L’Obélisque de Louqsor

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L’OBÉLISQUE
DE LOUQSOR.



Nétait-ce donc pas assez de détruire et de laisser détruire dans Paris, comme dans toute la France, les monuments que nous ont légués nos ancêtres ? N’était-ce donc pas assez d’avoir laissé abattre l’église Saint-Côme et Saint-Damien et la chapelle du collége de Cluny ? N’était-ce donc pas assez d’avoir laissé s’établir un mauvais lieu dans Saint-Benoît, d’avoir promis au marteau le collége de Moutaigu, d’avoir soupiré après la démolition de la Sainte-Chapelle de Vincennes, d’avoir fait des jardinets et des rigoles en travers de la majestueuse composition de Le Nôtre, et d’avoir rapetassé les Tuileries ? N’était-ce donc pas assez d’avoir livré honteusement Bagatelle, et d’avoir fait du château de Saint-Germain, au nom de la Liberté régnante, un cachot ? N’était-ce donc pas assez d’avoir rasé le manoir de Saint-Leu-Taverny, et d’en avoir vendu les pierres tachées de sang à qui en a voulu ?

N’était-ce donc pas assez de touts ces attentats ?… Fallait-il encore que la dévastation étendît ses ravages jusqu’aux rives du Nil ?


Le devoir de l’homme est de s’opposer, par toutes les ressources de son génie, à l’anéantissement de ses travaux ; de contre-balancer, de retarder, de suspendre les opérations de la nature, qui ne sait donner l’existence à de nouveaux êtres qu’aux dépens de ceux qui les ont précédés. La loi de l’homme est conservation ; la loi du temps est destruction. L’homme et le temps doivent donc être en lutte constante. Malheureusement le premier fait souvent abnégation de sa mission pour aider l’autre dans la sienne, et, comme lui, s’arme d’une faulx et d’une épée. Une fois entré dans cette voie, l’homme devient plus redoutable que le temps ; car les détériorations de celui-ci sont lentes ; rien ne le hâte, il a l’éternité devant lui.

Qu’on n’accuse pas les Vandales et l’ignorance de destruction : les Vandales ne font pas la guerre aux monuments, l’ignorance est respectueuse. C’est au nom de la science et du progrès que la plupart de ces crimes sont consommés. C’est la science, et non point l’ignorance, qui dit : « — Ceci est gothique, ceci est barbare, renversez !… » — C’est la science qui parcourt l’univers, une pioche ou une hache à la main ; qui va spoliant Thèbes de ses ruines imposantes qui, depuis tant de siècles, faisaient l’admiration du voyageur, dont elles élevaient l’ame et élargissaient l’esprit par la méditation. C’est la science qui va ravageant les nécropoles de la Thébaïde, démolissant les hypogées, effondrant les sépulcres, criblant la poussière des tombeaux ; c’est la science, qui n’arrêtera ses profanations que lorsqu’elle aura nivelé aux sables des déserts les berceaux des civilisations primordiales.

C’est la science qui a dépouillé et qui dépouille chaque jour Athènes de ses débris magnifiques ; qui lui arrache ses bas-reliefs et ses métopes ; qui lui dérobe ses statues ; qui emballe et expédie ses colonnes et ses portiques pour la terre du négoce, pour l’Angleterre, ou ils vont s’engloutir dans les bosquets biscornus de quelque raffineur enrichi.

C’est la science qui ne tardera pas à dépouiller l’Inde de ses monuments de la gloire mogole, qui ne tardera pas à dépecer le mausolée de Taage-Mahal, le palais d’Akbar, le Mouti-Mutjid, la perle des mosquées ; c’est la science qui laisse dépérir les mausolées d’Akbar et d’Ulla-Madoula, pour s’autoriser bientôt à les démanteler et à les charrier en Europe.

Mon Dieu ! quelle manie de prendre et de transporter ! Ne pouvez-vous donc laisser à chaque latitude, à chaque zône sa gloire et ses ornements ? Ne pouvez-vous donc rien contempler sur une plage lointaine, sans le convoiter et sans vouloir le soustraire ?

Je ne serais pas surpris si l’on venait m’annoncer un jour que les Anglais ont pris la lune pour la mettre au musée de la Tour de Londres.

Croirez-vous avoir donné beaucoup d’éclat à votre nation, croirez-vous l’avoir fort rehaussée, quand vous aurez enfoui dans la vase de la Tamise, ou dans la boue de la Seine, l’œuvre de deux ou trois mille ans, les chefs-d’œuvre de quinze ou vingt peuples ; quand vous aurez empilé dans vos carrefours et dans vos magasins, Romains sur Étrusques, Égyptiens sur Hindous, Italiens sur Arabes, Grecs sur Mexicains ?

Chaque chose n’a de valeur qu’en son lieu propre, que sur son sol natal, que sous son ciel. Il y a une corrélation, une harmonie intime entre les monuments et le pays qui les a érigés, qu’on ne saurait intervertir impunément.

Il faut à la pyramide un ciel bleu, un sol chauve, l’horizontalité monotone du désert ; il faut la caravane qui passe à ses pieds ; il faut les cris d’une population éthiopienne qui se meut, ou il faut la solitude et les hurlements du chacal.

Il faut aux sphynx de granit les longues avenues des temples des Pharaons ; il faut, ou ces hordes bizarres qui s’entre-tuèrent à leur ombre, ou les ruines silencieuses de Karnac.

Il faut aux obélisques les pilones du temple, il faut le culte du soleil, il faut l’idolâtrie de la multitude, ou il faut le désert.

Ces monuments qui versent tant de sublime poésie sur les sables arides des Saharas, qui proclament la grandeur, la puissance, le génie des races passées, traînés dans le sein de nos villes, deviennent mornes, muets, stupides comme elles.

La belle tournure que vous aurait un sphynx dans un impasse, entre un cordonnier et un estaminet ! Le bel effet que celui d’un obélisque se profilant sur un hôtel garni, entre un corps-de-garde et une marchande de tisane !

Hélas ! nonobstant toutes ces raisons et beaucoup d’autres, voici la France qui se met aussi de la partie pour faire la traite des monuments, et qui s’en met à toute outrance. Elle vient, le fait est notoire, le fait est scandaleux, d’importer un monolithe arraché aux ruines de Louqsor. Pauvre France !… combien elle est heureuse, maintenant qu’elle possède un obélisque ! quelle gloire ! Réjouis-t’en bien long-temps, ma patrie ! L’enfant qui secoue son hochet oublie ses chagrins : puisse ce hochet de granit assoupir aussi tes douleurs, et verser du baume sur tes plaies !

Mais si, comme à l’enfant, il te faut des jouets, souvent aussi, comme lui, tu en désires dont tu ne sais que faire, quand tu les possèdes.

Pour lui trouver un emploi, pendant trois ans, que dis-je ? pendant quatre années pleines, rhéteurs et raisonneurs se sont évertués : jusqu’à messieurs de notre sénat, qui ont agité cette haute question dans leur petite chambre.

Et pendant ces quatre années, par voies et par chemins, par monts et par vaux, on n’a vu qu’ardélions obséquieux, errant, lanterne en main, non pour trouver un homme, mais pour trouver où jucher ce coquet emblème des rayons du soleil. Celui-ci voulait qu’on le plaçât dans la cour du Louvre ; celui-là, au mitan de l’esplanade des Invalides ; celui-ci, à Montmartre, entre deux moulins ; celui-là, sur le terre-plein du Pont-Neuf, à la place de cet insipide Henri IV. Au fait, qu’est-ce que signifie un Henri IV ? À la bonne heure, un obélisque, rien n’est plus spirituel ! Le plus grand nombre pourtant opina en faveur de la place dite de la Concorde ; sans doute, parce que là il aura l’avantage de couper quatre façades en huit.

Pour contenter tout le monde, pour ménager la chèvre et le chou, l’État, qui ne veut décevoir personne de son espérance, vient d’ordonner qu’il en soit mis partout ; et, pour cela, l’État aurait, dit-on, octroyé des lettres de marque à une compagnie de sapeurs chargés de capturer et de mettre l’embargo sur tous les obélisques qu’elle pourra rencontrer. On ajoute même qu’il doit être fondé un grenier d’abondance, pour en tenir en réserve et prévenir toute disette de cette denrée si nécessaire au Peuple, et qu’il doit être ouvert un marché pour la vente de ceux en surcroît et l’approvisionnement de la province. — Toutes les quinzaines, on affichera leur taxe périodique avec celle du pain.


Je cherche à plaisanter ; mais ma plaisanterie grimace, mon rire est jaune ; j’ai le cœur trop navré ; et qui ne devrait l’avoir en songeant au sot emploi de l’argent destiné à la protection des arts ; en songeant au gâchis qui se commet en ce moment dans le château de Versailles ; en songeant aux sommes considérables dépensées pour le déménagement et l’emménagement d’une pierre ; en songeant que le palais du Louvre reste là inachevé, qu’on lui refuse un ouvrier, tandis qu’on occupe, pendant plus de trois mois, plus de huit cents Arabes, rien qu’à la fouille et au percement de la tranchée, en pente douce, faite à partir du dé de ce men-hir égyptien jusqu’à l’embarcadère ; en songeant à l’amour faux et désordonné de quelques hommes pour les pierrailles antiques, et au dédain professé solennellement pour nos antiquailles à nous, dont nous devrions être si glorieux, pour lesquelles nous devrions être si tutélaires !

Malheureux ! pendant que vous épuisez le trésor par vos conquêtes de sphynx verts ou roses, pendant que vous remettez des becquets ou des empeignes à des Bacchus, à des Hermès mutilés, nos cathédrales tombent en ruine, nos châteaux se démantèlent ; l’abbaye de Royaumont, le plus admirable édifice élevé par la munificence de Louis IX, qui en éleva tant d’admirables, est à demi-détruite et dévastée par une blanchisserie de toiles.

Tout votre bruyant étalage d’affection pour l’art et l’antiquité n’est qu’une impudente parade. Si vous aviez réellement quelque sentiment du bien et du beau, repousseriez-vous les Raphaël, les Rembrandt ou les Andrea del Sarte qu’on vous offre pour vos galeries ? Laisseriez-vous disperser les collections des chefs-d’œuvre des maîtres, et souffririez-vous que l’étranger en fit sa proie ? Vous n’avez que des sentiments feints et faux. Votre cœur n’a jamais battu sous les voûtes d’un temple ; vous n’avez jamais tressailli à l’aspect d’un Murillo ou d’un Corrége ; vous n’avez jamais compris Puget ; vous ne savez ce qu’est Jean Bullant, Jean Joconde, ou Philibert Delorme ; vous êtes des cuistres aux bords de la Seine, et vous faites les poètes aux bords du Nil. Pitié !… Celui qui ne comprend pas Saint-Vandrille, Blois, Chambord, Gaillon, Royaumont, Brou ; celui-là ne peut comprendre Thèbes. Comment Celui qui troqua, lorsqu’il n’avait encore que des trèfles à sa couronne, la Diane de Poitiers de Jean Goujon contre un Ajax de Dupaty, comment Celui-là comprendrait-il un obélisque ? — Vous n’avez pas la religion des ayeux ; vous n’avez ni la religion de l’art, ni la religion de la patrie : vous voulez simuler ce que vous n’éprouvez pas ; vous voulez paraître protecteurs et jouer les Mécènes, vous affectez de la sollicitude, et pour faire remarquer votre sollicitude affectée, vous faites des extravagances ; vous voulez étonner le vulgaire par des bizarreries. Peu vous importe que vos commis brisent à coups de liasses de papiers les vitraux les plus magnifiques, vous ne vous occupez pas de si mesquines affaires, où vos soins resteraient obscurs : il vous faut des actes retentissants. Il vous faut attirer les regards de la foule, et lui extirper son admiration. Vous savez très-bien que ce n’est pas le sage et le beau qui l’ébahit ; vous voulez l’ébahir : vous agissez pour cela à merveille.

Qu’on amène ici un superbe cheval arabe, la plus belle créature de Dieu, le plus bel être ; nul ne détournera seulement la tête pour le voir : qu’on amène une girafe, ridicule animal, la multitude se lèvera aussitôt, accourra en masse sur son passage, et son entrée sera un triomphe. Qu’on importe une œuvre de Michel-Ange, qui s’en occupera, qui se détournera pour la voir ? Mais qu’on importe un obélisque, la multitude se ruera à l’entour. Un obélisque, c’est une girafe de pierre : votre obélisque aura beaucoup de succès ! Quelques cent mille niais feront Ho !!! en l’appercevant pour la première fois. Quelques centaines de maraichers de la banlieue, venant vendre leurs légumes, s’arrêteront devant bouche béante, et demanderont ce que c’est que ce machin orné de canards et de zig-zags : on se gardera bien de leur répondre en français : C’est une broche de pierre ; avec emphase on leur dira, en grec : C’est un obélisque monolithe. (Quelle bonne chose que le grec pour boursoufler les platitudes, et pour obscurcir ce qui est clair !) — Jarnidieu ! sauf votre respect, répliqueront ces braves gens, je prenions ça pour une cheminée de pompe à feu.

Goguenarderies à part, que trouvez-vous de si beau à un obélisque ? Comme art, comme exécution, comme invention, comme galbe, comme effet, c’est un monument laid et nul. Voulez-vous donner une idée avantageuse des Égyptiens et de leur génie ? Pourquoi donc alors choisir entre leurs œuvres une borne ? car, vous savez touts aussi bien que moi, et mieux que moi, car vous êtes des savants, qu’un obélisque n’était point un monument, mais une grande borne placée vis-à-vis des temples ou des palais, pour y inscrire tout du long les noms et prénoms des fondateurs, des agrandisseurs, et des restaurateurs de ces palais ou de ces temples.

Voulez-vous prouver jusqu’à quel point les Égyptiens étaient habiles à transporter et à mettre debout d’énormes blocs ? Bon Dieu ! qui vous conteste l’habileté des Égyptiens ? nous savons parfaitement qu’ils étaient très-adroits.

Voulez-vous nous prouver que, sur ce point, vous êtes aussi forts qu’eux, et que vous pouvez, comme eux, dresser sans efforts de lourdes masses ? Bon Dieu ! qui vous conteste votre habileté ? Nous savons parfaitement que vous êtes aussi adroits que des Égyptiens. Nous savons parfaitement que votre machine à vapeur aurait fait danser l’obélisque, si elle n’avait eu la dentition.


Les Romains, qui ne surent faire autre chose que piller et imiter, transportèrent en Italie une vingtaine d’obélisques : on va, comme nous l’avons vu, en transporter ici indéfiniment. Cela fait très-bien d’imiter Auguste et Constance ; cela donne une tournure moins triviale. Sixte-Quint fit redresser l’obélisque de Caligula : vite, il faut redresser aussi un obélisque ; mais comment redresser un obélisque quand on n’en a point ? la chose est simple : on va en chercher. Méhémed-Ali est très-aimable ; il en donne à qui en veut. Toutefois, vous n’en avez encore qu’un seul, et Rome, en ce moment, en possède juste un demi-quarteron : vous êtes loin de compte.

Tenez-vous opiniâtrément à compléter le demi-quarteron ? sérieusement affectionnez-vous les obélisques (car, pour moi, je ne puis vous le dissimuler, j’ai le malheur de préférer long comme le bras de flèche de Strasbourg à deux cents aunes de monolithe) ? Suivez mon conseil, faites-en vous-mêmes. Qui vous empêche d’en faire ? Il faudrait avoir une très-insultante opinion de nos artisans pour les croire incapables d’un pareil travail. Allez en Provence, dans le diocèse de Fréjus, où le porphyre abonde ; à l’Esterel et à Roquebrune. En allant de Roquebrune au Muy, vous rencontrerez une montagne qui en contient des masses de plus de soixante pieds de haut, sur une largeur considérable. Vous pourrez y tailler, comme les Romains le firent autrefois, des colonnes semblables à celles qu’ils tiraient de la Haute-Égypte ; vous pourrez y fabriquer à foison des obélisques ; et, certainement, des obélisques de porphyre français, travaillés par des artistes français, vaudront tout autant que des obélisques de granit et d’Égypte.


Haro ! haro sur le baudet ! vont, à ce mauvais propos, s’écrier les savants ; imbécile ! vont-ils me dire, les obélisques n’ont point une valeur intrinsèque ; ils n’ont de valeur seulement que par les souvenirs qu’ils renferment, les souvenirs dont ils regorgent. Songe donc, idiot, que l’obélisque de Louqsor, par exemple, rappelle Ramsès ou Rhamessès III (M. Marle n’a point encore fixé l’orthographe de ce nom ; d’ailleurs, il n’y a d’orthographe que pour les noms impropres). Rhamessès III, quinzième roi de la dix-huitième dynastie ! Comment ? tu ne t’attendris pas au souvenir de Ramsès ou Rhamessès, le même selon les uns, tout autre selon les autres, que Sésostris, que le grand Sésostris ! — Cruel, insensible ! comment ? tu ne fonds pas en larmes à la mémoire de Ramsès III, quinzième roi de la dix-huitième dynastie ! comment, ton cœur ne palpite pas à son seul nom, tiens, que voici écrit sur l’estomac de ces huit singes cynocéphales !…

Hélas ! messieurs, je vous en demande bien pardon ; mais je ne puis sympathiser avec vous à ce point. Mon cœur n’est pas assez vaste, ni assez élastique pour étendre aussi loin son amour et ses affections. Votre Ramsès ou Rhamessès III, quinzième roi de la dix-huitième dynastie, était sans doute un fort bon homme (il ne faut jamais mal parler des absents) ; mais, pour moi, sincèrement, lui et sa grande borne sont fort peu de chose.

Ne pensez pas d’ailleurs, messieurs, que la France plus que moi raffole de votre Pharaon, ni qu’elle ait eu jamais la pensée de lui élever un autel ; et tenez-vous pour certains que ce n’est pas le souvenir de votre Rhamessès III, quinzième roi de la dix-huitième dynastie, qui viendra l’assaillir lorsqu’elle jettera les yeux sur cette borne, plantée au milieu d’une place encore fumante du sang de Louis XVI.