L’année géographique — 1862, 1er semestre/02

II

EXPLORATIONS DES PARTIES CENTRALES DE L’AUSTRALIE.

Expédition de Burke. — Traversée du continent. — Catastrophe.

Beaucoup de bruit s’est fait aussi depuis quelques semaines, dans les journaux de Londres et au sein des société savantes, autour d’un nom jusque-là inconnu, le nom d’O’Hara Burke ; si les critiques anglais ne sont pas toujours justes vis-à-vis des voyageurs étrangers, l’Angleterre n’est jamais ingrate pour ses propres explorateurs. Burke, du reste, n’a que trop chèrement conquis d’incontestables droits à une prompte célébrité ; la traversée complète du continent australien accomplie pour la première fois après un grand nombre de tentatives infructueuses, puis, au retour, le voyage terminé par une des catastrophes les plus navrantes qu’aient jamais enregistrées les fastes des explorations géographiques, c’est plus qu’il n’en fallait pour justifier la grande notoriété qui s’est attachée à ce voyage.

Nous allons en retracer les principaux incidents[1].

Quelques mots d’abord sur les antécédents auxquels le voyage se rattache.

Si l’Australie était une terre historique, si elle avait, comme les contrées de notre continent, l’illustration que donnent les vieux souvenirs, les entreprises ininterrompues que depuis vingt ans et plus les Anglais y poursuivent, auraient eu dans le monde un grand retentissement. Mais l’isolement de cette île immense, située dans l’hémisphère austral à six cents lieues des extrémités sud-est de l’Asie, l’affreuse stérilité de ses parties intérieures, la barbarie profonde de ses rares habitants, et, par suite, l’absence de tout rapport de curiosité ou de commerce avec les nations civilisées ne permettent guère que l’attention générale se porte de ce côté d’une manière un peu suivie.

Cette terre sauvage est devenue, néanmoins, une colonie anglaise, et elle pèse d’un poids chaque jour plus considérable dans la balance coloniale de la Grande-Bretagne ; ses zones littorales, particulièrement à l’est et au sud-est, dominées par des montagnes élevées et sillonnées de nombreux courants, se détachent de l’ensemble par une fertilité exceptionnelle ; des pâturages aux horizons infinis nourrissent déjà d’innombrables troupeaux de chevaux et de bêtes à laine, et les produits de ces troupeaux alimentent, dans une proportion chaque jour croissante, les manufactures de la métropole. Les efforts de la population coloniale tendent de plus en plus à étendre vers l’intérieur ses établissements, auxquels il faut de vastes espaces : de là ces explorations incessantes dont le rayon a toujours été s’agrandissant.

Et puis, peu à peu, le génie investigateur de la race saxonne a joint ses incitations à celles de la colonisation. On a voulu connaître pour elles-mêmes ces parties tout à fait intérieures du continent dont les abords se présentent sous d’effrayants aspects. Des théories se sont formées sur la nature et la conformation de la région centrale ; on a voulu vérifier ces théories. Y avait-il là une caspienne, une mer sans écoulement, ou bien n’y devait-on rencontrer que d’immenses saharas, des déserts de sable, sans végétation et sans eau ?

On se trouvait ainsi en présence d’une question de physique terrestre ; et les tentatives d’explorations intérieures, si elles avaient cessé de toucher aux intérêts pratiques de la colonie, seraient restées des problèmes pour la science. Accomplir la traversée du continent en le coupant par ses parties centrales est ainsi devenu la préoccupation dominante des explorateurs australiens.

Ces explorateurs, pour la plupart, appartiennent à la colonie même. C’est sous l’inspiration et aux frais des administrations locales qu’ont eu lieu les tentatives renouvelées coup sur coup depuis vingt ans, et en particulier celle de M. Burke.

Irlandais d’origine, comme son nom l’indique, O’Hara Burke était depuis plusieurs années au service de la colonie. La détermination dont il avait fait preuve en plusieurs circonstances, et son intelligence reconnue, le firent désigner pour conduire l’expédition que vers le milieu de 1860 la société Royale de Victoria — une association qui s’est formée à Melbourne pour activer et patronner les explorations de l’Australie — avait résolu d’envoyer dans l’intérieur. Les préparatifs en furent faits sur une large échelle. L’expédition se composait d’une vingtaine de personnes, dont un astronome-ingénieur (M. J. Wills), un naturaliste-géologue, un médecin, etc. Il est vrai que bien avant qu’on ne fût arrivé au désert, la discorde se mit dans la troupe et qu’une partie se sépara ou fut congédiée ; de sorte que finalement Burke ne garda avec lui que sept de ses hommes les plus résolus. On avait pour un an de provisions, qu’on devait à peine entamer tant qu’on serait dans les limites de la civilisation. Les provisions étaient portées à dos de chameau, cet animal ayant paru mieux convenir que le cheval pour traverser de longs déserts. La fatalité devait, hélas ! déjouer toutes les prévisions.

Le point que Burke se proposait d’atteindre était le fond du golfe de Carpentaria, presque directement au nord de Melbourne ; l’intervalle à franchir était de vingt degrés à vol d’oiseau, c’est-à-dire au moins six cents lieues ou quatorze cents milles géographiques sur le terrain. L’explorateur qui jusque-là était allé le plus loin dans cette direction était le capitaine Sturt, en 1845. Parti d’Adélaïde, sur la côte du Sud, il avait accompli à peu près les deux tiers du trajet ; mais il avait dû revenir sur ses pas en proclamant impossible de franchir la région aride et pierreuse devant laquelle il lui avait fallu s’arrêter. Plusieurs tentatives renouvelées depuis Sturt n’avaient fait que confirmer ce jugement.

Il y avait là comme un charme fatal qu’il fallait rompre à force de volonté et d’énergie.

C’est à cette tâche que Burke et ses compagnons fidèles se sont dévoués.

Expédition de Durke (1860-1861). — Départ de Melbourne. — Dessin de Guiaud d’après une gravure australienne.

On quitta Melbourne le 20 août 1860. L’expédition, dans la première partie de sa route, traversa un pays déjà connu et en partie colonisé, dont les eaux vont aboutir au Murray, ou au Darling son affluent. À la fin de septembre, on traversa le Darling, et le 11 novembre, après un court séjour à Ménindie, dernière station coloniale au delà de cette rivière, on atteignit un cours d’eau déjà marqué sur les cartes sous le nom de Cooper’s-Creek. On avait accompli en quatre mois la moitié du voyage, mais la moitié la plus facile ; six cents milles restaient à faire pour atteindre le golfe de Carpentaria. Ici Burke divisa sa petite troupe. Un de ses hommes, Brahe, en qui il avait toute confiance, fut laissé à Cooper’s-Creek avec trois autres assistants pour y recevoir les provisions restées en arrière, et y attendre son retour au moins pendant trois mois.

Ces dispositions prises, Burke se remit en route le 16 décembre accompagné de ses trois compagnons de choix, MM. Wills, King et Gray, avec six chameaux, un cheval, et pour trois mois environ de provisions. En quittant Cooper’s-Creek, la petite troupe fut accostée par une bande d’indigènes. Voici ce qu’en dit M. Wills dans son journal : « Une nombreuse tribu de noirs voulait absolument nous conduire à leur camp, où nous assisterions à une danse, ce que nous refusâmes. Ils étaient fort importuns, et il ne fallut rien moins que la menace de tirer sur eux pour nous en débarrasser. On les effraye, du reste, aisément, et quoique ce soient des hommes de bonne apparence, leur disposition n’est décidément pas belliqueuse. Ils se montrent très-enclins à dérober tout ce qu’ils peuvent, pourvu que ce soit sans risques. Ils portent rarement des armes, sauf un bouclier, et une sorte de grande barbacane dont je crois qu’ils se servent pour tuer des rats et d’autres animaux de même sorte. Quelquefois, mais très-rarement, ils ont une grande lance ; les lances en roseau paraissent leur être tout à fait inconnues. C’est sans aucun doute une race d’hommes plus belle et de meilleure mine que les noirs de la Murray et du Darling, et aussi plus pacifique ; mais à d’autres égards je les crois inférieurs, car d’après le peu que nous avons vu d’eux, ils nous ont paru d’un caractère singulièrement bas et pusillanime. »

Les premières journées, à partir de Cooper’s-Creek se firent dans la direction du nord-ouest. On gardait à peu près la ligne de route qu’avait suivie Sturt en 1845 ; mais bientôt on inclina de nouveau à l’est jusqu’au cent quarantième méridien est de Greenwich, et la route dès lors ne s’écarte plus sensiblement de ce méridien (plus oriental d’une centaine de milles que le point où s’arrêta Sturt) jusqu’aux approches du Carpentaria.

Le journal de Wills, qui nous donne, malgré sa sécheresse, une idée suffisante de la partie du voyage comprise entre Cooper’s-Creek et le fond du golfe, manifeste fréquemment la surpris agréable que cause aux voyageurs la vue d’un pays infiniment moins aride qu’ils ne s’attendaient à le trouver. Le commencement de la saison des pluies y était pour beaucoup sans doute ; mais il semble aussi que cette région se rattache encore à la zone littorale de l’est de l’Australie, et que c’est seulement un peu au delà vers l’intérieur que commencent les plaines arides et pierreuses du vrai désert. On en peut juger par de nombreux passages du journal ; il suffira de citer les plus marquants.

À six ou sept journées au nord-ouest du dépôt de Cooper’s-Creek, un peu avant d’atteindre le vingt-septième parallèle, M. Wills remarque que jusque-là « le pays que l’on avait traversé était le plus beau que l’on pût trouver pour l’élève des troupeaux. » Il ajoute que l’herbe était partout à foison, que l’eau était abondante, et que selon toute apparence elle était pérennale. À trois marches de là plus au nord, aux approches du vingt-sixième degré de latitude, comme on était au 24 décembre, on s’arrêta vingt-quatre heures pour solenniser le jour de Noël. Ici encore nouvelle exclamation sur la nature du pays environnant. « Notre station fut doublement agréable, car dans nos heures de plus grande confiance nous n’avions jamais espéré rencontrer dans le désert une aussi délicieuse oasis. Notre camp était dans une position véritablement heureuse ; nous avions tous les avantage de vivres et d’eau que l’on peut trouver sur une creek ou une rivière considérable, et nous n’avions pas à souffrir de ces innombrables essaims de fourmis, de mouches et de mosquites que l’on rencontre invariablement dans les bois et les djungles. »

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Voici encore une note écrite le 11 janvier, entre le vingt-troisième et le vingt-deuxième parallèle :

« La contrée que nous traversons offre l’aspect le plus réjouissant à la vue et de la plus belle verdure. Partout abondance de gibier et d’eau. Le pays semble devenir meilleur de mille en mille. Une grande quantité de pluie a tombé ici et dans le sud, et quelques parties basses seraient propres à la culture, dans le cas ou la régularité des saisons le comporterait. »

Aux approches du vingtième parallèle (on était encore à cent cinquante milles du fond du Carpentaria) on rencontra le premier spécimen de ce grand et bel arbre de l’Australie que les botanistes ont nommé eucalyptus, et dont quelques espèces exsudent une substance gommeuse comme les acacias. Un peu plus loin on trouva les premiers bouquets de palmiers, qui donnaient à cette terre sauvage quelque chose du charme de l’Orient.

À partir de ce point, on suivit les bords d’une rivière qui coule vers le nord dans la direction du golfe, mais en inclinant sensiblement à l’est. On n’avait pas cessé, durant tout le trajet, de rencontrer des indices de la proximité des indigènes, et même çà et là on en avait aperçu quelques-uns ; mais loin de se montrer inquiétants, ils s’étaient constamment enfuis en manifestant les signes d’une grande frayeur. Ils ne se sentaient sûrement pas en force, quoique nos voyageurs ne fussent, nous le savons, qu’au nombre de quatre. Enfin, le 11 février, la petite caravane arriva au voisinage du golfe. Du moins la carte itinéraire de M. Wills marque la dernière station à une très-petite distance de la côte ; et cependant, chose assez étrange, dans ce que l’on a retrouvé des fragments du journal de Burke, on lit ceci : « On peut dire que nous étions arrivés au golfe ; cependant nous ne pûmes avoir la vue de la pleine mer, quoique nous y ayons fait tous nos efforts. » Le nom de la rivière non plus n’est pas donné. D’après les estimes de longitude de M. Wills, ce ne peut être le Prince-Albert’s-River, comme on l’a supposé, mais bien un cours d’eau notablement plus oriental. En géographie, l’exactitude a toujours son importance.

Le journal de Wills ne peut nous donner d’éclaircissements sur ce qu’il peut y avoir d’obscur dans ces diverses circonstances de l’approche du golfe ; précisément ici il y a une lacune de plusieurs jours, dont la cause n’est pas expliquée. On voit seulement que le 16 février, Burke et ses trois compagnons jugèrent nécessaire de revenir au sud. Ici nous retrouvons la suite du journal de Wills.

L’expédition suit au retour exactement la route qu’elle avait prise eu venant vers le golfe ; souvent on fait halte aux lieux mêmes où l’on avait campé le mois précédent. La seule différence entre les deux marches, c’est que la seconde a lieu au fort de la saison des pluies, qui noie les bas-fonds, détrempe le sol, et rend les marches beaucoup plus pénibles. Une extrême lassitude commence à se faire sentir, et les voyageurs, ainsi que leurs montures, en ressentent d’autant plus les atteintes que les vivres, qui s’épuisent rapidement, sont devenus pour eux une autre cause de souci. Le 3 mars, on tue un énorme serpent dont on mange la chair, ce qui amène un commencement de dyssenterie. Le 10 avril, on abat l’unique cheval que l’on eût conservé, pour s’en faire un supplément de provisions. « Le pauvre Billy (c’est le nom du cheval) était tellement réduit et à bout de forces par le manque de nourriture, qu’il paraissait avoir bien peu de chances d’atteindre l’autre côté du désert ; et comme nous nous trouvions nous-mêmes très à court de provisions, nous pensâmes que le mieux était de nous assurer tout d’un coup de sa chair. Nous le trouvâmes sain et tendre, mais sans la moindre trace de graisse sur aucune partie du corps. »

Le 17, un des trois compagnons de Burke, Gray, tombe épuisé et ne se relève plus. « Mercredi, 17 avril. Ce matin, au lever du soleil, Gray est mort. Il n’avait pas prononcé une parole distincte depuis sa première attaque, qui avait eu lieu au moment du départ. » Voilà toute l’oraison funèbre que lui consacre le journal. Chacun commençait à être tellement absorbé dans sa propre souffrance, qu’on n’avait plus guère le temps de s’arrêter beaucoup à celle des autres.

On n’était plus cependant qu’à quatre marches du dépôt de Cooper’s-Creek, où Brahe avait été laissé avec ses hommes et où Burke comptait trouver une abondante réserve de provisions fraîches ; mais là devait commencer pour les voyageurs une suite de cruelles déceptions.

Que s’était-il passé durant leur absence ?

Quatre mois s’étaient écoulés depuis que Burke avait quitté Cooper’s-Creek ; on était, nous venons de le voir, au milieu d’avril. On conçoit qu’une pareille station avait dû paraître longue aux quatre hommes laissés dans ce poste, bien que cet espace de quatre mois n’eût rien d’excessif, eu égard aux conditions d’un voyage australien. Malheureusement, le petit poste avait été attaqué du scorbut, et Brahe, selon les termes de son rapport, craignit d’être réduit aux dernières extrémités. Il se détermina donc à se replier avec ses trois hommes vers les établissements de la rivière Darling, à mi-chemin entre Cooper’s-Creek et Melbourne. Il enterra au pied d’un arbre, avec un signe de reconnaissance, une partie des provisions qui lui restaient, et il partit.

C’était dans la matinée du 21 avril ; le soir du même jour, Burke, King et Wills arrivaient au poste abandonné !

Le lendemain 22, Burke écrivait pour la société de Melbourne cette dépêche, qui a été retrouvée plus tard parmi ses papiers, la dernière que devait tracer sa main déjà défaillante :

« Wills, King et moi (Gray est mort), nous sommes arrivés ici hier au soir, venant de Carpentaria ; les hommes que nous avions laissés ici au dépôt en étaient partis le matin. Demain nous nous remettons en route pour descendre le creek à petites journées vers Adélaïde, par le mont Hopeless ; nous tâcherons de suivre la route de Gregory, mais nous sommes très-faibles. Les deux chameaux sont rendus, et nous ne serons pas capables de faire plus de quatre à cinq milles par jour. Gray est mort en route d’épuisement et de fatigue. Nous avons tous beaucoup souffert de la faim. J’espère que les provisions laissées ici nous rendront nos forces.

« Nous avons découvert une route praticable d’ici à Carpentaria, dont la plus grande partie suit le cent quarantième degré de longitude orientale. Il y a quelques parties de bon pays entre cette route et le désert pierreux ; d’ici au tropique le pays est sec et pierreux. Entre le tropique et Carpentaria, une partie considérable du pays est montueuse, mais elle est bien arrosée et couverte de riches herbages. Nous avons atteint le golfe de Carpentaria le 11 février 1861. Notre désappointement a été grand en trouvant les hommes laissés ici partis.

« P. S. Les chameaux ne peuvent plus aller, et nous mêmes nous ne pouvons plus marcher, sans quoi nous suivrions l’autre parti. Nous descendrons le creek très-lentement. »

Ce qui avait fait prendre à Burke la détermination que son message annonce, c’est que désespérant de pouvoir faire, dans leur état de faiblesse et de dénûment, les quatre cents milles qui séparent Cooper’s-Creek des postes du Darling, les trois explorateurs comptaient arriver à des établissements beaucoup plus rapprochés en se portant au sud dans la direction d’Adélaïde (la capitale de la province de South-Australia). Le mont Hopeless — nom de sinistre augure — est à cent cinquante milles environ au sud du camp de Cooper’s-Creek.

On quitta cette dernière station le 23 avril, après deux jours donnés au repos. Ici nous suivions le journal de King, le dernier survivant de l’expédition. Les pénibles incidents de cette dernière tentative, les efforts désespérés des voyageurs, la double catastrophe qui les termine et la résignation des victimes au moment suprême, y sont rapportés avec une simplicité qui ajoute encore à l’impression de ce triste récit[2].

Les provisions que l’on emportait de Cooper’s-Creek étaient loin de pouvoir les conduire jusqu’au terme présumé de leur course ; on comptait sur les hasards de la route. La saison, malheureusement, était déjà avancée ; on allait entrer dans l’hiver de ces provinces australes. De fâcheux accidents marquèrent le début du voyage. Un des deux chameaux s’embourba dans un terrain fangeux, à tel point qu’il fut impossible de l’en tirer et qu’il fallut l’abattre. Ce fut du moins pour quelques jours un supplément de provende. Bientôt après il fallut aussi se défaire du second chameau, qui refusait d’avancer davantage et allait rester sur la route. Ce fut un grand surcroît de fatigue pour les trois voyageurs, obligés désormais de se charger eux-mêmes des objets indispensables qu’ils portaient avec eux. Ils avançaient bien lentement dans un désert sans chemins et sans ressources ; plus d’une fois, acculés dans des impasses où les creeks allaient aboutir, il leur avait fallu revenir sur leurs pas. Leurs forces et leur courage se consumaient ainsi. Ils avaient rencontré de temps à autre de petites troupes d’Australiens qui leur avaient donné quelques poissons et un peu de nardou (la graine d’une plante qui végète sur le sol, une espèce de marcillea, que les sauvages réduisent en pâte), mais c’étaient là des ressources bien précaires. Réduits eux-mêmes à chercher péniblement une nourriture toujours incertaine, les indigènes ne sauraient être ni sociables ni hospitaliers.

M. King. — Dessin de Mettais d’après une gravure anglaise.

Un mois s’écoula ainsi, et rien n’annonçait que l’on approchât des établissements européens. Prévoyant qu’on pourrait leur envoyer du secours de Melbourne, et n’entrevoyant pas d’issue prochaine à ces courses sans but auxquelles ils semblaient condamnés, Burke chargea M. Wills de retourner au camp de Cooper’s-Creek pour y laisser une note écrite qui ferait connaître leur situation. Cette commission remplie (du 27 mai au 6 juin), Wills vint retrouver ses deux compagnons dont la position ne s’était pas améliorée. Trois semaines se passèrent encore en recherches infructueuses, — trois semaines dont chaque heure était une lutte horrible contre les angoisses de la maladie et les tortures de la faim. À ce degré de misère, la mort était une délivrance. Elle ne se fit pas attendre longtemps. Le 28 juin, M. Wills se sentit hors d’état de marcher davantage ; il se coucha sur la terre humide, et eut encore la force de tracer ces lignes dans son journal, dernière et faible plainte contre ceux qui à Cooper’s-Creek avaient abandonné leur poste :

« C’est du moins une grande consolation, dans la position où nous sommes, de savoir que nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, et que notre mort devra être imputée à d’autres plutôt qu’à nous-mêmes. Si nous avions souffert ailleurs, nous n’aurions pu en blâmer que nous ; mais nous étions revenus à Cooper’s-Creek, où nous devions nous attendre à trouver des provisions et des vêtements. Et nous allons mourir de faim, malgré les instructions expresses données par M. Burke à ceux qu’il avait laissés au dépôt pour y attendre notre retour, et aussi contre nos pressantes recommandations au comité (de Melbourne), d’envoyer derrière nous une part de Ménindie. »

Ménindie, ferme au delà du Darling. — Dessin de Guiaud d’après une gravure australienne.

Nous laissons maintenant la parole à M. King.

« M. Wills, voyant qu’il n’avait plus la force d’aller à la recherche du nardou (depuis longtemps à peu près leur seule ressource), nous demanda d’aller, M. Burke et moi, à la piste des indigènes, en lui laissant autant de provisions que j’en pourrais recueillir pour lui. Et de fait, c’est ce que nous avions de mieux à faire. Je laissai à M. Wills pour huit jours de farine, je plaçai à sa portée de l’eau et du bois sec, et nous partîmes emportant pour nous-mêmes une provision de deux jours. Avant de nous éloigner, cependant, M. Burke lui demanda encore s’il désirait toujours de nous voir partir, attendu qu’en aucune autre circonstance il ne l’aurait laissé ainsi ; M. Wills nous répéta qu’il regardait ce parti comme notre seule chance. Puis il donna à M. Burke une lettre et sa montre pour son père, et nous enterrâmes les journaux de route. M. Wills me dit que dans le cas où je survivrais à M. Burke, il espérait que j’accomplirais ses dernières volontés en remettant la lettre et la montre à son père.

Cooper’s-Creek. — Dessin de Guiaud d’après une gravure australienne.

« Durant notre marche du premier jour, M. Burke paraissait très-faible, et se plaignait de grandes douleurs dans les jambes et dans le dos. Le second jour, il parut mieux, et il dit qu’il croyait que les forces lui revenaient ; mais nous n’eûmes pas fait deux milles qu’il déclara ne pouvoir aller plus loin. J’insistai pour qu’il essayât encore, et je m’efforçai plusieurs fois de le soutenir. Je vis bien à la fin qu’il était à bout de forces ; et, de fait, il jeta à terre son sac et le reste, en disant qu’il ne pouvait plus rien porter. J’allégeai aussi le mien, ne gardant rien autre chose que mon fusil, ma poudre et des balles, un petit sac et des allumettes. Nous nous remîmes à marcher ; mais nous n’avions pas fait grand chemin quand M. Burke me dit qu’il fallait nous arrêter pour la nuit. Cependant comme l’endroit était près d’une nappe d’eau et exposé au vent, je le décidai à aller camper un peu plus loin. Nous nous mîmes à chercher du nardou, et nous en trouvâmes un peu que je pilai ; avec une corneille que je tuai, cela nous fit un assez bon souper. M. Burke en prit sa part, quoique depuis notre halte il parût aller plus mal. « Je sens bien, me dit-il, que je n’ai plus que peu d’heures à vivre ; » sur quoi il me donna sa montre, qu’il me dit appartenir au comité, ainsi qu’un calepin où il écrivit quelques notes et qu’il me chargea de remettre à sir William Stawell. Il me dit alors : « J’espère que vous resterez ici, près de moi, jusqu’à ce que je sois tout à fait mort. C’est un soulagement que de savoir qu’on a quelqu’un près de soi ! Mais quand je serai mort, je désire que vous placiez le pistolet dans ma main droite, et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en terre. » Le reste de la soirée, il parla très-peu, et le lendemain matin il avait à peu près perdu la parole. Il expira vers les huit heures. Je me tins encore là quelques heures ; mais comme je vis qu’il était inutile que je restasse plus longtemps, je partis pour remonter le creek à la recherche des natifs. Je me sentais bien isolé… »

Après avoir erré pendant deux jours, un peu réconforté par la trouvaille qu’il fit d’un sac de nardou déposé par les indigènes dans un de leurs campements, il se décida à revenir vers l’endroit où il avait laissé M. Wills. « Je lui apportais trois corneilles, continue-t-il ; mais je le trouvai mort là où il s’était couché. Les natifs y étaient venus, et avaient emporté une partie de ses habits. Je recouvris le corps de sable et restai là plusieurs jours ; mais voyant que ma provision de nardou tirait à sa fin, et que je n’en trouvais pas d’autre dans les environs, je me mis sur la trace des indigènes qui étaient venus au camp, en suivant leurs empreintes sur le sable… » Je n’ai rien voulu changer à ce simple récit, qui nous fait assister en quelque sorte, heure par heure, à l’agonie des deux patients.

Le journal de M. Wills s’arrêtait au 28 juin, six jours avant le retour de King.

Ces tristes scènes se passaient dans la partie supérieure du Cooper’s-Creek, à une trentaine de milles vers l’ouest du camp où Brahe avait séjourné pendant trois mois.

Le reste de la tragédie peut se raconter brièvement. King rejoignit la tribu australienne dont il suivait la piste. Accueilli d’abord, puis averti par des signes non équivoques qu’il eût à prendre d’un côté pendant que la tribu irait de l’autre, il réussit pourtant à rester l’hôte de ces pauvres sauvages, dont il était alors heureux de partager la misérable vie plutôt que d’errer seul au milieu du désert, en leur faisant comprendre qu’avant deux lunes les hommes blancs viendraient le secourir, et que ceux qui l’auraient recueilli recevraient de bons présents pour leur hospitalité.

Il eut à mener cette vie pendant deux mois entiers. Brahe, après son départ de Cooper’s-Creek, avait rencontré, à cent cinquante milles de Melbourne, une petite troupe conduite par M. Howitt, que le comité, ainsi que l’avait recommandé M. Burke, envoyait sur les traces de l’expédition pour le cas où elle aurait besoin de secours. Cette rencontre de Brahe et de M. Howitt eut lieu le 28 juin, le jour même où Wills expirait abandonné au milieu du désert. Instruit de l’état des choses, et trop justement alarmé, le comité envoya en toute hâte à M. Howitt la recommandation pressante de gagner au plus vite Cooper’s-Creek et de chercher par tous les moyens à s’assurer du sort de M. Burke et de ses compagnons.

M. Howitt arriva le 13 septembre au camp de Cooper’s-Creek ; et continuant de remonter le lit du ravin, il se trouva le surlendemain au lieu où campait la tribu qui avait recueilli King. Celui-ci, à l’arrivée du secours depuis si longtemps attendu, était assis dans la hutte que les indigènes lui avaient construite. « Il offrait une triste apparence, dit le journal de M. Howitt ; les traits dévastés comme ceux d’un cadavre, et n’ayant plus guère de l’être civilisé que les restes de vêtements dont il était couvert. Il paraissait excessivement faible ; à peine si parfois je pouvais entendre ce qu’il disait. Les indigènes étaient tous groupés en rond, accroupis sur le sol, leur physionomie rayonnant d’une expression de plaisir. »

Un triste devoir restait à remplir. Les restes de Wills et ceux de Burke furent retrouvés aux lieux où la mort les avait frappés. Une double fosse creusée dans le sable reçut les ossements des deux victimes, dont une double inscription rappela les noms, l’âge et la fin. Burke avait quarante ans ; Wills n’était encore que dans sa vingt-septième année.

Tel a été le sort des deux premiers explorateurs qui aient réussi à traverser l’Australie dans sa largeur du sud au nord ; telle a été la prise de possession de ces tristes solitudes, où pourront se propager les troupeaux de la colonie, mais où d’immenses espaces ne seront jamais fécondés par la civilisation.

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Les deux voyages de MacDouall Stuart pour la traversée de l’Australie, 1860, 1861. — Troisième voyage entrepris, 1862.

Un autre nom avait devancé dans ces derniers temps la renommée du nom de Burke, et lui restera associé dans les fastes géographiques de l’Australie : c’est celui de l’Écossais MacDouall Stuart. Fixé depuis longtemps dans la colonie, Stuart avait fait partie de la troupe qui accompagnait le capitaine John Sturt dans son voyage de 1845, le premier où l’on ait tenté sérieusement d’entamer la région centrale du continent australien. On sait que dans cette expédition de 1845, Sturt s’avança, sans pouvoir le dépasser, jusqu’à un point à peu près également éloigné du golfe Spencer et du fond du golfe de Carpentaria. L’intelligence de MacDouall, son énergie, ses dispositions actives et son esprit entreprenant, l’avaient fait remarquer de Sturt ; et depuis lors, notamment en 1858, il eut occasion de déployer ces qualités naturelles dans plusieurs reconnaissances qu’il fut chargé de conduire aux environs du lac Torrens et des autres lagunes salines de la province de South-Australia. Une mission plus importante lui fut confiée à la fin de 1859. Les diverses provinces, où, comme on dit, les colonies australiennes, rivalisent d’efforts pour étendre, au profit de leurs exploitations pastorales, les explorations intérieures. Dans le même temps que la province de Victoria, représentée par la Victoria Society de Melbourne, songeait à organiser la grande expédition qui devait être dirigée par O’Hara Burke, une association de colons de la province de South-Australia faisait de son côté les fonds d’une expédition analogue qui devait essayer d’atteindre soit le Carpentaria, soit le golfe de Cambridge, sur la côte nord du continent. Ce fut Stuart qui en fut chargé. Il partit au commencement de mars, non d’Adélaïde même, mais d’une station de la colonie située à une centaine de milles au delà du lac Torrens, s’avança au nord en suivant une ligne plus occidentale de deux cent cinquante milles que la route de Sturt en 1845, se trouva, le 23 avril, à un point que, d’après les observations, on jugea être le centre même, l’ombilic de l’Australie, et qui reçut le nom de Mount-Stuart, et continuant d’avancer dans la direction du Carpentaria, arriva, le 20 juin, au 18° degré 40’de latitude australe, à deux cents milles du fond du golfe. Les démonstrations hostiles des indigènes ne lui permirent pas d’aller plus loin ; Stuart dut revenir vers le sud. Il était de retour à son point départ dans les derniers jours du mois d’août, au moment même où Burke quittait Melbourne et prenait le chemin de Cooper’s-Creek pour se porter vers le fond du Carpentaria par un méridien plus oriental de quatre cents milles que celui de la route de Stuart.

Une seconde expédition fut immédiatement résolue par ceux qui avaient patronné la première. Stuart se remit en route le 1er janvier 1861, avec onze hommes et quarante-neuf chevaux. Il reprit la trace de son voyage de l’année précédente, dont il ne voulait pas s’écarter. La première partie de la route fut pénible[3]. Le 3 mars, il écrivait de Finke’s-Springs (sous le vingt-sixième parallèle) : « J’attends maintenant de jour en jour les pluies d’équinoxe, et alors j’espère être à même d’aller de l’avant sans plus de perte de temps. Nos marches du mois dernier ont été terriblement lentes ; mais elles nous ont montré que le pays est passable en toute saison. » La première eau tomba le 16 mars, par vingt-quatre degrés cinquante minutes de latitude, et dès le 20, l’expédition avait à souffrir de la violence des pluies qui détrempaient le sol et le transformaient en boue. Il toucha au mont Stuart (appelé aussi Mount-Centre, montagne du Centre) le 6 avril, et le 24 il atteignait le point extrême où l’hostilité des indigènes l’avait contraint, l’année précédente, de revenir sur ses pas. C’était près d’un ruisseau que pour cette raison il avait nommé Attack-Creek. C’est de là seulement que commence la partie sérieuse de la seconde relation.

Le 29 avril il arrivait à un creek herbeux d’une belle apparence. Quatre marches de plus, toujours la face au nord, l’amenèrent, à l’entrée de vastes plaines toutes fissurées de crevasses recouvertes d’une herbe épaisse qui en rendait l’approche très-dangereuse pour les chevaux. L’entrée de ces solitudes, auxquelles MacDouall donna le nom de plaines de Sturt, est à environ deux degrés au nord d’Attack-Creek, vers le dix-septième parallèle de latitude australe. C’est là qu’ont commencé pour le voyageur les difficultés imprévues qui, pour la seconde fois, l’ont arrêté au moment où il croyait toucher au but.

Si l’on jette les yeux sur la carte, on voit que le point où était arrivé Stuart se trouve à l’entrée de la large péninsule nommée jadis par les Hollandais Terre d’Arnheim, et qui couvre à l’ouest le golfe de Carpentaria. L’isthme de cette péninsule, entre ce dernier golfe et le golfe de Cambridge où débouche la rivière Victoria, n’a pas moins de six degrés de largeur sous le quinzième parallèle, lesquels, à cette latitude, représentent trois cent cinquante milles géographiques ; mais à deux degrés plus au sud, là où se trouvait l’expédition, l’intervalle est représenté par un arc de cinq cents milles de développement.

Stuart hésita s’il tournerait à l’ouest vers la rivière Victoria, ou s’il prendrait à l’est la route du Carpentaria. Ce fut celle-ci qu’il essaya d’abord.

Il ne s’y maintint pas longtemps. Du haut d’une chaîne de collines qui domine la plaine, il vit devant lui une solitude unie comme les horizons du Sahara, sans un seul arbre, sans la moindre apparence qui annonçât la présence de l’eau. Il pousse au nord, puis au nord-ouest, partout le même aspect. Vers le sud-ouest, le pays sembla présenter d’abord une apparence plus encourageante. Un lac de neuf milles d’étendue, et au loin une végétation abondante, annonçaient une plus riche nature. Mais cette végétation lui présenta bientôt un obstacle non moins formidable. C’était un enchevêtrement d’arbustes et de plantes épineuses tellement épais, qu’il n’y avait pas à songer à s’y frayer un chemin. Un mur d’airain ou une mer profonde, selon les expressions du voyageur, n’auraient pas été plus infranchissables.

Trois ou quatre autres tentatives en diverses directions n’ont pas plus de succès ; partout Stuart et ses hommes viennent se heurter aux mêmes difficultés. Des plaines arides et sans eau, ou des djungles impénétrables. Vaincu, épuisé de corps et d’esprit, les habits en lambeaux, le visage et les mains lacérés par de redoutables arêtes, ses provisions, d’ailleurs, étant maintenant réduites à quatre livres de farine et une livre de viande fumée par homme et par semaine, MacDouall dut renoncer à la lutte, non plus contre les hommes, cette fois, mais contre les difficultés de cette affreuse nature[4]. L’expédition reprit, le 12 juillet, la route du sud, et elle a regagné la province de South-Australia sans avoir à regretter la perte d’un seul homme, malgré les fatigues inouïes que l’on avait éprouvées. Le point le plus septentrional que l’expédition ait atteint est par dix-sept degrés sept minutes de latitude, sous le cent trente-troisième degré quarante et une minutes de longitude orientale de Greenwich.

Mais Stuart a juré qu’il accomplirait sa tâche ou qu’il y périrait. Dès la fin de novembre 1861, au départ de la malle qui a apporté en Europe la relation sommaire dont nous venons de faire connaître les faits principaux, une troisième expédition s’était formée à la demande de l’indomptable explorateur, et venait de repartir pour le nord. On y a joint cette fois un géologue et les appareils nécessaires pour forer le sol, Stuart étant convaincu que s’il avait eu les moyens de creuser des puits artificiels, il aurait pu se frayer sa route jusqu’à la côte.




Amérique. — Quelques mots sur le Mexique.

Les événements actuels, en tournant l’attention vers le Mexique, ont pu donner lieu de remarquer que depuis longtemps il n’a paru en Europe aucune publication sérieuse où l’on puisse aller chercher avec confiance des renseignements positifs, non sur la géographie et la conformation physique de la contrée, — les écrits d’Alexandre de Humboldt sont toujours, sous ce rapport, une source précieuse, et l’on peut dire classique, — mais sur l’état actuel des choses et des esprits à Mexico et dans les provinces. L’état de désorganisation profonde de ce malheureux pays, où les désordres, l’incapacité et l’incurie d’une suite de déplorables gouvernements paralysent ou dilapident les dons d’une riche nature, explique assez pourquoi les voyageurs européens ne peuvent guère se hasarder maintenant dans l’intérieur. Les lecteurs du Tour du Monde ont pu d’ailleurs apprécier cet état de choses dans les pages si vives et si chaudement colorées où M. Vigneaux, un des compagnons du comte de Raousset-Boulbon et de son aventureuse entreprise, a raconté sa pittoresque odyssée de 1854 depuis les côtes de la province de Sonora jusqu’au port de la Vera-Cruz[5]. Il est probable que notre expédition, quel qu’en soit le but encore inconnu, nous vaudra quelque relation nouvelle : instructive, nous en jugerons plus tard. En attendant, il faut nous contenter d’un petit nombre de morceaux partiels sur quelques-unes des provinces frontières ou des régions littorales.

La nouvelle ère qui va peut-être s’ouvrir pour le Mexique aura d’autant plus d’importance au seul point de vue d’où nous puissions l’envisager, le point de vue de la science, que depuis quelques années l’investigation des origines, ou, pour nous tenir dans des termes moins ambitieux, des antiquités américaines, tend de plus en plus à se faire une place marquée dans les études européennes. Les récentes publications de M. Brasseur de Bourbourg, celles d’un linguiste allemand, M. Buschmann ; les curieuses relations de plusieurs explorateurs américains sur le Yucatan, les recherches récemment provoquées par une de nos sociétés savantes ; et enfin ce que l’on peut espérer de notre compatriote M. Aubin, l’homme d’Europe le mieux préparé, peut-être, par la richesse de ses collections et la spécialité de ses études, à nous révéler les dernier mot des hiéroglyphes qui renferment les fastes plus ou moins anciens des nations aztèques avant la conquête européenne, cet ensemble d’investigations, toutes récentes encore et déjà si riches, annonce assez le développement prochain auquel elles sont appelées. Le Mexique doit être nécessairement un des principaux foyers de ces études américaines.

Vivien de Saint-Martin.


FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
  1. Nous avons sous les yeux le recueil officiel des notes et des dépêches de l’expédition, publié en Australie à la fin de l’année dernière. Ce recueil est intitulé : The Burke and Wills exploring expedition ; an Account of the Crossing the continent of Australia, from Cooper’s Creek to Carpentaria. Melbourne, 1861, un cahier in-8 de 40 pages, avec des portraits et une carte itinéraire.
  2. On a aussi retrouvé le journal de Wills. Il nous a particulièrement servi pour fixer les dates.
  3. Qu’on n’oublie pas que le 1er janvier du continent austral répond à notre 1er juillet, c’est-à-dire au plus fort de l’été.
  4. Le temps où Stuart se consumait en efforts infructueux dans l’isthme d’Arnheim, est précisément celui où Burke et Wills expiraient dans le désert de Cooper’s-Creek.
  5. Voir le Tour du Monde, nos 120 à 123, 241 à 304 du présent volume.