L’empoisonneur/La lutte pour la vie

Éditions Édouard Garand (p. 36-39).

IX

LA LUTTE POUR LA VIE


Une année s’était écoulée, paisible, mais laborieuse, dans le petit logement de la rue Demontigny, depuis la désertion du chef de famille.

Jeannette, dont les travaux de broderie étaient maintenant de petits chefs d’œuvre, ne manquait pas d’ouvrage et faisait de bonnes semaines, sans être obligée de quitter la petite Blanche, âgée maintenant de quatre ans et clouée dans un fauteuil par la paralysie.

Françoise, qui n’avait jamais appris aucun métier, ne se rebutait d’aucune besogne ; en ménages et lavages, elle gagnait aussi un salaire raisonnable et, chaque mois, l’ancien patron de Joseph recevait douze piastres à déduire sur le montant volé. Le travail avait chassé la boisson qu’une gaieté de bon aloi et une saine activité remplaçaient dans l’humble logis ; encore une année comme celle qui s’achevait et la dette serait éteinte, l’honneur racheté.

Une tendre correspondance s’échangeait entre Jeannette et Hector, qui ne lui cachait rien de ses tribulations et des difficultés qu’il rencontrait à faire fortune, mais cela n’était pas pour diminuer l’affection de la brave fille. Au contraire, tout ce qu’il endurait, dans le but de rendre leur avenir plus heureux, le rendait plus cher à son cœur ; il était devenu son héros, son chevalier et, chaque soir elle priait Dieu de le protéger et de le conduire au succès, à l’instar des « damoiselles » de l’ère féodale faisant des vœux pour leur paladin parti aux Croisades.

Il y avait cependant une ombre légère à son bonheur : le nom de miss Arabella, venu trop souvent d’abord sous la plume de son correspondant, puis évité plus tard — ce qui semblait plus grave — éveillait en elle une vague jalousie. Bien qu’elle ne cessât pas d’avoir confiance en son fiancé, elle avait comme un pressentiment que la brune écuyère serait la « femme néfaste » des cartomanciennes.

Hector avait joint à une de ses lettres une petite photographie de kodak le montrant avec la famille Baldwin et Jeannette, dans sa modestie, avait trouvé la jeune fille infiniment plus jolie qu’elle-même, pensant qu’Hector, vivant à ses côtés, ne pourrait manquer de s’en apercevoir ; de plus, son instinct féminin lui avait fait saisir l’expression tendre du regard de miss Arabella posé sur le jeune caissier du cirque.

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Un nouveau deuil vint frapper la famille Lespérance. La tante de Jeannette, Mademoiselle Juliette, fut emportée par une terrible maladie, dont les ravages se multiplient depuis quelques décades, le cancer. Quand elle sentit sa dernière heure venue, la vieille fille fit venir sa nièce et lui tint ce langage :

« Ma petite Jeannette, je t’ai toujours beaucoup aimée parce que tu es courageuse et bonne. Il faut pardonner à ton père, car cette femme, avec qui tu vis encore, a été la cause de son déshonneur. C’est d’ailleurs pourquoi vous ne m’avez pas vue depuis la mort de ta pauvre mère… que j’irai retrouver ce soir même.

« Je m’étais constitué une rente viagère, de sorte que je n’ai pas grand-chose à te laisser, mais voici pour toi une enveloppe contenant deux cents piastres. Je ne dois rien à personne et les frais de mon enterrement sont couverts par une assurance.

« Maintenant, laisse-moi, car on vient de sonner ; c’est le prêtre. Adieu, mon enfant. Dès ce soir, mes souffrances seront terminées. »

Le lendemain, la manufacture qu’avait dupée Joseph Lespérance recevait les cent trente piastres qui lui restaient dues et Jeannette rapportait triomphalement à la maison le papier, signé de la main de Françoise et reconnaissant la dette, seule trace du crime de son père. Elle apportait en outre soixante-dix belles piastres qui allaient permettre d’acheter mille petites choses dont on s’était depuis longtemps privé.

Par un de ces paradoxes fréquents dans l’existence, cet argent ramena le malheur dans le modeste appartement. La Françoise jugea que Mademoiselle Juliette avait été bien bonne et qu’il lui fallait assister à son enterrement ; ensuite, revenue au logis accompagnée par un vague cousin, jeune bellâtre, paresseux et lâche, elle déclara que puisqu’on était riche, on devait prendre un peu de bon temps.

Après avoir peiné pendant un an pour l’accomplissement du devoir, après avoir calculé, ménagé pour tenir une promesse sacrée, de se voir tout à coup délivrée de l’engagement onéreux et en possession de beaux billets dont l’emploi urgent ne se faisait pas sentir, elle éprouva un besoin pressant de plaisir et, malgré ses quarante-six ans, son cœur gonflé, ses narines palpitantes appelèrent Bacchus et Cupidon, l’alcool et l’amour.

L’un amenant l’autre transformèrent la place en une journée et le lendemain, Jeannette, désemparée, découragée se leva silencieusement et sortit, éprouvant le besoin de respirer, de quitter l’atmosphère vicié par les relents de whiskey et par la présence insolite de l’étranger.

Cette situation intolérable pour l’honnête enfant se prolongea et le triste individu devint le maître du foyer ; d’un cynisme révoltant, il ne se gênait pas pour dire à la Françoise que ses charmes flétris n’avaient pour lui aucun attrait, mais qu’il l’endurerait tant qu’il trouverait chez elle bon gîte et bonne table. La malheureuse, cramponnée à cette dernière étincelle réveillée dans son vieux cœur, acceptait lâchement insultes et exigences, se contentant de pleurer et de noyer son chagrin dans l’ancien « chum » retrouvé, le flacon de whiskey.

L’âme noble de Jeannette se révoltait contre cette odieuse promiscuité et le séjour dans ce milieu morbide lui répugnait chaque jour davantage. La tentation la prenait, de plus en plus fréquente, et forte, de fuir cette maison, où elle avait connu jadis des jours calmes et heureux, auprès de sa vraie maman et où, maintenant, ne résonnaient que cris et blasphèmes.

Cependant, la pensée qu’après son départ, Blanche serait privée de ses soins, de son aide, deviendrait peut-être une enfant martyre, entre cet homme privé de tout bon sentiment et cette mère, dénuée de volonté, la retenait, décidée à se dévouer à une œuvre de charité envers la pauvre infirme sans défense.

Bientôt, la Françoise, toute à sa folie d’amour et de boisson, ne put travailler utilement et la jeune fille se trouva seule à soutenir la maisonnée, augmentée du parasite arrogant. Elle travailla avec plus d’ardeur, résignée à gravir son calvaire en silence, pour ne pas chagriner Françoise, pour protéger Blanche, et un peu aussi par crainte de « l’inconnu » qui guettait sa proie dans le grand Montréal.

Elle se serait peut-être sacrifiée longtemps ainsi, si le triste individu n’avait lui-même provoqué son départ par ses assiduités insultantes. Révoltée, elle soulagea son cœur devant le couple hideux, donnant à choisir entre sa présence et celle du vilain monsieur.

Hélas en glissant pour la seconde fois sur la pente du vice, la Françoise avait accéléré sa chute ; malgré les semences de piété et d’honnêteté qu’avaient fait germer Jeannette dans ce cœur inculte, le terrain était trop habitué aux mauvaises herbes pour que celles-ci ne vinssent pas l’envahir de nouveau et reprendre le dessus.

Jeannette comprit que l’avantage n’était pas de son côté ; que la Françoise serait même satisfaite de voir disparaître une rivale possible, une superbe créature évoquant une comparaison dangereuse pour elle et provoquant, quoiqu’involontairement, les désirs de son chevalier servant.

Écœurée, Jeannette rassembla ses hardes et s’enfuit pour se chercher une chambre. Elle visita ses clientes, les informant de sa nouvelle adresse et continua courageusement la lutte pour la vie.

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Bien que son « ami » le lui eût défendu, la Françoise venait quelquefois la voir en cachette, lui apportant des nouvelles de la petite Blanche, sollicitant un secours, racontant les vexations qu’elle endurait et pleurant. Pour tout autre que Jeannette, le spectacle de cette vieille pocharde dévergondée, aux chairs effondrées, au masque couperosé, ravagée par les chagrins d’amour, eût été du plus intense burlesque, mais le cœur tendre de la jeune fille n’y voyait que la douleur et elle joignait ses larmes pures, ses larmes d’ange terrestre, aux larmes de damnée de la ribaude.

Cette dernière devait aussi apporter les lettres adressées par Hector, mais chose étrange, aucune ne lui parvint après son déménagement.

Jeannette, dans sa candeur, ne pouvait soupçonner que le compagnon de sa belle-mère eût l’âme assez perverse pour se venger de son dédain en détruisant les lettres de son fiancé. Elle écrivit plusieurs lettres, le suppliant de lui dire franchement si ses intentions étaient changées, et, ne recevant pas de réponse, elle finit par croire que les beaux yeux de Miss Arabella avaient ensorcelé le jeune homme et qu’il avait oublié son serment.

Sentant bien que jamais elle ne pourrait reprendre son cœur, pour le donner à un autre, elle raya l’amour de sa vie, pour la consacrer au devoir, à la résignation. Il lui en fallut d’ailleurs, de la résignation, du stoïcisme, car le malheur la frappait à coups répétés, comme si son innocence avait dû payer pour les fautes des siens.

D’abord, la Françoise, subjuguée par l’homme qui dominait son cœur et ses sens, reprit son ancien métier d’empoisonneuse. Honteuse de sa faiblesse, elle cacha longtemps cette situation à Jeannette qui finit cependant par l’apprendre et supplia la malheureuse de lui confier la petite Blanche plutôt que de l’élever dans les hideurs de la maison de vice ; mais sur ce point, la pocharde fut intraitable ; son enfant était sa seule consolation dans sa misérable vie et personne ne la lui enlèverait.

Personne ?… Oui.

Soit que la Providence veillât sur la fillette, soit qu’elle fût lasse des turpitudes de la mère indigne, les détectives vinrent un jour fermer le débit et emmener ses occupants.

Alors, Jeannette obtint facilement de prendre soin de l’enfant, tandis que la Françoise resterait sous les verrous ; mais d’autres soucis vinrent l’empêcher de s’en réjouir.

Ses clientes ne lui commandant plus d’ouvrage, elle se décida à aller les solliciter ; elle se vit partout éconduite ; on ne lui pardonnait pas d’être la fille d’une femme pensionnée à Fullum.

Des jours sombres s’écoulèrent. Elle connut la lutte pour la vie. Chaque matin, elle se mettait en chasse, le cœur plein d’espérance, pour rentrer le soir fatiguée, découragée, abattue.

On demandait des vendeuses dans les grands magasins ; elle se présentait, espérant que sa connaissance des deux langues lui permettrait de gagner un salaire raisonnable ; on lui offrait celui des débutantes six piastres par semaine. Le travail de bureau eût été un peu plus rémunérateur mais elle n’avait pas l’instruction nécessaire pour le solliciter.

Elle chercha partout et fut bien obligés de constater — comme beaucoup d’autres hélas ! — qu’une jeune fille seule ne peut pas gagner à Montréal de quoi vivre, pendant les années d’apprentissage.

Les petites annonces ne lui apportèrent que déceptions et rancœurs. Attirée par des promesses alléchantes, elle se voyait faire des offres ridicules ou suspectes. Peu à peu, ses petites économies se fondaient et elle se demandait avec angoisse si bientôt elle devrait voir la petite Blanche privée des soins qui lui étaient nécessaires.

Sa situation était réellement inextricable, en effet, si, comme beaucoup l’ont déjà constaté, une jeune fille seule ne peut pas gagner sa vie, comment pourrait-elle assurer la pension et les soins d’une petite malade. De plus, elle n’avait pas ses coudées franches pour chercher de l’ouvrage, car la petite infirme ne pouvait être laissée seule ; à la longue, la complaisance des voisines s’était lassée ; et puis, ne lui fallait-il pas promener la pauvre enfant qui, privée de l’usage de ses jambes atrophiées, ne pouvait prendre l’air que véhiculée dans une voiturette ?

Jeannette allait aussi rendre visite à la Françoise, à la prison des femmes ; elle lui apportait des nouvelles de l’enfant, lui cachant ses craintes et ses difficultés ; elle trouvait la misérable femme morne, abattue, prenant à peine soin de sa personne malgré la surveillance des religieuses. La prisonnière ne répondait que par monosyllabes et semblait perdue dans un rêve lointain et mélancolique. Jeannette revenait toujours de ces visites le cœur serré par la pitié et la crainte.

La Françoise fut libérée sans que Jeannette en fut prévenue. Quand elle vint réclamer l’enfant à une voisine qui s’était chargée de la garder pendant qu’elle cherchait de l’ouvrage, Jeannette avait appris avec stupeur que la mère était venue très excitée chercher sa fille. Inquiète, elle se rendit rue Demontigny où un horrible spectacle s’offrit à sa vue.

La petite Blanche pleurait essayant de repousser la femme ivre-folle qui voulait lui faire ingurgiter un verre de whisky.

— Tiens ! ma chérie, disait-elle, c’est ça qui te guérira !… Les docteurs sont des ânes. Moi, j’étais malade !… Malade à mourir !… Eh bien ! j’ai bu ! j’ai bu !… Et maintenant, je suis guérie !… Ce matin, c’est tout juste si je pouvais marcher et à c’t’heure, je vole, tu vois, je vole !… Allons, bois, ma chérie ! Bois, pour guérir ! Tu ne veux pas boire !… Folle !… oui, folle, folle !… Tu es folle !… Bois !… Bois, je le veux !… Mais bois donc !…

Jeannette, surmontant sa frayeur, s’était élancée et le verre avait été s’écraser contre le mur. La Françoise se tourna vers la nouvelle venue qui fut terrifiée de l’expression hagarde de ses yeux :

— Ah ! te voilà, voleuse !… Voleuse comme ton père !… Tu viens me voler ma fille !… Mais tu ne l’auras pas !… Je la tuerai plutôt !…

Brandissant la bouteille vide, la folle marchait vers l’enfant. Jeannette poussa un cri et se cramponnant à elle, lutta de toute ses forces. Malgré sa folie, la Françoise était beaucoup plus robuste que la jeune fille qu’elle coucha d’une main sur la table, levant son arme redoutable comme une massue.

Jeannette, à demi étranglée, résignée à mourir, ferma les yeux et implora sa maman défunte ; la bouteille s’abattit mais mal dirigée par une main fébrile, frappa la table à un pouce du front et se brisa. La main se leva une seconde fois, ensanglantée, mais armée du goulot brisé. À ce moment, deux bras vigoureux enlaçaient la Françoise, la maîtrisant ; le cri de Jeannette avait été entendu et des voisins accouraient juste à temps pour la sauver.

On dût attacher la forcenée et quand l’ambulance spéciale arriva, elle avait succombé à une crise de « delirium tremens ».