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L’Or (Verhaeren - Les Rythmes souverains)

Mercure de France (p. 97-104).




L’OR



Vous existez en moi, fleuves, forêts et monts,
Et vous encor, mais vous surtout, villes puissantes,
Où je sens s’exalter les cris les plus profonds
D’âge en âge, sur la terre retentissante.

Vos gestes sont précis, si vos espoirs sont fous,
Vous vivez mille instants en un instant fugace,
Vous créez votre force avec toutes les races,
Et le rythme du siècle est votre rythme à vous.

Ô morts, couchés de cimetière en cimetière,
Au long des plaines de la terre,
De quel frémissement doivent trembler vos os

Lorsque les trains sonnants ébranlent vos tombeaux !
Vous étiez mêmes gens habitant un village,
Vous ne connaissiez rien que vos mêmes usages,
Et voici que le monde entier roule sur vous
Ses tumultes et ses remous
Et que les rails qui vous frôlent de leurs éclairs
Jettent vers les cités l’innombrable univers.

Elles sont là qui attendent au bord des mers,
Avec leurs gestes droits de signaux et de phares,
Avec leurs yeux en feu sous les voûtes des gares,
Avec les mailles de leurs bruits
Se resserrant le jour, se desserrant la nuit,
Avec leur hâte et leur ruée
Vers les conquêtes graduées.

Voici les docks et les hâvres, et les chantiers
Pleins de marteaux, et de compas, et de charpagnes,
Où les câbles des treuils et les bras des leviers
Font mouvoir lentement des morceaux de montagne ;

Voici les cargaisons chargeant les vieux pavés,
Et des ballots de laine échoués dans la boue,
Et des ponts tout à coup jusqu’au ciel soulevés,
Et des tournoiements fous de chaînes et de roues,
Et des Malais bronzés et des Arabes blancs,
Et leurs cris gutturaux et leurs chansons barbares.
Et leur travail rapide ou leurs pas indolents
Autour des bricks légers et des lourdes gabarres.

Plus loin montent des tours, sonores d’un bruit d’eau.
En des hangars fumeux circulent des flambeaux.
De grands élévateurs ronflant dans la poussière
Aspirent jusqu’aux toits les grains myriadaires.
Barres d’acier, plaques de fer, lingots de plomb
Glissent, presque sans bruit, en des steamers profonds.
Au bout du port, en des enclos gardés, s’isolent
Les hauts réservoirs blancs de naphte et de pétrole.
La fumée est si dense à travers les grands mâts
Que le soleil dans les cieux d’or ne se voit pas
Et que l’effort musclé de la cité entière
Paraît à tels moments se bander sous la terre.


Guichets, comptoirs, bureaux, sous vos abat-jour verts
Avec vos mille mains griffant la page blanche,
Vous consignez la vie illuminant la mer
Des Antilles au Cap et du Cap à la Manche ;
Vous resserrez la force énorme entre vos doigts,
Et le courage humain se nombre sous vos plumes,
Et la peine, et l’ardeur, et la rage, et l’effroi,
Et l’ahan de la forge, et les bonds de l’enclume.
Vous recensez les coups de pic et de marteaux
Dans les mines, dans les forêts et dans les brousses,
Et les pas des porteurs ployant sous leurs fardeaux,
Et le trot voyageur des caravanes rousses ;
Et vos livres massifs, pleins de mornes odeurs
Où s’étage l’orgueil des sommes chimériques,
S’imprègnent, jour à jour, de l’immense sueur
Qui perle aux quais d’Asie et coule aux docks d’Afrique.

Et tout là bas, au coin d’un carrefour géant,
Du haut de tes grands toits, œillés de vitres rondes,
Tu règnes, de pôle en pôle, sur l’Océan,

Toi, la banque, âme mathématique du monde !
Les plus vieux des désirs retentissent en toi.
Toutes les passions en lutte et en folie
À ton rythme fatal s’apaisent ou s’allient
Et s’inclinent soudain devant ton orgueil froid.
Et tout se canalise en des réseaux de lignes,
Bordés, sur tes carnets, de chiffres et de signes :
Ruse, bassesse et vice, ardeur, peine et travail.
Comme un air vicié s’engouffre en un poitrail,
Tout se respire en toi, s’y brûle ou s’en exhale,
Le temps manque pour distinguer les droits des torts,
Tout est fondu par ta vie âpre et triomphale,
Dans l’or.

Ô formidable pluie éparse sur le monde !
Ô l’antique légende ! Ô chair de Danaé !
Ô cieux brûlés de feux et d’étoiles fécondes
Qui vous penchez le soir sur l’univers pâmé !
Ô tourbillons de l’or où les yeux s’hallucinent,
Or, échange et conquête ; or, verbe universel ;
Sève montant au faîte et coulant aux racines

De forêt en forêt, comme un sang éternel.
Or, lien de peuple à peuple à travers les contrées,
Et tantôt pour la lutte, et tantôt pour l’accord,
Mais lien toujours vers quelque entente inespérée
Puisque l’ordre lui-même est fait avec de l’or.