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L'IMMORTELLE

Lorsque le premier homme, à sa première aurore,
Au sein du monde immense et vierge comme lui,
Promenait vaguement, pensif et seul encore,
La curiosité de son divin ennui,

Les mots venaient éclore à sa lèvre étonnée
A chaque enchantement du spectacle infini,
Comme vient la chanson éclore au bord du nid :
A l’heure qu’il naissait, la parole était née.

Mais lorsque, s’éveillant de son autre sommeil,
Il vit, plus belle encor que l’aurore première,
Eve nue et debout dans la grande lumière
Comme un astre vivant adorable et vermeil,

Il étendit les bras vers sa maîtresse blonde,
Et jusqu’à son désir inclinant sa beauté,
Sachant bien que l’amour lui coûterait le monde,
Du remords éternel il fit la volupté ;

Et dans le doux transport dont l’âme était saisie,
Et dans le dur sanglot qui s’y venait briser,
Tu naquis à ton tour, ô jeune poésie,
De la première larme et du premier baiser !…


Non, tu ne mourras pas, langue à jamais sacrée,
Car l’avenir et toi, dans le même moment,
Vous êtes nés tous deux du même embrassement,
Et ce monde est vivant pour qui tu fus créée.

Et ce monde immuable a l’âme d’autrefois ;
Il est comme il était, misérable et superbe,
Au jour où tu chantas pour la première fois,
Quand la chair se fit âme et l’âme se fit verbe.

Il ouvre encor sur lui des yeux de nouveau-né,
Et pour asseoir son rêve il cherche encor sa base ;
Hélas ! il aime encore et n’est point pardonné,
Et le mal germe encore au fond de son extase.

Il est aussi perplexe, aussi seul, aussi nu,
Aussi désespéré comme aussi ravi d’être ;
Il veut toujours savoir ce qu’il ne peut connaître
Et regrette toujours ce qu’il n’a pas connu.

Et c’est aussi pourquoi tu dois être immortelle
Autant que la douleur, autant que le plaisir,
Toi qui poursuis toujours sans les jamais saisir
Les sons doux comme lui, les mots profonds comme elle ;

Toi qui lui dis tout haut ce qu’il se dit tout bas,
Le souffle qui le pousse et l’ombre qui le leurre,
Et tout ce qui se rêve et tout ce qui se pleure,
Et tout ce qui se chante et ne se parle pas.

Harmonieux écho de l’âme de la terre,
L’univers t’appartient par le rhythme et le son :
La fleur par son parfum, l’oiseau par sa chanson,
L’homme par la souffrance et Dieu par le mystère.

Et comme il est sans fin, tu ne peux pas finir.
Et toi, science aride et froide qui nous mène,
Crois-tu suffire seule à l’espérance humaine,
Que l’on voit ton présent nier son avenir ?

En quoi tes visions valent-elles ses songes ?
Vous cherchez le chemin ; qui des deux a raison
De le chercher à terre ou bien à l’horizon ?
Quels droits ont tes erreurs à railler ses mensonges ?

Tu détournes les yeux ; que ne tends-tu la main ?
As-tu donc tant d’orgueil ou si peu de mémoire
Que tu ne saches plus que la loi de l’histoire,
Fait des rêveurs d’hier les sages de demain ?

Par quel sentier certain te crois-tu donc guidée,
Et quel est-il ce Dieu dont tu tiens le flambeau ?
Où donc est-il écrit que le vrai meurt du beau ?
Et si le fait est roi, que sera donc l’idée ?

Ineffables parfums des pays inconnus,
Brises de l’infini, confuse certitude,
Vous n’êtes pas devant la logique et l’étude,
Et le pays n’est pas d’où vous êtes venus.

Donc vous avez menti, rumeurs de la pensée,
Vous n’êtes pas ! Pour être, il faut avoir un nom,
Et quand la foi nous parle, il faut lui dire non !
Réponds, cœur bondissant, réponds, âme oppressée ?

Ce n’est plus qu’un murmure inutile et charmant
Que font ces voix sans lèvre où parlait Dieu lui-même.
Dieu t’a menti, vieillard ; jeune homme, Dieu te ment,
Même à l’âge où l’on meurt, même à l’âge où l’on aime.

O poésie ailée et qui nous vient du ciel,
Langage de l’azur, du vent et de l’espace,
Chant de tout ce qui va, voix de tout ce qui passe,
Doux parler qui se fait comme se fait le miel !

Je m’élève plus haut quand c’est lui qui m’élève,
Mon vol est plus rapide et son sillon plus droit…
Non ! rien n’est aussi sûr que ce que l’âme croit,
Non ! rien ne va si loin que ce que l’âme rêve.

Non ! et tant que le sphinx ne voudra pas donner
Le mot de cette énigme insoluble de l’Etre,
Que l’homme, qui parfois se lasse de connaître,
Ne se lassera pas de vouloir deviner ;

Tant qu’il ressentira sans la pouvoir décrire
L’inquiète fureur de l’inapaisement ;
Qu’une larme sera le plus beau diamant
Du misérable écrin que l’on nomme un sourire ;

Tant qu’il revêtira son rêve le plus cher,
Son désir le plus pur, sa plus douce pensée,
De la plus belle forme et la plus caressée,
Comme on aime à vêtir les enfans de sa chair ;

Tant qu’il appellera du haut de sa souffrance
L’invisible inconnu qui ne veut pas venir,
Que, lassé du présent, il aura l’espérance,
Comme, las de l’espoir, il a le souvenir ;

Qu’il n’aura pas brisé l’étau de ce dilemme
Dont les tenailles sont la douleur et l’amour,
Qu’en son âme anxieuse il dira tour à tour :
Je souffre, donc je doute, et je crois, puisque j’aime ;

Tant que demain rira des rêves d’aujourd’hui,
Tant qu’aujourd’hui rira des rêves de la veille,
Que l’homme sera jeune et la science vieille,
Que le ver de la tombe en saura plus que lui ;

Aussi longtemps qu’heureux il se croira coupable,
Que, sorti du néant, il s’en verra suivi,
L’homme te parlera, langue de l’impalpable,
Langue de l’impalpable et de l’inassouvi !


EDOUARD PAILLERON.