L’aveugle de Saint-Eustache/Le lion rugit

Éditions Édouard Garand (10p. 36-40).

XIII

LE LION RUGIT


La victoire gagnée par les Patriotes de Saint-Denis sur les soldats aguerris du vétéran de Waterloo, le Colonel Gore avait plus que doublé la confiance de ceux de Saint-Eustache. Et à l’active propagande de Jean Chénier, sur ses appels patriotiques, les paroisses situées sur la rive nord du Saint-Laurent, dans le comté des Deux-Montagnes, s’étaient organisées pour faire résistance, pour repousser et anéantir, s’il était possible, les colonnes d’infanterie qui parcouraient le pays sous les ordres de Colborne et de Globensky. Saint-Eustache paraissait être le point de résistance le plus important.

Car Chénier avait été entendu : tous les jours des patriotes arrivaient au village pour s’enrôler et acquérir l’instruction militaire sous les enseignements d’Amury Girod et de Chénier lui-même. Chaque jour le nombre des braves grandissait. On comptait au-delà de quinze cents hommes résolus, tous paysans presque et qui n’avaient encore manié d’autres instruments que la cognée et la faulx. Mais tous s’appliquaient fièrement et courageusement au rude et dangereux métier de la guerre. Mais la cause était si belle, si sainte, si sacrée !…

Laissons à l’historien le soin d’établir les faits avec l’érudition qu’il possède, de les commenter selon les opinions qu’il a acquises, les condamner ou les exalter. Quant à nous, notre seul but est de citer, en y mêlant quelques drames secondaires, l’un des plus puissants épisodes de notre Histoire.

 

Le docteur Chénier habitait à Saint-Eustache la belle et bourgeoise demeure de son beau-père, le docteur Labrie, mort depuis quelques années. C’est dans cette maison vaste et spacieuse que le docteur aimait tant à recevoir ses amis. Très hospitalier de sa nature, sa porte était ouverte à quiconque y venait frapper, riche ou pauvre. Il savait se mettre au niveau du rang de ses visiteurs. Recevait-il un pauvre diable de laboureur, il était très avenant, et mettait de suite son homme à l’aise par le sans-façon de son geste et par le langage qu’il s’efforçait de modeler sur celui de son interlocuteur. Ouvrait-il la porte à un confrère, un intellectuel quelconque, un personnage de marque il remontait de suite, sans efforts, les échelons qu’il s’était plu à descendre devant un inférieur : et sans hauteur, sans vanité ou suffisance, il demeurait très digne du rang qu’il occupait. Aussi voyait-on, souvent chez le docteur Chénier des visiteurs de distinction tels que les frères Nelson, Perrault, Papineau, Viger, De Lorimier, Scott, et bien d’autres de cette héroïque phalange d’hommes publics de cette époque, sans compter quelques curés du voisinage, et, en particulier, l’abbé Paquin. Tous étaient reçus par Chénier et sa femme avec la plus sincère cordialité et la plus parfaite courtoisie. On mangeait bien, on y buvait le bon vin, on chantait, on riait, on causait de tout avec la plus charmante camaraderie… Si bien, que, sorti de cette maison, on souhaitait aussitôt le jour d’y revenir.

C’est dans cette maison si hospitalière et si canadienne que nous introduisons le lecteur.

Le docteur était, ce jour-là, dans son grand cabinet qu’il semblait affectionner par-dessus tout. Mme Chénier et l’abbé Paquin s’y trouvaient aussi.

D’humeur sombre, les mains derrière le dos, Chénier se promenait par la pièce avec agitation.

Vers le centre, l’abbé demeurait enfoncé dans un large fauteuil, sévère et froid, durant un silence survenu dans la conversation.

Près de la cheminée dans laquelle flambait un bon feu, la femme du docteur était assise avec son petit enfant endormi dans ses bras. Là encore un Rubens ou un Greuze aurait trouvé dans la pose candide de cette jeune femme un sujet de haute poésie morale. Cette jeune mère à laquelle la vie promettait le vrai bonheur conjugal, cette mère qui aimait tant son cher petit pour lequel elle rêvait de si beaux projets d’avenir, cette jeune épouse qui adorait son époux, entendait tout à coup mugir la tempête menaçante. Elle voyait l’ami, le protecteur, le mari tant aimé, se jeter dans la tourmente. Elle n’entrevoyait pas comme lui des horizons de gloire. Elle aimait son pays, mais elle chérissait son foyer ; et satisfaite, de sa condition présente, elle n’enviait rien au delà de ce que Dieu lui avait donné. De cette entreprise téméraire elle redoutait les pires calamités : un jeune peuple, tout enfant encore, se dresser devant le géant saxon !… Qu’allait-il résulter ? Victoire ou défaite ? Certes, dans la victoire, elle se fût réjouie avec celui qui en eût été l’un des instruments. Dans la défaite, elle ne trouvait que deuils et douleurs. Et pourtant en face des abîmes comme en face des tableaux glorieux, elle ne s’opposait pas aux hardis projets de celui qu’elle ne se lassait pas d’admirer. Oui, elle admirait son époux, elle le trouvait héroïque, elle le trouvait même sublime par l’œuvre patriotique et nationale à laquelle il donnait déjà la première ébauche. Oui, que résulterait-il des terribles événements qui profilaient leurs silhouettes funèbres sur le sombre avenir ?… Qu’importe ! La mère serrait sur son sein le trésor de sa vie ! Elle laissait tomber dans la corolle de cette fleur naissante toutes ses rosées d’amour et de tendresse ! Elle ne voulait pas songer au hasard d’une lutte inégale dont le flot rougi pourrait lui apporter un cadavre ! Et pourtant, malgré ses efforts pour la chasser de son esprit, cette pensée funèbre l’assiégeait souvent. Oh ! mais alors, il lui resterait son enfant ! Son cher petit… Et ses pleurs immenses versés sur le disparu deviendraient la rosée sous laquelle s’épanouirait la jeunesse de l’enfant. Plus tard elle pourrait venir à l’autel de la Patrie baiser la couronne du grand homme : elle pourrait lui murmurer avec orgueil, lui montrant l’enfant :

— Comme toi, j’ai lutté… Aujourd’hui, voici mon œuvre… voici l’œuvre que tu as commencée et que j’ai achevée… Sois content !…

Cependant, l’abbé Faquin avait repris la conversation interrompue. Homme très froid, ses paroles tombent durement de ses lèvres blêmes, comme s’il parlait du haut de la chaire. Il n’a jamais un sourire, ses yeux regardent fixement un portrait en face de lui. Voici ce qu’il dit :

— Docteur, il est difficile d’oublier, mais il le faut. Il est de ces événements dans l’histoire des peuples qui devraient demeurer dans le silence de l’oubli : car ces événements sont une tache à la gloire d’une nation, et quelque mérite qu’elle ait acquis, ce mérite s’en trouve diminué d’autant. Non… encore une fois je le répète, je ne veux plus revenir sur ce malheureux incident de l’autre jour…

— À propos, messire, interrompit Chénier en arrêtant sa marche, que sont devenus les Bourgeois ?

— Après avoir pu sauver de la destruction l’argent et les chevaux, ils ont disparu. Et l’abbé continua, pendant que Chénier reprenait sa marche :

— Mais vous le comprenez, docteur, je veux prévenir des malheurs peut-être irréparables pour vous-même et pour vos compatriotes. Le gouvernement est en train de prendre des mesures drastiques, je le sais : et avec les forces dont il peut s’entourer, comment pourrez-vous résister et sortir victorieux ? Non, non, c’est insensé !

— Saint-Denis, messire, interrompit encore Chénier, est-ce insensé ?

— Les autorités avaient mal calculé leurs chances ou mal pris leurs mesures, voilà tout. Mais elle vont se reprendre, comme elles se sont déjà reprises à Saint-Charles.

— Saint-Charles ! dit Chénier en fronçant le sourcil.

— Sans doute. Ne savez-vous donc rien ?

— Parbleu ! je crois en savoir quelque chose ; je sais que les troupes du gouvernement ont été battues et bien battues.

— Fausseté ! prononça l’abbé Faquin.

— Comment donc ?

— J’en ai reçu la nouvelle vraie avant-hier.

— Et moi, hier soir par un courrier spécial que j’avais dépêché.

— Votre courrier a été trompé.

— Prouvez-le ! La voix de Chénier était dure.

— La preuve ?… ricana l’abbé. Allez à Saint-Charles vous-même ! Allez constater les ruines, les deuils et les pleurs.

— Non, je n’irai pas à Saint-Charles, parce que je ne crois pas à la défaite de nos frères. Vous avez été mal renseigné, messire. Car Wheterall a été forcé de fuir, et il a promptement regagné Montréal. Quant à Gore, de ses seules forces il n’a pas osé engager l’action et il s’est retiré.

Ah ! mon pauvre ami, s’écria l’abbé Paquin avec un geste, se peut-il que vous soyez si mal servi par vos courriers ? Mais alors, prenez garde que ces mêmes courriers ne vous trompent sur la marche de Sir John Colborne, et que celui-ci ne vous prenne par surprise ! Et advenant une telle fatalité, que ferez-vous de tous ces pauvres insensés accourus à votre appel et qui encombrent notre village ? Que ferez-vous alors de tous ces braves campagnards qui n’ont pas appris à manier la hache de guerre ?

— Nous le leur apprendrons ! gronda Chénier en haussant les épaules.

— Vous le leur apprendrez sur le champ de bataille, mais il sera trop tard. Vous leur apprendrez trop tard que les droits les plus sacrés doivent se courber sous la force. Vous leur apprendrez, mais trop tard, qu’on ne se fait pas soldat en un jour. Oui, il sera trop tard, toujours trop tard. Et il arrivera ici ce qui est arrivé à Saint-Charles. Il pourra arriver pis… Méfiez-vous du vieux Brûlot !… Ah ! on voit bien que vous ne savez rien de Saint-Charles ! Non, vous n’avez pas su de votre courrier spécial que les soldats du gouvernement se sont emparés de l’église, qu’ils y ont logé leurs chevaux, qu’ils y ont commis les plus viles profanations, les pires sacrilèges ?… Oh ! rien d’étonnant de ces orangistes, je le sais bien ! Du reste, n’étaient-ils pas vainqueurs ?… Vae victis !… Comme ils seront vainqueurs de nos pauvres paysans dont les quatre cinquièmes n’ont pas même un méchant fusil… Mais voyons, docteur, vous le savez bien vous-même que vous n’êtes pas ni ne serez jamais de force à tenir devant les bons et rudes régiments de Colborne. Pourquoi vous entêter de courir à votre perte ? Pourquoi vous opiniâtrer à demeurer l’auteur d’une boucherie inutile ?… Oui, inutile… Car on ne gagne rien par la force, quand il ne nous est pas permis de se servir de la force. Et supposant que vous battiez les troupes du gouvernement, que résultera-t-il ? Ceci : d’autres troupes plus nombreuses, mieux aguerries si possible, mieux armées peut-être, reviendront ; et après l’exaltation d’une victoire factice, vous entendrez les gémissements de la misère ; après l’apothéose trop tôt chantée, vous aurez creusé un fossé immense dans lequel pêle-mêle seront jetés les cadavres de vos compatriotes et la charpie de leurs chairs sanglantes. Vous aurez accroché un deuil à chaque porte ! Vous aurez stigmatisé sur des fronts de veuves et d’orphelins des douleurs éternelles !… Docteur, soyez sage. Songez à l’avenir… au vôtre, à celui de votre enfant que je vois dormir si confiant dans les bras de sa mère. Arrêtez-vous sur les bornes tandis qu’il est juste le temps. N’allez pas franchir le Rubicon, vous n’êtes pas César ! Et le Canada n’est pas Rome ! Renvoyez dans leurs foyers tous ces malheureux qui rôdent ici comme des âmes en peine ! Écrivez à Colborne… ou, si vous voulez, j’écrirai moi-même pour l’informer que tout est tranquille ici, que le soulèvement commencé s’est éteint de lui-même tout à coup. Allons ! conclut l’abbé, que dites-vous de mon conseil ?

Chénier arrêta sa marche agitée, et se posant droit et fier devant l’abbé, il répondit de sa voix mâle, ardente :

— Je dis, monsieur le curé, que je ne peux pas accepter et suivre un tel conseil. Je dis encore, messire, que nous devons lutter… lutter jusqu’aux dernières extrémités. Ah ! vous plaignez ces pauvres malheureux dont les quatre cinquièmes n’ont pas même un méchant fusil ? Ces pauvres insensés qui ne savent pas le premier mot des choses de guerre ? Malheureux… oui ; parce qu’ils courbent depuis un demi-siècle leur front livide sous le joug ! Malheureux… oui ; parce qu’on leur arrache, lambeau par lambeau, ce qu’ils ont de plus cher dans leur pays : la liberté ! Malheureux… parce qu’on leur prend, denier après denier, les maigres revenus qu’ont fait germer du sol les sueurs tombées de leurs fronts, sueurs lamentables dont ils humectent encore et constamment les sillons de leurs champs ! Oui, bien malheureux, messire. Mais insensés ?… Allons donc ! Certes ils le seraient… nous le serions tous de subir sans nous plaindre, sans lever le front, l’outrage, l’exaction, l’injustice. Nous serions des insensés de ne pas revendiquer par la force des armes ce que nous n’avons pu revendiquer ni obtenir par la parole et l’argumentation. Et vous dites qu’il ne nous est pas permis de prendre la force ?… Depuis quand donc, messire, charbonnier n’est-il plus maître chez lui ! Quoi ! on va pénétrer avec effraction dans ma demeure, et je dirai bienvenue ! On va, sans que je me dresse d’indignation, empiéter sur mes droits de maître de céans ? Alors, je ne suis plus rien d’un homme… je suis une brute ! Alors, je ne suis plus un maître, mais un serf ! Et remarquez, messire, que quand je dis, moi, je dis, le peuple. Et ce peuple, même pour ses droits les plus sacrés ne luttera pas ? Alors, à quoi donc sert de naître un homme, s’il faut vivre animal, être nourri d’injures, vêtu d’iniquités, et conduit à coups de trique ? À quoi sert de vouloir être une race, un peuple, si cette race ou ce peuple ne peut acquérir chez lui des droits et des libertés qui lui conviennent ? Et s’il les a acquis, pourquoi l’empêcher de les protéger et les défendre ? Oh ! monsieur le curé, vous comprenez bien vous aussi que pour un peuple, une nation quelconque, c’est un devoir ultime de défendre les droits acquis, les libertés conquises. Vous le savez, et ce devoir ultime ne peut s’exercer sans la lutte ! Oui, il faut lutter, lutter même s’il n’y avait plus pour nous que le droit de venger nos compatriotes de Saint-Charles que vous me dites avoir été vaincus. Et si à notre tour nous sommes battus, eh bien ! d’autres se lèveront pour nous venger à leur tour ! Oui, il faut lutter, et nous lutterons, messire ! Vous-même ne dites-vous pas qu’on a profané la maison du Seigneur, et vous ne vengerez pas cette profanation ? N’est-ce pas là pour vous un droit souverain, un devoir bien sacré ? Pour vous, ministre du Seigneur ?… Pour nous, enfants de l’église ?… Ah ! oui, nous lutterons !… Non, je ne suis pas César… n’ayant nulle prétention autre que celle de me dresser devant le tyran et lui barrer la route. Non, le Canada n’est pas Rome… mais pour moi, Canadien, il vaut la Rome solennelle des Césars, et cela me suffit.

— Messire, termina Chénier d’une voix concentrée et grave, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, quoi qu’il arrive, je me battrai… nous nous battrons ; si non, l’avenir écrira sur nos fronts ridés et blanchis sous le joug ce mot terrible pour tout homme de cœur : lâche !

Et le docteur, remettant ses mains au dos, reprit sa marche à travers la pièce.

Un long silence se fit encore. La physionomie de l’abbé Paquin s’était faite plus sombre, et son regard allait tour à tour du docteur à sa femme. Celle-ci venait de déposer son enfant endormi sur un sofa, et, souriante, elle demeurait penchée sur le bien-aimé.

L’abbé Paquin ne désirait pas passer pour battu. Il parut avoir une inspiration et rompit le silence :

— Docteur Chénier, dit-il d’une voix profonde, sans vous donner raison, j’admets que vos arguments ont du bon sens, et je les admettrais comme vrais et comme pratiques, si tout le peuple en masse se levait pour faire valoir les droits dont il se sent lésé. Mais le peuple demeure soumis ! Mais vous n’êtes qu’une portion… une bien petite portion de ce peuple, et cette portion ne représentant pas la majorité, vous demeurez sans force devant la force, et vous provoquez un écrasement complet de cette portion du peuple. Mais passons au particulier. Je vous prends séparément, vous, docteur, je vous prends à l’écart et je vous dis ceci : vous lutterez, vous vous battrez, et vous savez, ou vous prévoyez qu’il n’y a pour vous nul espoir d’une victoire qui vous rendra les libertés que vous réclamez. Et vous risquez votre vie, votre vie que, dans les circonstances présentes, vous n’avez pas le droit de risquer. Car cette vie ne vous appartient pas… elle appartient à votre femme, à votre enfant. Vous parlez de devoir… devoir envers la patrie… devoir envers la race, et vous oubliez votre devoir, le premier que vous devez à Dieu : votre devoir d’époux et de père… le devoir envers la famille ! Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’il adviendrait de cette pauvre jeune femme qui vous adore, de ce cher petit que vous aimez, si vous tombiez dans la mêlée ? Vous avez parlé de droit souverain… est-ce que votre petite famille n’a pas elle non plus l’un de ces droits souverains à revendiquer à son chef ? N’a-t-elle pas le droit de vous demander aide et protection ? En donnant votre vie pour une cause, en vous sacrifiant, dis-je, pour une cause perdue à l’avance, ne lésez-vous pas ce droit sacré de la famille ? Qui restera, vous parti, pour donner à cette famille, la vôtre, la protection à laquelle elle a droit ? Tenez, docteur, regardez un peu ce petit ange qui dans son doux rêve sourit à l’avenir. L’avenir !… Mais c’est le chemin rude, sinueux, incertain, sombre et difficile où l’enfant a besoin d’être conduit pas à pas par la main paternelle ! N’avez-vous pas là encore un immense devoir, et cet enfant n’a-t-il pas sur vous un droit que vous ne pouvez ignorer ? Vous lui avez donné la vie, vous lui devez l’avenir, faute de quoi votre paternité n’a plus aucun mérite, et elle devient indigne et renégate !

L’abbé Paquin se tut et se mit à regarder le docteur avec attention, comme pour juger de l’effet de ses paroles.

Chénier, depuis un moment, s’était laissé choir dans un fauteuil, et, maintenant, tête baissée, il pleurait silencieusement. Assise plus loin, sa femme avait détourné ses yeux qui s’embuaient de larmes contenues avec effort, et ses regards allaient puiser dans le sourire, qui s’épanouissait sur les lèvres roses de l’enfant endormi, la force dont elle avait besoin pour soutenir l’épreuve amère.

Et alors dans le lourd et pénible silence qui pesait sur cette scène, un sanglot jaillit d’une poitrine trop oppressée. Cette fois Mme Chénier reporta ses regards troublés vers son mari. L’abbé Paquin esquissa un sourire de pitié. Oui, tous deux voyaient l’homme fort sangloter… Après avoir rugi, le lion gémissait ! Ah ! l’amour paternel… quelle puissance suprême n’exerce-t-il pas sur le cœur de l’homme ! Oui, Chénier, fort, brave, courageux… cet homme qui eût tout affronté, tout bravé avec un sourire de dédain sur les lèvres, cet homme-là tout à coup tremblait. L’abbé Paquin avait frappé juste : Chénier pleurait en songeant aux deux êtres chéris, aimés, adorés, que par un coup de bravade, il pouvait laisser dans l’indigence, la misère et peut-être dans l’ignominie !

Il se leva tout à coup comme mû par un ressort magique, marcha d’un pas mal assuré jusqu’à sa femme, la baisa tendrement et longuement au front et lui dit, la voix encore pleine de sanglots mal étouffés :

— Vous avez entendu, ma bonne et sainte amie, les paroles de messire Paquin. Mais vous connaissez aussi mes opinions comme vous connaissez mon cœur. Eh bien ! c’est à vous de décider, et je ferai, je le jure, de votre décision ma ligne de conduite. Voyons ! la patrie d’un côté m’appelle ; de l’autre, ma famille me retient… Deux devoirs également sacrés me réclament à la fois. Lequel des deux dois-je remplir le premier ? Parlez… car c’est Dieu qui parlera par votre bouche pure !

La jeune femme avec élan attira son mari dans ses bras, elle le pressa fortement, l’embrassa avec la plus ardente tendresse et répondit, avec le courage de la femme qui surpasse souvent celui de l’homme :

— Le premier, mon Jean aimé, ton premier devoir… c’est celui qu’exige la Patrie !

Alors Chénier releva son front pâle, il redressa sa taille, et, se tournant vers l’abbé, dit, le visage illuminé et triomphant :

— Vous avez entendu, messire, la voix de Dieu vient de se faire entendre par la bouche de ma femme !

Fiat voluntas Dei !… murmura l’abbé Paquin en se levant pour se retirer.