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J. Hetzel et Compagnie (p. 103-119).


VIII
LE CHOTT RHARSA.


Le campement, cette nuit du 4 au 5 avril, fut établi au pied des dunes, d’un relief assez accusé, qui encadraient le fond de la crique. L’endroit ne présentait aucun abri. Les derniers arbres de cette région désolée avaient été dépassés par la petite troupe à trois ou quatre kilomètres de là, entre Nefta et le chott. C’était le désert sablonneux où s’ébauchaient à peine quelques traces de végétation, le Sahara dans toute son aridité.

Les tentes avaient été dressées. Les chariots, ravitaillés à Nefta, assuraient pour plusieurs jours la nourriture des hommes et des chevaux. D’ailleurs, en contournant le Rharsa, l’ingénieur s’arrêterait dans les oasis, assez nombreuses sur ses bords, où le fourrage frais se rencontrerait en abondance, et qu’on eût vainement cherchées à l’intérieur du chott.

C’est ce que M. de Schaller expliquait au capitaine Hardigan et au lieutenant Villette, alors réunis sous la même tente, avant de prendre leur part du repas que se préparait à servir M. François. Un plan du Rharsa, déposé sur la table, permettait d’en reconnaître la configuration. Ce chott, dont la limite méridionale s’écarte peu du trente-quatrième parallèle, s’arrondit vers le nord à travers la région que bordent les montagnes d’Aurès, aux approches de la bourgade de Chebika. Sa plus grande longueur, mesurée précisément sur ce trente-quatrième degré de latitude, se chiffre par soixante kilomètres, mais sa superficie submersible ne couvre que treize cents kilomètres carrés, soit, comme le dit l’ingénieur, de trois à quatre mille fois l’étendue du Champ de Mars à Paris.

« Eh, fit observer le lieutenant Villette, ce qui est énorme pour un Champ de Mars, paraît bien médiocre pour une mer…

— Sans doute, lieutenant, répondit M. de Schaller, mais, si vous y ajoutez la superficie du Melrir, soit six mille kilomètres carrés, cela donne sept cent vingt mille hectares à la mer Saharienne. Et, d’ailleurs, il est très possible, avec le temps, et sous l’action d’un travail neptunien, qu’elle finisse par embrasser les sebkha Djerid et Fedjedj…

— Je vois, mon cher ami, reprit le capitaine Hardigan, que vous comptez toujours sur cette éventualité… L’avenir la réserve-t-elle ?…

— Qui peut lire dans l’avenir ? répondit M. de Schaller. Notre planète, ce n’est pas douteux, a vu des choses plus extraordinaires, et je ne vous cache pas que cette idée, sans m’obséder, m’absorbe quelquefois. Vous avez sûrement entendu parler d’un continent disparu qui s’appelle Atlantide, eh bien ! ce n’est pas une mer saharienne qui passe aujourd’hui dessus, c’est l’Océan Atlantique lui-même, et sous des latitudes parfaitement déterminées ; et les exemples de ces sortes de cataclysmes ne manquent pas, dans des proportions moindres, il est vrai ; voyez ce qui s’est passé dans l’Insulinde au XIXe siècle, lors de la terrible éruption du Krakatoa ; aussi, pourquoi ce qui s’est produit hier ne saurait-il se reproduire demain ?

— L’avenir, c’est la grande boîte à surprises de l’humanité, répondit en riant le lieutenant Villette.

— Juste, mon cher lieutenant, affirma l’ingénieur, et quand elle sera vide…

— Eh bien, le monde finira », conclut le capitaine Hardigan.

Puis, posant son doigt sur le plan, là où aboutissait le premier canal, long de deux cent vingt-sept kilomètres :

« Est-ce qu’un port ne doit pas être créé à cet endroit ?… demanda-t-il.

— Là même, sur les bords de cette crique, répondit M. de Schaller, et tout indique qu’il deviendra l’un des plus fréquentés de la mer Saharienne. Des plans sont étudiés, et, assurément, maisons et magasins, entrepôts et bordj seront construits pour l’époque où le Rharsa sera devenu navigable. Au surplus, à l’extrémité orientale du chott, la bourgade La Hammâ se transformait déjà en prévision de l’importance maritime et commerciale qu’elle comptait prendre lors du premier tracé et que lui assurera probablement, malgré le changement, sa position de port avancé de Gafsa. »

Devenir un port marchand au cœur même du Djerid, cette bourgade dont l’ingénieur montrait l’emplacement sur la carte à l’extrémité du Rharsa, c’était un rêve qui jadis eût paru irréalisable. Et, cependant, le génie de l’homme allait en faire une réalité. Elle n’aurait à regretter qu’une chose, c’était que le premier canal n’eût pu déboucher à sa porte. Mais on connaît les raisons pour lesquelles les ingénieurs avaient dû rejoindre le chott au fond de cette crique, qui portait actuellement le nom de crique Roudaire, en attendant que ce fût celui d’un nouveau port, sans doute le plus considérable de la mer Saharienne.

Le capitaine Hardigan demanda alors à M. de Schaller si son intention était de conduire l’expédition à travers le Rharsa sur toute sa longueur.

« Non, répondit l’ingénieur, ce sont les bords du chott que je dois visiter ; j’espère retrouver peut-être là un matériel précieux et qui pourra nous être utile, soit ici, soit ailleurs, puisqu’il est à pied d’œuvre, bien qu’il soit certainement inférieur au matériel actuel, mais, celui-ci, il faudra le faire venir.

— Est-ce que les caravanes ne traversaient pas le chott de préférence ? interrogea le lieutenant Villette.

— Et le traversent encore, mon cher lieutenant, bien que ce soit une route assez dangereuse sur un sol peu ferme ; mais elle est plus courte et même moins difficile qu’un cheminement le long des rives encombrées de dunes. C’est pourtant celui que nous effectuerons dans la direction de l’ouest jusqu’au point où commence le second canal ; puis, au retour, après avoir relevé les limites du Melrir, nous pourrons côtoyer la limite septentrionale du Rharsa et regagnerons Gabès plus rapidement que nous n’en sommes venus. »

Tel était le plan adopté, et, après la reconnaissance des deux canaux, l’ingénieur aurait contourné tout le périmètre de la nouvelle mer.

Le lendemain, M. de Schaller et les deux officiers prirent la tête du détachement. Coupe-à-cœur gambadait en avant, faisant lever des bandes d’étourneaux qui s’enfuyaient avec un morne froufrou d’ailes. On suivait la base intérieure des hautes dunes qui formaient le cadre du chott. Ce n’était pas de ce côté que, d’après certaines appréhensions, la nappe liquide aurait pu s’étendre en dépassant les bords de la dépression. Ses rives élevées, à peu près semblables au bourrelet du seuil de Gabès, étaient de nature à ne point céder à la pression des eaux, et il y avait toute sécurité pour cette partie méridionale du Djerid.

Le campement avait été levé dès les premières heures du jour. La marche se reconstitua dans l’ordre habituel. Le parcours quotidien ne devait point être modifié et garderait sa moyenne de douze à quinze kilomètres en deux étapes.

Ce que M. de Schaller voulait surtout vérifier, c’était le littoral qui allait encaisser les eaux de la nouvelle mer, et s’il n’était pas à craindre que, franchissant son cadre, celui-ci n’envahît les régions voisines. Aussi la petite troupe suivait-elle la base des dunes sablonneuses qui se succédaient le long du chott, en direction de l’ouest. Il semblait bien, d’ailleurs, que l’homme n’avait pas eu à modifier l’œuvre de la nature à ce point de vue. Que le Rharsa autrefois eût été lac ou non, il était disposé pour l’être, et les eaux du golfe de Gabès, que lui amènerait le premier canal, seraient strictement contenues dans les limites prévues.

Cependant, tout en faisant route, il était possible d’observer la dépression sur une vaste étendue. La surface de cette aride cuvette du Rharsa, sous les rayons du soleil, miroitait comme si elle eût été doublée d’une feuille d’argent, de cristal ou de camphre. Les yeux ne pouvaient en soutenir l’éclat et il fallait les préserver au moyen de verres fumés pour éviter les ophtalmies si fréquentes sous l’ardeur de la lumière saharienne. Les officiers et leurs hommes s’en étaient munis à cette intention. Le marchef Nicol avait même fait acquisition de fortes besicles pour son cheval. Mais il ne paraissait pas que cela eût convenu à Va-d’l’avant de porter lunettes. C’était quelque peu ridicule, et Coupe-à-cœur, derrière cet appareil optique, ne reconnaissait plus la figure de son camarade. Aussi Va-d’l’avant ni aucun des chevaux n’étaient-ils pourvus de ces préservatifs, indispensables à leurs maîtres.

Du reste, le chott présentait bien l’aspect de ces lacs salins, qui se dessèchent l’été sous l’action des chaleurs tropicales. Mais une partie de la couche liquide, entraînée sous les sables, rejette les gaz qui la chargent, et le sol se hérisse de boursouflures qui le font ressembler à un champ semé de taupinières ; quand au fond de ce chott, l’ingénieur fit remarquer aux deux officiers qu’il se composait de sable rouge quartzeux mélangé de sulfate et de carbonate de chaux. Cette couche se recouvrait d’efflorescences formées de sulfate de soude et de chlorure de sodium, véritable croûte de sel. D’ailleurs, le terrain pliocène où se rencontrent les chotts et les sebkha fournit par lui-même le gypse et le sel en abondance.

Il est bon de noter qu’à cette époque de l’année le Rharsa ne s’était pas vidé de toutes les eaux que les oueds y amènent l’hiver. En s’éloignant parfois des ghourd, c’est-à-dire des dunes encaissantes, les chevaux s’arrêtaient sur le bord de bas-fonds emplis d’un liquide stagnant.

De loin le capitaine Hardigan aurait pu croire qu’un détachement de cavaliers arabes allait et venait encore à travers ces désertes bassures du chott ; mais à l’approche de ses hommes toute la troupe s’enfuyait, non point au grand galop, mais à tire d’aile.

Il n’y avait là qu’une bande de flamants bleus et roses, dont le plumage rappelait les couleurs d’un uniforme, et, si rapidement que Coupe-à-cœur se mît à leur poursuite, il ne parvenait pas à rejoindre ces magnifiques représentants de la famille des échassiers.

En même temps, quelles myriades d’oiseaux il faisait lever de toutes parts, et quels cris traversaient l’espace à l’envol des boa-habibis, ces assourdissants moineaux du Djerid !

Cependant, à suivre les contours du Rharsa, le détachement trouverait sans peine des lieux de campement qu’il n’eût pas rencontrés au centre de la dépression. C’est pour cette raison que ce chott était presque entièrement inondable, tandis que certaines parties du Melrir, ayant une cote positive, émergeraient encore après l’introduction des eaux méditerranéennes. On allait donc d’oasis en oasis plus ou moins habitées, destinées à devenir des « marsâ », c’est-à-dire ports ou calanques de la nouvelle mer. On les désigne sous le nom de « toua » en langue berbère, et en ces oasis le sol reprend toute sa fertilité, les arbres, palmiers et autres reparaissent en grand nombre, les pâturages n’y manquent point, de telle sorte que Va-d’l’avant et ses camarades n’avaient point à se plaindre de la rareté des fourrages. Mais, ces oasis aussitôt dépassées, brusquement le sol reprenait son aridité naturelle. Aux « mourdj » herbeux succédait soudain le « reg » qui est un sol plat composé de gravier et de sable.

Toutefois, il y a lieu de l’observer, la reconnaissance de cette limite méridionale du Rharsa s’effectuait sans grandes fatigues. Il est vrai, lorsque aucun nuage ne tempérait les ardeurs du soleil, la chaleur éprouvait fortement les hommes et les chevaux, au pied de ces dunes. Mais, enfin, des officiers algériens, des spahis ont déjà l’accoutumance de ces brûlants climats, et, en ce qui concerne M. de Schaller, c’était aussi un Africain bronzé par le soleil et les explorations, et c’est précisément ce qui l’avait désigné pour prendre la direction des travaux définitifs de la mer Saharienne.

Quant aux dangers, ils n’auraient pu provenir que d’un cheminement à travers les « hofra » du chott, qui sont les dépressions les plus accusées où le sol est mouvant et n’offre aucun appui solide ; mais, sur le parcours que suivait l’expédition, ces enlisements étaient peu à craindre.

« C’est qu’ils sont très sérieux ces dangers, répétait l’ingénieur, et, pendant le creusement du canal à travers les sebkha tunisiennes, on a eu maintes occasions de le constater.

— En effet, ajouta le capitaine Hardigan, c’est une des difficultés que prévoyait déjà M. Roudaire, pour le nivellement du Rharsa et du Melrir… Ne raconte-t-il pas qu’il enfonçait parfois jusqu’au genou dans le sable salé ?…

— Et il n’a dit que la vérité, affirma M. de Schaller. Ces bas-fonds sont parsemés de trous auxquels les Arabes donnent le nom d’« œils de mer », et dont les sondes ne peuvent atteindre le fond. Aussi des accidents sont-ils toujours à redouter. Lors d’une reconnaissance de M. Roudaire, un des cavaliers et son cheval s’engloutirent dans une de ces crevasses, et, même en ajustant vingt baguettes de leurs fusils les unes aux autres, ses camarades ne parvinrent pas à l’en retirer…

— Donc, prenons nos précautions, recommanda le capitaine Hardigan, on ne saurait être trop prudent. Mes hommes ont défense de s’écarter des dunes, à moins que nous n’ayons bien constaté l’état du sol… Et même j’ai toujours la crainte que ce diable de Coupe-à-cœur, qui court à tort, c’est le cas de le dire, et à travers la sebkha, ne vienne à disparaître subitement. Nicol ne parvient pas à le retenir…

— Si pareil malheur arrivait à son chien, déclara le lieutenant Villette, quel chagrin il en éprouverait !…

— Et Va-d’l’avant, ajouta le capitaine, je suis sûr qu’il en mourrait de douleur !

— C’est du reste une bien singulière amitié qui existe entre ces deux braves animaux, observa l’ingénieur.

— Très singulière, dit le lieutenant Villette. Au moins, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Damon et Pithias, Achille et Patrocle, Alexandre et Ephestion, Hercule et Pirithoüs étaient-ils de même race, tandis qu’un cheval et un chien…

— Et un homme, pouvez-vous ajouter, lieutenant, conclut le capitaine Hardigan, car Nicol, Va-d’l’avant et Coupe-à-cœur forment un groupe d’amis inséparables, dans lequel l’homme entre pour un tiers et les bêtes pour deux ! »

Ce qu’avait dit l’ingénieur relativement aux dangers du sol mouvant des chotts n’était point exagéré. Et cependant les caravanes passaient de préférence par la contrée du Melrir, du Rharsa et du Fedjedj. Cette route abrégeait leur parcours, et les voyageurs y trouvaient un chemin plus facile en terrain plat. Mais elles ne le faisaient pas sans l’assistance de guides qui connaissaient parfaitement ces parties lacustres du Djerid et savaient éviter les dangereuses fondrières.

Depuis son départ de Gabès, le détachement n’avait pas encore rencontré une de ces kafila qui transportent les marchandises, les produits du sol, ou produits manufacturés depuis Biskra jusqu’au littoral de la Petite-Syrte, et dont le passage est toujours impatiemment attendu à Nefta, à Gafsa, à Tozeur, à La Hammâ, dans toutes ces villes et bourgades de la basse Tunisie. Mais, pendant la journée du 9 avril, l’après-midi, il prit contact avec une caravane, voici en quelles circonstances.

Il était environ trois heures. Après sa première étape de la journée, le capitaine Hardigan et ses hommes s’étaient remis en marche sous un soleil brûlant. Ils se dirigeaient vers l’extrême courbure que dessine le Rharsa, quelques kilomètres plus loin, à son extrémité occidentale. Le sol remontait sensiblement alors ; le relief des dunes s’accusait plus fortement et ce n’est pas de ce côté que le cadre du chott pourrait jamais être forcé par les nouvelles eaux.

En s’élevant, on parcourait du regard un plus large secteur dans le sens du nord et de l’ouest. La dépression étincelait sous les rayons solaires. Chaque gravier de ce sol salin devenait un point lumineux. Sur la gauche, prenait naissance le second canal qui mettait en communication le Rharsa et le Melrir.

L’ingénieur, les deux officiers avaient mis pied à terre. L’escorte les suivait en tirant les chevaux par le bridon.

À un instant où tous s’étaient arrêtés sur un plateau de la dune, voici que le lieutenant Villette dit, en tendant la main :

« Il me semble bien apercevoir une troupe en mouvement dans le fond du chott…

— Une troupe… ou un troupeau, répondit le capitaine Hardigan.

— Il est difficile de se prononcer, étant donnée la distance », ajouta M. de Schaller.

Le certain, c’est que de ce côté, à trois ou quatre kilomètres environ, un épais nuage de poussière se déroulait à la surface du Rharsa. Peut-être n’était-ce là qu’une bande de ruminants en marche vers le nord du Djerid.

Au surplus, le chien donnait des signes non équivoques, sinon d’inquiétude, du moins d’attention, et le marchef de lui crier :

« Allons, Coupe-à-cœur, du nez et des oreilles… Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?… »

L’animal aboya violemment, les pattes raidies, la queue battante, et fut sur le point de s’élancer à travers le chott.

« Tout beau… tout beau ! » fit Nicol en le retenant près de lui.

Le mouvement qui se produisait au milieu de ce tourbillon devenait plus fort à mesure que les volutes de poussière se rapprochaient. Mais il était difficile d’en déterminer la cause. Quelque vif que fût leur regard, ni M. de Schaller, ni les officiers, ni personne du détachement n’aurait pu affirmer si cette agitation provenait d’une caravane en marche ou d’un troupeau fuyant quelque danger à travers cette partie du chott.

Deux ou trois minutes plus tard, il n’existait aucune incertitude sur ce point. Des éclairs jaillissaient du nuage et des détonations éclataient, dont les fumées se mêlaient au tourbillon de poussière.

En même temps, Coupe-à-cœur, que son maître ne put arrêter, lui échappa, aboyant avec fureur.

« Des coups de feu ! s’écria le lieutenant Villette.

— Sans doute quelque caravane qui se défend contre une attaque de fauves…, dit l’ingénieur.

— Ou plutôt contre des pillards, reprit le lieutenant, car les détonations semblent se répondre…

— En selle ! » commanda le capitaine Hardigan.

Un instant après les spahis, contournant le bord du Rharsa, se dirigeaient vers le théâtre de la lutte.

Peut-être y avait-il imprudence, ou tout au moins témérité, à engager les quelques hommes de l’escorte dans cette affaire dont on ne connaissait pas la cause. Probablement une bande de ces pillards du Djerid, qui pouvait être nombreuse. Mais le capitaine Hardigan et son détachement n’en étaient pas à regarder au danger. Si, comme il y avait lieu de le supposer, des Touareg ou autres nomades de la région attaquaient une kafila, il était de l’honneur d’un soldat de courir à son secours. Aussi, tous, enlevant leurs chevaux, précédés du chien que Nicol ne cherchait plus à rappeler, abandonnant la lisière des dunes, s’élancèrent-ils à travers le chott.

La distance, on l’a dit, ne paraissait pas mesurer plus de trois kilomètres, et les deux tiers furent franchis en dix minutes. Les
les gens de la caravane tentèrent une résistance… (Page 115.)
coups de feu continuaient à partir de droite et de gauche au milieu de volutes de fumée et de poussière. Toutefois, le tourbillon commençait à se dissiper, sous le souffle d’une brise du sud-est, qui se levait.

Le capitaine Hardigan put se rendre compte alors de la nature de cette lutte si violemment engagée.

C’était bien, comme on n’allait pas tarder à l’apprendre, une caravane dont le cheminement venait d’être interrompu en cette partie du chott. Cinq jours avant, elle quittait l’oasis de Zeribet, au nord du Melrir, se dirigeant vers Tozeur, d’où elle gagnerait Gabès. Une vingtaine d’Arabes en formaient le personnel conduisant une centaine de chameaux de toute taille.

Ils allaient ainsi, pressant les étapes, les bêtes devant avec leurs charges de dattes, en sacs… Eux, les chameliers, marchaient derrière, répétant le cri que l’un d’eux poussait d’une voix rauque pour exciter les animaux.

La caravane, dont le voyage s’était jusqu’alors effectué dans de bonnes conditions, venait d’atteindre l’extrémité ouest du Rharsa, qu’elle s’apprêtait à traverser dans toute sa longueur sous la conduite d’un guide très expérimenté. Par malheur, dès qu’elle se fut engagée sur les premières pentes du « reg », une soixantaine de cavaliers surgirent soudain de derrière les dunes.

C’était une bande de pillards qui devait avoir facilement raison du personnel de la kafila. Ils mettraient les chameliers en fuite, ils les massacreraient au besoin, ils s’empareraient des bêtes et de leur charge, ils les pousseraient vers quelque lointaine oasis du Djerid, et sans doute cette agression demeurerait impunie, comme tant d’autres, vu l’impossibilité d’en découvrir les auteurs.

Les gens de la caravane tentèrent une résistance qui ne pouvait réussir. Armés de fusils et de pistolets, ils firent usage de leurs armes. Les assaillants, plus nombreux, tirèrent alors, et la kafila, après dix minutes de lutte, finit par se disperser, les animaux, pris de peur, s’enfuyant en toutes directions.

C’était un peu avant que les détonations avaient été entendues du capitaine Hardigan. Mais sa petite troupe fut aperçue, et les pillards, voyant ces cavaliers venir au secours de la kafila, s’arrêtèrent.

À ce moment, d’une voix forte, le capitaine Hardigan avait crié :

« En avant !… »

Les carabines étaient en état. Du dos des spahis elles passèrent à leur main et à leur épaule, et tous fondirent comme une trombe sur les bandits.

Quant au convoi, il avait été laissé en arrière sous la garde des conducteurs, et on le rejoindrait après avoir dégagé la caravane.

Les pillards n’attendirent pas le choc. Ne se sentirent-ils pas la force ou plutôt le courage de tenir tête à ce peloton d’uniforme connu, qui s’avançait si audacieusement à leur rencontre ? Obéirent-ils à une autre impulsion que celle de la peur ? Toujours est-il qu’avant que le capitaine Hardigan et ses hommes fussent à portée, ils s’étaient enfuis dans la direction du nord-ouest.

Cependant l’ordre de faire feu fut donné, et quelques vingtaines de coups éclatèrent qui atteignirent plusieurs des fugitifs, mais non assez grièvement pour les arrêter.

Toutefois, le marchef tint à constater avec fierté que Coupe-à-cœur avait reçu le baptême du feu, car il l’avait vu secouer la tête de droite et de gauche, et conclut qu’une balle lui avait sifflé aux oreilles.

Le capitaine Hardigan ne jugea pas opportun de poursuivre les assaillants, emportés de toute la vitesse de leurs chevaux. D’ailleurs, ils n’avaient pas tardé à disparaître derrière le rideau d’un « tell », colline boisée qui se dressait à l’horizon. En ce pays qu’ils connaissaient bien, ils auraient aisément regagné quelque retraite, où il eût été difficile de les rejoindre. Ils ne reviendraient pas, sans doute, et la caravane n’avait plus à craindre de les retrouver en se dirigeant vers l’est du Rharsa.

Mais le secours était arrivé à temps et, quelques minutes plus tard, les chameaux fussent tombés entre les mains de ces pirates du désert.

L’ingénieur, interrogeant alors le chef de la kafila, apprit comment les choses s’étaient passées, et dans quelles conditions ses chameliers et lui avaient été attaqués.

« Et, demanda le capitaine Hardigan, savez-vous à quelle tribu appartient cette bande ?…

— Notre guide assure que ce sont des Touareg, répondit le chef.

— On prétendait, reprit l’ingénieur, que les Touareg avaient abandonné peu à peu les oasis de l’ouest pour gagner l’est du Djerid…

— Oh ! tant qu’il y aura des caravanes qui le traverseront, il ne manquera pas de pillards pour les attaquer… observa le lieutenant Villette.

— Éventualité qui ne sera plus à craindre après l’inondation des chotts », déclara M. de Schaller.

Et alors le capitaine Hardigan de demander au chef si l’on avait entendu parler dans le pays de l’évasion de Hadjar.

« Oui, capitaine, et voilà déjà quelques jours que ce bruit s’est répandu…

— On ne dit pas s’il a été signalé aux environs du Rharsa ou du Melrir ?…

— Non, capitaine.

— Et ce n’était pas lui qui commandait cette bande ?…

— Je ne puis l’affirmer, répliqua le guide, car je le connais, et je l’aurais reconnu… Que ces pillards soient de ceux qu’il commandait autrefois, c’est bien possible, et, sans votre arrivée, capitaine, nous étions volés, massacrés jusqu’au dernier peut-être !…

— Mais, reprit l’ingénieur, vous allez pouvoir sans danger continuer votre route ?…

— Je le pense, répondit le chef. Ces coquins auront regagné quelque bourgade de l’ouest, et dans trois ou quatre jours nous serons à Tozeur. »

Le chef rassembla alors tout son monde. Les chameaux qui s’étaient dispersés revenaient déjà à leur rang ; la caravane se reconstitua, n’ayant pas perdu un seul homme, avec quelques blessés et encore peu grièvement, qui pouvaient continuer la route. Puis, après avoir une dernière fois remercié le capitaine Hardigan et ses compagnons, le chef donna le signal du départ. Toute la kafila se remit en marche.

En quelques minutes, hommes et bêtes eurent disparu au tournant d’un « tarf », pointe sablonneuse qui s’allongeait sur le chott, et les cris du chef de la kafila, pressant les chameliers, se perdaient, peu à peu, dans l’éloignement.

Lorsque l’ingénieur et les deux officiers se trouvèrent réunis, après cette algarade qui pouvait être grosse de conséquences, ils se communiquèrent leurs impressions, sinon leurs soucis qu’un incident venait de faire naître, et ce fut M. de Schaller qui prit le premier la parole :

« Voici donc que Hadjar a reparu dans le pays !… dit l’ingénieur.

— On devait s’y attendre, répondit le capitaine, et il est à désirer qu’on ait achevé d’inonder les chotts le plus tôt possible ! C’est le seul moyen d’en finir avec ces malfaiteurs du Djerid !…

— Par malheur, fit observer le lieutenant Villette, quelques années se passeront avant que les eaux du golfe aient rempli le Rharsa et le Melrir…

— Qui sait ?… » prononça M. de Schaller.

Pendant la nuit suivante, le campement ne fut point troublé par les Touareg qui ne reparurent pas aux environs.

Dans l’après-midi du lendemain, 10 avril, le détachement fit halte à l’endroit où commençait le second canal qui réunissait les deux chotts.