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Imprimerie Bénard (p. 7-23).

I.



LE vaste hall du célèbre hôtel du baron de Mimyane, célèbre par son luxe outrancier et ses dimensions américaines. Une verrière formant dôme, avec des vitraux modernes et bariolés, laissant tomber de polychromes rayons lumineux aux plis voluptueux d’un vélum de satin rose, léger comme un souffle. Au centre s’arrondit un petit étang dans son cirque de simili rochers d’où s’élève la dentelle verte des fougères vivaces. Un jet d’eau minuscule, qu’un cygne blanc, luttant avec un négrillon doré, en bois de Venise et laques idem, lance vers le vélum comme une poussière de perles. Au fond du hall, se fait entendre tapageur, criard, langoureux, sensuel aussi, un orchestre de tziganes. Les tapis s’allongent paresseusement sur les parquets cirés ainsi que des miroirs. Il y a des lanternes chinoises célant les ampoules électriques, des plantes vertes en pots et en espaliers. D’énormes vases de Sèvres, à la panse bleue. Dans les vases flamboient les fleurs rares. Les invités du lunch, celui-ci terminé, se sont répandus sous le hall et potinent en grillant des cigarettes blondes. Tout ce monde est particulièrement
élégant. Les quelques robes sont délicieuses. Les nombreux habits noirs, de coupe irréprochable, encadrent du linge fin.

Hector de Ryvère, jeune sous-officier de cavalerie, cause familièrement avec Georges Margeret, le fils du pétulant banquier de ce nom.

MARGERET. — E finita la comedia.

HECTOR. — Ce qui signifie ?

MARGERET. — Le mariage du vieux Mimyane avec la jolie Suzanne de Sabran est chose faite. Les signatures sont données, le notaire est passé premier, puis le maire, puis le prêtre, les trois fossoyeurs du bonheur… du bonheur d’être libre et d’aimer comme bon vous semble… Tout est parfait, Hector, et serait plus que parfait si le principal pouvait être accompli…

HECTOR, (souriant). — Il y a quelque chance ?…

MARGERET. — Mais oui, mais oui… Il y a des chances qu’un jour de grand vent l’obélisque tombe dans la Seine, que la basilique Dufayel troque avec le magasin du Sacré-Cœur-Montmartre et qu’Edmond Rostand « ait de nouveaux cheveux sur son crâne d’ivoire ».

HECTOR. — Donc, d’après toi, Mimyane ?…

MARGERET. — Oh ! après une noce pareille… ! Avant deux mois, le jeune marié de ce matin — il a cinquante ans, le brave ! — se fera promener dans un fauteuil à roulettes. C’est ainsi que les enfants commencent et que nous finissons, nous qui avons trop bien vécu.

HECTOR. — Margeret, tu ne crains pas de trop bien prophétiser ?

MARGERET. — Craindre pour qui ? pour moi ? Tu as raison. Les reins deviennent diantrement douloureux et les articulations manquent de souplesse. C’est dit. Cela t’arrivera, à mon âge… tu verras. Mais, sois sans inquiétude ce qui n’arrivera pas à moi, c’est, étant gâteux comme de Mimyane, d’épouser une jeune vierge bien en chair, appétissante comme une pêche savoureuse, le sang aux oreilles et aux yeux… comme Suzanne. Ça ne te dégoûte pas, toi, le mariage ?

HECTOR. — Comme institution, c’est nécessaire. C’est encore la seule base que les philosophes aient trouvée pour la société pour la vie de laquelle il est heureux qu’on ne trouve pas que des paresseux comme Margeret. Nous soldats, nous sommes pour l’ordre et la discipline. Ce que vous, vous appelez la manière forte, nous, nous l’appelons la consigne. Cependant, un mariage comme celui auquel nous venons d’assister donne un spectacle attristant. À l’église, j’avais envie de pleurer. Lugubre !… le mot n’a rien d’exagéré. Unir une Suzanne de Sabran à un Mimyane… Je n’aurais jamais eu, quant à moi, une idée pareille.

MARGERET. — « La Belle et la Bête », conte des fées. Il était une fois…

HECTOR. — Margeret, la plaisanterie me peine. J’ai grande sympathie pour Suzanne.

MARGERET. — C’est dit : sympathie d’abord ; amitié, c’est un pas de plus ; et puis, c’est l’amour qui peut bientôt atteindre à la passion et la passion au vice. Tu es amoureux de Suzanne, comme je le suis, comme nous le sommes tous ici. Tu finiras par faire quelque folie pour elle, parce que tu es jeune, toi.

HECTOR. — Le bourgeois que je suis — mon grand-père était marchand de soie à Lyon — ne comprend pas l’adultère.

MARGERET. — Répète un peu, pour voir.

HECTOR. — Tu as parfaitement saisi. Je suis sérieux comme le fourreau de mon sabre.

MARGERET. — Tu ne voudrais pas tromper Mimyane parce que tu es ou que tu crois être son ami, mais tu es aussi l’ami de Suzanne, que diable ! Elle n’a pas son compte, la pauvrette, dans ce marché où elle est la dupe. Qui va lui rendre le manquant ?

HECTOR. — Suzanne est assez grande pour savoir ce qu’elle fait en se choisissant un mari.

MARGERET. — Mariage d’affaires ou de convenances.

HECTOR. — Parole donnée quand même. On raconte que le grand Turenne, arrêté par des brigands et voulant conserver une bague de famille à laquelle il tenait beaucoup, leur promit rançon et qu’il la leur fit porter fidèlement. Te ne trouves pas cela admirable, toi ?

MARGERET. — Et toi, Hector ?

HECTOR. — Tu tromperais Mimyane, toi ?

MARGERET. — Je consolerais sa femme ; il y a une nuance. C’est moins sale… pour moi. Elle a droit au bonheur, la pauvre petite.

HECTOR. — Ce que tu lui donnerais, ce serait le bonheur ?

MARGERET. — On ferait son possible pour cela. Si on atteint au plaisir, c’est déjà un résultat très appréciable.

HECTOR. — Combien différemment nous raisonnons. Je comprends toutes les faiblesses humaines, je comprends même que la beauté et la tristesse vraisemblable de la jeune femme la poussent dans tes bras, mais cela ne te fera-t-il rien, séducteur, don Juan en habit noir, de savoir que Mimyane, malade comme il est, est encore incapable de défendre son bien ? Si j’étais acculé au vol, je ne commencerais pas par voler sur une tombe, mon cher.

MARGERET (riant). — Voici que tu assommes le mari, maintenant. La comparaison me plaît assez, encore que j’aurais préféré le mot de cénotaphe. Il y a quelque chose sous la pierre du tombeau : un cadavre. Le cénotaphe est vide. — Voici ta mère.

Marthe de Ryvère a quarante-cinq ans. Elle est encore très belle et très désirable en somme. Veuve du commandant de Ryvère tué en duel, elle n’a jamais consenti à un second mariage, par amour pour son fils. Décolletée, dans une robe de dentelles, dentelles noires et dentelles blondes, elle ne paraît pas son âge. L’amie de Suzanne de Sabran, mariée ce matin même à de Mimyane, est toujours l’exubérante Mme de Ryvère que le monde a connue jadis et dont les aventures furent bruyantes plutôt que scandaleuses.

Mme de RYVÈRE. — Mon fils, ne parlez pas à ce brigand de Margeret. Il ne vous donnera que de mauvais conseils.

MARGERET. — Je vous remercie, Madame de Ryvère, de votre appréciation flatteuse à mon égard. Eh bien, vous vous trompez. Nous étions graves ainsi que des philosophes de l’ancienne école, disputant…

Mme de RYVÈRE. — Disputant sur quoi ?

HECTOR. — Sur le mariage, sujet toujours inédit.

Mme de RYVÈRE. — Celui de Suzon ?

MARGERET. — Évidemment.

Mme de RYVÈRE. — Et vous en disiez ?

MARGERET. — Ce que vous en pensez vous-même, chère madame.

Mme de RYVÈRE. — Je pensais précisément que le soleil n’ayant cessé d’éclairer la nappe de l’autel pendant tout le temps que dura la cérémonie nuptiale, l’union ne pouvait être qu’heureuse.

MARGERET. — Voilà bien la façon dont les femmes nous répondent, sans s’engager jamais. Vous n’avez d’ailleurs aucune autre garantie du bonheur du nouveau ménage ?

Mme de RYVÈRE. — Oh ! que si.

MARGERET. — On peut savoir ?

Mme de RYVÈRE. — D’abord l’honnêteté de Suzon. C’est un très gros sacrifice qu’elle vient de faire, croyez-moi, et surtout ne le répétez point. Elle a dû en mesurer toute l’étendue. C’est une femme de tête. L’acte le prouve.

MARGERET. — Et le cœur, qu’en dit-il ?

Mme de RYVÈRE. — Le cœur est d’accord, Margeret.

MARGERET. — La seconde garantie contre le séducteur que je suis ?

Mme de RYVÈRE. — Une bonne amie qui veille sur Suzon comme Minerve sur Télémaque.

MARGERET. — Je vous retrouverai donc sur ma route, chère Madame de Ryvère. — Me voici l’ennemi de ta mère, Hector.

HECTOR. — Si tu étais son ennemi, Margeret, tu serais le mien. Adversaires et sur ce terrain, je laisse faire et me contente de juger les coups qui seront portés de part et d’autre. Je reste neutre.

Mme de RYVÈRE. — Ce n’est pas fini. Il y a un tertio.

MARGERET. — Ah bah ! lequel ?

Mme de RYVÈRE. — Henry d’Estinnes.

MARGERET. — Second larron, pas à craindre.

Mme de RYVÈRE. — C’est-à-dire que Suzanne n’a rien à craindre de notre vieux d’Estinnes, un chevalier errant, un bon terre-neuve, aimant mais respectueux… mais jaloux aussi et jaloux affreusement.

HECTOR. — Pourquoi Henry n’a-t-il pas épousé Suzanne ?

MARGERET. — Ruiné et trop grand pour vouloir l’avouer. Il a beaucoup joué et a toujours perdu. Mlle de Sabran avait, elle, à redorer le blason de ses nobles aïeux… (À Marthe.) Alors, selon vous, belle comtesse, d’Estinnes étant jaloux ?…

Mme de RYVÈRE. — D’Estinnes remplacera le mari. Croyez-moi, Margeret, la jeune femme sera bien gardée et je m’y connais. La vieillesse ne fait jamais oublier que l’on fut jeune jadis.

MARGERET, (riant). — Me voici joli. Minerve et Bartholo unis et alliés contre moi. Et pourtant, il n’y a qu’un seul adversaire que je redoute dans cette lutte : votre fils.

Mme de RYVÈRE. — Hector ?

HECTOR. — Mais, t’ai-je dit quelque chose ?…

MARGERET. — Tu es jeune et Suzanne aussi. Tu seras pris tout comme un autre, malgré ton air rébarbatif. Tu verras, mon petit Hector, cela vient sans qu’on s’en aperçoive, mais cela vient tout de même. En attendant, je profite de ce que tu me laisses le champ libre et je te handicape.

HECTOR. — Folie !

Mme de RYVÈRE (à Margeret). — Vous m’en voulez ?

MARGERET. — De votre intervention ? Au contraire. Je craignais que la conquête ne fût banalement facile et voici qu’elle se corse soudain d’un intérêt nouveau. Il y aura défense et défense acharnée. (À Hector.) Tu t’y connais, toi, monsieur le militaire, n’est-ce pas que ce sera palpitant ?

Mme de RYVÈRE. — Voici Suzanne qui s’avance au bras d’Estinnes. Je vais à leur rencontre. (À son fils.) Hector, vous m’obligeriez en allant perdre quelques louis sur la table de jeu contre de Mimyane. C’est encore le seul moyen de l’avoir en belle humeur.

HECTOR. — Il est seul ?

Mme de RYVÈRE. — Il était en compagnie du petit Ritomer et de Marc de Lorcé.

Hector et Margeret se dirigent vers la salle de jeu. Suzanne paraît dans la galerie opposée, marchant près de d’Estinnes. Celui-ci, les cheveux blanchis aux tempes, a quarante-sept ans. La noce passée l’a beaucoup vieilli avant l’âge.

SUZANNE, qui marchait d’abord pensive et muette, s’écrie soudain : Oh ! c’est trop fort ! (À brûle-pourpoint.) Connaissez-vous Grécourt ?

D’ESTINNES. — L’auteur français ?

SUZANNE. — Lui-même.

D’ESTINNES (récitant comme une leçon apprise par cœur). — Jean-Baptiste-William de Grécourt, auteur licencieux qui vécut à Tours, en Tourraine, vers la fin du XVIIe siècle. Il embrassa l’état ecclésiastique et, âgé de treize ans à peine, fut bientôt pourvu d’un canonicat. Fut l’ami du maréchal d’Estrées et du duc d’Aiguillon, auxquels, à l’exemple de notre très cher et très regretté maître Rabelais, il lut d’abord ses œuvres égrillardes et spirituelles. Mais, à quel propos ?

SUZANNE. — On vient de me remettre quelques vers extraits de ses œuvres. C’est du propre.

D’ESTINNES. — J’ai eu l’honneur de vous en avertir.

Mme de Ryvère les rejoint.

Mme de RYVÈRE. — Ah ! vous voici d’Estinnes. On m’avait priée tout à l’heure de vous chercher.

D’ESTINNES. — Qui me faisait cet honneur ?

Mme de RYVERE. — Mimyane… Mimyane qui perd à la table de jeu et qui désire que vous le vengiez de la défaite que lui fait subir Ritomer.

SUZANNE, (tranchante). — Mon mari doit être d’une humeur épouvantable, mon pauvre d’Estinnes. Tâchez de ne point vous faire manger tout vif.

D’ESTINNES, (prenant congé). — Priez pour moi, baronne. Je me dévoue pour vous.

Les deux femmes s’assoient sous un laurier-rose. Là-bas, la musique des tziganes fait rage.

SUZANNE. — Je suis heureuse de te voir.

Mme de RYVERE. — Pourquoi te caches-tu dans les salons déserts ; pourquoi erres-tu dans ce labyrinthe ainsi qu’un fantôme, qu’une âme en peine ?

SUZANNE. — Parce que ces messieurs en habit noir et en cravate blanche m’agacent ; parce qu’il n’y a dans cette foule qui se bouscule que deux personnes pour lesquelles j’ai quelque estime : d’Estinnes et toi… je ne parle pas de ton fils… parce que je suis énervée, parce que je rage enfin…

Mme de RYVERE. — Merci du compliment à mon adresse ; mais, quelles expressions, ma pauvre petite Suzanne !

SUZANNE. — Expressions qui m’ont été inculquées par nos invités, depuis que je suis une enfant et que je vis dans ce monde que vous appelez le monde chic et où je n’ai trouvé, moi, que des butors et des porchers… des messieurs qui brutalisent leurs chiens, injurient leurs domestiques, insultent aux femmes par des compliments à double sens recueillis aux ruelles des prostituées en renom, leurs meilleures amies, les seules pour lesquelles, peut-être, ils professent encore quelque respect.

Mme de RYVÈRE, (d’un ton de reproche). — Suzanne…

SUZANNE. — Ah ! si tu savais, Marthe… Si tu savais !…

Mme de RYVÈRE. — Quoi ?… Quoi que je ne sache point ?

SUZANNE, (lui tendant un billet froissé). — Lis.

Mme de RYVÈRE. — Des vers… Un soupirant poète… C’est très joli, cela. J’en ai reçu beaucoup avant toi, des vers, mais un poète est un inoffensif. Quand on dit à quelqu’un qu’on va le tuer, il n’y a plus aucun danger. Des paroles… il n’y aura pas d’autre tentative.

Mme SUZANNE. — Mais quels vers ! Du Grécourt.

Mme de RYVÈRE. — Connais pas

Mme SUZANNE. — Connu par d’Estinnes, il suffit.

Mme de RYVÈRE. — En fait de poésie, vois-tu, je suis d’une ignorance, moi… d’une ignorance dont je me fais gloire. Je n’aime pas le vent dans les grands arbres : il m’empêche de dormir ma nuit complète.

Mme SUZANNE. — Lis donc.

Mme de RYVÈRE. — Je lis affreusement.

Mme SUZANNE. — Marthe, femme prosaïque, que tu m’agaces avec ton calme apparent !… Enlève ton masque… Écoute. Dans ces strophes, il s’agit de Suzanne.

Mme de RYVÈRE. — De toi ?

Mme SUZANNE. — Non, mais de ma patronne. Tu la connais ?

Mme de RYVÈRE. — Certes, son histoire a fait quelque bruit jadis. Elle était intitulée : « Suzanne et les deux vieillards ». Dans la Bible de l’Enfance que les bonnes Sœurs nous faisaient lire, sur les bancs de l’école, j’ai vu cela. Il y avait une petite vignette fort suggestive et qui me faisait rêver… pauvre petite gosse que j’étais. Deux vieillards aimèrent Suzanne après l’avoir surprise un matin qu’elle prenait son bain dans la rivière. Ils se jetèrent brutalement sur elle et voulurent en abuser, mais on nous assure que Suzanne leur résista victorieusement, ce dont je suis bien heureuse pour la bonne réputation de notre sexe faible. Cela valut à ta patronne, ma chère, la canonisation ecclésiastique quelques siècles plus tard.

SUZANNE. — Écoute donc les vers (elle lit):


De Suzanne, épouse fidèle,
Nous admirons la chasteté.
Un refus la rend immortelle,
Comment l’eût-elle mérité ?

Son cœur put-il être tenté ?
Deux vieillards exigeaient tout d’elle.
À cet aspect, avec fierté,
Messaline eût été cruelle.

Mme de RYVÈRE, (interrompant la lecture). — Dame, Suzon ! ton Grécourt n’a pas tout à fait tort.

SUZANNE. — La fin est piquante.


Mais si quelqu’aimable indiscret
Fait pour l’amour, propre au secret,
Hardi, pressant et plein de flamme,

Eût fait près d’elle autant d’effort,
Peut-être, — Suzanne était femme, —
N’eût-elle pas crié si fort.


Mme de RYVÈRE. — C’est très spirituel, en effet.

SUZANNE. — Tu saisis l’allusion ?

Mme de RYVÈRE (entêtée à ne pas comprendre). — Il y en a une ?

SUZANNE. — Merci pour les yeux qui ne voient pas et les oreilles qui ne veulent pas entendre. L’allégorie est si diaphane que tu la saisis parfaitement, car tu es trop intelligente et trop fine malgré les airs bourgeois et — pardonne — un peu niais que tu veux te prêter et qui ne vont pas avec ton genre de beauté. Les deux vieillards du sonnet ont été modernisés : l’un est mon mari et l’autre d’Estinnes.

Mme de RYVÈRE. — Pourquoi Henry d’Estinnes ?

SUZANNE. — C’est le secret de Polichinelle. Pourquoi d’Estinnes ? Parce que d’Estinnes me sait mariée à un homme qui n’est pas… qui ne sera jamais… qui ne peut être mon mari… parce que sachant tout cela, d’Estinnes, comme beaucoup d’autres, attend que je tombe.

Mme de RYVÈRE. — Pour te porter secours…

SUZANNE. — Ou pour m’aider à descendre plus bas encore. Peu importe, puisque j’ai raison et que voici trouvés mes deux vieillards.

Mme de RYVÈRE. — Quant au fat qui voudrait être l’aimable indiscret, c’est ?

SUZANNE. — Celui qui m’adresse cette poésie et ce défi : Georges Margeret.

Mme de RYVÈRE (à mi-voix). — Il a déjà commencé l’assaut, le gredin.

SUZANNE. — Tu dis ?

Mme de RYVÈRE. — Je dis que jadis, lorsque je trouvais des billets semblables… je les jetais au feu sans les lire… (À part.) C’est toujours bon à débiter, ces petits mensonges-là.

SUZANNE. — Ensuite ?

Mme de RYVÈRE. — Ensuite… j’allais me coucher et je dormais sur les deux oreilles, comme disait ma vieille nourrice…