E. Flammarion (p. 355-364).

CHAPITRE XLI


D’une journée d’ouverture de chasse où Maurin eut une grave conversation avec une sirène dans les flots bleus ; et une autre non moins importante, durant un repas champêtre, avec un juge d’instruction qui aimait beaucoup le melon.

Maurin fit deux ou trois visites à M. Rinal qui s’amusa fort du récit de ses diverses bravades, et qui se chargea de rappeler à M. Cigalous et à M. Cabissol la partie projetée pour le jour de l’ouverture. Elle eut lieu effectivement le 15 août au matin.

La veille, les chasseurs étaient arrivés à Sainte-Maxime. Maurin avait choisi Sainte-Maxime pour la plus grande commodité de ces beaux messieurs qui trouvèrent là des hôtels de luxe comme à Paris.

Il était convenu qu’on se réunirait, dès le premier point du jour, au pied du sémaphore de Sardinaux.

Tout le monde fut exact. Il y avait Cabissol, Cigalous, M. et Mme Labarterie ; et M. Cabissol avait invité le juge d’instruction de Draguignan (qui était un Parisien installé de la veille dans le chef-lieu du Var), le procureur du roi de la République impériale (expression chère à M. Rinal) et quelques autres magistrats. Le bon M. Cabissol espérait intéresser ces messieurs à la cause de Maurin, mais, par crainte de les voir refuser son invitation, il ne leur avait pas annoncé qu’il allait les mettre en rapport avec le fameux roi des Maures…

Maurin et Pastouré attendaient, l’arme au pied, debout devant le sémaphore, et trois chiens bondissaient de joie autour d’eux.

— En route ! s’écria Maurin, dès qu’il vit venir à lui les nobles invités. Et dès à présent, pour le perdreau, le lièvre et le lapin, nous sommes en chasse.

— Vous avez là de beaux chiens, lui dit le juge d’instruction.

— Un seul, le griffon, est à moi, répliqua Maurin sans connaître la qualité de son interlocuteur. Cet autre, figurez-vous, est un chien qu’on m’accuse d’avoir volé.

— Ah ?

— Et j’ai été condamné par ces imbéciles de juges de Draguignan !

— Ah ! fit l’autre surpris et inquiet, contez-moi donc cela.

Maurin expliqua :

— Un chasseur, que je ne connaissais pas, battait son chien injustement… Je veux l’en empêcher. Il se fâche. Naturellement je le rosse. Il s’en va, les yeux pochés. Son chien me suit et ne veut plus de son ancien maître. Qu’est-ce que j’y pouvais ? Eh bien, on m’a condamné !… Il n’y a pas de justice !…

— Il fallait, dit le juge, ramener le chien à son maître.

— J’ai fait ainsi, mais la bête m’est toujours revenue. Ça vous a un nez, ces bêtes-là : ça préfère les caresses aux coups ! Oui ! elle m’est revenue de Cannes où je l’avais conduite pour la ramener à son maître. Convenez que je n’étais pas forcé d’entreprendre ce voyage, qui m’a coûté de l’argent. Eh bien, la pauvre bête m’a rattrapé dans l’Estérel, juste devant l’auberge des Adrets.

— Fameuse auberge ! fit le juge d’instruction, en regardant Maurin de travers.

— Fameuse auberge, de sûr ! fit Maurin, vu que, comme vous paraissez le savoir, elle était beaucoup fréquentée par Gaspard de Besse, un voleur qui est encore aujourd’hui aimé de tout mon peuple de Provence, pourquoi il n’a jamais volé les riches que pour faire du bien aux pauvres.

Et Maurin à son tour regarda de travers le juge.

Ce juge était jeune encore et tout imbu de vieux préjugés. Le nom de l’auberge des Adrets et cet éloge enthousiaste de notre cher Gaspard de Besse [1] le disposèrent fort mal pour Maurin et, d’instinct, élevant déjà des présomptions contre le braconnier, il lui trouva mauvaise mine, et s’éloigna de lui.

Maurin se rapprocha de M. Cabissol :

— Qu’est-ce que c’est donc, monsieur Cabissol, que ce monsieur à lorgnon d’or qui vient de me parler et qui ne me plaît guère ? Il m’a regardé d’un drôle d’air !

— C’est, dit Cabissol, Maurice Couder, le juge d’instruction de Draguignan.

— Diable ! répliqua Maurin naïvement, c’est un homme dangereux !

Et Maurin quitta Cabissol.

— Qu’est-ce que c’est que ce braconnier maigre avec qui je causais à l’instant, mon cher monsieur Cabissol ? interrogea le juge d’instruction. Il ne me plaît guère.

— Ça ? c’est le fameux Maurin des Maures.

— Bigre ! dit le juge, c’est un homme dangereux !

— Lui ? c’est le plus honnête homme queje connaisse. Il est accusé d’un tas de prétendus méfaits dont chacun ne prouve que la droiture de ses sentiments. C’est le bon sens populaire en personne, cet homme-là, affirma M. Cabissol.

— Oh ! vous, au fond, maître Cabissol, vous êtes un révolutionnaire… un anarchiste.

— Il y a quelques bonnes idées dans toutes les sectes, mon cher juge !

Le soleil commençait à verser des flammes. Les mouchoirs blancs flottaient en couvre-nuques sous les chapeaux ; toute la troupe était en nage. On avait abattu à grand’peine trois lapins et quatre perdreaux, mais c’est Pastouré et Maurin qui les avaient tués.

— Messieurs, dit le procureur du roi de la République impériale, je ne suis pas depuis longtemps en Provence, mais je vois ce que c’est que votre Provence.

— Et qu’est-ce donc ?

— C’est un pays extrêmement chaud. Je refuse d’aller plus loin et je m’y refuserais, quand bien même vous me promettriez une pluie, un déluge de perdreaux, ce qu’on ne connaît certainement pas ici…

— Ma foi, dit le juge d’instruction, je sens l’insolation qui commence à me faire bouillir la cervelle.

— Vous avez si chaud que cela, monsieur ? dit Maurin, narquois.

— Je conviens, dit à son tour Labarterie, que cette partie de plaisir est pour moi une partie de souffrance.

Bref, tout le monde se déclara hors d’état de continuer pareille chasse sous un ciel pareil. Seule Mme Labarterie affirma que, sous la conduite de Maurin, elle tuerait volontiers quelques perdreaux.

— Et moi, belle dame, dit Maurin, pour vous être agréable, je chasserais dans un four de potier ! Que les autres se mettent donc à l’ombre dans ce bois de pins ; il y a, juste au pied de ce poteau télégraphique, — regardez — de jolis rochers arrangés comme des fauteuils ; nous y reviendrons lorsque nous aurons tué, avec Madame et avec Pastouré, de quoi empêcher messieurs les juges de rapporter à leur maison un carnier de maladroits ! Ils sont là bien agréablement assis à l’ombre… nous les y rejoindrons à midi.

— Ce qui me paraît désagréable ici, dit le juge, ce sont ces fils télégraphiques qui font une chanson agaçante… Écoutez, cela siffle sans arrêt… Allons plus loin…

— Bah ! dit Maurin, de quoi vous plaignez-vous ? Ça vous sert d’oisôs !

Il y eut un éclat de rire général.

— Restez là, croyez-moi, dit Maurin, il n’y a pas d’endroit, près d’ici du moins, où l’ombre soit meilleure.

On se trouvait sur les crêtes des collines qui vont, par pentes douces, baigner leurs pieds roses dans la mer. L’endroit choisi pour la halte était en effet délicieux et beau, et ce qui ne gâtait rien, il y avait un puits dans le voisinage.

De ces cimes on découvrait tout l’horizon des Maures, Saint-Tropez au sud, Saint-Raphaël vers l’est ; par delà l’Estérel, les Alpes, et devant soi la mer bruissante, toute papillotante de rayons dansants, et sur laquelle passait en ce moment, au large l’escadre de la Méditerranée, ville flottante dont les fumées traînaient à l’arrière, comme les souples étamines du vaste pavillon de combat. La rusée et audacieuse Mme Labarterie suivit le beau Maurin, avec l’espoir que le vieux Pastouré ne tarderait pas à s’en aller bientôt parler seul dans quelque ravin giboyeux.

Maurin et Pastouré, en compagnie de la belle Mme Labarterie, s’étaient à peine éloignés de quelques pas, que M. Couder fit à M. Cabissol les plus vifs reproches pour l’avoir, sans le prévenir, mis en rapport avec un Maurin !…

— Car enfin nous aurons certainement à le poursuivre et à le condamner un jour. Vous compromettez deux magistrats, le procureur et moi.

— Quel enfantillage ! dit M. Cabissol en riant, Maurin est l’ami du gouvernement. J’ai voulu, en vous le faisant connaître, rendre service en même temps et à vous et à la magistrature. S’il doit jamais vous être amené à Draguignan entre deux gendarmes, ce qui m’étonnera, vous le connaîtrez par avance et vous aurez, le connaissant, de bonnes raisons pour l’absoudre.

— En attendant, dit M. Couder avec aigreur, je ne comprends pas que M. Labarterie ait confié sa femme à cette manière de bandit.

— Croyez bien, dit Labarterie ingénument narquois, que ma femme n’emporte à la chasse ni bijoux ni portefeuille !

M. Cabissol profita de l’équivoque :

— Maurin n’a jamais fait tort à personne, s’écria-t-il d’un air indigné. En vérité, messieurs les magistrats, vous m’offenseriez personnellement, à partir de ce moment, en parlant de lui à la légère.

— Mon avis, dit le procureur impérial de la République du roi, est que nous ferions bien de nous retirer. Venez-vous, mon cher juge ?

Les deux magistrats se levèrent.

— Prenez garde, messieurs, que c’est décidément une offense personnelle que vous me faites si vous nous quittez ainsi, dit M. Cabissol d’un ton des plus sérieux.

— Je ne connais que mon devoir, répliqua le procureur sèchement.

— Et je vous suis, mon cher procureur, dit le juge. Au demeurant, nous aurons moins chaud, dans le jardin de l’hôtel, à Sainte-Maxime.

Quand il les vit bien résolus, M. Cabissol leur déclara :

— Eh bien, messieurs, on pourra lire, avant trois jours dans les journaux de la région, le récit de notre journée d’ouverture, signé de mon nom. On vous y verra jouer sous vos propres noms le rôle que vous prenez en ce moment. Et comme mon ami Maurin est fidèlement aimé de tout le monde dans la région, en dépit de ses petits démêlés avec les représentants de la loi, j’ai le regret de vous affirmer que votre popularité en sera au moins compromise.

« Et vous, monsieur le procureur, qui avez un frère député ; et vous monsieur le juge, qui avez un frère sous-préfet, vous apprendrez peut-être bientôt tous deux que l’influence de vos frères ne vaut pas celle d’un Maurin ! et qu’il eût mieux valu, pour l’honneur de votre carrière, laisser ce Maurin-là tranquille.

« C’est la première fois de ma vie que je me permets de menacer un fonctionnaire des foudres de la presse ; mais je me vois obligé de vous les annoncer, pour ne vous pas prendre en traître… Maintenant partez-vous, messieurs ? ou restez-vous ?

— Du moment, dirent les magistrats, que vous nous garantissez… et que vous prenez fait et cause… avec cette chaleur sympathique… pour cet homme… vous, dont l’honorabilité est si connue…

— C’est bien, messieurs. Enchanté ! Ne parlons plus de cet incident.

Après cette sortie de M. Cabissol, il y eut une gêne assez prolongée entre ces grands chasseurs qui avaient renoncé à chasser… Mais peu à peu, la chaleur aidant, on ne s’occupa plus que de s’éventer et de s’éponger le front.

— Je suis curieux de savoir, dit M. Labarterie tout à coup, au milieu d’un grand silence, si ma femme aura tué quelque chose ?

Juste en ce moment, sur le rivage, là-bas, Maurin disait à Mme Labarterie :

— Pardon, excuse madame, mais monsieur votre mari n’a pas tort : il fait beaucoup chaud ; et, si vous m’excusez un petit moment, je vous quitterai, le temps de me mettre dans l’eau de la mer et d’en ressortir.

Elle s’assit et lui fit signe d’aller librement. Elle avait des yeux très brillants et elle le regardait avec l’admiration d’une élève de Rosa Bonheur qui a rencontré un taureau sauvage au repos.

Par façon de plaisanterie, Maurin, en s’éloignant d’elle, dit encore :

— Si vous voulez faire comme moi ?

— Ah ! la bonne idée ! s’écria-t-elle en se remettant debout, d’un bond joyeux.

Il lui montra, entre deux rochers, une sorte de cabane naturelle où elle pourrait se déshabiller.

— Je sais nager, dit-elle. Allez de votre côté, monsieur Maurin.

Il s’en alla en effet sur l’autre pente d’une étroite presqu’île. C’était un cap dentelé qui avait tout au plus cent pas de largeur.

— Ma foi, se dit-il, en songeant à Mme Labarterie, voilà une mal-mariée qui me paraît bonne à poursuivre.

On sait que la mal-mariée est une sorte de sarcelle qu’on peut voir parfois, quand la mer est calme et limpide, nager entre deux eaux à grands coups d’ailes aussi vivement qu’elle le fait dans l’air du ciel.

Maurin entra tout nu dans la vague.

— Quand on a de l’eau jusqu’au cou, se dit-il, on est comme habillé par la mer ; et d’un joli vêtement, puisqu’il est couleur de ciel !

Mme Labarterie se disait en d’autres termes la même chose, en se débarassant toute seule de son léger costume de chasseresse, dans la petite baie voisine, séparée, par la presqu’îlette, de la calanque où s’ébattait Maurin.

La charmante créature, douée d’une imagination hardie et capricieuse, avait pour toute théorie morale qu’il ne faut — la vie est si courte ! — laisser échapper aucune occasion de mordre dans un beau fruit, de goûter à un plaisir. Très sensuelle, elle se donnait aux brises et aux parfums, qui étaient pour elle la caresse infinie des choses…

Esthète déterminée, elle s’était demandé souvent, en regardant la Syrène de Burns Johns, ou en lisant celle de Wells, comment, dans leurs palais humides, ces demi-femmes se marient avec les tritons mythologiques.

Maurin prit pied un peu au large, à deux cents brassées de la rive, lorsqu’il eut constaté que, debout, il aurait de l’eau jusqu’au col et qu’il était décent puisque le ciel l’habillait !

Elle le vit… et nagea délibérément vers lui…

Maurin ne fut pas étonné. Il connaissait sa puissance :

« Moi, les femmes, je les regarde comme ça, et elles tombent comme des mouches ! »


  1. Gaspard de Besse, condamné à la roue par le Parlement d’Aix, en 1786, marcha au supplice en habit de soie couleur gorge de pigeon et une rose à la main, dont il saluait les nobles dames qui pleuraient à leur balcon. Tout Aix, ce jour-là, versa des larmes.