L’art dans l’Afrique australe/06

Berger-Levrault (p. 47-60).

Art nègre


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Chacun mettait dans son œuvre
un peu de son cœur.

(Émile Male, L’Art religieux au
treizième siècle en France.)



dessins préhistoriques

i vous êtes allés au musée de Saint-Germain-en-Laye — sinon je vous conseille de vous y rendre à la première occasion — vous aurez vu dans une vitrine certains objets un peu informes et cependant des plus émouvants : une sorte de bâton de commandement, un harpon, un manche de couteau, etc., portant des graffites de figures humaines ou d’animaux, gravés à la pointe. Ces objets ont été trouvés dans des cavernes et remontent, paraît-il, avant les époques très reculées qu’on désigne sous les noms de pierre éclatée et de pierre polie, alors que nos ancêtres étaient de vrais sauvages vivant uniquement des produits de leur chasse et de leur pêche.

C’est là tout ce qui nous reste de nos arrière-grands-parents ;
une femme souaheli, zanzibar
(D’après nature)
mais ces fragments d’os ou de bois de renne nous disent dans leur simplicité que l’art, dont l’origine vient de Dieu[1], occupait leur esprit, leur cœur et dirigeait leurs mains. Aussi, il n’y a rien d’étonnant à ce que partout, sous tous les climats et chez les plus misérables représentants de l’espèce humaine, nous trouvions des essais artistiques plus ou moins accentués.

Par exemple, les Maoris de la Nouvelle-Zélande cherchent plutôt à s’orner eux-mêmes, ils ne se trouvent pas assez beaux ! et se couvrent la figure de tatouages bizarres, mais très fins et très réguliers.


chef maori
de la nouvelle-zélande
Les Indiens, eux, se parent de plumes, ce qui leur donne quelque chose d’intimidant et aussi de très décoratif.

Les Congolais, tout comme les Souahéli de Zanzibar, mettent leur gloire et leur art dans des coiffures ou des tatouages qui ne manquent pas d’un certain caractère.

Enfin, on trouve des efforts d’art jusque chez les Esquimaux du Labrador, qu’on traitait, il n’y a pas si longtemps, avec un dédain marqué et chez lesquels on reconnaît des dons musieaux, des talents géographiques et des aptitudes artistiques très caractérisés.

On découvre également
objets en os faits par des esquimaux du labrador
(Musée Bernard, à Mulhouse)
l’art dans l’Afrique méridionale, d’abord chez les Bushmen dont nous parlons plus haut, puis aussi chez les nègres des différentes races de la grande famille bantoue qui occupe
un imprimeur sur étoffe à la côte d’or
(D’après une photographie)
l’Afrique, du Congo au cap de Bonne-Espérance.

Les raisons qui poussent l’homme à orner un objet qui lui sert habituellement ou à représenter une scène remarquable de sa vie sont diverses ; un professeur d’esthétique pourrait dire là-dessus de fort belles choses, nous nous contenterons de remarquer que l’homme qui

passe sans laisser même
Son ombre sur le mur


a le désir de laisser quelque chose de lui qui lui survive ; il
types congolais
veut aussi fixer le souvenir de choses ou d’événements dignes de rester dans la mémoire des hommes ; dessiner, peindre, sculpter sont donc pour lui différentes manières d’écrire. Enfin, il y a encore l’avantage de faire plaisir aux
cueiller faite par un indigène
du congo français
autres et d’être loué par eux, selon ce que dit un écrivain des plus compétents : « L’art est,
cueiller des environs de zanzibar
au premier chef, un phénomène social ; on fabrique un outil pour s’en servir soi-même, mais on le décore pour plaire à ses semblables ou pour provoquer leur approbation[2]. »

Le nègre du Congo qui sculptait la cuiller si pittoresque
un européen !
(Côte de la Guinée,
Musée du Trocadéro)
dont on voit ci-dessus une reproduction, voulait sans doute graver l’impression étrange faite par le palanquin entrevu un jour qu’un blanc parcourait le pays.

Un autre de la côte de Guinée avait vu un blanc et avait tenu à fixer le souvenir de cet événement important. Les proportions du personnage ne sont pas des plus heureuses, mais on voit que l’artiste avait été étonné du chapeau et de tout le costume du « visage pâle », sans oublier le livre du susdit, qui était une merveille de plus.

Nous aurons à revenir sur l’art chez les habitants des rives du Zambèze, mais nous pouvons cependant remarquer en passant que celui qui taillait dans un fragment d’ivoire avec tant de soin et d’amour les deux éléphants qui ornent
épingle en ivoire faite par un zambézien
l’épingle qu’il plante dans sa tignasse, avait le même but que ses frères de la Guinée et du Congo ; tandis que le nègre des environs de Zanzibar et celui des parages du fleuve Orange qui taillaient ces cuillers et les pyrogravaient à leur façon, avaient pour idéal de faire quelque chose devant les réjouir eux-mêmes et plaire aux autres.


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barque de guerre des dualla, cameroun
(Musée des missions de Bâle)

C’est le musée de l’Institution missionnaire de Bâle qui possède peut-être l’un des
œuvre d’un indigène ronga de lourenzo-marquès
chefs-d’œuvre de l’art chez les nègres : il représente la barque de guerre des Dualla, du Cameroun, et mesure 1m 20 de long ; chaque personnage, taillé en bois avec un soin minutieux, se fixe aux bancs de la barque comme le soldat de plomb sur son cheval.

Le but de l’artiste, on le voit de reste, était de conserver l’impression saisissante que faisait sur ses compatriotes et sur lui-même la barque royale partant en guerre et d’élever ainsi une sorte de monument à la gloire nationale.


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oreillers en bois, sculptés par des magwamba (transvaal



canne, sculptée
par un gwamba

C’est un peu le même désir — de noter un souvenir — qui a poussé un autre « tailleur d’ymaiges » africain des environs de Lourenzo-Marquès, sur la côte de Mozambique, à représenter un léopard dévorant… un Anglais, disait l’auteur à son missionnaire.

Malgré son nez par trop pointu et son immense oreille, la victime fait vraiment pitié. Quant à la bête féroce, si elle n’a pas l’air commode, en revanche sa queue fait une courbe des plus gracieuses et, détail à noter, elle se démonte, ce qui n’est pas là son moindre mérite.

Chez les Magwamba, du Transvaal, qui appartiennent à la même race et à la même famille que nos Bassouto, on peut trouver des travaux qui ne sont pas sans saveur ; par exemple, le monsieur portugais qui fait l’ornement de cette canne ne nous paraît pas inconnu ; il nous semble l’avoir rencontré dans les rues de Lourenzo-Marquès. Les deux oreillers en bois sculpté de même provenance sont d’une assez
peau préparée et cousue par des herero du namaqualand
belle invention, ils nous paraissent même mieux inventés que la plus grande partie de ceux que nous a laissés l’antique Égypte.

Avant d’aller plus loin, il convient de se souvenir que les indigènes sud-africains n’ont pas de termes précis pour dire « carré » et « angle ». S’ils ont le sens du pittoresque, l’esprit géométrique leur fait, par contre, presque complètement défaut. Les lignes verticales et horizontales ont pour eux des mystères qu’ils n’arrivent pas toujours à pénétrer.


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imvagaza, voile de mariée chez les ma-tébélé

Si nous pouvions à loisir parler des Damara, ou Herero de la côte sud-occidentale qu’une nation européenne a récemment essayé d’écraser, nous serions surpris de leur habileté à travailler le métal, le bois, les peaux, etc.


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nguana modula


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pot en bois, travail de ma-tébélé

Les Ma-Tébélés sont remarquables par leurs travaux en
tabatières
perles si patients et originaux, et leur goût particulier pour les ornements géométriques, ainsi que le montre le voile de jeune fille que nous donnons, ou la figure appelée nguana modula, sorte de poupée que portent les femmes qui n’ont point d’enfant.

Les Zoulous taillent le bois avec une patience digne de celle de leurs parents les Ma-Tébélés ; avec une pièce de bois ils sculpteront des oreillers, ou des cuillers ou encore des tabatières reliés par une chaîne en bois, et le tout restera bien « monolithe ».

Les Bassouto ne restent pas trop loin en arrière dans cette
porte près la station de dikhoele
marche vers les beaux-arts ; mais il faut dire que la civilisation, par ses facilités commerciales, leur a enlevé une bonne partie de leur sens artistique. Cependant, la porte d’une maison près la station de Dikhoele n’est pas mal du tout, elle a même un petit air pompéien tout à fait imprévu ; le motif principal est formé par des « thébé », boucliers de guerre des anciens Bassouto.

C’est une femme qui est l’auteur de cette décoration, et la chose mérite d’être mentionnée.
poterie faite par une femme mossoutose

Les femmes Bassouto, comme presque partout en Afrique, font de la poterie et souvent donnent à leurs œuvres une apparence plus ou moins étrusque qui surprend et fait plaisir tout à la fois.

Une chose cependant est à remarquer, c’est que les poteries faites sans autre outil que les dix doigts, sont de dimensions très diverses et peuvent toutes — à part les grands pots pouvant contenir cinquante litres et plus, dans lesquels on prépare la bière — aller au feu, bien que n’ayant d’autre préparation que celle d’une cuisson très attentive, mais faite dans des conditions très rudimentaires.


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un collier primitif


Quant aux Bassouto, on peut dire qu’ils ont poussé l’art de la pelleterie à peu près aussi loin que faire se peut.
vanniers du lessouto

L’article parure pourrait nous fournir bien des détails relatifs au besoin d’art qui est en tout être humain, depuis les tatouages des femmes Bassouto, ou les coiffures bizarres des Zoulous, jusqu’aux ornements que d’autres croient devoir se mettre dans le lobe de l’oreille, aux ailes du nez et même aux lèvres.


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peinture de la ferme de béthel, près bushmen’s kop (état libre d’orange)

Les bracelets, colliers, boucles d’oreilles, sont aussi très divers et parfois faits avec presque rien, tel par exemple le collier ci-dessus composé de coquilles et tuyaux de plumes.

Les hommes aiment généralement coudre et s’en tirent avec honneur, ils sont souvent, dans ce domaine, d’une habileté incroyable ; on rencontre aussi fréquemment chez eux de bons vanniers, spécialement
chaire de la chapelle de kolo
pour la confection de grandes corbeilles qui servent à conserver le grain ; d’autres travaillent le bois et la corne avec un certain succès.

Ou bien c’est un artiste de notre voisinage qui tiendra à doter une chapelle d’une chaire digne de sa destination et qui fera de son mieux. Il est certain que la célèbre chaire de la cathédrale de Sienne est plus belle, d’un style autrement élevé et d’une valeur fort différente, cela est entendu. Mais celle fabriquée par un pauvre nègre n’en est pas moins un hommage touchant rendu au Père de la famille humaine.

Les Bassouto ont aussi, plus que les autres tribus de l’Afrique australe, des dons musicaux particulièrement dignes d’être signalés ; ils possèdent
moruhloana
quelques instruments musique très rudimentaires : des


cueiller faite par costabolé, de bétesda
violons — setsiba, thomo, setolo-tolo — formés d’un arc en une ou plusieurs pièces sur lequel est tendue une corde ; ou une sorte de tambour, moropa, dont la caisse, faite en terre cuite, est recouverte d’une peau ; ou encore un moruhloana, quelque chose comme un collier fait de petits sacs de peau remplis de sable et que le danseur fixe à sa cheville ; mais les Bassouto sont surtout doués sous le rapport du chant, du moins ceux qui ont quelque éducation ; ils apprennent avec la plus grande facilité les airs les plus compliqués, les déchiffrent et les chantent en parties avec un entrain et un ensemble souvent très émouvants.

Somme toute, un esprit attentif et un observateur impartial peuvent être étonnés de la diversité des aptitudes que montrent les indigènes, car, sans rien connaître des règles de l’ornementation et des styles qu’on enseigne dans nos écoles, ces primitifs ont créé des œuvres qui sont bien à eux et qui, comme tant de chefs-d’œuvre de notre vieille Europe, ne relèvent que de la nature… Qui sait si,
cueiller faite par un mossouto
pour ces obscurs artistes, l’art n’est pas, comme pour tant d’esprits distingués de tous temps et de tous pays, une manière inconsciente de rendre hommage à Celui qui créa l’homme à son image ?



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moropa

  1. L’art de peindre et de tailler sont dons de Dieu, a dit Calvin dans l’Institution chrestienne. Livre I, chapitre XI, 1561.
  2. ) Apollo, par Salomon Reinach.