l’arc de ses lèvres minces.

Campagna se contenta de répondre :

— Je veux croire en ta sincérité, Antoine… Autrement, vois-tu, je serais obligé de te dire que j’entends jouer mon rôle de protecteur très sérieusement.

Antoine pâlit, et son regard s’alluma, mais ça ne fut qu’un éclair.

— Parbleu ! fit-il. On ne te nomme pas à une fonction aussi importante pour apprendre à ma filleule la manière d’habiller une catin. Le subrogé-tuteur est le surveillant du tuteur… C’est un rôle qui te convient.

— Voilà pourquoi je l’accepte, dit froidement Ambroise. Antoine redressait sa longue échine pour riposter, lorsque le notaire, voyant la tournure que prenait la conversation, s’empressa d’y couper court, en donnant aux deux compères des explications détaillées sur les devoirs de leur charge et les droits qu’elle leur conférait.

Cette intervention dissipa l’orage qui menaçait, et les deux dignitaires légaux se séparèrent, en se faisant des yeux féroces.

Ambroise Campagna rentra chez lui promptement, assez satisfait du résultat de l’assemblée. S’il n’avait pu empêcher sa petite protégée d’échoir à son misérable parrain, du moins il pouvait se dire : Je serai là, moi, entre elle et lui ; je veillerai, et le diable sera bien fort s’il m’empêche de parer les coups !

Et l’excellent garçon tendait son poing fermé vers le logis de son supérieur hiérarchique, le tuteur Antoine.

Quant à celui-ci, il prit le chemin des écoliers pour regagner sa demeure. Non pas qu’il se complût à badauder ci et là… Mais c’est qu’il n’ignorait pas ce qui lui pendait au bout du nez en réintégrant le domicile conjugal ; et toutes ces transes se résumaient en un seul, mais formidable mot : Eulalie !

Finalement, après maintes allées et venues, nombre de tours et de détours, il se dit philosophiquement : Ah bah ! puisque la chose est inévitable, autant tout de suite qu’un peu plus tard : allons recevoir l’averse.

Et il pénétra chez lui, avec des allures de triomphateur.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’on entendait du chemin royal les glapissements d’Eulalie…

L’averse tombait !

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Une vie nouvelle allait donc commencer pour notre intéressante héroïne, — vie bien différente, hélas ! des heureux jours qu’elle avait coulés entre son père adoptif et l’excellente Marianne.

Mais… à quoi bon relater par le menu les souffrances morales de ce jeune cœur qui, jusque-là, n’avait connu que l’amour et la joie !

Ces choses-là ne se racontent pas, et c’est leur continuité qui en fait une torture sans nom. Une piqûre d’épingle n’est rien. Mais cent, mais mille piqûres d’épingles, se succédant sans relâche, avec la régularité de la persécution systématique, organisée, voilà un supplice bien autrement cruel qu’une large blessure, une fois faite !

Et, pourtant, telle fut la nouvelle existence d’Anna, sous la domination de son tuteur.

Pas une heure où elle ne sentît planer au-dessus de sa tête la haine vigilante de son parrain et de sa marraine !… Pas un jour sans que cette haine idiote et perfide ne se traduisit par quelque mesquine vexation !

Ajoutez au mauvais vouloir des parents… l’amour du fils, – oui, l’amour, un amour tyrannique et bête, comme celui qui l’éprouvait !

En effet, ce lourdaud de Ti-Toine, pour épais et matériel qu’il fût, n’en avait pas moins été atteint au plus sensible par une des flèches du dieu malin.

Il ne manquait plus que cela à l’orpheline !

Et, le jour où elle s’aperçut enfin que son gros cousin l’aimait, la pauvre enfant pleura abondamment, seule dans la mansarde où on l’avait reléguée.

Expliquons-nous.

Si l’héritière de Pierre Bouet logeait maintenant dans une mansarde, c’est qu’Antoine et sa famille habitaient, eux, le reste de la maison, léguée à l’orpheline.

Antoine s’était, en effet, installé chez son frère dans les huit jours qui suivirent sa nomination comme tuteur. Sa maison, à lui, était trop délabrée, disait-il – et il disait vrai – pour recevoir une jeune fille élevée dans l’aisance, comme l’avait été sa pupille… D’un autre côté, cette dernière ne pouvait vivre seule avec une servante, – ce qui eût fait jaser la paroisse… Il valait donc mieux, tout bien considéré, que lui, le tuteur se transportât, avec sa petite famille, chez elle…

Ce qui avait été fait sans plus de cérémonies.

Donc, maître Antoine, dame Eulalie, Ti-Toine fils et Maria-Claudia se gobergeaient à qui mieux-mieux dans l’immeuble appartenant à leur nièce et cousine… en Notre-Seigneur, comme ajoutait invariablement Antoine. La jolie famille de serpents et de serpenteaux que réchauffait là le foyer béni qui avait vu grandir l’Enfant mystérieux !

Ah ! si le bon saint Pierre, porte-clefs inamovible des célestes palais, eût donné au père Bouet une permission de sortie pour une toute petite journée, comme le bonhomme vous aurait eu vite balayé cette vermine !

Mais, voilà !… Ces permis ne s’accordent pas, – ou plutôt ne s’accordent plus, dans ce siècle pervers où nous vivons.

Et, pourtant, comme elles montaient, chaudes et ardentes, vers son père adoptif, les prières trempées de larmes de la pauvre enfant deux fois orpheline !

Ne viendrait-il donc jamais un sauveur ?

Ce n’est pas un seulement qui devait venir : c’est deux, c’est trois !

Mais ne soulevons pas, avant le temps marqué par la Providence, le voile de l’avenir.