L’arriviste/La candidature

Imprimerie "Le Soleil" (p. 88-106).

VI

AU SERVICE DE SON PAYS

La candidature


Qu’il est beau le zèle, qu’il est grand le dévouement qu’à telle période de la vie, certains personnages ne peuvent plus refuser à leur pays !

Si grand aussi est l’honneur qui en résulte pour certaines âmes avides de notoriété et de distinctions, qu’on peut bien s’empresser d’offrir à la patrie, serait-ce même parfois sous le drapeau d’un simple parti politique, ses idées, sa parole, son geste, les ressources de son intelligence, quand on ne va pas jusqu’à lui sacrifier encore les scrupules de sa conscience avec le patrimoine de sa famille.

C’est la troisième passion qui parle au cœur de l’homme du monde : la passion des honneurs, l’âpre désir, après l’acquisition de la richesse, ou du nécessaire seulement, de s’établir sur quelque pavois, d’auréoler son nom du suffrage populaire. Car l’on dirait que l’un des premiers besoins qu’accuse l’homme dans son orgueil, c’est de savoir ce que l’on dira, ce que l’on pensera de lui.

Or, « pour gagner les hommes, disait Molière, il n’est pas de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu’ils font. »

Gagner des hommes, pour en être le choix, l’élu, quel labeur donc !

Se jeter de plein gré dans le creuset de l’électorat où se trempent les caractères, mais où se désagrègent aussi les réputations, quel risque !

Partant, lorsque le temps est venu de répondre à l’invite des honneurs, qu’il est beau le zèle, qu’il est grand le dévouement offert par un chacun au service de son pays !

De toutes les professions libérales, celle des avocats est la plus généreuse et la plus patriotique en ce sens. On dira peut-être que, pour elle, le service du pays sous les étendards des partis politiques se termine souvent dans des Invalides si honorables et si enviables qu’on ne saurait trop oser, ni trop attendre pour y arriver.

Et puis ? — Après tout, quand cela serait ! — On n’est pas avocat pour toujours rester en bas du banc. Si un basochien a le bon sens de savoir attendre son heure, de se tenir à bonne portée des mouvements favorables et de se mêler opportunément à la cohue qui s’agite, parfois une légère poussée d’ensemble, — que disons-nous là ? — moins que cela, une simple rebuffade à la porte d’un ministère, peut soulever son homme et le caser au-dessus de ses concitoyens pour le reste de ses jours.

« Il faut plus d’un jour pour faire le tour d’un homme », — dit aussi le proverbe russe.

Eugène Guignard, évidemment, n’avait pas su ou pas voulu gagner son homme, suivant la méthode de Molière ; ou bien il n’avait pas encore eu le temps d’en faire le tour. Pendant qu’il s’en ira tenter assez péniblement de réparer l’effet de son dérangement professionnel, de ramasser pour ainsi dire ce qu’il peut lui rester des morceaux de la casse, Félix Larive cherchera à « gagner les journaux », en leur faisant annoncer ses allées et venues pour affaires importantes, comme en flattant, au besoin, de ses belles manières, les idiots reporters, capables encore de publier son portrait.

Guignard, n’ayant plus désormais à travailler dans le vaste champ de son confrère, consacra à l’étude des questions publiques les loisirs que lui laissa la clientèle de son bureau. La pénible expérience qu’il avait faite de l’association le retint dans la réserve, et il ne voulut ni chercher ni même accepter aucune autre société. L’intérêt qu’il ne manqua pas de trouver dans l’agitation du monde parlementaire devait aussi progresser dans son esprit, et l’entraîner peu à peu sur le champ clos de la politique.

Nous savons que ses études l’avaient bien préparé à la vie publique. Avec des notions suffisantes de littérature pour lui permettre d’agrémenter son discours et son style ; d’histoire universelle, pour le guider dans l’étude des causes qui font le progrès et la décadence des nations ; d’histoire canadienne, pour le mettre bien au fait de nos droits et de nos besoins ; de philosophie enfin, pour l’empêcher de ne douter de rien, il était, certes, en moyens intellectuels de devenir un homme supérieur.

Ce qu’il lui manquait, peut-être, c’était cet autre appoint également nécessaire au succès de l’homme même supérieur : l’assurance, la conscience de son propre mérite, l’énergie de sa mise en valeur, et disons donc le mot, l’audace que la fortune aime tant à favoriser, ne serait-ce qu’en marge du mérite et de la valeur.

Quand Danton s’écriait : « de l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace », il exposait, le monstre, la formule tragique de son horrible arrivisme, à lui ; mais il trahissait aussi l’un des secrets agents qui en imposent à la crédulité humaine, en poussant sur tant de théâtres sociaux certaines célébrités que nous acclamons trop gratuitement, et qui tiennent de nos acclamations d’être des célébrités.

Au vent qui s’élève, les goélands se laissent bercer et emporter par son caprice — N’en va-t-il pas de même pour bon nombre de nos piailleurs publics ou gens de plume, plus ou moins voraces ? Pourvu que le bon vent leur souffle au derrière, il n’y a rien de surprenant à ce qu’on les retrouve quelquefois perchés à des hauteurs qu’on pourrait croire atteintes par de vigoureux coups d’ailes. Mais c’est le vent qui a tout fait ! Au plus fort de la bienfaisante bourrasque, assez souvent ces volatiles-là n’ont eu d’autres efforts à faire que de tendre les ailes, piailler du bec et… digérer. Ne nous parlez pas de ces gens qui font toujours vent devant. Il leur faut alors louvoyer sans cesse pour arriver, ou bien, ça n’arrive pas. Si nous voulons arriver, si nous voulons monter, soyons donc pratiques, audacieux et peu dégoûtés, comme les goélands tantôt puant la charogne au ras des grèves, tantôt reluisant au soleil, comme de petits aigles sur des sommets !

C’est dans le journalisme que Guignard voulut faire ses premiers essais de vie publique et ses premières armes. Les articles qu’il risqua tout d’abord sous un nom de plume, eurent beaucoup de retentissement, comme l’on dit dans le monde aux aguets du journalisme ; ils firent très-grande sensation.

D’autant plus que l’impersonnalité de l’auteur prêtait encore à la curiosité.

On en parla davantage quand, un soir, un reporter, probablement « l’Idiot » qui avait publié le portrait de Larive, fit lire à sa clientèle l’entrefilet suivant :

« Monsieur l’avocat Félix Larive, de cette ville, nous informe que bon nombre de ses amis, et même des personnages politiques très en vue, sont allés le féliciter, en voulant lui attribuer les articles sensationnels qu’un de nos confrères publie depuis quelques jours sur la grande question politique que l’on sait.

Il nous prie de déclarer qu’il n’est pas l’auteur de ces superbes articles, bien qu’il les approuve et en écrirait depuis le premier jusqu’au dernier mot. Mais, lui, il signerait son nom, nous dit-il. Cependant, il croît reconnaître, par son style, l’auteur qui serait étranger à cette ville. »

C’est tout ce que la personnalité du style, tant recommandée par son professeur de rhétorique, avait jusqu’à présent procuré d’avantage à Guignard. Larive s’en est encore emparé, pour écarter les applaudissements de leur destination et en retenir ce qu’il pourrait. Car elle n’est pas là sans ruse, sa petite dénégation de quelques lignes, cet entrefilet de rien du tout, que tout le monde lira sans y trouver malice. Et quand on apprendra que tant de gens intelligents sont allés, comme ça spontanément, telle l’aiguille aimantée tendant vers le pôle magnétique, d’un commun mouvement le tenir pour l’auteur de cette prose à prime, on se dira quelque part : — Il faut tout de même que ce soit un rude lapin que ce Larive !

Rendons-lui cette justice, il ne dissimulait pas son assentiment, son admiration pour ces articles qui furent peu après reproduits en brochure anonyme. Tenant à en conserver au moins le souvenir, il prit soin d’en adresser lui-même au conservateur d’une bibliothèque de la ville, un exemplaire annoté de sa main : « don de l’auteur ».

Tout le monde comprendra qu’il voulait dire : l’auteur Guignard.

De son côté Guignard ne résistera pas longtemps au tourbillon de la vie politique dont il a eu l’imprudence de s’approcher, si l’on peut dire, et qui l’entraînera avec tant d’autres, à des espérances, des aventures, et des déboires. Mis en train par ses écritures et ses polémiques, dont le succès dans la presse fut pour lui une révélation de ses possibilités, on le verra bientôt donner de sa parole sérieuse et entraînante à la tribune électorale.

La première fois qu’il en courut l’aventure, ce fut dans le comté de Bellechasse, où trois générations de sa famille avaient conservé son nom sans tache, si l’on veut, mais encore sans grand retentissement. Il y avait, ce jour-là, assemblée politique presque tumultueuse sur la place publique de S. Raphael, où l’on discutait le choix d’un candidat pour une élection prochaine. Un brave industriel du comté, très-malade de la fièvre de la candidature, ne voulait rien céder de sa prétention et de son droit, disait-il, au professionnel de la ville qui battait également la campagne en proie à un semblable malaise. La discussion se faisait plutôt personnelle, et l’on sentait bien, aux raisonnements de ces deux antagonistes, que si « mourir pour la patrie est le sort le plus digne d’envie, » il en est aussi qui préféreraient vivre pour elle. Ce qu’ils veulent lui sacrifier, ce n’est pas tant le sang de leur cœur que l’irrépressible agilité de leur langue. Entendons-nous. — Nous voulons dire leur verbosité patriotique et intéressée dans les comices électoraux ; car, au parlement, ce sont les oreilles de ceux-là, du moins d’un bon nombre d’entre eux, qui s’exercent au service du pays.

En attendant, l’un de ces prétendants revendique son droit à la candidature parce qu’il est « l’enfant du comté » ; parce que son tour, qu’on lui a promis, il n’y a pas longtemps, est venu ; l’autre, parce qu’il peut être plus utile qu’un illettré ; parce que sa profession, ses connaissances, ses relations urbaines lui donnent plus d’emprise sur les personnages en autorité, les dispensateurs des aides gouvernementales qui font si souvent, l’avenir des comtés.

De part et d’autre les avis se divisent entre les délégués des paroisses, allant parfois au gré des préférences personnelles d’un chacun, au lieu de suivre l’intérêt des localités ; préférences déjà basées pour plusieurs sur les espérances de favoritisme et de promotion. Lorsque tout à coup, un cri s’élève d’un groupe de jeunes gens : —

— « Mais parlez-donc, vous, monsieur Guignard ! »

Il n’en fallait pas davantage pour faire diversion à l’étalage des mérites des deux premiers poseurs à la candidature.

— « Oui, oui parlez, monsieur Guignard ! Vous êtes l’enfant du comté aussi, vous ! Puis c’est un avocat de la ville comme les autres ! Parlez ! »

Et le nouveau tribun, acclamé d’avance, poussé, porté sur l’estrade par tous ceux qui sont venus là pour s’amuser de l’imprévu, n’a pas le temps de se recueillir pour se demander ce que lui-même y est venu faire. — Il parle, et dans les premiers applaudissements qui accueillent sa parole, il sent qu’il y a dans cette foule un bon nombre d’électeurs de son âge, enfants d’hier, ses compagnons de l’école primaire ou des amusements de son enfance, au village natal, fiers aujourd’hui de le reconnaître en cette conjoncture. Ce qu’il dit ne satisfait pas d’abord toute sa pensée ; cependant, bientôt l’inspiration s’accuse, son verbe s’élève et il se laisse prendre à la griserie du succès, vibrant lui-même sous le fluide mystérieux que répand son éloquence sur l’auditoire asservi. Il en profite pour quitter le terre-à-terre des ambitions personnelles et aborde les vrais sujets de politique, qui donnent carrière à sa valeur, en intéressant avant tout les électeurs ruraux.

Bref ! son triomphe fut complet. Non-seulement les journaux apprendront le lendemain à leurs lecteurs que la province française du Canada compte un tribun de plus, mais, effet beaucoup plus pratique, l’assemblée devenue quelque peu houleuse durant la contestation des prétendants précédents, n’obéit plus qu’à un seul mouvement d’ensemble et réclame à grands cris la nomination d’Eugène Guignard à la candidature libérale. Ce sentiment fut à la fois si général, si spontané, si impérieux, que les deux autres candidats, l’homme du comté et l’avocat du parti, affectant d’y trouver le compte de leurs prétentions respectives, s’effacèrent sans plus tarder et offrirent la candidature à M. l’avocat Guignard, l’enfant du comté et professionnel déjà notable de la ville.

Cette élection particulière était nécessitée par la retraite du député élu, une couple d’années auparavant, pour représenter le comté de Bellechasse à la Chambre des Communes fédérales. Le brave homme que l’on avait laissé élire alors par acclamation, malgré les velléités d’opposition de Félix Larive, dont le portrait était déjà rendu au journal, nous savons cela, ce brave « antiministériel », miné par une maladie incurable, avait cru devoir remettre son mandat au moment où des nuages inquiétants s’amoncelaient au firmament politique, et de graves questions d’intérêt national allaient être discutées et décidées, entre autres, la suppression du bilinguisme au gouvernement fédéral.

C’est cette question dont Guignard avait fait le principal sujet de son impromptu à Saint-Raphael. Il la traita avec prudence mais avec une grande énergie, parce qu’il n’avait pas attendu cette heure pour en faire sérieusement l’étude. Le vieil acquis de ses réflexions et de ses recherches le servit à souhait. Voilà pourquoi son auditoire si promptement reconnut en lui l’homme de la situation ; pourquoi aussi, les deux autres aspirants à la candidature s’effrayèrent, sans le dire, devant la tâche ardue qu’ils voulaient affronter.

Mais l’ami de jeunesse, l’ex-confrère, que devait-il penser de celui dont il s’était jusque-là servi pour s’élever lui-même, pour arriver ? Allait-il accepter, lui aussi, l’opinion courante à son sujet ?

Le croire trop tôt serait méconnaître à la fois et la nature de ses moyens et l’âpreté de son ambition ?

Au collège, il lui était relativement facile de reconnaître la supériorité intellectuelle de ce campagnard. À cet âge, l’esprit et le cœur sont encore généreux ; l’égoïsme, s’il s’y en trouve, pour ainsi dire plus superficiel, n’accuse rien de cet intérêt haineux et souvent sordide qui pourra plus tard aigrir la vraie lutte pour la vie.

Mais à cette heure, dans le champ clos de la vie pratique, Larive va-t-il se contenter encore de marcher sur l’ombre de Guignard, de lui emprunter du prestige, de s’abstenir enfin de le dépasser, quand il en a l’occasion avec les moyens, même en le foulant à ses pieds ?

Allons donc !

— « Comme ça, Guignard, tu te lances dans la politique », lui dit-il, le lendemain.

« Je croyais toujours que tu en viendrais là. Tu as bien certains avantages pour réussir dans la vie politique, mais il y a l’électeur. Si j’avais un conseil à te donner, ce serait de ne pas trop compter sur les cris des bonnes gens de la campagne qui cherchent à s’amuser après les vêpres. Inutile de te monter la tête et de dépenser tes économies avant la décision de la convention du parti sur le choix du candidat. C’est la convention qui décide cela.

— Je te remercie de me donner ce bon conseil et d’avoir si grand souci de mes économies. Moi, de même, j’ai toujours pensé que tu ne négligerais pas mes intérêts. Quant à ceux du parti, je sais qu’ils ne te sont pas aussi chers. Alors, que me parles-tu de convention ? Est-ce pour me rappeler que la seule dépense électorale que je dois sagement faire en premier lieu de mes économies, c’est de courir chez le photographe en attendant la convention et…l’idiot du reportage ?

— En effet, si tu veux fixer ta binette et en garder une image montrable, tu ferais mieux d’y voir avant la convention ; car après, quand celle-ci aura décidé, il est à craindre que le tribun de Saint-Raphael ne change de figure.

— Pourvu qu’il ne change pas de politique pour mettre son portrait dans les journaux ! La convention des conservateurs fera ce qu’elle voudra, cette année, de ta binette changeante. Quoi qu’il arrive, la figure que j’aurai sera celle que j’ai.

— On verra bien cela ! »

Le proverbe russe a raison ; il faut plus d’un jour pour faire le tour d’un homme.

Eugène Guignard n’a pas encore tout à fait compris ce qu’est devenu son copain de collège Félix Larive. Il ne se doute pas des conséquences fatales qu’entraînera pour lui cet échange de paroles narquoises, entre deux saluts, à la sortie du palais de justice. Mais il l’apprendra bientôt.

Félix Larive cherche l’occasion d’arriver aux honneurs publics, nous ne l’ignorons pas. Il en causait déjà dans les cercles universitaires. Or, ses connaissances politiques, à lui, remontaient moins aux grands problèmes nationaux, dont l’étude et la solution consacrent l’homme public dans l’histoire, qu’aux roueries mises en œuvre pour circonvenir un scrutin. Maintenant qu’il possède la richesse, que peut-il ambitionner sinon la popularité, ne serait-ce que la fausse ? Aux autres l’appréciation, l’éloge futur de l’historien ; mais dès à présent pour lui, de son vivant, le succès qui élève, ne serait-ce qu’à la façon de l’air chaud dans une montgolfière, à la façon du goéland dans le vent de grève !

De quels moyens usa-t-il ? À quelles influences eut-il recours ? Qui pourrait le dire au juste ? Qui ne saurait le soupçonner un peu ?

Elle se fit, cette convention des délégués libéraux des paroisses pour choisir le candidat officiel du parti. Et la majorité de ces sages confia l’honneur du drapeau à Monsieur l’avocat Félix Larive, jeune homme de grands talents, d’un esprit droit, très-riche et très-populaire, dont l’élection est assurée, dit l’organe.