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XV


Ayant terminé sa lecture, M. Bergeret plia son manuscrit et le mit dans sa poche. M. Mazure, M. Paillot et M. de Terremondre inclinèrent trois fois la tête en silence.

Puis, ce dernier posa la main sur la manche de Bergeret :

— Ce que vous venez de nous lire, cher monsieur, lui dit-il est véritablement…

À ce mot, Léon se précipita dans la boutique et s’écria avec émotion et importance :

— On vient de trouver madame Houssieu étranglée dans son lit.

— C’est singulier ! dit M. de Terremondre.

— D’après l’état du corps, ajouta Léon, on croit que la mort remonte à trois jours.

— Alors, remarqua M. Mazure, archiviste, ce serait samedi que le crime aurait été commis.

Paillot, libraire, demeuré jusque-là muet, la bouche ouverte, respectueux de la mort, ressemblait ses souvenirs :

— Samedi, vers cinq heures de l’après-midi, j’ai très bien entendu des cris étouffés et le bruit sourd produit par la chute d’un corps. J’ai même dit à ces messieurs (il se tourna vers M. de Terremondre et vers M. Bergeret) qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans la maison de la reine Marguerite.

Personne ne confirma l’avantage que se donnait le libraire qui seul, par l’acuïté de ses sens et la subtilité de son jugement, avait eu soupçon de l’acte dans le moment où il s’accomplissait.

Paillot, après un silence respectueux, reprit :

— Dans la nuit du samedi au dimanche, j’ai dit à madame Paillot : « On n’entend plus rien dans la maison de la reine Marguerite ».

M. Mazure demanda l’âge de la victime. Paillot lui répondit que madame Houssieu avait de soixante-dix-neuf à quatre-vingts ans, qu’elle était veuve depuis cinquante ans, qu’elle possédait des terres, des valeurs et une forte somme d’argent, mais qu’avare et fantasque elle n’avait point de servante, cuisait elle-même ses aliments dans la cheminée de sa chambre et vivait seule parmi des débris de meubles et de vaisselle, recouverts d’une poussière d’un quart de siècle. Il y avait plus de vingt-cinq ans en effet qu’on n’avait donné un coup de balai dans la maison de la reine Marguerite. Madame Houssieu sortait peu, se procurait des vivres pour une semaine entière et ne recevait personne chez elle, hors le garçon boucher et deux ou trois gamins qui faisaient des commissions.

— Et l’on croit que le crime a été commis samedi dans l’après-midi ? demanda M. de Terremondre.

— On s’en doute, par l’état du corps, répondit Léon. Il paraît qu’il est affreux à voir.

— Samedi, dans l’après-midi, reprit M. de Terremondre, nous étions ici, séparés seulement par un mur de la scène horrible, et nous causions de choses indifférentes.

Il y eut encore un long silence. Puis on demanda si l’assassin était pris, ou si seulement on le connaissait. Mais Léon ne put, malgré son zèle, répondre à ces questions.

Une ombre, sans cesse épaissie et qui semblait funèbre, s’étendait sur la boutique de librairie. Elle était produite par la foule noire des curieux amassés sur la place devant la maison du crime.

— On attend sans doute le commissaire de police et le parquet, dit l’archiviste Mazure.

Paillot qui était doué d’une exquise prudence, craignant que le peuple curieux ne brisât les glaces de la montre, ordonna à Léon de fermer les volets.

— Vous ne laisserez ouverte, dit-il, que la devanture qui donne sur la rue des Tintelleries.

Cette mesure de précaution parut empreinte d’une certaine délicatesse morale. Ces messieurs « du coin des bouquins » l’approuvèrent. Mais comme la rue des Tintelleries était étroite et parce que, de ce côté, des affiches et des modèles de dessin couvraient les glaces, la boutique se trouva noyée dans l’obscurité.

La rumeur de la foule, imperceptible tout à l’heure, s’entendait dans l’ombre et se prolongeait, sourde, grave, presque terrible, exprimant l’unanimité du sentiment moral.

M. de Terremondre, ému, traduisit de nouveau la pensée dont il était frappé.

— C’est singulier, dit-il ; pendant que le crime s’accomplissait si près de nous, nous causions tranquillement de choses indifférentes.

Alors M. Bergeret inclina la tête vers l’épaule gauche, regarda au loin et parla de la sorte :

— Cher monsieur, permettez-moi de vous dire qu’il n’y a rien là de singulier. Il n’est pas d’usage, lorsqu’une action criminelle s’accomplit, que les conversations s’arrêtent d’elles-mêmes, autour de la victime, dans un rayon de quelques lieues ou seulement de quelques pas. Un mouvement inspiré par la pensée la plus scélérate ne produit que des effets naturels.

M. de Terremondre ne répondit pas à ce discours et le reste des auditeurs se détourna de M. Bergeret avec un vague sentiment d’inquiétude et de réprobation.

Le maître de conférences à la Faculté des lettres poursuivit toutefois :

— Et comment un acte aussi naturel et fréquent que le meurtre produirait-il des effets rares et singuliers ? Tuer est ordinaire à l’animal et surtout à l’homme. Le meurtre a été longtemps estimé dans les sociétés humaines comme une forte action et il subsiste encore dans nos mœurs et dans nos institutions des traces de cette antique estime.

— Quelles traces ? demanda M. de Terremondre.

— Elles se retrouvent, répondit M. Bergeret, dans les honneurs qu’on rend aux militaires.

— Ce n’est pas la même chose, dit M. de Terremondre.

— Assurément, dit M. Bergeret. Mais toutes les notions humaines ont pour mobile la faim ou l’amour. La faim instruisit les barbares au meurtre, les poussa aux guerres, aux invasions. Les peuples civilisés sont comme les chiens de chasse. Un instinct corrompu les excite à détruire sans profit ni raison. La déraison des guerres modernes se nomme intérêt dynastique, nationalités, équilibre européen, honneur. Ce dernier motif est peut-être de tous le plus extravagant, car il n’est pas un peuple au monde qui ne soit souillé de tous les crimes et couvert de toutes les hontes. Il n’en est pas un qui n’ait subi toutes les humiliations que la fortune puisse infliger à une misérable troupe d’hommes. Si toutefois il subsiste encore un honneur dans les peuples, c’est un étrange moyen de le soutenir que de faire la guerre, c’est-à-dire de commettre tous les crimes par lesquels un particulier se déshonore : incendie, rapines, viol, meurtre. Et quant aux actions dont l’amour est le mobile, elles sont pour la plupart aussi violentes, aussi furieuses, aussi cruelles, que les actions inspirées par la faim, en sorte qu’il faut conclure que l’homme est une bête malfaisante. Mais il reste à chercher pourquoi je le sais et d’où vient que j’en ressens de la douleur et de l’indignation. S’il n’existait que le mal, on ne le verrait pas, comme la nuit n’aurait pas de nom si le jour ne se levait jamais.

Cependant M. de Terremondre avait assez accordé à la religion de la tendresse et de la dignité humaine en se reprochant d’avoir conversé d’une manière gaie et légère dans la minute du crime et si près de la victime. Il commença de considérer la fin tragique de madame veuve Houssieu comme un accident familier qui peut se regarder en face et dont on découvre les conséquences. Il songea que rien maintenant ne l’empêchait d’acheter la maison de la reine Marguerite, pour y mettre ses collections de meubles, de faïences et de tapisseries, et de constituer de cette manière une sorte de musée municipal. Il comptait, pour prix de ses soins et de sa munificence, recevoir avec les louanges de ses compatriotes la croix de la Légion d’honneur et peut-être le titre de correspondant de l’Institut.

Il avait aux Inscriptions deux ou trois camarades, comme lui vieux garçons, avec lesquels parfois il déjeunait a Paris dans quelque cabaret, en contant des histoires de femmes. Et il n’y avait pas de correspondant pour la région.

Aussi eut-il déjà l’idée de déprécier l’immeuble convoité.

— Elle ne tient plus debout, dit-il, la maison de la reine Marguerite. Les poutres des planchers tombaient en lambeaux d’amadou sur la pauvre octogénaire. Il faudra dépenser des sommes immenses pour la remettre en état.

— Le mieux, dit l’archivistc Mazure, serait de la mettre à bas et de transporter la façade dans la cour du musée. Il serait dommage en effet d’abandonner aux démolisseurs l’écu de Philippe Tricouillard.

On entendit un grand mouvement de foule humaine sur la place. C’était le public que la police refoulait pour donner aux magistrats accès dans la maison du crime.

Paillot passa le nez par la porte entr’ouverte :

— Voici, dit-il, M. Boquincourt le juge d’instruction, avec son greffier, M. Surcouf. Ils sont entrés dans la maison.

Les académiciens du « coin des bouquins » s’étaient glissés, l’un après l’autre, derrière le libraire, sur le trottoir de la rue des Tintelleries d’où ils observaient les grands mouvements de peuple qui agitaient la place Saint-Exupère.

Paillot reconnut dans la foule M. le premier président Cassignol. Le vieillard faisait sa promenade quotidienne. La foule agitée, qui l’avait surpris dans son itinéraire, inquiétait sa marche petite et sa vue affaiblie. Il allait, encore droit et ferme, portant haut sa tête desséchée et blanche.

Paillot, l’apercevant, courut au-devant de lui, tira sa calotte de velours et, lui tendant le bras, l’invita à venir s’asseoir dans la boutique.

— Quelle imprudence à vous, monsieur Cassignol, de traverser une telle cohue ! On dirait une émeute.

À ce mot d’émeute, le vieillard eut comme la vision du siècle révolutionnaire dont il avait vu les trois quarts. Il entrait dans sa quatre-vingt-septième année et comptait déjà vingt-cinq ans d’honorariat.

Soutenu par le libraire Paillot, il franchit le pas de la boutique et s’assit sur une chaise de paille, au milieu des académiciens respectueux. Sa canne de jonc, à pomme d’argent, tremblait sous sa main entre ses cuisses creuses. Son échine était plus raide que le dossier de son siège. Il tira, pour les essuyer, ses lunettes d’écaille et fut lent à les remettre. Il avait perdu la mémoire des visages, et, bien qu’il eût l’oreille dure, c’est à la voix qu’il reconnaissait les gens.

Il s’enquit en peu de mots de la cause des rassemblements qui s’étaient formés sur la place et il écouta à peine la réponse que lui fit M. de Terremondre. Son cerveau, sain et durci, conservé comme dans la myrrhe, ne recevait plus aucune empreinte nouvelle, tandis que les idées et les passions anciennes y demeuraient profondément fixées.

MM. de Terremondre, Mazure et Bergeret, debout l’entouraient. Ils ignoraient son histoire, perdue dans un passé immémorial. Ils savaient seulement qu’il avait été le disciple, l’ami, le compagnon de Lacordaire et de Montalembert, qu’il avait résisté à l’Empire dans les limites exactes de son droit et de sa fonction, qu’il avait essuyé jadis les affronts de Louis Veuillot, et que, tous les dimanches, il allait à la messe, un gros livre sous le bras. Ils le voyaient, comme toute la ville, accompagné de son antique probité et de la gloire d’avoir soutenu durant sa vie entière la cause de la liberté. Mais aucun d’entre eux n’aurait pu dire de quelle façon il était libéral, car aucun n’avait lu cette phrase d’une brochure publiée par M. Cassignol en 1852 sur les affaires de Rome : « Il n’y a de liberté que celle qui croit en Jésus-Christ et à la dignité morale de l’homme. » On disait que, gardant, à son âge, l’activité de son esprit, il classait sa correspondance et travaillait à un livre sur les rapports de l’Église et de l’État. Il parlait encore avec abondance et vivacité.

Dans la conversation, qu’il suivait mal, entendant prononcer le nom de M. Garrand, procureur de la République, il dit, en regardant la pomme de sa canne comme le seul témoin des jours anciens qui subsistât encore :

— J’ai connu en 1838, à Lyon, un procureur du roi qui avait une haute idée de ses fonctions. Il soutenait qu’un des attributs du ministère public était l’infaillibilité, et que le procureur du roi ne peut pas plus se tromper que le roi lui-même. Il se nommait M. de Clavel, et il a laissé des ouvrages estimés sur l’instruction criminelle.

Et le vieillard se tut, solitaire, avec ses souvenirs, au milieu des hommes.

Paillot, sur le pas de la porte, regardait au dehors.

— Voici M. Roquincourt qui sort de la maison.

M. Cassignol, songeant aux choses passées, dit :

— J’ai fait mes débuts au parquet. J’étais sous les ordres de M. de Clavel, qui me répétait sans cesse : « Pénétrez-vous bien de cette maxime : L’intérêt de l’accusé est sacré, l’intérêt de la société est deux fois sacré, l’intérêt de la justice est trois fois sacré. » Les principes métaphysiques avaient alors plus de force sur les esprits qu’ils n’en ont maintenant.

— C’est bien vrai, dit M. de Terremondre.

— On emporte une table de nuit, du linge et une petite voiture à bras, dit Paillot ; ce sont sans doute des pièces a conviction.

M. de Terremondre, n’y tenant plus, alla voir charger la voiture. Tout à coup, le sourcil froncé, il s’écria :

— Sacrebleu !

Et, sous le regard interrogateur de Paillot, il ajouta :

— Rien ! Rien !

Il avait, subtil amateur, discerné, parmi les objets saisis, un pot à eau de porcelaine à la Reine, et il se promettait d’en demander des nouvelles, après le jugement, au greffier Surcouf, qui était serviable. Il usait de ruse pour former ses collections. « On fait comme on peut, se disait-il à lui-même. Les temps sont durs. »

— Je fus nommé substitut à vingt-deux ans, reprit M. Cassignol. Alors, mes longs cheveux bouclés, mes joues imberbes et roses, me donnaient un air de jeunesse qui me désolait. Je dus, pour inspirer le respect, affecter un air grave et garder un maintien sévère. Je remplis mes fonctions avec une application qui fut récompensée. À trente-trois ans, j’étais procureur général au Puy.

— C’est une ville pittoresque, dit M. Mazure.

— En vertu de mes nouvelles fonctions, je dus requérir dans une affaire peu intéressante, si l’on ne regarde que la nature du crime et le caractère de l’accusé, mais qui avait bien son importance, puisqu’il s’agissait de faire tomber une tête. Un fermier assez riche avait été trouvé assassiné dans son lit. J’omets les circonstances du crime qui demeurent pourtant fixées dans ma mémoire ; mais elles sont des plus banales. Il suffira de dire que, dès le début de l’instruction, les soupçons se portèrent sur un garçon de charrue, serviteur de la victime. Cet homme était âgé d’une trentaine d’années. Il se nommait Poudrailles, Hyacinthe Poudrailles. Il avait disparu brusquement le lendemain du crime. On l’avait trouvé dans un cabaret où il faisait d’assez grosses dépenses. De fortes présomptions le désignaient comme l’auteur de cet assassinat. Il fut reconnu possesseur d’une somme de soixante francs dont il ne put justifier la provenance ; ses vêtements portaient des traces de sang. Deux témoins l’avaient vu rôder autour de la ferme dans la nuit du crime. Il est vrai qu’un autre témoin lui fournissait un alibi ; mais ce témoin était d’une immoralité notoire.

L’instruction avait été très bien conduite par un juge d’une habileté consommée. L’acte d’accusation était dressé avec beaucoup d’art. Mais Poudrailles n’avait pas fait d’aveux. Et à l’audience, dans tout le cours des débats, il se renferma dans un système de dénégations dont rien ne put le faire sortir. J’avais préparé mon réquisitoire avec le soin dont j’étais capable et la conscience d’un homme jeune qui ne veut pas paraître trop inégal à ses hautes fonctions. Je mis à le prononcer toute l’ardeur de mon âge. L’alibi fourni par la femme Cortot, qui prétendait avoir gardé Poudrailles chez elle, au Puy, pendant la nuit du crime, m’embarrassait beaucoup. Je m’efforçai de le détruire. Je menaçai la femme Cortot des peines dues aux faux témoins. Un de mes arguments frappa surtout l’esprit des jurés. Je leur rappelai qu’au dire des voisins, les chiens de garde n’avaient point aboyé à l’assassin. C’est donc qu’ils le connaissaient. Ce n’était donc pas un étranger. C’était le valet de charrue, c’était Poudrailles. Enfin, je demandai sa tête. Et je l’obtins. Poudrailles fut condamné à mort à la majorité des voix. Après la lecture de la sentence, il s’écria d’une voix forte : « Je suis innocent ! » Alors un doute terrible me saisit. Je songeai qu’après tout il pouvait dire vrai et que cette certitude que j’avais fait passer dans l’esprit des jurés n’était point en moi. Mes confrères, mes maîtres, mes aînés et jusqu’à l’avocat du condamné venaient me féliciter de ce beau succès, applaudir ma jeune et redoutable éloquence. Ces louanges m’étaient douces. Vous connaissez, messieurs, la délicate pensée de Vauvenargues sur les premiers rayons de la gloire. Cependant la voix de Poudrailles disant : « Je suis innocent », résonnait à mon oreille.

Il me restait des doutes et j’avais besoin de me développer sans cesse à moi-même mon réquisitoire.

Le pourvoi de Poudrailles fut rejeté et mes incertitudes augmentèrent. En ce temps-là les grâces n’arrêtaient point avec une fréquence excessive l’effet des sentences de mort. Poudrailles implora vainement la commutation de peine. Le matin du jour fixé pour l’execution, quand déjà l’échafaud était dressé au Martouret, je me rendis à la prison, me fis ouvrir la cellule du condamné et, resté seul en face de lui : « Rien, lui dis-je, ne peut changer votre sort. S’il subsiste en vous un bon sentiment, dans l’intérêt de votre âme et pour le repos de mon esprit, Poudrailles, dites-moi si vous êtes coupable du crime pour lequel vous êtes condamné. » Il me regarda quelques instants sans répondre. Je vois encore sa face plate et sa large bouche muette. J’eus un moment d’angoisse terrible. Enfin il inclina la tête de haut en bas et murmura d’une voix faible mais distincte : « Maintenant que je n’ai plus de méfiance, je peux bien le dire, que j’ai fait la chose. Et j’ai eu plus de mal qu’on ne croit, parce que le vieux avait de la force. Et même, il était méchant. » En entendant cet aveu suprême, je poussai un grand soupir de soulagement.

M. Cassignol se tut, fixa longtemps sur la pomme de sa canne le regard de ses prunelles effacées et déteintes, puis prononça ces paroles :

— Durant ma longue carrière de magistrat, je n’ai jamais eu connaissance d’une erreur judiciaire.

— Voilà une affirmation rassurante, dit M. de Terremondre.

— J’en demeure glacé d’effroi, murmura M. Bergeret.