L’Illustre Maurin/L

E. Flammarion (p. 430-435).

CHAPITRE L


Comment, sous les traits de Pastouré, la Vérité parla abondamment au fond d’un puits, et dit à Maurin des choses les plus réjouissantes ou les plus tristes du monde selon le caractère de qui les écoute, mais certainement fort bonnes à connaître.

Pastouré, parfaitement ivre, assis au fond du puits près de Maurin, se désolait :

— C’est moi qui te ferai prendre, Maurin, file ! Laisse-moi ici à mon malheureux sort. Je me tirerai d’affaire un jour, s’il plaît à Dieu. Je me suis oublié, Maurin. Laisse-moi seul dans l’eau, que je l’ai mérité !

— Tu as pris un remède contre la fatigue, mais tu en as trop pris, voilà tout, dit Maurin. Au lieu de te désoler, car tu sais bien que je ne t’abandonnerai pas plus qu’en pareil cas tu ne m’abandonnerais toi-même, donne-moi, pour passer le temps, un bon conseil qui, peut-être, me sauvera la vie, et alors nous serons quittes : un bien sera sorti d’un mal. On dit que la vérité est dans le vin. Bien mieux, alors, elle doit être dans l’esprit du vin. Me dois-je marier ?… Dois-je me marier avec Tonia ?

Pastouré ne broncha pas, parce qu’il était complètement ivre, et sans broncher, il répondit :

— La vérité, je te l’ai dit, n’est pas une femme, c’est un homme, et c’est un homme gris, assis au fond d’un puits. Tu auras doublement la vérité, vu le puits et vu l’esprit du vin… Te marier, Maurin ! jamais ne fais pareille sottise. Marié, je le fus, et pendant tout mon mariage, je cessai d’être libre et ne fus délivré que veuf, et c’est ennuyeux d’avoir à souhaiter tous les jours la mort de quelqu’un qu’on aime et qui vous tient de si près ! Ne te marie pas, Maurin ! Un autre te dirait ceci, un autre te dirait cela, un troisième à la fois ceci et cela. Et moi je te dis : non ! C’est clair comme l’eau du puits de vérité et comme l’esprit du vin. Ne te marie pas ! Autrefois, se marier était encore preutrêtre possible. Aujourd’hui, ça ne l’est plus.

— Et pourquoi ça ne l’est-il plus ? interrogea Maurin.

— Parce qu’aujourd’hui, expliqua Pastouré, aujourd’hui, sans parler de potager qu’elles cultivent sur leur tête, les filles ont des roues !

— Des roues ? dit Maurin ; tu es beaucoup empégué, collègue !

— Pas tant que tu le crois, Maurin. Regarde dans la rue et sur la grand’route, tu ne verras que femmes en culottes et femmes à roues. Elles ruinent leur père pour acheter des roues ! Même dans nos villages, Maurin, elles vont sur deux roues, les fillettes, afin d’aller plus vite et plus loin, là où on ne peut pas les suivre quand elles veulent n’être pas suivies, et elles portent des jupes fendues qui ne sont plus que des pantalons de turcos !… Merci bien ! Tu aurais peut-être pu consentir à épouser une fille, au temps où il y en avait encore, mais épouser un turco, non, merci ! ce n’est pas là ton affaire. Autrefois, je ne dis pas, Maurin, au temps de mon grand-père, à l’époque où les femmes, dans nos campagnes, servaient l’homme à table, lorsqu’il arrivait, fatigué du travail.

« À son travail, la femme l’aidait, comme il se doit, de loin, en lui préparant la soupe chez lui.

« Il avait besoin de bonne soupe, il était servi comme il convient, seul à table ; la femme mangeait après le maître, et les disputes à table, de cette manière, étaient plus rares. Aujourd’hui, tout est changé ! les femmes sont des espèces d’hommes à pantalons larges ; il y en a même qui font métier d’hommes, avec des hommes, dans les bureaux de poste, dans les bureaux de chemin de fer ; et partout il y en a beaucoup sur les ŏoucipèzes (vélocipèdes) et fort peu dans les maisons. Épouser une femme de notre siècle ? Non, non, Mŏourin, à d’autres ! ça ne fait pas pour nous ! Ne prends pas femme, Maurin, au moment où les femmes cherchent à devenir électeurs !… Ah ! ça sera du joli, quand elles le seront ! Ah ! je veux voir ça, et je le verrai, nous le verrons ! Mais jamais, jamais, tant que Pastouré vivra, il ne te laissera faire la sottise d’épouser un électeur ! Tu serais toi, Maurin, quelque jour, le mari d’un député ou d’un sénateur ? Car, il n’y a pas à dire, c’est à quoi on s’expose en prenant femme aujourd’hui ! Si tu n’en as pas assez, j’en ai assez, moi, de la politique, sans aller m’en mettre encore sur le traversin !

« De la politique, nous en avons assez ! bien assez ! cent millions de fois assez ! mon boulanger m’en fourre dans la farine ! Il est conseiller municipal, conservateur radical comme Caboufigue, et il croit que j’ai voté contre ses idées, et cela suffit pour qu’il ne me donne que du pain cru, par vengeance ! Le marchand de vin en met dans ses tonneaux, de la politique, et lui qui, étant rouge, devrait respecter la couleur du vin, il y fourre de l’eau à plein arrosoir, par vengeance, parce que j’ai voté contre son candidat qui lui a promis de faire donner à Bourtoulaïgue et à Calas des courses de vaches espagnoles !… Voilà ce que je ne dis jamais. Voilà ce qui m’étouffe ! et je te le dis maintenant, parce que nous sommes bien tranquilles au fond d’un puits, comme la Vérité, et gris d’aïguarden, mon homme, comme la Vérité !…

« Ah ! non ! je suis d’une autre époque, moi, ami Maurin ! D’une époque où les femmes n’étaient ni chefs de gare, ni turcos, ni sénateurs, ni avocats, ni députés, ni libres enfin ! Elles avaient la liberté d’être grosses dans la saison et de faire téter en temps voulu et, après avoir désemmailloté, de remmailloter ! Ça ne leur laissait pas de temps pour courir les routes sur deux roues ! Et alors on les respectait à cause de leurs petits, et maintenant on ne les respecte plus parce qu’elles sont à Antibes quand leurs mamans les croient aux Martigues !… Du temps de reste, une femme n’en a pas. Elle emploie une année à mettre au monde un enfant qui ne m’a coûté à moi qu’une ou deux minutes. Et voilà ce que, du fond de ce puits, je crie à mon siècle, moi, Parlo-Soulet ! car je suis d’un siècle où les femmes restaient à leur place et obéissaient aux hommes, comme chez le grand Turc. Et de leur obéissance d’autrefois, je vais te donner la preuve en te disant, Maurin, comment et pourquoi je suis né.

« Mon père, naturellement, après avoir eu notre aîné, Victorin, mon pauvre mort, pechère ! souhaitait d’avoir un second garçon. Il le dit à ma mère qui, naturellement, n’en tint aucun compte et qui, cette seconde fois, au lieu de lui donner, un enfant — un enfant, m’entends-tu ? — ne lui donna qu’une fille !… ». En conséquence, mon père fut très ennuyé ; il ne parla pas de plusieurs jours à ma mère, afin de lui faire comprendre qu’il n’était pas content de ce qu’elle avait fait là. Elle comprit, collègue ! et elle résolut de mieux faire à la prochaine fois. Et, l’année suivante, mon père, qui attendait dans la chambre voisine de celle de l’accouchée, demanda : « Eh bien ? — Eh bien, qu’on lui répondit, ce n’est encore pas un enfant, c’est encore une fille ! » À la quatrième fois, le même malheur arriva ; ça faisait trois filles. Le malheureux Pastouré, mon père, en fut malade, parce que, de désespoir, il se mit à boire et en ce temps-là on ne le voyait presque jamais bien droit, — pauvre homme ! — par la faute de sa femme. À cette quatrième fois, quand mon père eut appris que c’était encore une fille au lieu d’un enfant, il jura Dieu que ça n’arriverait plus et voici comment il fit pour cela. Quand sa femme fut de relevaille, il prit une blette (baguette fine), une tige de noisetier, et, sans lui faire trop de mal, il lui caressa l’échine en répétant : « C’est un garçon que je veux ! c’est un garçon que tu me dois ! c’est un garçon qu’il nous faut !… Si à la cinquième fois, ajouta-t-il, tu as le malheur de me faire encore une fille, je te planterai là avec ton tiers de douzaine de filles, et tu trouveras un jour les imbéciles qu’il leur faudra quand elles seront en âge de tromper un homme ! »

« Eh bien, mon brave Maurin, ma mère ne dormit plus, — mais son entêtement céda ! et à la cinquième fois, je naquis par la ferme volonté de mon père, moi, Marius-César-Antoine-Auguste Pastouré dit Parlo-Soulet !… Et je te réponds qu’à ma naissance les pétards pétèrent… Et ce jour-là même, ô Maurin, en arrivant au monde, je me pensai comme ça en moi-même :

« C’est bien assez d’avoir une mère : Pastouré mon ami, tu ne prendras jamais femme ! »

— Mais… tu t’es marié pourtant ?

— Oui, dit Pastouré, et c’est pourquoi je peux parler en savant du malheur que cela est. Le mariage est un chemin où l’on se casse le nez. Et c’est pourquoi je dis à mon ami Mŏourin : « Ne passe pas par là, que j’en viens ! » — À bon entendeur salut ! Je te dis ce que je dois dire. Agis comme il te plaira. Si je ne te fais pas assez lumière, allume ton fanal. Si mes paroles sont dures, casse-les, tu y trouveras la bonne amande… Et à présent, tu as assez fumé ma pipe… rends-la moi. Maurin, qui riait gravement, lui rendit sa pipe.

— Té, lui dit Pastouré, connais-tu l’histoire des Merlates ?

— Conte-la moi, si tu as les jambes encore trop molles pour remonter au dehors.

— Molles comme des pattes de poulpe mort, dit Pastouré. Et volontiers encore un peu de temps je tiendrai compagnie à la Vérité, dans le puits.