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L’OUBLIEUX
1691







PERSONNAGES

M. JEROME, bon bourgeois de Paris.

M. DESLANDES, son fils aîné.

M. DUVIV1ER, son jeune fils.

M. DE L’ÉTANG, avocat.

Mlle DE L’ÉTANG, sa sœur.

Mlle DUPRÉ, cousine de Mlle de l’Étang.

BABET, petite servante de Mlle de l’Étang.

Mlle MANON et LOUISON, voisines de Mlle de l’Étang.



(La scène se passe dans la salle de M. de l’Etang)


ACTE I




Scène I



MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ.




MLLE DE L’ÉTANG.


Je crois que cet homme-là me fera déserter la maison.


MLLE DUPRÉ.


Il est vrai que cet amant est un peu incommode.


MLLE DE L’ÉTANG.


Comment incommode ? Il fut hier céans toute l’après-dînée, il y revint après souper,

et aujourd’hui, à peine sommes-nous levées qu’il vient nous rendre visite.


MLLE DUPRÉ.


Que veux-tu ? c’est qu’il t’aime.


MLLE DE L’ÉTANG.


J’ai bien affaire qu’il m’aime pour me venir rompre la tête. As-tu jamais vu une conversation comme la sienne ? Il va ramasser toutes les méchantes nouvelles du Palais et du Luxembourg, toutes celles des Halles et de la place Maubert, et il’vient me les redire toutes, sans m’en faire grâce d’une seule.


MLLE DUPRÉ.


Tu me surprends, car je t’ai ouï dire que tu ne le haïssois pas.


MLLE DE L’ÉTANG.


Cela est vrai, et il y a des temps ou j’en suis très-contente ; mais depuis quelques jours il m’a tellement fatiguée de ses sottes nouvelles, que, , s’il continue encore sur le même ton, je lui donnerai nettement son congé.


MLLE DUPRÉ.


Cela serait un peu violent.


MLLE DE L’ÉTANG.


Tant violent qu’il te plaira ; je n’aime point d’être obsédée. Cela est fort plaisant d’avoir toujours un homme devant soi !


Scène II



M. DE L’ÉTANG, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ.




M. DE L’ÉTANG.


Quelle dispute avez-vous là, que vous me semblez si émues ?


MLLE DUPRÉ.

Le sujet en est assez extraordinaire : ma cousine se plaint d’avoir un amant qui est trop assidu auprès d’elle, et veut que je la plaigne de ce malheur.


M. DE L’ÉTANG.


Voilà qui est horrible ! Vous êtes, ma cousine, bien inhumaine de ne pas prendre beaucoup de part à une telle affliction.


MLLE DE L’ÉTANG.


Que je hais les mauvais plaisants ! Je vous dis que rien n’est plus fatigant que la présence continuelle d’un homme, tel qu’il puisse être.


M. DE L’ÉTANG.


Voilà, ma pauvre sœur, ce que c’est que d’avoir tant de mérite et tant de charmes.’Ce sont de grands avantages, mais ces avantages ont de grandes incommodités. On a le déplaisir d’entendre dire à tous moments qu’on est belle, qu’on est aimable, et de l’entendre dire en cent manières différentes, et encore par des gens dont on est aimée. Cela est bien douloureux : il faut une grande vertu pour soutenir généreusement et de bonne grâce le poids d’une si grande affliction.


MLLE DE L’ÉTANG.


Réjouissez-vous tant qu’il vous plaira, mais cela ne me réjouit point.


M. DE L’ÉTANG.


Tu te plains fort mal à propos. M. Duvivier est un fort honnête homme, qui a beaucoup de bien et de très-beau bien, qui a de l’esprit à sa manière et qui sait toujours mille nouvelles.


MLLE DE L’ÉTANG.


Il n’en sait que trop pour mon repos.

{{personnage|M. DE L’ÉTANG.|c}}
Son frère aîné, M. Deslandes, est d’une humeur bien opposée : c’est un loup-garou qui ne voit personne, qui n’a nulle curiosité pour tout ce qui se fait aujourd’hui, et qui n’a d’autre passion que de savoir les curiosités les plus cachées de la fable bu de l’histoire la plus ancienne. Il étoit dernièrement dans une joie inconcevable d’avoir trouvé le nom de la nourrice d’Hector et celui de la femme de chambre qui rognoit les ongles à Cléopâtre. Il étoit encore ravi d’avoir appris que les pantoufles du roi Priam étoient doublées en peau de louve.


MLLE DUPRÉ.


Où est-ce que M. Jérôme a péché ces deux enfants-là ? Ils ne lui ressemblent point du tout. M. Jérôme est un bon homme qui ne s’informe guère de tout ce qui se passe, et que je ne crois pas non plus un fort grand docteur, quoiqu’il dise dès mots de latin assez souvent.

{{personnage| M. DE L’ÉTANG.|c}}
M. Jérôme est, comme vous le dites, un fort bon homme, qui a bon sens et qui a amassé beaucoup de bien dans son négoce. On le tient riche de plus de trois cent mille livres. Il est vrai aussi qu’il ne s’est jamais beaucoup mis en peine de l’antiquité. Si quelquefois il dit du latin, c’est par la seule raison qu’il n’en sait guère. C’est du côté de leur mère que ces enfans tiennent les caractères dont ils sont. Leur mère étoit une bonne femme, fort avare, qui ramassoit tous les chiffons et toutes les guenilles’de son grenier, dont elle se pafoit, et qu’elle mettoit en œuvre avec plus de soin et plus de joie qu’elle n’aurait fait de belles étoffes bien riches et toutes neuves, et c’est de là qu’on croit que son fils aîné tient l’amour qu’il a pour les antiquailles. On dit aussi qu’elle savoit et débitoit fort bien toutes les petites histoires de son quartier, et que de là vient l’inclination qu’a son jeune fils à dire des nouvelles.


MLLE DUPRÉ.


Quoi qu’il en soit, ces deux enfans-là sont bien différens l’un de l’autre.


M. DE L’ÉTANG.


Pas trop. Je les trouve en quelque façon de la même espèce, c’est-à-dire tous deux épris de bagatelles, dont l’un les aime quand elles sont bien nouvelles, et l’autre quand elles sont bien vieilles. Ils avoient une sœur qui étoit la vraie humeur du père : une bonne enfant, blanche et vermeille, et de gros yeux qui ne disoient rien. Elle trouvoit tout bon, et tous ceux qui l’alloient voir étoient les plus honnêtes gens du monde. Je me souviens toujours d’une anagramme que je fis pour elle, dont elle étoit ravie. Elle s’appeloit Marie-Guillaume, et l’anagramme étoit Miracle de beauté. Il est vrai qu’il y manquoit beaucoup de lettres ; mais, quand je lui eus répondu que c’étoit en cela particulièrement que consistoit la beauté de l’anagramme, que c’étoit une chose trop aisée quand toutes les lettres s’y rencontraient d’elles-mêmes, et que la difficulté étoit de les y trouver quand elles n’y étoient pas, elle fut très-contente de ma réponse et de son anagramme.


MLLE DUPRÉ.


J’aurais bien aimé cette bonne fille. Pour ce qui est des deux frères, je crois que celui qui aime les nouvelles a plus de raison que celui qui aime les antiquailles, car je ne crois pas qu’il y ait rien de plus inutile et de plus ridicule.


M. DE L’ÉTANG.


Comme vous parlez ! Savez-vous qu’il n’y a que ceux qui ressemblent à M. Deslandes qu’on regarde aujourd’hui comme de vrais savans, et que tous les auteurs en ius, soit d’Allemagne, soit de Hollande, ne donnent ce titre honorable qu’à ceux de son caractère, surtout s’ils ont fait réimprimer de vieux livres avec des notes ?


MLLE DUPRÉ.


J’en ai bien de la joie, car j’ai beaucoup d’estime pour M. Deslandes, tout loup-garou qu’il est, parce que c’est un véritable homme d’honneur.


M. DE L’ÉTANG.


Je voudrais qu’il t’eût épousée : il a du bien, et tu serais bien à ton aise. Pour vous, ma sœur, contraignez-vous un peu, et ne vous lamentez pas si fort d’avoir un amant trop passionné.


MLLE DE L’ÉTANG.


De l’humeur dont vous êtes, qui est pour le moins aussi vive que la mienne, il vous feroit beau voir si vous étiez obsédé de quelque personne dont la présence trop assidue vous chagrinât.


M. DE L’ÉTANG.


Je ne suis jamais fâché que l’on m’aime, et j’aurai toujours de l’obligation à ceux qui voudront m’honorer de leur compagnie. Adieu jusqu’à revoir. A propos, j’oubliois de vous dire que nous aurions à souper nos belles petites voisines.


M. DE L’ÉTANG.


Elles-mêmes, et elles nous donneront leur petit concert.


MLLE DUPRÉ.


J’en ai bien de la joie. Elles chantent comme des anges. C’est tout autre chose que ce n’étoit il y a six mois.


M. DE L’ÉTANG.


Mlle Louison m’a fait promettre que je lui donnerais l’Oublieux.


MLLE DE L’ÉTANG.


Cela sera bien avisé.


M. DE L’ÉTANG.


Ayez donc soin de tout. Adieu.


Scène III



MLLE DUPRÉ, MLLE DE L’ÉTANG.




MLLE DUPRÉ.


Si tu me crois, tu te contraindras un peu sur le chapitre de M. Duvivier. Ce ne serait point une mauvaise affaire pour toi que de l’épouser, ni pour moi d’épouser M. Deslandes. Nous sommes jeunes toutes deux ; mais nous ne le serons pas toujours. Quand on devient sur l’âge, c’est une belle chose de se trouver la femme d’un homme riche, surtout quand on a aussi peu de bien que nous en avons.


MLLE DE L’ÉTANG.

Ce que tu dis est le plus beau du monde, mais…


Scène IV



M. DUVIVIER, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ, BABET.




BABET.


C’est M. Duvivier qui vient pour avoir l’honneur de vous voir.


MLLE DE L’ÉTANG.


Quoi ! le voilà encore !


MLLE DUPRÉ.


Oh ! oh ! Monsieur, qui vous fait revenir si tôt ?


M. DUVIVIER.


Je viens de recevoir une lettre d’un de mes amis qui est à Rouen, et je n’ai pas voulu tarder plus longtems à vous en faire part. Il me mande qu’on y a pendu cette semaine, trois voleurs de grand chemin ; qu’on y a donné la fleur de lys à deux coupeurs de bourse, et qu’il y est arrivé trois barques chargées de morues. Il m’envoye en même tems le nom de toutes les cloches de la ville de Rouen, avec le nom de leurs parrains et de leurs marraines.


MLLE DE L’ÉTANG.


Voilà une belle curiosité !


M. DUVIVIER.


Est-ce que vous savez déjà tout cela ? Je gagerais bien que non. Vous savez peut-être que la grosse cloche de la cathédrale s’appelle Georges d’Amboise, qu’elle a été tenue par Alphonse-Ferdinand de Marinville et Jeanne-Charlotte-Eléonor de Valincour, en l’année mil quatre cent quatre-vingtdix- huit ; mais je suis sûr que vous ne savez point le nom de toutes les cloches des vingt-sept paroisses et des trente-deux couvens qu’il y a dans cette ville. Savez-vous, par exemple, que la grosse moyenne des Cordeliers s’appelle Françoise, que celle des Carmes s’appelle Thérèse, que celle des…


MLLE DUPRÉ.


N’en dites pas davantage, s’il vous plaît ; il me semble que j’ai déjà toutes les cloches de Rouen dans la tête.


M. DUVIVIER.


J’en demeurerai là, puisque vous me l’ordonnez ; mais assurément, lorsque j’aurai achevé mon recueil de toutes les cloches de France, ce sera un ouvrage très-curieux ; il y a déjà vingt libraires qui me le demandent. Cependant, je vois bien que vous n’avez pas de goût pour ces sortes de curiosités ; mais, pour vous faire voir que j’ai plus d’un talent, je veux bien vous dire que j’ai deviné l’énigme du dernier Mercure.

{{personnage|MLLE DUPRÉ.|c}}
Ahlah ! c’est autre chose. Voilà un titre incontestable de bel esprit.


M. DUVIVIER.


Ce peut bien être un titre de bel esprit d’avoir deviné l’énigme, puisque c’en est un de ne pas l’avoir devinée. Pourvu qu’on ait dit quelque chose qui en approche, l’auteur du Mercure n’oserait manquer à mettre le nom de tous ceux qui lui ont envoyé leur explication, quelle qu’elle soit.


MLLE DUPRÉ.


Cela n’est pas possible !


M. DUVIVIER.


Cela est si vrai que, si vous voulez, je vais vous nommer tous ceux qui n’ont pas deviné celle du dernier Mercure.


MLLE DUPRÉ.


Je serais bien aise de savoir le nom de ces beaux esprits-là.


M. DUVIVIER.


Il y a M. Trébuchet d’Auxerre, le maître clerc sans barbe de la place Maubert, l’avocat du Roi du Pont-Audemer, la belle Nanon du Pont-au-change, le solitaire de la rue Trousse-Vache, et vingt autres encore qui ne me reviennent pas dans la mémoire. Le mot de l’énigme étoit le Soleil ; quelques-uns l’avoient expliquée du Phoenix, quelques autres du girusol (tournesol), d’autres d’une lanterne, d’autres d’un tournebroche, d’autres… que sais-je, moi ? je ne puis me souvenir de tout.


MLLE DUPRÉ.


Rien n’est plus plaisant que ces devineurs et non devineurs d’énigmes.

{{personnage|MLLE DE L’ÉTANG.|c}}
Vous êtes bien heureuse, ma cousine, de vous divertir à si peu de frais. Pour moi, cela ne me divertit point du tout, et M. Duvivier me feroit un extrême plaisir de ne m’honorer plus de ses trop fréquentes et ennuyeuses visites.

(Elle sort.)


Scène V



M. DUVIVIER, MLLE DUPRÉ.




M. DUVIVIER


Je suis bien malheureux de déplaire si fort à votre belle et cruelle cousine. Ne m’abandonnez pas, s’il vous plaît, ma chère demoiselle ; je ne dirai plus mot si elle veut, ou je ne l’entretiendrai que de choses qui sont de son goût quand je serai assez heureux de le bien connoître.

{{personnage|MLLE DUPRÉ.|c}}
Vous avez tort, et depuis le tems que vous la voyez, n’avez-vous pas dû remarquer qu’elle a une aversion insurmontable pour certaines choses qui divertissent la plupart du monde ? Je veux vous donner des marques de mon amitié. Quelque chemin que vous preniez pour lui plaire, vous n’en viendrez —jamais à bout que vous ne preniez celui que je vais vous dire. Attachez-vous uniquement à faire votre cour à son frère, qui peut tout sur elle ; mais que ce soit avec une continuelle assiduité. Quoi-qu’il vous témoigne que vos honnêtetés le fatiguent, poursuivez toujours, car c’est alors qu’il est plus aise qu’on le caresse. La persévérance à vous attacher à lui le gagnera immanquablement, après quoi ce ne sera plus une affaire d’avoir les bonnes grâces de la sœur.


M. DUVIVIER.


Vous me redonnez la vie, ma chère demoiselle, et je vais profiter de vos bons conseils.


MLLE DUPRÉ.


Votre rupture vient le plus mal à propos du monde ; nous avons ce soir un concert que vous auriez été ravi d’entendre. Nos belles petites voisines viennent souper céans, et M. de l’Étang doit faire venir un oublieux pour les divertir.


M. DUVIVIER.


Je n’ai point de regret à tous ces plaisirs-là dans l’ennui où je suis. Cependant, je vous remercie de l’avis que vous me donnez : je pourrai bien en faire mon profit. Adieu, faites ma paix, je vous en conjure.

ACTE II




Scène I



{{acteurs|M. JÉROME, M.DESLANDES.}}


M. JÉROME


Je n’ai garde de blâmer l’application que tu as à l’étude, elle fait une de mes plus grandes joies, car, quoique je n’aie jamais étudié, je ne laisse pas d’aimer avec ardeur et la science et les savans. Ce m’est une grande consolation que de deux enfans que Dieu m’a donnés, l’un se soit appliqué à connoître tout ce que l’antiquité a de plus curieux, et que l’autre se plaise à recueillir jusques aux moindres circonstances de ce qui se fait parmi nous. Je me vois par là comme en possession de ce qui s’est passé dans tous les siècles. Cependant, comme il n’y a point d’excès qui ne’soit vicieux, et qu’il peut y avoir de l’intempérance, selon le sentiment d’un ancien, dans l’usage des meilleures choses, je voudrais que tu misses quelques bornes à l’application que tu donnes à l’étude. Je voudrais que l’usage du monde, les visites des honnêtes gens joignissent un peu de politesse à la science que tu as acquise.


M. DESLANDES.


Est-ce que vous croyez, mon père, qu’il se trouve de vraie politesse dans le siècle où nous sommes ?


M. JEROME.


Je le crois assurément. Il n’y a qu’à aller à la cour, ou voir le beau monde de Paris, pour en être persuadé.


M. DESLANDES.


La manière dont le beau mo nde vit à Paris, à la vérité, n’est pas tout à fait si barbare que celle des Goths et des Huns, dont nous descendons, mais elle ne ressemble pas à l’élégance d’allures, ni à l’urbanité de Rome ; ainsi, mon père, soyez persuadé que je me forme plus l’esprit et que je le polis davantage dans la lecture d’un seul chapitre d’AuluGelle ou de Macrobe que dans les visites que je pourrais faire.


M. JÉRÔME.


Je n’en crois rien. Regarde comme te voilà bâti. Ta cravate est toute de travers, ton juste-au-corps est si mal boutonné qu’il pend d’un côté quatre doigts plus que de l’autre. Regarde comme tes bas sont roulés. Ote-moi tes gants : Quelles mains ! Quels ongles bordés de noir ! Voilà un jeune homme bien poli ! Tu as beau lire, tu ne seras jamais qu’un malpropre et qu’un sauvage si tu ne hantes compagnie. J’ai donc résolu de te faire faire connoissance avec M. de l’Étang, très-habile avocat, avec mademoiselle sa sœur, et une de leurs parentes qui demeure avec eux. Ce sont deux demoiselles de beaucoup de mérite, et qu’il n’est pas que tu n’ayes vues passer plusieurs fois devant chez nous. Elles sont belles toutes deux.


M. DESLANDES.


Elles sont belles comme les autres.


M. JÉRÔME.


Est-ce que tu prétends encore qu’il n’y a plus au monde de belles femmes, comme il n’y a plus de vraie politesse ?


M. DESLANDES.


Comme il n’y a plus d’Alexandres ni de Césars, qu’on ne voit plus de Themistocles, de Periclès ni d’Épaminondas, est-il étrange qu’il ne se trouve plus d’Hélènes, d’Iphigenies, de Cleôpatres, de Pulcheries, et d’autres beautés de la même force.


M. JÉRÔME.


Du moins les trouveras-tu un peu jolies.

{{personnage| M. DESLANDES.|c}}
Elles le sont assurément, mais pourtant quelle différence entre la plus aimable des demoiselles de ce temps-ci et la moindre Glicerium des beaux siècles de l’antiquité ! Mea Glicerium, mea Tertulla, meaLycea, mea Leucothée : combien de charmes dans ces noms-là seulement, et peut-on, quand on y est accoutumé, entendre parler de Nanons, de Margots, de Fanchons, de Javottes ?


M. JÉRÔME.


Tu ne sais ce que tu dis. Quand tu les connoîtras ces Javottes et ces Nanons, elles te feront bien changer de langage. Quoi qu’il en soit, je veux te présenter à ces belles voisines. Je serais bien aise que tu pusses gagner les bonnes grâces de Mlle de l’Étang, ou de sa cousine, pour en faire ta femme. Elles n’ont pas beaucoup de bien, mais elles ont beaucoup de vertu et de mérite ; comme Dieu a béni mon travail au delà de mes espérances, je suis persuadé qu’il te seroit plus avantageux d’épouser une fille avec peu de bien, mais bonne ménagère, que d’en prendre une qui eût beaucoup de bien et qui dépensât le double de ce qu’elle t’auroit apporté. J’ai passé ma vie à vendre des étoffes, et pendant que je m’en suis mêlé, j’ai vu tant de femmes qui ont ruiné leurs maris, en belles jupes et en beaux manteaux, par la seule raison qu’elles avoient eu beaucoup de bien en mariage, que je n’oserais penser à te donner une fille qui soit un peu riche. Je connois la famille de ces demoiselles-ci ; j’ai connu particulièrement leurs pères et leurs mères, c’étoient de bonnes gens et leurs enfans leur ressemblent ; ainsi je serais sûr de n’être pas trompé. Suis-moi et allons leur faire la révérence.


Scène II



{{acteurs| M. JÉRÔME, M. DESLANDES, BABET.}}


M. JÉROME.


La belle enfant, n’êtes-vous pas à Mlle de l’Étang ?


BABET.


Oui, monsieur, pour vous rendre service.


M. JÉRÔME.


Je vous prie de savoir si nous ne l’incommoderions point de lui faire la révérence.


BABET.


Votre nom, s’il vous plaît, monsieur ?


M. JÉRÔME.


Vous lui direz que c’est M. Jérôme et son fils qui souhaiteraient fort avoir l’honneur de la voir.


BABET.


Monsieur Jérôme ?


M. JÉRÔME.


Oui, ma fille.


Scène III



M. JÉRÔME, M. DESLANDES.




M. JÉRÔME.


Oh ça, mon fils, il faut s’acquitter de ceci en galant homme, c’est-à-dire avec une honnête hardiesse mêlée de respect et de civilité. Comme tu tiens ton, chapeau ! Tiens-toi droit, tourne tes pieds en dehors. Allons, voici qu’on vient.

{{scène| IV}}

M. JÉRÔME, M. DESLANDES, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ, BABET.




M. JÉRÔME.


Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Nous venons nous acquitter de nos devoirs et user de la liberté que donne le voisinage. Voici mon fils que je vous amène. C’est un jeune homme qui n’a pas vu encore beaucoup de monde et à qui il sera très-avantageux d’avoir le bien de votre connoissance. Il a de l’étude, il a des lettres ; mais il lui manque cette agréable politesse qu’on ne trouve qu’auprès des dames, et des dames d’un mérite comme le vôtre. C’est un cœur tout neuf et tout entier, et qui n’a encore brûlé d’aucune flamme. Avancez, mon fils… Mais, qu’est-il devenu ?

{{personnage| BABET.|c}}
Il s’est enfui.


M. JÉRÔME.


Permettez-moi, mademoiselle, d’aller voir ce qu’il est devenu.


Scène V



MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ.




MLLE DUPRÉ.


On nous l’avoit bien dit que les deux fils de M. Jérôme étoient d’une humeur aussi opposée. On ne peut se défaire du cadet et on ne peut retenir l’aîné. Voilà une assez plaisante aventure !


MLLE DE L’ÉTANG, riant


Voir ce bonhomme qui court après son ûls, est-ce quelque chose d’incomparable ! « Voilà mon fils que je vous amène ; avancez, mon fils… » Et puis, néant ! Si ce bonhomme revient, comment nous empêcher de lui rire au nez ?


MLLE DUPRÉ.


Gardons-nous-en bien, ni de faire semblant que cela nous étonne.


MLLE DE L’ÉTANG.


« Voilà mon fils que je vous amène…, avancez mon fils… »


MLLE DUPRÉ.


Ris tant que tu voudras présentement, mais prends ton sérieux, je t’en prie, quand il viendra.


MLLE DE L’ÉTANG.


J’y ferai mon possible, mais je ne réponds de rien.


MLLE DUPRÉ.


Tu serais folle à mettre aux Petites-Maisons. Tout ceci est peut-être de plus grande conséquence que tu ne crois. Soyons sages, je t’en conjure, et ne gâtons rien. Le voici qui revient à nous.


Scène VI



JÉRÔME, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ

.




M. JÉRÔME.


Je l’ai trouvé dans son cabinet avec sa robe de chambre et qui lisoit dans un gros livre comme si de rien n’eût été. Je vous avoue que cette humeur sauvage là me déplaît beaucoup.


MLLE DUPRÉ.


Cela ne m’étonne point, vous lui aviez donné un personnage difficile à faire. Il falloit s’avancer avec des révérences bien compassées, nous saluer l’une après l’autre, et nous faire à chacune un petit compliment. C’étoit une espèce d’entrée de ballet qu’il faut avoir répétée plus d’une fois pour la bien faire. Je sais un moyen excellent pour remédier à ce petit désordre, qui, franchement, ne nous déplaît pas, parce qu’il marque une certaine crainte respectueuse dont on n’est pas fâchée d’être la cause. Ce soir nos petites voisines qui chantent si bien viendront souper céans et y faire concert. Vous n’avez, monsieur, qu’à nous faire l’honneur d’être de la partie et de l’amener avec M. Duvivier, qui est de nos bons amis il y a longtemps. A la faveur du concert et de la bonne compagnie qu’il y aura, nous ferons petit à petit connoissance.


M. JÉRÔME.


Cela est le mieux pensé du monde, mais ce serait prendre trop de liberté d’en user si familièrement pour la première fois.


MLLE DE L’ÉTANG.


Monsieur, c’est sans façons ; vous nous ferez un vrai plaisir à mon frère, à ma cousine et à moi.


M. JÉRÔME.


Je me rends à vos offres, elles sont faites de si bonne grâce qu’on ne peut pas les refuser.


MLLE DUPRÉ.


Je suis persuadée, monsieur, que vous n’étiez pas si farouche que cela dans votre jeune temps.


M. JÉRÔME.


Non, assurément, mademoiselle. J’ai toujours fait profession d’estimer, d’aimer et d’honorer le beau sexe et de rendre aux dames tous les services dont j’étois capable. Vous en direz ce qu’il vous plaira, mais les hommes étoient, de mon temps, plus civils, plus honnêtes et plus galants qu’ils ne sont aujourd’hui. J’ai été pendant dix ans d’une société aussi jolie qu’il y en eût à Paris. Mme Morineau en étoit, la belle Mme Trousser, Mlle Belin, fille d’esprit, s’il y en eût jamais, M. Oudry, monsieur,… monsieur… Hé, là ! le secrétaire de ce Maître des Requêtes qui étoit si riche, dont le fils a épousé la fille de monsieur… aidez moi… ce gros partisan, qui a une si belle maison ici auprès de Paris… Eh ! mon Dieu, à ce village où tout le monde va se promener ?…


MLLE DUPRÉ.


A Auteuil ?… à Saint-Cloud ?…


M. JÉRÔME.


Non, c’est ce village où on mange de si bonnes fraises.


MLLE DE L’ÉTANG.


A Montreuil ?…


M. JÉRÔME.


Non.


MLLE DUPRÉ.


A Nogent sous le bois ?…


Non.

{{personnage| MLLE DE L’ÉTANG.|c}}
A Bagnolet ?…


M. JÉRÔME.


Justement. Il n’est pas que vous n’ayez vu cette maison-là ?


MLLE DUPRÉ.


C’est une maison où il y a quantité de fontaines et un grand bois dé haute futaye ?


M. JÉRÔME.


C’est cette maison-là même.


MLLE DE L’ÉTANG.


Nous y avons été plus de vingt fois. C’est une promenade que nous aimons plus qu’aucune autre. Nous nous y sommes bien diverties.

{{personnage|MLLE DUPRÉ.|c}}
Il nous arriva une fois l’aventure du monde la plus plaisante par la bêtise d’un laquais… Mais où en étions-nous, et par où sommes-nous venus dans cette maison de campagne ?


MLLE DE L’ÉTANG.


Je n’en sais rien.


M. JÉRÔME.


Ni moi non plus. Ah ! je me souviens ! C’est que cette maison appartenoit au beau-père du fils du Maître des Requêtes, dont un galant homme de notre société étoit le secrétaire. Quoi qu’il en soit, nous passions le temps comme des rois, et je n’ai point regret à ma jeunesse. Je veux vous entretenir ce soir des bons tours que nous faisions, puisque vous voulez bien que mes enfans et moi ayons l’honneur de souper avec vous. Ainsi, je vais vous dire adieu jusqu’au revoir.


MLLE DE L’ÉTANG.


Nous vous attendrons, monsieur, et votre compagnie, avec impatience.

ACTE III




Scène I



{{acteurs|MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ.}}


MLLE DE L’ÉTANG.


Est-il possible que tu n’ayes pu voir encore le pauvre Duvivier pour lui faire des excuses de ma brusquerie ? Je t’avoue qu’il m’a fait pitié et que je suis inconsolable du chagrin que je lui ai donné.


MLLE DUPRÉ.


Tu es bien fille ! Ce matin tu ne le pouvois souffrir, et te voilà toute inquiète de ne pas le voir. Que veux-tu que je te dise ? Il étoit outré de douleur, et je ne crois pas qu’il remette jamais les pieds céans.


MLLE DE L’ÉTANG.


J’en serais au désespoir, car il faut que je te dise la vérité, le chagrin que j’avois contre lui ne venoit point tant du peu d’agrément de sa conversation que de ce qu’on m’avoit dit qu’il en aimoit une autre ; mais je viens d’apprendre qu’il n’y a rien de plus faux et qu’on avoit pris plaisir à me donner cette alarme.


MLLE DUPRÉ.


Je te promets que je n’oublierai rien pour le faire revenir et vous remettre tous deux bien ensemble. Mais écoute ce qui m’est arrivé.J’étois sortie pour faire une visite dans le quartier ; deux hommes, à quatre pas de moi, ont mis l’épée à la main pour se battre ; je me suis jetée à corps perdu dans la première maison que j’ai rencontrée, c’étoit justement la maison de M. Jérôme, où j’ai trouvé d’abord, face à face, M. Deslandés qui accourait au bruit qu’on faisoit dans la rue. Il a tressailli en me voyant, et je crois qu’il a été aussi effrayé de me voir que je l’ai été de voir des épées nues ; cependant, comme le plus fort en étoit fait, et qu’il n’étoit plus question de complimens ni de révérences, il s’est un peu remis et m’a dit fort galamment qu’il ne pouvoit être fâché de cet accident, quelque frayeur qu’il m’eût donnée, parce qu’il étoit cause du bonheur qu’il avoit de me voir. Je suis la plus trompée du monde si je ne lui ai touché le cœur.


MLLE DE L’ÉTANG.


Si tu en es bien persuadée, cela est vrai. Mais ne nous trompons point là-dessus. On nous fait plaisir quand on nous dit qu’on nous aime ; mais pour l’ordinaire on ne nous apprend rien de nouveau.


MLLE DUPRÉ.


Je lui ai dit que nous faisio ns notre compte de l’avoir ce soir à souper. Il m’a dit que-son père l’en avoit averti et qu’il en avoit la plus grande joie du monde.


MLLE DE L’ÉTANG.


Tu peux te vanter d’avoir fait un miracle, car n’en est-ce pas un d’avoir fait, en moins d’un quart d’heure, d’un homme fort sauvage un homme fort galant ? Tu dois être fière d’une telle métamorphose.


MLLE DUPRÉ.


Il faut voir ce que cela deviendra.


Scène II



M. DE L’ÉTANG, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ.




M. DE L’ÉTANG.


Je ne sais pas à qui en veut M. Duvivier, il s’est acharné sur moi de la plus étrange manière du monde… Il ne m’a pas abandonné un moment’depuis que je vous ai quittées. Il n’y a rien que je n’aye essayé pour m’en défaire, mais inutilement. Je suis entré chez un de mes amis, feignant d’avoir quelque chose d’importance à lui dire, en sortant j’ai trouvé M. Duvivier sur le pas de la porte qui m’attendoit et qui a recommencé à me fatiguer de ses nouvelles et surtout de ses protestations d’amitié qu’il a réitérées plus de cent fois et en cent manières différentes ; je l’ai eu sur le corps toute la journée.


MLLE DE L’ÉTANG.


Voilà, mon frère, ce que c’est que d’être si aimable : le grand mérite a ses incommodités aussi bien que ses avantages. Il est bien fâcheux assurément de s’entendre louer sans cesse et de se voir accablé de marques d’amitié, de respect et d’estime. Il faut une grande vertu pour soutenir courageusement et de bonne grâce le poids d’une telle affliction.

{{personnage| M. DE L’ÉTANG.|c}}
Oh ! oh ! j’entends la raillerie et j’avoue franchement que je l’ai bien méritée ; mais raillerie à part, nous avons tous deux tort. M. Duvivier est un fort honnête homme qui s’est donné à nous, qui fait tous ses efforts pour nous plaire et pour gagner notre amitié ; et nous, parce que ses manières ne reviennent pas aux nôtres qui sont peut-être pires que les siennes, car nous avons l’un et l’autre un air fier et une brusquerie qui, apparemment, ne plaisent pas à bien du monde, nous le traitons du haut en bas et nous nous fâchons de ce qu’il nous aime. Nous ferions bien de nous corriger de cette impertinence et de cette injustice.


MLLE DUPRÉ.


Mademoiselle votre sœur n’est pas moins repentante que vous du péché dont vous vous accusez ; mais il y a un moyen de réparer tout : M. Jérôme, M. Deslandes et M. Duvivier viennent souper céans aujourd’hui.


M. DE L’ÉTANG.


M. Jérôme ! et par quelle aventure vient-il souper céans ?


MLLE DUPRÉ.


Il est venu nous voir cette après-dînée, on s’est mis à parler de nos aimables petites voisines, M. Jérôme a témoigné une si grande envie de les entendre, que ma cousine, ayant dit qu’elles venoient souper céans, en a aussi prié M. Jérôme et sa famille, ce qu’il a accepté avec sa franchise ordinaire.


M. DE L’ÉTANG.


J’en ai bien de la joie : mais avez-vous bien donné ordre à tout ?


MLLE DE L’ÉTANG.


Nous avons le plus joli souper du monde, vous en serez content. La compagnie n’a qu’à venir quand il lui plaira.

{{personnage|M. DE L’ÉTANG.| c}}
Surtout un Oublieux, Mlle Louison ne me le pardonnerait pas.


Scène III



M. DE L’ÉTANG, MLLE DE L’ÉTANG, MLLE DUPRÉ, MLLE MANON, MLLE LOUISON.




MLLE DE L’ÉTANG.


La voilà elle-même et mademoiselle sa sœur.


M. DE L’ÉTANG.


Soyez les très-bien venues, mes belles demoiselles. Nous vous sommes bien obligés, et à madame votre bonne maman qui a bien voulu vous laisser venir. Asseyons-nous, s’il vous plaît. J’ai chanté toute la nuit le petit air à boire que vous chantâtes hier au soir.


MLLE DE L’ÉTANG.


Il est admirable. Je n’ai jamais rien ouï qui m’ait tant plû.


MLLE DUPRÉ.


Ce qui me charme, c’est d’entendre Mlle Louison chanter la basse.


MLLE MANON.


Si vous voulez, nous vous la chanterons tout à l’heure.


M. DE L’ÉTANG.


Vous ne sauriez nous faire un plus grand plaisir.

(Elles chantent un air à boire.)



{{scène| IV}}

BABET, M.. DE L’ÉTANG, ETC.




BABET, À M. DE L’ÉTANG.


Mme la marquise de Bergerac est là bas dans son carrosse qui vous prie de vouloir bien descendre.


M. DE L’ÉTANG.


Je suis bien misérable ! Je commence à prendre un peu de plaisir, et cette maudite chicaneuse vient m’en arracher impitoyablement. Il n’y a que moi au monde à qui cela arrive. Je reviendrai bientôt ou je ne pourrai.


MLLE DUPRÉ.


Nous ne l’aurons d’une heure. C’est une vieille plaideuse qui prend plus de plaisir à entendre parler de procès que nous n’en prenons à entendre de la musique. Cependant ne laissons pas de continuer. Recommençons, s’il vous plaît, le petit air à boire.

(Elles chantent.)




Scène V



M. JÉRÔME, M. DESLANDES, MLLE DUPRÉ, ETC.




M. JÉRÔME.


Nous voici, mademoiselle, rendus à vos ordres.


MLLE. DUPRÉ.


Et où est M. Du vivier ?


M. JÉRÔME.


C’est un libertin qui n’est presque jamais chez moi. J’ai donné ordre que s’il revenoit on l’envoyât ici.


MLLE DE L’ÉTANG.


Si vous voulez bien prendre des sièges et donner audie nce, vous entendrez quelque chose qui vous plaira assurément. Mesdemoiselles, le petit air que vous chantiez, s’il vous plaît.

(Elles chantent.)



M. JÉRÔME.


Cela est beau, cela est harmonieux. J’admire la nature qui a bien voulu donner à cette jeune demoiselle ce qu’elle n’accorde qu’aux mâles les plus mâles. On est agréablement surpris de voir sortir d’une belle petite bouche une voix qui ne sort d’ordinaire que d’une bouche bien grande et bien barbue. Cela me ravit.

(Elles continuent à chanter.)




MLLE LOUISON.


J’entends un Oublieux.


MLLE DUPRÉ.


Écoutons.


L’OUBLIEUX, DERRIÈRE LE THÉÂTRE.


Oublies ! oublies ! ho ! ho ! ho ! hay !

{{personnage|MLLE DUPRÉ.|c}}
C’est l’Oublieux lui-même, il le faut appeler… Babet !


BABET.


Plaît-il, mademoiselle ?


MLLE DUPRÉ.


Allez appeler l’Oublieux. Eh bien, mademoiselle Louison, vous allez voir un Oublieux.


MLLE LOUISON.


Je n’en ai point vu encore. Je les entends tous les soirs qui crient : Où sont-ils ? Où sont-ils ? Ho, ho, hayl Ils me font peur quelquefois ; mais je crois que je n’aurai pas peur en si bonne compagnie.

{{scène| VI}}

LES MÊMES.



(M.Duvivier, habillé en oublieux, entre sur le théâtre)



M. JÉRÔME.


Oh ! oh ! voilà un joli Oublieux. C’est un vrai Oublieux pour les dames. Tu es bien propre, mon ami ?


L’OUBLIEUX.


Pargué, monsieur, il faut bien que je soyons un peu propre, puisque j’avons l’honneur de hanter quelquefois les bonnes compagnies, comme par exemple. Je ne sommes pas magnifique, mais, comme dit l’autre, pauvres gens ne sont pas riches.


M. JÉRÔME.


Gagne-t-on encore sa vie au métier d’Oublieux ?


L’OUBLIEUX.


Là, là, tellement, quelle ment. Il faut bien que tout le monde vive, larrons et autres. Il y a toujours des provinciaux, des clercs de procureur et de notaire, des garçons de boutique. J’allons aussi dans les auberges, où il y a toujours des Allemands de toute sorte de pays.


M. JÉRÔME.


Que veux-tu dire, des Allemands de toute sorte de pays ?


L’OUBLIEUX.


Il y en a d’Angleterre, de Pologne, de Danemark, que sais-je, moi ? Je n’entends point leur baragouin, mais ils ont de borines pièces de quinze sols et de trente sols que je boutons fort bien dans notre escarcelle.


MLLE DE L’ÉTANG.


Tu es grand causeur, mon ami.

{{personnage| L’OUBLIEUX.|c}}
Dame, l’on me demande et je réponds.


MLLE DE L’ÉTANG.


Ton corbillon est-il plein ?


L’OUBLIEUX.


Il est si plein qu’il s’en va par dessus.


MLLE DE L’ÉTANG.


Il faut que Mlle Louison joue contre l’Oublieux.


MLLE LOUISON.


Je ne sais pas le jeu.


MLLE DE L’ÉTANG.


Je vous dirai quand vous aurez gagné. Vous n’avez qu’à bien remuer les dez.


M. JEROME À MLLE DUPRÉ.
.


Vous êtes là en grande conférence avec mon fils, vous l’avez bien apprivoisé ?

{{personnage|MLLE DUPRÉ.|c}}
Je lui suis bien obligée de la complaisance qu’il a de vouloir bien s’entretenir avec moi.


M. JÉRÔME.


Je ne sais s’il a eu la force de vous dire les sentimens qu’il a pour vous, mais je sais qu’il vous estime infiniment, il me l’a déclaré tantôt ; je souhaiterais bien, mademoiselle, que vous pussiez avoir quelque bonne volonté pour lui.


MLLE DUPRÉ.


Ce me sera toujours beaucoup d’honneur et un grand avantage d’avoir quelque part dans les bonnes grâces de M. Deslandes.


M. DESLANDES.


Mon père me fait bien du plaisir de parler comme il fait, et jamais il ne m’a été si bon père.


M. JÉRÔME.


Voyez comme il est devenu galant auprès de vous. Or ça, mademoiselle, il n’y a qu’un mot qui sert. Vous savez ma franchise. Peut-il espérer de vous être agréable ? C’est une affaire faite si vous le voulez bien.


MLLE DUPRÉ.


Avec la même franchise je vous dirai, monsieur, que rien ne me saurait être plus agréable, pourvu que mon cousin, qui est mon tuteur, comme vous savez, le veuille bien.


M.JÉRÔME.


Je suis sûr qu’il ne vous en dédira pas, et que…


MLLE DE L’ÉTANG.


L’Oublieux est un galant homme ; il nous a vidé tout son corbillon et il nous donne encore des macarons par dessus.


MLLE DUPRÉ.


Cela est fort bien, mais ce n’est pas assez ; il faut qu’il dise la chanson,

{{personnage| L’OUBLIEUX.|c}}
Qu’à ça ne tienne. Je ne l’ai jamais chantée de si bon cœur que je vais la chanter. Il me faut un plat et une assiette.

(On apporte un plat à l’Oublieux et il chante)



Quand une dame est bien jolie, je me laisse aussitôt charmer, Et pour peu qu’elle me veuille aimer Jamais je ne l’oublie. Oublies, oublies ! ho ! ho ! ho ! hayl Charlotte, m’appelez-vous ? Bien souvent c’est une folie De laisser prendre ainsi son cœur ; Mais pour peu qu’elle ait eu de douceur Jamais je ne l’oublie. Oublies, oublies ! ho ! ho ! ho ! hay ! etc.


MLLE DUPRÉ.


J’oubliois, monsieur, à vous dire que je ne puis accepter l’offre que.vous me faites, que vous ne m’ayez accordé une chose que je vais vous demander.

{{personnage| M. JEROME.|c}}
Vous n’avez qu’à dire : si elle est en mon pouvoir, je ne vous refuserai pas assurément.


MLLE DUPRÉ.


Elle est tout à fait en votre pouvoir. C’est que vous trouviez bon que l’Oublieux que voilà épouse ma cousine.


M. JEROME.


Voilà deux choses que je ne comprends pas, l’une que votre cousine épouse un Oublieux, et l’autre qu’elle ait besoin pour cela de mon consentement. Expliquez-vous, s’il vous plaît.


MLLE DUPRÉ.


Il n’est pas nécessaire que je m’explique, il ne s’agit que de vouloir bien que ma cousine épouse l’Oublieux.


M. JEROME.


Je le veux de tout mon cœur, si elle le veut bien. Voilà un ragoût bien étrange pour une demoiselle, que de vouloir épouser un Oublieux. Mais quoi, il y a des fantaisies de toutes les couleurs, et comme dit le proverbe espagnol : De gustibus non est disputandum.


MLLE DUPRÉ.


Il est bon, monsieur, que vous connoissiez l’Oublieux, qui vous a tant d’obligation. Regardez-le bien de près, et voyez s’il ne vous souvient point de l’avoir vu quelque part.


M. JEROME.


Que vois-je ! c’est mon fils. Que veux-tu dire, malheureux, de te déguiser de la sorte ?


MLLE DUPRÉ.


Ne le querellez point, s’il vous plaît. Il aime ma cousine, il y a déjà longtems. Elle lui avoit défendu de la voir pour des raisons qui ne valent guères, et lui, pour la voir sans contrevenir ouvertement à ses ordres, il s’est avisé de se travestir en Oublieux.


M. JEROME.


Je lui sais bon gré, et il ne tiendra qu’à mademoiselle que tout le monde ne soit content.


MLLE DUPRÉ.


Si tu en es d’accord, nous épouserons aujourd’hui les deux fils de monsieur, toi le cadet et moi l’aîné.


MLLE DE L’ÉTANG.


Si mon frère y consent, comme je n’en doute pas, j’en suis très-satisfaite.


MLLE DUPRÉ.


Allons souper, il en est temps. M. de l’Étang sera revenu avant que nous soyons à table. Entrez, s’il vous plaît, monsieur, nous vous suivons.


L’Oublieux, en prenant la main de sa maîtresse, chante


Et pour peu qu’elle me veuille aimer Jamais je ne l’oublie. Oublies, oublies ! ho ! ho ! ho ! hay ! Etc.