L’Image de la femme nue/16

Flammarion (p. 107-113).

XVI

Jean de Milly.

En une heure, la vie de Stéphane fut complètement transformée. Sa nature subit une crise qui bouleversa toutes ses façons de penser et de sentir. Il ne se reconnut plus. Lui qui se laissait aller au balancement agréable d’une existence que les plaisirs les plus vifs et les tourments les plus aigus ne faisaient guère osciller, il se trouva soudain précipité dans le tumulte de la douleur et obsédé par le désir impossible de félicités qu’il n’avait jamais conçues jusque-là.

Il s’en rendit compte l’après-midi, lorsque Flavie le rejoignit sous les arbres. Il l’exécrait ! Subitement, elle était devenue ennemie irréductible, adversaire farouche, avec laquelle s’engageait une lutte implacable d’où il ne pouvait résulter que blessure, destruction et mort. Ses sentiments s’exprimèrent avec tant de force sur son visage, que Flavie lui dit, toute surprise :

— Qu’avez-vous donc, Stéphane ?

— Moi ? rien.

— Si. Vous n’êtes plus le même. Qu’y a-t-il ?

— On m’a parlé…

— On vous a parlé ?…

Il aurait voulu se contraindre. Il ne le put pas, et il lança, comme la plus terrible accusation :

— On m’a parlé de Jean de Milly.

Elle se dressa, dans un élan de révolte.

— Qui vous a raconté ?… Qui ? Je veux savoir…

Et tout de suite, se ravisant :

— Après tout, non… Pas un mot là-dessus… Mon passé ne regarde que moi… Mais qui vous a donné le droit d’interroger ?… et le droit de m’accuser ?… À quel titre ? Quelle est la signification de vos paroles ?

Il eut la certitude affreuse que, s’il ne reculait pas, elle ne le reverrait jamais. Il fallait mentir, et sans une seconde d’hésitation.

Il réussit à rire et dit :

— Vous avez tout à fait raison. Je n’ai pas interrogé, mais j’ai entendu des paroles malveillantes qui m’ont exaspéré.

— Vous n’avez pas à me défendre…

— Allons, ne soyez pas trop sévère. L’amitié a tout de même certains privilèges.

Il lui fallut deux jours pour apaiser la méfiance de Flavie. Il affecta des airs indifférents. Il fut gai, frivole, et joua la comédie la plus habile, jusqu’à ce qu’elle désarmât et que leur intimité reprît tout son abandon. Mais il souffrait cruellement. Il entra d’un seul coup dans ce monde de la sensibilité excessive, où tout est motif à découragement, récriminations, doutes, jalousie, haine du passé et angoisse de l’avenir.

Il commença, pour son ami le docteur, plusieurs lettres : « Ainsi donc, voilà que j’aime… Quel supplice ! Je suis d’autant plus malheureux que cette femme que j’adore me paraît au-dessus de toutes les autres, et qu’à chaque instant je la rabaisse en moi-même et l’injurie comme la pire des créatures. Le manque de tout espoir me brise. Il n’y a que la religion qui suscite dans les êtres de pareilles forces de résistance. L’Église a tellement déformé la notion même de l’amour, que pour Flavie, j’en suis sûr, l’idée seule d’aimer est devenue une monstruosité, une cause de perdition, et que, si je lui disais le moindre mot, elle me considérerait avec épouvante et stupeur. Chaque dimanche, avant l’office, le vieux prêtre la rejoint dans son boudoir et la confesse. Voilà son véritable ami. Il n’y a d’amour qu’en Dieu et par Dieu. »

Flavie ne soupçonna rien du drame. Mais il n’avait plus maintenant aucun scrupule pour épier la jeune femme et chercher ce que trahissaient de son corps les plis de sa robe, les mouvements de ses jambes ou le soulèvement de sa gorge. « Le corps le plus magnifique qui soit », avait dit Séphora. Avec quelle frénésie, il en devinait les formes et en caressait la chair !

Et il songeait qu’à une époque encore récente tous les hommes avaient pu la dévêtir des yeux, lorsqu’elle se promenait ou se baignait avec autant d’impudeur que ses sœurs. Il songeait au vieux Zoris qui l’avait contemplée ainsi, et qui l’aimait, et se la représentait selon la juste vision qu’il gardait d’elle.

Et surtout, il songeait à ce Jean de Milly, son amant d’autrefois. Son amant ! Un homme l’avait possédée ! Elle connaissait la volupté, le délire… Images torturantes contre lesquelles il se débattait en vain.

Toute la fin du mois d’août, il demeura dans cet état de dérèglement nerveux où le moindre incident pouvait rompre ses relations amicales avec Flavie. Il le savait et s’en effrayait. Le dernier dimanche, un nouveau prêtre vint de Port-Saint-Louis. Il était jeune et de bel aspect. Flavie le reçut chez elle, comme elle recevait le vieux confesseur. Stéphane eut de la peine à se maîtriser.

Les trois jeunes sœurs avaient à peu près déserté le domaine : Élianthe et Lœtitia ne revenaient que le soir. Deux fois, il évita Irène Karef, redoutant quelque révélation nouvelle qui l’eût poussé à un éclat. Il se défiait surtout de lui-même, et plus encore durant ses tête-à-tête avec Flavie.

Cependant, malgré son attention peureuse, le choc se produisit. Au début d’un après-midi, il aperçut, de sa cabine, un canot à moteur qui s’en venait du large, soulevant deux lourdes masses d’écume, et qui se dirigeait vers l’embarcadère du promontoire. Les sœurs recevant parfois des amis de Marseille, ou même de Toulon, il pensa que l’une d’elles se trouvait au château. Mais, s’étant rendu à l’heure ordinaire sous les arbres du bois, il s’étonna que Flavie tardât si longtemps à le rejoindre.

Quinze minutes passèrent, et quinze autres. Il supposa que la jeune fille assistait à la visite de la personne ou des personnes, et conçut quelque dépit de n’en être pas averti.

Somme toute, il ne commettrait aucune indiscrétion en se montrant au château, puisqu’il y avait ses entrées.

Il y alla donc. Mais, comme il arrivait au seuil du vestibule, dont les portes étaient grandes ouvertes, Flavie en sortit, accompagnant un homme d’une quarantaine d’années, à figure énergique, en tenue de yachtman.

Elle présenta :

— Monsieur Stéphane Bréhange… Monsieur Jean de Milly.

Les deux hommes se saluèrent. Flavie conduisit Jean de Milly à moitié route de l’escalier de gauche qui descendait vers le promontoire, lui serra la main et s’en retourna.

Avant qu’elle ne revint, Stéphane traversa vivement les salons et constata qu’aucune des sœurs n’avait assisté à la conversation. Dans le boudoir où Flavie se tenait d’habitude, deux fauteuils étaient rapprochés l’un de l’autre.

Il marcha vers Flavie jusqu’au grand salon, très pâle, l’allure saccadée. Elle s’arrêta, inquiète. D’un geste agressif, il lui saisit les deux poignets, et, debout, contre elle, lui dit âprement :

— Alors, vous le voyez encore, cet homme ?… Vous osez…

Elle voulut se dégager. Mais l’étreinte était solide. Il tenait la jeune fille si près de lui que leurs vêtements se touchaient et que, malgré tous ses efforts, elle était immobilisée.

Il chuchotait avec égarement :

— Vous vous enfermez avec lui ?… Vous osez ?… Ce n’est donc pas fini entre vous ?… Vous vous retrouvez encore. Et tout à l’heure, vous étiez là… tous les deux seuls ! Est-ce possible ? Et moi qui tremble en vous approchant, alors que je n’ai qu’une idée, qu’un désir… vous ! vous !

Il fut stupéfait. Au lieu de l’explosion de colère qu’il attendait, qu’il espérait même, il vit la figure de Flavie se contracter, La bouche s’entr’ouvrit en un sourire de provocation, et l’expression devint hardie, sensuelle, palpitante de volupté… l’expression même de la Vénus Impudique !…

Brusquement, il lui plaqua sa main derrière la nuque, et lui baisa la bouche.

Elle eut un sursaut d’horreur et de haine, et cria, par deux fois :

— Misérable !… Misérable !… Ah ! comme je vous méprise !

Et elle s’enfuit.

Stéphane eut la conviction immédiate que jamais cette femme ne consentirait à le revoir. Il l’avait outragée au plus profond de sa pudeur et de sa dignité. Il s’était conduit comme une brute. Elle ne lui pardonnerait point…

Durant trois jours, Stéphane ne quitta pas la péniche. À quoi bon attendre Flavie au rond-point d’Endymion, puisqu’il était impossible qu’elle s’y rendît ! De fait, deux jours après, il put constater que l’endroit demeurait vide tout l’après-midi.

Ce qui le terrifiait, c’était l’idée de l’inévitable départ, et même que ce départ fût déjà effectué. Ne rencontrant personne, ne pouvant se renseigner, il eut la faiblesse de donner de l’argent à la petite gitane qui le servait et de lui poser négligemment, mais avec quelle anxiété ! des questions sur la vie qu’on menait au château : Élianthe et Lœtitia se promenaient-elles aujourd’hui ? Véronique était à cheval, sans doute ? Et Flavie, est-ce qu’elle s’apprêtait à partir ?

Il apprit ainsi, par bribes, que Flavie vivait dans sa chambre, s’y faisait monter ses repas. Ses sœurs lui tenaient souvent compagnie. Le jeune prêtre vint la voir un dimanche. Pas d’autre visite. De son côté, Zoris ne sortait pas du pavillon. On le disait malade.

Mais la gitane pouvait-elle, par son service, être au courant de tout ?

Stéphane donna aussi de l’argent au matelot Solari et il bavardait avec lui sur le pont du Castor. De la sorte, il savait d’avance les excursions projetées. Solari ne connaissait rien du départ de Flavie.

Si Flavie s’en allait, Stéphane était décidé à s’y opposer, au besoin à s’embarquer de force sur le Castor. Les plans les plus absurdes s’échafaudaient en lui. Habitué aux solutions sages et conformes à la réalité, sous le coup de circonstances, qui l’affolaient, il considérait les actes les plus désordonnés comme naturels et légitimes.

Durant cette période qui se prolongea jusqu’aux approches du 15 septembre, aucun élément de raison ne fit contrepoids à son désarroi. Il écrivit deux lettres à Flavie, l’une où il demandait pardon, l’autre où il lui exposait son amour en termes extravagants. Ces lettres, que remit la gitane, lui furent renvoyées sans avoir été décachetées.

Une absence d’Élianthe et de Lœtitia ne lui permit pas de chercher auprès d’elles, comme il l’eût désiré, un peu de calme et le bénéfice de la conversation. Il s’obstinait à fuir Irène Karef. Un jour, il se trouva, pour la première fois depuis la rupture de leurs relations, face à face avec Véronique, et il lui dit à brûle-pourpoint :

— Véronique, j’ai continué mes investigations avec l’aide de Séphora. Elle à dû s’éloigner contre sa volonté et reviendra, à l’insu de tous, le 15, donc vendredi prochain.

Il aurait voulu dire d’autres choses, mais lesquelles ? Il hésitait. Véronique lui parut subitement une étrangère, presque une ennemie, qui le regardait avec des yeux malveillants. Il balbutia quelques mots et ils se quittèrent.

Cette date du 15 septembre semblait à Stéphane d’une grande importance, car il comptait sur Séphora pour dévoiler des faits dont la connaissance remettrait tout en bonne place, et résoudrait tous les problèmes. Jusque-là, il fallait patienter et souffrir.

Le mardi 12, il aperçut la barque qui doublait le promontoire. Une femme ramait, sans se presser. Elle flâna devant la terrasse. La fumée d’une cigarette se courbait selon la brise. C’était Irène Karef.

Quand elle glissa le long de la péniche, les avirons relevés, elle lui dit bonjour, en souriant d’un air amical et ajouta :

On s’en va le 15 au soir… peut-être même le 14… Et l’on s’en va dans des conditions qui me paraissent singulières. Dois-je vous tenir au courant ?

Il ne remua ni ne répondit. Alors, affectant d’avoir obtenu son assentiment, elle frappa doucement l’eau de ses avirons et conclut :

— Nous sommes d’accord. Ne bougez pas d’ici. Et renoncez à faire parler la gitane ou Solari. Je me charge de tout.

Le fait qu’elle avait découvert son manège auprès de Solari et de la gitane incita Stéphane, malgré sa répugnance, à subir la direction d’Irène. Elle était au centre même de l’intrigue, et seule pouvait agir selon les circonstances.

Le mercredi 13, de bonne heure, le Castor conduisit à Marseille Élianthe et Lœtitia, et revint le soir avec Élianthe, laissant Lœtitia à Port-Saint-Louis. Stéphane passa son temps à regarder les images de la femme nue dessinées par Guillaume Bréhange. Son angoisse l’inclinait à des enfantillages de véritable amoureux, car il aimait réellement et d’un cœur attendri. Et, tâchant de deviner l’expression que son père avait donnée aux visages inachevés, il adressait à Flavie, comme si c’eût été elle, des paroles douces et des prières désolées.

Le jeudi 14 fut intolérable. Dès ce jour-là, selon Irène Karef, Flavie pouvait partir. Le soleil était tamisé par un fin réseau de petits nuages blancs, mais l’orage menaçait, un de ces orages latents, qui n’éclatent pas, et qui font sentir le poids étouffant de l’atmosphère. Sur le pont de la péniche, Stéphane, vêtu d’un pantalon et d’un veston de toile légère, chaussé de sandales, ne cessa pas d’observer la terrasse et le promontoire et d’explorer l’horizon.

Le soir, un peu de fumée s’éleva tout au loin. D’autres navires avaient passé. Mais celui-là parut se diriger vers la côte.

La nuit s’épaissit rapidement. Un fanal fut allumé à l’avant du bateau.

Il appela Solari pour se renseigner. Solari n’était plus sur le Castor, et la gitane avait quitté la péniche.

Le bateau s’arrêta à un mille du promontoire, et ne bougea plus. Que venait-il faire ? Chercher Flavie ? Stéphane ne put voir si une barque l’abordait ou s’en détachait. D’ailleurs, le promontoire eût caché les allées et venues.

Jusqu’à onze heures, il attendit. À la fin, sa souffrance devint telle qu’il lui fallut agir, quoi qu’il en pût résulter. Il partit donc avec l’intention de surveiller les abords du château. Mais, au haut de l’escalier qui montait à la terrasse, il se heurta presque, dans les ténèbres, à Irène.

Tout essoufflée, elle lui dit vivement :

— Ah ! c’est vous ?… Tant mieux !… Je ne sais pas ce qui se passe… Il y a un bateau au large… Je veillais de ma fenêtre… Une embarcation a amené quelqu’un… qui est venu vers le château… un homme que je n’ai pu reconnaître… A-t-il été introduit ?… je ne sais pas… Peut-être par le jardin et par le logement de Séphora, puisqu’elle est en voyage… Alors, je suis descendue pour vous prévenir. Maïs en sortant du vestibule, dehors, j’ai vu que l’échelle de corde qui sert à Lœtitia était accrochée à sa fenêtre. Or, Lœtitia est à Port-Saint-Louis. L’homme est-il monté par là pour rejoindre Flavie, dont l’appartement est contigu à celui de Lœtitia ? En tout cas…

Elle barra le passage à Stéphane qui voulait l’écarter, et acheva :

— En tout cas, pas de scandale, n’est-ce pas ? Jurez-moi de ne rien faire d’irréparable. Vous n’avez pas d’arme, n’est-ce pas ?

Il la bouscula et se mit à courir jusqu’au rez-de-chaussée. Il n’avait aucun projet fixe. Il voulait savoir, simplement. Flavie fuyait-elle ? Se laissait-elle enlever ? Cet homme, était-ce Jean de Milly ?… Oh ! savoir, savoir… Et agir !

Il avisa l’échelle, à cette même fenêtre qu’il avait escaladée quelques mois auparavant.

La chambre de Lœtitia était vide.

À tâtons, il gagna la porte et l’entr’ouvrit. Elle donnait sur le couloir qui desservait toutes les chambres et les boudoirs de l’étage. Une lampe accrochée l’éclairait.

Deux portes plus loin, à droite, se trouvait la chambre de Flavie.

Aucun bruit ne s’y faisait entendre. Tout était calme.

À ce moment, la main sur la clanche, il hésita. Un doute l’envahissait : Irène, la fourbe créature, avait-elle dit la vérité, et n’était-il pas le jouet d’une machination odieuse ?

Il en fut persuadé, mais ses tempes battaient trop violemment pour qu’il pût réfléchir. L’élan, qui nous entraîne à certains actes, échappe à notre volonté. Stéphane pensa que Jean de Milly tenait peut-être Flavie dans ses bras. Et si, d’autre part, Flavie était seule, comment résister à la tentation de pousser cette porte ?

Il la poussa. Elle n’était pas fermée !

Il entra.

Flavie dormait.