L’Impôt sur les célibataires (Souday)

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L’Impôt sur les célibataires (Souday)
Comœdia (p. 1).

L’Impôt sur les célibataires


L’impôt sur les célibataires n’est pas encore voté, mais il ne faut pas se dissimuler qu’il y a un fort courant en sa faveur dans cette Chambre, dont la plupart des membres sont mariés. Le fisc en est réduit à faire flèche de tout bois — bien que ce ne soit évidemment pas chez les célibataires qu’on en trouve le plus. Et la proposition s’appuie sur quelques sophismes d’aspect honorable. Beaucoup de gens croient que la vertu y est intéressée, ainsi que la famille, la natalité et autres belles choses, que tout législateur doit défendre et qui s’imposent au respect de tout bon citoyen.

Pour de nombreux champions de la morale sociale, le célibataire est un égoïste et un avare, qui se refuse à faire, son devoir par goût d’indépendance et par économie. N’est-il pas juste de réprimer ces mauvais instincts, de venger le culte du foyer dédaigné par ces impies et la population raréfiée par leur abstention criminelle ? L’impôt sera une réparation offerte par la justice publique sur les autels de la patrie et des dieux lares.

A quoi l’on répond que si le célibat est un délit, il y a beaucoup de célibataires qui ne le commettent point par leur faute. Ne se marie pas qui veut. En ce qui concerne les femmes, qui payeraient aussi, d’après le projet actuel, c’est trop évident. C’est souvent vrai aussi même pour les hommes.

Une vieille plaisanterie, pleine de sens, est celle du monsieur qui disait : « Il ne tiendrait qu’à moi d’épouser cette jeune fille, si elle y consentait. » Mais il arrive que la jeune fille ou la jeune femme qu’on aime et qu’on eût volontiers épousée n’y consente pas.

Certainement, sauf quelques cas extrêmes, un homme qui veut se marier à tout prix finira par y réussir. Mais le mariage à tout prix n’est pas plus acceptable que la paix à tout prix. Il y a des affronts que le plus pacifique ne peut encaisser, et des unions auxquelles ne peut se résigner le plus fervent amateur de vie conjugale. Ici, les considérations de moralité qu’invoquent les partisans de l’impôt se retournent contre eux. Car ce sont précisément les êtres les plus tendres, les plus scrupuleux et les plus délicats, qui ne pourront jamais subir les mariages sans amour ou sans dignité, dont d’autres se contenteront aisément, pourvu qu’ils y voient quelques avantages pratiques.

Et je n’ai encore parlé que des hommes robustes et placés dans des conditions normales. Il y en a que leur santé chétive dissuade avec raison du mariage et de la paternité. Il y en a même que des travaux trop absorbants suffisent à en éloigner ; parce qu’ils n’auraient pas le temps de s’occuper d’une femme et d’enfants, qui sont, l’une et les autres, des animaux éminemment chronophages, comme disait Faguet. C’est pour cela que le célibat est ordonné aux ecclésiastiques qu’il l’a été jadis aux universitaires, et qu’il est pratiqué volontairement par quelques intellectuels.

Pasteur avait averti sa fiancée qu’il n’aurait guère de loisirs à lui consacrer, qu’il ne pourrait ni dîner en ville, ni aller dans le monde ou au théâtre. La future Mme Pasteur accepta, mais d’autres à sa place auraient pu s’effrayer d’une vie si casanière, et ce grand homme risquait d’être condamné à la solitude par dévouement à la science.

Soit ! objectent d’autres esprits plus modérés, mais non moins énergiquement favorables au projet, admettons que certains célibats se justifient par des raisons avouables et que l’impôt en question ne doive pas être regardé comme une pénalité. Il reste néanmoins équitable, parce que dans tous les cas, le célibataire a moins de charges et se rend moins utile au pays. Faute de donner à la France les enfants dont elle a grand besoin, qu’il apporte au moins son argent !

Ce dernier argument révèle une extrême candeur ou une insigne mauvaise foi. Où prend-on que les célibataires ne fournissent pas d’enfants ? Sur le total des naissances, il y en a en moyenne à Paris un tiers d’illégitimes. Il n’est pas probable qu’elles soient toutes dues à des hommes mariés, que l’état matrimonial n’aurait guère rendus vertueux. Tous ces petits ne sont évidemment pas adultérins. D’autre part, il s’en faut beaucoup que tous les mariages soient féconds. Et l’on se doute bien que même dans les ménages les plus réguliers en apparence, l’intervention secrète et fort répréhensible assurément, mais démographiquement efficace, d’un tiers larron, a souvent pour effet d’agrandir le cercle de famille.

Quant aux charges qu’éviteraient les célibataires, ce n’est encore bien souvent qu’une illusion. D’abord, on ne dit rien du manque à gagner. Des oisifs qui ont fait d’opulents mariages ne payeront pas cet impôt, tandis que des célibataires restés pauvres parce qu’ils n’ont pas voulu de ces combinaisons, se verront dépouillés d’un dixième du maigre revenu d’un labeur acharné. Non seulement ce n’est pas juste, mais un impôt plus productif serait celui qui frapperait les dots suffisamment rondelettes.

Et qui vous dit qu’un célibataire n’a pas de chargés inconnues ? Certains ne se marient point parce qu’ils ont à nourrir de vieux parents, des sœurs ou des neveux orphelins. D’autres, moins héroïques, contribuent clandestinement aux dépenses de personnes, mariées ou non, à qui ils sont attachés par des liens non officiels, mais tout de même onéreux.

La vie d’intérieur est souvent la plus économique et c’est parfois pour réduire leurs dépenses que certains épousent des femmes de situation modeste, mais habiles ménagères, qui savent organiser le confort à peu de frais et, comme on dit, faire beaucoup avec peu. Les célibataires n’ont généralement pas de défense sur ce terrain, et sont presque toujours exploités par leurs domestiques et leurs fournisseurs, sans compter que s’ennuyant à la maison, ils vivent beaucoup dehors et payent tout à moins bon compte.

Puisqu’il ne s’agit plus de morale, mais de productivité, on peut dire, que les moins austères sont ceux qui font le plus circuler d’argent et qui aident le plus directement à la prospérité publique. Avant la guerre, un Anglais demandait à un Français, combien il devrait dépenser dans un voyage d’agrément à Paris.

— Une centaine de francs par jour, je suppose, dit le Français.

— Diable ! s’écria l’Anglais. C’est un peu cher. Comme j’y vais avec ma femme, cela fera le double.

— Vous venez avec votre femme ? Oh ! alors, c’est différent. Cinquante francs par jour vous suffiront.


Paul SOUDAY.