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L’Indépendance de l’homme de lettres

Chez Léon Collin, libraire et Lenormant.

L’INDÉPENDANCE
DE
L’HOMME DE LETTRES.


 
La noble Indépendance est l’âme des talents :
Rien ne peut du génie enchaîner les élans,
Il aime à parcourir des régions nouvelles ;
Ce n’est point pour ramper qu’il a reçu des ailes.
Le vulgaire ne voit que par les yeux d’autrui ;
Le sage voit, observe, et juge d’après lui :

 
De l’austère équité sa main tient la balance ;
Son esprit vigilant étudie en silence,
Apprend le cœur humain, cherche à le définir,
Et des maux du passé préserve l’avenir.
Seul au sein de la foule, et dégagé d’entraves,
Il élève un front libre au milieu des esclaves.
L’air impur des cités ne corrompt point ses mœurs :
Étranger aux partis et sourd à leurs clameurs,
D’un tardif repentir s’épargnant l’amertume,
Il ne profane point la candeur de sa plume ;
On ne le verra point, au prix de ses vertus,
Acheter les faveurs de l’aveugle Plutus.

Rousseau, doué d’une âme indépendante et fiere ?
Transfuge des châteaux, revole à sa chaumière :
Les honneurs, les trésors en vain lui sont offerts ;
Pour lui des fers brillants n’en sont pas moins des fers.
De l’orgueilleux bienfait il repousse l’outrage :
Il fuit, enveloppé de sa vertu sauvage ;
Il porte au sein des bois, sur la cime des monts,

 
Sa longue rêverie et ses pensers profonds :
Foulant aux pieds les biens que le vulgaire adore,
Que leur préfere-t-il ? un rayon de l’aurore.

Fier de s’appartenir, le mortel studieux,
Des bois inspirateurs ami silencieux,
N’ira point, s’arrachant à ses loisirs utiles,
User son avenir en des cercles futiles.
Le front ceint des lauriers qu’il venoit de cueillir,
Des préaux dans Auteuil alloit se recueillir :
Au fond de ces berceaux, assis près de Molière,
Il confioit ses chants à l’ombre hospitalière :
Et, d’un éclat menteur trop long-temps éblouis.
Ses yeux se reposoient du faste de Louis.

L’ami des doux loisirs, dans l’humble solitude,
Amasse lentement les trésors de l’étude ;
Et, préparant de loin ses destins éclatants,
Épure ses travaux dans le creuset du temps.
Comme il méprise alors tant de vils adversaires,

Tant de combats grossiers, pugilats littéraires !
Quand des rivaux, jaloux de sa célébrité,
Cherchent à le couvrir de leur obscurité,
Il luit à nos regards, plus radieux encore.
Ainsi l’astre éternel que l’Orient adore,
Chassant des noirs brouillards l’amas séditieux,
Apparoît plus brillant, et s’empare des cieux :
Descartes, que noircit l’impure calomnie,
Dans les champs du Batave exile son génie,
Recommande sa gloire à la postérité,
Et sur des bords lointains poursuit la vérité.

C’est ainsi que le sage en lui se réfugie ;
Son adversité même accroît son énergie :
Athlète infatigable, au jour de la douleur,
Il soutient sans fléchir la lutte du malheur :
Des chagrins de la vie il recueille l’histoire,
Et pour lui l’infortune est un pas vers la gloire.
Sur son vaisseau brisé, tel Vernet sans pâlir
Étudioit le flot prêt à l’ensevelir.

 
C’est peu que l’écrivain, armé de ses ouvrages,
Des destins ennemis affronte les outrages ;
C’est peu que sa vertu brave l’adversité ;
Elle résiste encore à la prospérité.
Libre à la cour, soumis aux rois, mais sans bassesse,
Devant eux il s’incline, et jamais ne s’abaisse :
Si le crime puissant veut contraindre sa voix
À chanter l’injustice, et le mépris des lois.
Ferme, et se reposant sur sa vertu rigide,
Il oppose au pouvoir un silence intrépide.
D’un généreux transport son grand cœur animé,
Quel que soit l’oppresseur, protège l’opprimé ;
Et, demeurant fidèle au parti qu’il embrasse,
Partage noblement une noble disgrâce.
Quand Fouquet de Louis eut perdu la faveur,
La Fontaine resta l’ami de son malheur :
D’un cœur naïf et pur déployant l’énergie,
Il fit sur son destin soupirer l’élégie ;
Et, laissant les flatteurs à leur vulgaire effroi,
Il chanta son ami, même devant son roi.

 
Dévoûment vertueux ! témérité sublime !
Tel est du vrai talent l’abandon magnanime.
La tyrannie en vain prétend l’anéantir,
En vain de son exil l’arrêt va retentir :
Il n’est point de déserts, point d’exil pour le sage ;
Ces sables dévorants, ces plaines sans ombrage,
Ces antres, ces rochers, n’ont pour lui rien d’affreux ;
Seul, errant et proscrit, il n’est point malheureux :
L’étude, objet constant de son idolâtrie,
Au bout de l’univers lui fonde une patrie.

Mais pour l’ensevelir les cachots sont ouverts ;
Il y descend, courbé sous le poids de ses fers…
Calme, il répète encore à l’oppresseur qu’il brave :
« Je ne suis qu’enchaîné, je ne suis point esclave. »
Sur ce mur ténébreux, son muet confident,
Il trace avec sa chaîne un vers indépendant !

Qu’un servile mortel à plaisir s’humilie ;
Qu’au parti du vainqueur son effroi le rallie ;

De vingt maîtres divers adulateur banal,
Que pour oser penser il attende un signal !
Le sage en tous les temps garde son caractère :
Tyrans ! il vous poursuit de sa franchise austère ;
Et, libre sous le poids de votre autorité,
En présence du glaive il dit la vérité.
Là Caton, qu’un despote honore de sa haine,
Va rejoindre au tombeau la liberté romaine ;
Là Socrate, épuisant la coupe de la mort,
De son dernier sommeil tranquillement s’endort.
L’homme obscur peut frémir, tout entier il succombe,
Et l’éternel oubli vient peser sur sa tombe ;
Le sage ne meurt point. Sous la main des bourreaux,
Il défend à la mort d’effacer ses travaux ;
Il la voit, il l’attend, sans pâlir d’épouvante :
Le grand homme n’est plus ; mais sa gloire est vivante.

De ses persécuteurs s’il trompe les poignards,
Nous révérons en lui le Nestor des beaux arts.
Son âme tout entière en ses écrits respire,

 
Ses actions jamais n’ont démenti sa lyre ;
Il se conserva pur au milieu des méchants :
Il meurt, et la Vertu reçoit ses derniers chants.
Tel un cygne superbe, ornement du rivage,
Au noir limon des eaux déroba son plumage ;
Et, saluant la mort de sons mélodieux,
D’une voix plus touchante exhale ses adieux.