L’Organisation De La Famille/0-1

Alfred Mame & fils (p. v-x).

AVANT-PROPOS

DE LA TROISIÈME ÉDITION
(15 AVRIL 1884.)

Écrite en juillet 1870, la première édition de l’Organisation de la famille n’a pu paraître qu’après nos désastres.

Alors commençaient se grouper ces « amis inconnus » de la réforme auxquels les catastrophes nationales faisaient comprendre avec quelle sagacité F. Le Play avait indiqué les causes profondes des maux de la patrie[1]. Bientôt les Unions de la paix sociale se multipliaient autour de l’auteur des Ouvriers Européens et de la Réforme sociale, et peu après les développements de leur propagande réclamaient de lui une deuxième édition de l’Organisation de la famille ; elle parut en 1874.

En fondant, par de longs et mémorables travaux, la science sociale sur l’observation méthodique des faits, F. Le Play avait peu à peu créé une école vivante et durable. La mort l’a frappé sans détruire son œuvre : il semble, au contraire, que le génie du fondateur éclaire plus loin en rayonnant de plus haut ; et l’école de la paix sociale ne cesse de grandir, dévouée il poursuivre la tache qu’il lui a tracée.

Toujours guidé par les faits, F. Le Play avait assigné le premier rang, parmi les réformes urgentes, à la restauration de l’autorité paternelle et de la stabilité de la famille. Il aimait à redire que l’autorité paternelle est le seul pouvoir institué par Dieu lui-même dans le Décalogue pour dresser les jeunes générations au respect de la loi morale[2]. Il ne cessait de montrer, parles preuves les plus variées, que la stabilité de la famille est le fondement nécessaire de la prospérité continue d’une nation[3]. Mais depuis longtemps l’Organisation de la famille était épuisée, et, pour continuer aujourd’hui notre tache, nous sommes conduits à publier la troisième édition que F. Le Play n’a pu donner lui même.

En face de « ces livres dont le texte ne vieillit pas au milieu de si grandes catastrophes » nous avons pensé devoir respecter scrupuleusement la rédaction que l’auteur ne pouvait plus retoucher, et que le public d’ailleurs avait consacrée par ses suffrages. Nous nous sommes bornés à ajouter ça et là, soit en notes, soit en annexes, un bref résumé des faits qu’il a paru utile de mentionner.

Rappelons enfin qu’en écrivant l’Organisation de la famille, F. Le Play a voulu, non pas discuter, mais décrire. C’est ailleurs, dans la Réforme sociale en France[4], dans l’Organisation du travail[5], qu’il a principalement insisté sur les vices inhérents à la famille instable, ou réfuté les objections opposées au plan de réforme. Ici il s’est donné pour but surtout « de signaler aux contemporains, parmi les organisations diverses de la famille, le meilleur modèle fourni par la tradition nationale et par l’observation comparée des peuples européens. »

D’ailleurs, il n’appuie pas la description de ce modèle sur des généralités : il s’applique à reproduire, avec la précision d’une photographie sociale, un admirable type de famille-souche, en montrant par quelle aberration une législation funeste détruit chez nous cette institution féconde que la coutume et la loi protègent, au contraire, chez tous les peuples prospères, dans l’ancien comme dans le nouveau monde.

Ceux à qui sont familières ces monographies si précises, « qui sont un modèle et qui devraient être une leçon pour tous les réformateurs[6], » ont plus d’une fois demandé qu’à côté de la stabilité séculaire de la famille-souche fût dépeint aussi l’éphémère édifice de la famille instable. Ils ont pensé, avec raison, que la puissance de l’exemple serait encore accrue par la vigueur du contraste.

Nous avons voulu satisfaire au désir ainsi exprimé. Pour écarter jusqu’à l’idée d’une thèse personnelle, nous avons emprunté cette seconde monographie, non point aux œuvres de F. Le Play, mais aux travaux de la Société d’économie sociale. Dans les Ouvriers des deux mondes, qui, selon le vœu de l’Académie des sciences, continuent si dignement les Ouvriers européens, nous avons choisi le Paysan d’un village à banlieue morcelée du Laonnais.

Notre choix a été dirigé par deux motifs d’abord par l’intérêt qu’inspire une famille laborieuse, travaillant sans repos, et ne pouvant assurer son avenir ; ensuite par les circonstances qui ont suscité la rédaction de cette étude, en donnant une garantie nouvelle de l’impartialité des observations[7].

Mais, en introduisant une seconde monographie dans l’Organisation de la famille, nous n’avons pas voulu en altérer la visible unité. Substituer un parallèle à un portrait, c’eût été transformer le plan adopté par l’auteur et publier sous un titre ancien un livre nouveau. Nous ne pouvions nous arroger un pareil droit, et nous nous sommes bornés à placer en quelque sorte de profil et au second plan la physionomie du Paysan du Laonnais.

En terminant, nous tenons à remercier tout d’abord MM. Mame, dont le dévouement est si généreusement associé aux travaux de notre école et à la propagande de la vérité ; puis MM. Cheysson et Claudio Jannet, qui ont complété en vue de cette édition les précieux travaux dont ils avaient enrichi les deux premières ; enfin M. Sevin Reybert, qui a bien voulu revoir, avec une compétence professionnelle toute spéciale, les détails relatifs au IIe Appendice.

Puisse la troisième édition de l’Organisation de la famille, grâce au concours des nombreux amis de la réforme, contribuer elle aussi à dissiper les malentendus, à redresser les erreurs, et à mieux faire saisir la vraie mission de l’école de la paix sociale. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, « nous cherchons, suivant la belle pensée de F. Le Play, nous cherchons dans les traditions séculaires, dont le sol et les esprits portent encore l’empreinte, les bases de l’ordre nouveau que nos pères ont tenté vainement de fonder sur de pures abstractions. Amis d’un progrès légitime, mais redoutant le désordre et les agitations stériles, nous appelons sur le terrain de l’expérience, fécondé par l’étude et la discussion, tous les hommes qui veulent rendre notre patrie libre, grande et prospère. »

An. FOCILLON, A. LE PLAY,
ALEXIS DELAIRE.

Paris, 15 avril 1881.

  1. L’Urgence de l’Union de la paix sociale, par le comte de Butenval. — Voir surtout les admirables lettres de F. Le Play, dans Le Play d’après sa correspondance, par Charles de Ribbe ; Paris, Firmin Didot, 1884.
  2. La Constitution essentielle, ch. III, §4.
  3. Les Ouvriers Européens, 2e édit., tomes III et IV.
  4. La réforme sociale en France, notamment les liv. II et III, et dans le livre IV les ch. 34 à 39.
  5. L’organisation du travail, notamment les ch. V et VI.
  6. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, tome IX.
  7. Voir ci-après la note placée en tête du Ier Appendice, p. 303.