E. Flammarion (p. 267-274).

CHAPITRE XXX


D’une mémorable conversation entre un instituteur et un sénateur, à laquelle assista Maurin, et d’où il appert que la République française obéit à un roi qui s’est donné cette devise : « Abrutir pour gouverner. »

Le champ de course de Cogolin, au fond du golfe de Grimaud, est établi dans un vaste espace sablonneux, sur lequel s’élèvent çà et là de magnifiques pins parasols. Là, quand le regard ne se porte pas sur les collines trop proches, on pourrait se croire en Camargue même. Mêmes pins, même sable, mêmes tamaris, mêmes saladelles…

C’est sur ce terrain que, tous les ans, ont lieu les courses de chevaux qui attirent une foule de spectateurs venus de Toulon, d’Hyères, de Draguignan, de Saint-Raphaël, de Cannes, de Marseille et de maint autre lieu.

Cette année-là, des entrepreneurs de jeux tauromachiques avaient imaginé d’exploiter à leur profit la réputation du champ de course de Cogolin, comme aussi le voisinage de la bravade tropézienne. Ils s’étaient dit que, le lendemain de la procession, ils auraient sans doute toute la partie étrangère du public, et, le jour même de la procession, tous ceux qui se contentent de n’assister que peu d’instants à la bruyante fête traditionnelle. Le calcul n’était pas sot.

Une foule immense et bariolée grouillait sur le champ de course, sous les hauts et larges pins parasols, lorsque Maurin y arriva avec son compère.

La tentative n’intéressait pas les seuls entrepreneurs, mais aussi les marchands de boissons variées qui, poussant devant eux leur marchandises établies sur de petites charrettes, suivent les taureaux en déplacement et les soldats en manœuvres.

Elle n’intéressait pas seulement, avec les entrepreneurs, ces pauvres « buvetiers et cantiniers », mais une foule d’élégants jeunes hommes au menton haut sur cravate, gantés trop juste, lorgnon à l’œil et stick en main.

Sous le nom bien français d’afficionados, ces jeunes gens avaient trouvé nécessaire de déclarer Jeux nationaux de Provence les corridas de muerte qui, sont essentiellement espagnoles et jamais, au grand jamais, ne furent provençales.

Le grand, le terrible reproche qu’on peut faire à la corrida de muerte, c’est qu’elle excite, sous le nom d’enthousiasme tauromachique, le plus vilain sentiment du monde, celui de la cruauté qui se satisfait sans péril.

En effet, toute la joie du spectateur des courses de taureaux consiste à jouir, sans danger, des dangers que courent un ou plusieurs hommes, et des souffrances d’une bête vingt fois blessée avant de mourir.

Joie abominable, celle de sentir qu’on est à l’abri de la souffrance qu’on a causée moyennant quinze ou trente sous, cent sous ou vingt cinq francs.

Il est impossible de rêver, pour un peuple civilisé, un spectacle qui le soit moins.

C’est ce qu’était en train de dire, sous un parasol et sous un arbre du même nom, M. le sénateur Besagne à M. l’institeur Letourel.

Quand Maurin et Pastouré à cheval arrivèrent sous les grands pins de la Foux, les courses n’étaient pas commencées. Les gens, les étrangers surtout, regardèrent le mousquetaire et le dragon avec étonnement d’abord, puis avec curiosité, mais la plupart crurent qu’ils faisaient partie de la troupe tauromachique. On murmurait : « C’est des picadors ! »

— Tiens, dit Pastouré, voici monsieur l’instituteur qui a « appris » à mon fils. Bonjour, monsieur Letourel.

Pastouré, du haut de son cheval, serra la main de M. Letourel, qui écoutait le sénateur Besagne.

— Deux bravadeurs de Saint-Tropez, n’est-ce pas ? dit le sénateur.

Maurin salua, en soulevant son feutre empanaché.

— Nous parlions, dit M. Letourel à Pastouré et à Maurin, des courses de mort auxquelles nous allons assister ; et, ajouta-t-il en se retournant vers M. Besagne, — je me permettrai de vous demander, monsieur le sénateur, comment il se fait que les Chambres ne votent pas une bonne loi contre ces courses de mort ou, si la loi existe, — comme on le dit, — pourquoi elle n’est pas appliquée sévèrement ?

— Les partisans de ces courses, répondit le sénateur, leur ont inventé un nom qui paralyse l’action gouvernementale ; ils les ont appelées (voyez l’affiche) : jeux nationaux. Ce mot de national a la vertu de protéger peu ou prou tout ce qui le porte. Si nous touchions à des jeux ainsi dénommés, nous aurions contre nous, on le craint du moins, la nation tout entière, du moins la nation provençale.

— Ma nation ! jamais ! s’écria Maurin.

— Je me permets encore de vous faire remarquer, dit l’instituteur, que ce motif soulignerait la faiblesse du gouvernement, sans l’excuser. Il doit y avoir autre chose… C’est un chagrin bien grand pour moi, qui ai consacré ma vie à tenter d’apprendre aux enfants la bonté, la justice, la bienveillance envers les animaux, de voir se dresser partout ces cirques féroces. Regardez ! Cela rappelle les temps les plus barbares. La France républicaine n’est-elle qu’une France décadente, monsieur le sénateur ? et qui donc en est responsable ?

— Bravo ! s’exclama Maurin, le mousquetaire à cheval.

— Qui est responsable ? eh bien, je vais vous le dire ! répliqua le sénateur impatienté. Je vais vous le dire, puisque vous me pressez ; je ne veux pas que le brave homme que vous êtes puisse m’accuser d’être indifférent au vilain mal qui vous indigne… Le coupable, c’est le suffrage universel.

— Ah ! par exemple ! s’indigna Maurin qui crut la République en danger.

Mais le sénateur continuait à parler. Maurin et Pastouré, attentifs et imposants sur leurs chevaux immobiles, écoutèrent.

— Le suffrage universel, dit M. Besagne, c’est comme la langue selon Esope : ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire… Suivez-moi attentivement : la plaie de notre pays, c’est l’alcoolisme ; dans certaines villes il y a un si grand nombre de débits de liqueurs qu’il s’en trouve, d’après les statistiques, un pour sept habitants, en comptant les femmes et les vieillards !

— C’est plus encore qu’il n’y a de musiciens à Bourtoulaïgue ! déclara Maurin.

— C’est terrible ! fit l’instituteur.

— Tous les débitants d’alcool, en France, sont des électeurs redoutables, car ils ont une influence reconnue sur leur clientèle. Me suivez-vous bien ?

— Trop bien, monsieur le sénateur.

— Qui diable pourrait deviner pareille chose ! dit le candide Maurin.

— Donc, le député, s’il veut être renommé à la fin de la législature, ménage les marchands d’alcool. Ménager les marchands d’alcool, c’est ne pas nuire à leur commerce. Ne pas nuire à leur commerce, c’est leur permettre d’empoisonner le peuple avec leurs boissons frelatées. Donc, pour rester député, on laisse empoisonner le peuple par l’intermédiaire du marchand d’alcool. Est-ce clair ?

— Noum dé pas Diou ! fit Maurin, je comprends l’affaire ! Tous ces alcools sont des poisons !… Et dire que, pendant qu’on en fabrique avec des grains, avec du bois, avec toutes sortes de cochonneries, notre bon vin naturel ne peut pas se vendre ! Et comme ça, monsieur le sénateur, nos députés protègent les fraudeurs ? Si M. de Siblas m’avait dit ça, je n’aurais pas voulu me le croire, et je me serais peut-être fâché, — parce qu’il est, comme de juste, un ennemi de la République — mais vous, vous êtes un de ses meilleurs défenseurs. Si donc vous dites ça, c’est pour un bien. Mais voyons un peu… les marchands d’alcool et les courses de taureaux, ça fait pourtant deux ?

— Ça ne fait qu’un !

— Comment ? s’exclama Pastouré qui fit passer son tromblon de son bras gauche sur son bras droit.

— C’est facile à comprendre : le public des courses de taureaux est un excellent public pour les marchands de boissons quelconques. Une foule excitée, cela boit, reboit et veut encore boire. Le spectacle irritant dessèche les gosiers.

— Je vois venir la lièvre ! dit Maurin soucieux. Elle est grosse !

— L’émotion emplit les bouches d’amertume, — poursuivit le sénateur ; il faut donc boire. Dans les villes de course, les marchands de liquides ont le plus grand intérêt à appeler jeux nationaux les courses à mort, afin de les rendre respectables ; et plus d’un député, qui préfère sa situation au vrai bien du peuple, dont il a cependant assumé la défense, se laisse aller à ne pas contrarier le marchand d’absinthe et de faux vermout de Turin, — lequel est ainsi, au bout du compte, roi de France !… Conclusion : c’est pour faire de la France un abattoir et du marchand d’alcool le vrai roi de la France que nos pères ont fait la Révolution de 89…

— F…ichtre ! dit Maurin en faisant passer son tromblon de son bras droit sur son bras gauche.

— Voilà pourquoi, monsieur l’instituteur, vos prédications sur la bonté et la générosité envers les bêtes resteront stériles… Que voulez-vous que j’y fasse ? je suis vieux et découragé.

— Dites cela à la tribune.

— Je suis sénateur. L’initiative appartient aux députés.

— Faites-le dire par les journaux.

— La plupart refuseraient… Le marchand d’alcool est une force redoutable. Il a entre ses mains la vie et la mort des grands quotidiens… En résumé, il tient en bride les deux plus grandes puissances du monde moderne : le suffrage universel et la presse. Voilà pourquoi et comment il est véritablement le nouveau roi du monde. Mais les courses commencent… Voyons ce que cela deviendra.

Maurin, d’un air irrité, descendit de cheval et Pastouré l’imita.

— Monsieur le sénateur, dit Maurin, nous autres le peuple, nous ne savons pas expliquer les choses, mais nous répétons souvent dans ce pays-ci une parole qui en assemble beaucoup. Nous disons : « Aï, pauvre France ! » et je le vois bien, c’est « Pauvre France ! » qu’il faut dire…

— Bah ! répliqua le sénateur, la vie d’un grand pays est puissante elle aussi, et l’on trouve tôt ou tard remède à tout !

— Après ça, dit Maurin, ça n’est pas plus fort que mon histoire de chien enragé… mais c’est à peu près.

M. le sénateur ne l’entendait plus. Il entrait dans le cirque avec l’instituteur son ami.

Alors Maurin se tourna vers Pastouré :

— Je suis là que je me pense des choses terribles, ami Pastouré. Si tout ce que nous a dit M. Besagne est vrai, un jour il nous faudra entreprendre, nous autres républicains, une révolution contre la république, pour te refaire une France ! Et cette idée m’embête ! N’empêche que, si mon peuple le demandait, je me mettrai à sa tête, noum dé pas Diou ! Je suis déjà allé à Paris pour mon compte, à pied. Je suis un homme, tel que tu me vois, capable d’y retourner avec un peuple derrière moi !

— Je le sais bien, dit Pastouré. Et je suis homme à t’y suivre, comme de juste.

— En attendant, suivons la foule, dit Maurin. J’ai envie de leur montrer, à ces Espagnols, de quel bois je me chauffe !

Ils attachèrent leurs chevaux au tronc d’un pin parasol, et se dirigèrent vers l’entrée des arènes.

Le dragon Pastouré ne lâchait pas d’une semelle le beau mousquetaire, à qui les jeunes filles jetaient des regards aimables, car il avait vraiment haute mine, avec son tromblon sur le bras droit, la main gauche sur son épée horizontale et son panache flottant au vent, encore qu’un peu déplumé…