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L'illustre client, une nouvelle de Sir Arthur Conan Doyle

"Cela ne peut plus nuire à personne," fut le commentaire de M. Sherlock Holmes lorsque, pour la dixième fois en autant d'années, je lui demandais l'autorisation de narrer la présente histoire. C'est ainsi qu'enfin j'obtins sa permission de relater ce qui fut, d'un certain point de vue, le moment suprême de la carrière de mon ami.

Holmes et moi partagions une faiblesse pour le bain turc. C'est dans la plaisante lassitude du séchoir, une pipe aux lèvres, que je l'ai trouvé plus humain et moins réservé qu'en tout autre lieu. À l'étage de l'établissement de Northumberland Avenue se trouve un coin isolé où deux couches s'étalent côte à côte ; c'est sur celles-ci que nous nous trouvions le 3 septembre 1902, jour où débute mon histoire. Je lui avais demandé s'il se tramait quelque chose, et pour réponse il avait étiré son bras long et nerveux hors des draps qui l'enveloppaient et tiré une enveloppe de la poche intérieure du manteau suspendu à son côté.

"Ce peut être un prétentieux pédant, ce peut être une affaire de vie ou de mort," dit-il en me tendant la missive. "Je n'en sais pas plus que ce message n'en dit"

C'était du Carlton Club, et daté de la veille au soir. Voici ce que je lis :

Sir James Damery présente ses compliments à M. Sherlock Holmes et se présentera devant sa porte à 16h30, demain. Sir James tiens à souligner l'importance et l'extrême délicatesse de l'affaire au sujet de laquelle il souhaite recueillir l'avis de M. Holmes. Il compte donc sur M. Holmes pour lui accorder cette entrevue, et pour confirmer sa présence par téléphone au Carlton Club.

"Inutile de préciser que je l'ai confirmée, Watson," dit Holmes alors que je lui rendais le papier. "Savez-vous quelque chose de ce Damery ?"

"Seulement que son nom est un sésame dans le beau monde."

"Hé bien, je peux vous en dire un peu plus. Il a une certaine réputation pour arranger des affaires délicates qui doivent être tenues hors des journaux. Vous vous souviendrez peut-être de ses négociations avec Sir George Lewis dans l'affaire de Hammerford Will. C'est un homme du monde avec une disposition naturelle pour la diplomatie. J'en espère donc qu'il ne s'agit pas d'une futilité et qu'il a un réel besoin de notre assistance."

"Notre ?"

"Si le cœur vous en dit, Watson."

"J'en serais honoré."

"Dans ce cas vous connaissez l'heure – 16h30. Jusque là nous pouvons nous désintéresser de l'affaire."

Je vivais alors dans mon propre appartement sur Queen Anne Street, mais je me trouvais à Baker Street avant l'heure indiquée. Précisément à l'heure dite, le colonel Sir James Damery fut annoncé. Il est à peine utile de le décrire, car nombreux sont ceux qui se souviendront de ce caractère droit et honnête, de ce visage large et rasé de près, et par dessus tout de cette voix douce et plaisante. On lisait la franchise dans ses yeux gris d'Irlandais, et la bonne humeur assouplissait d'ordinaire ses lèvres habituées au sourire. Son chapeau reluisant, son pardessus sombre, de fait chaque détail de ses vêtements, de l'épingle de cravate en perle à la cravate noire en satin à ses guêtres lavande sur ses chaussures cirées, soulignait le soin méticuleux pour lequel il était connu. L'aristocrate imposant dominait la petite pièce.

"Je m'attendais bien sûr à trouver ici le Dr. Watson," remarqua-t-il avec un salut courtois. "Sa collaboration se révèlera peut-être bien nécessaire, car nous avons ici affaire, M. Holmes, à un homme familier de la violence, et qui ne reculera littéralement devant rien. Je dirais qu'il n'est pas d'homme plus dangereux en Europe."

"J'ai eu affaire à plusieurs individus que l'on a si flatteusement décrits," dit Holmes avec un sourire. "Vous fumez, n'est-ce pas ? Dans ce cas vous m'excuserez j'espère si j'allume ma pipe. Si votre homme est plus dangereux que feu le professeur Moriarty, ou que le colonel Sebastian Moran, toujours vivant celui-là, alors c'est qu'il est effectivement digne d'intérêt. Puis-je connaître son nom ?"

"Avez-vous déjà entendu parler du Baron Gruner ?"

"Vous voulez parler du meurtrier autrichien ?"

Le colonel Damery leva ses mains gantées au ciel avec un rire. "Rien ne vous échappe, M. Holmes ! Merveilleux ! Donc vous l'avez déjà jugé comme étant un meurtrier ?"

"Cela relève de ma profession de suivre les affaires criminelles du Continent. Qui peut avoir lu ce qui est advenu à Prague et avoir le moindre doute quant à la culpabilité de cet homme ! C'est un vice de procédure légale et la mort suspecte d'un témoin qui l'a sauvé ! Je suis aussi sûr qu'il a tué sa femme dans le supposé "accident" de la passe de Splugen que si je l'avais vu faire. Je savais également qu'il était venu en Angleterre, et j'avais le pressentiment que tôt ou tard il me donnerait du travail. Et bien, que mijote le Baron Gruner ? Je suppose que ce n'est pas cette vieille tragédie qui a ressurgi ?"

"Non, c'est plus sérieux que cela. Venger le crime est important, mais l'empêcher bien davantage encore. C'est une chose terrible, M. Holmes, que d'assister à la genèse d'une tragédie, d'une situation atroce et effroyable, de comprendre clairement où elle va mener, et cependant d'être totalement impuissant à l'empêcher. Un être humain peut-il être placé dans une position plus éprouvante ?"

"Peut-être pas."

"Vous compatirez donc avec le client dans l'intérêt duquel j'agis."

"Je n'avais pas compris que vous n'étiez qu'un intermédiaire. Au nom de qui parlez vous ?"

"M. Holmes, je dois vous suppliez de ne pas insister pour l'apprendre. Il est important que je puisse lui assurer que son nom honorable n'a en aucune façon été mêlé à cette histoire. Ses motifs sont des plus purs, honorables et chevaleresques, mais il souhaite rester anonyme. Je n'ai pas besoin de préciser que vos honoraires seront assurés et que vous aurez toute liberté dans ce cas. Le nom de mon client est sans doute sans conséquence ?"

"Je suis désolé," dit Holmes. "J'ai l'habitude d'un mystère à l'un des bouts de mes cas, mais l'avoir aux deux extrémités est trop déroutant. Je crains de devoir décliner votre cas, Sir James."

Notre visiteur en fut profondément troublé. Son visage large et sensible s'était assombri sous le coup de l'émotion et de la déception. "Vous ne réalisez pas entièrement les conséquences de votre inaction, M. Holmes," dit-il. "Vous me confrontez à un dilemme des plus sérieux, car je suis certain que vous seriez fier d'accepter ce cas si je pouvais vous en exposer les détails, mais une promesse m'interdit de les révéler. Puis-je au moins vous en dire ce qui m'est permis ?"

"Mais je vous en prie, tant qu'il est entendu que je ne m'engage à rien."

"C'est entendu. Pour commencer, vous avez sans doute déjà entendu parler du Général de Merville ?"

"De Merville, qui s'est illustré à la passe de Khyber ? Oui, j'en ai entendu parler."

"Il a une fille, Violet de Merville, jeune, riche, belle et accomplie, une femme exceptionnelle à tout point de vue. C'est cette enfant, cette adorable et innocente jeune femme, que nous nous efforçons de sauver des griffes d'un filou."

"Donc le baron Gruner a un moyen de pression sur elle ?"

"La plus puissante emprise qui soit pour une femme – l'emprise de l'amour. L'individu est, comme vous l'avez peut-être entendu dire, très bel homme, de la plus séduisante façon. Il possède une voix de velours et cet air mystérieux et romantique qui signifie tant pour une femme. Il est réputé avoir tout le beau sexe à sa merci et s'en être servi plus d'une fois."

"Mais comment un tel homme en est-il arrivé à rencontrer une dame du rang de Miss Violet de Merville ?"

"C'était lors d'une croisière en Méditerranée. La compagnie, bien que huppée, payait son propre passage. Nul doute que les promoteurs ignoraient le vrai visage du baron jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Le scélérat s'est attaché à la dame, et de telle manière qu'il a complètement et absolument gagné son cœur. Dire qu'elle l'aime est à peine adéquat. Elle le cajole, elle est obsédée par lui. Hors de lui rien n'existe en ce monde. Elle n'entends pas un mot dirigé contre lui. Tout a été fait pour la guérir de cette folie, mais en vain. Pour résumer, elle se propose de l'épouser le mois prochain. Dans la mesure où elle est majeure et possède une volonté de fer, il est difficile de voir comment l'en empêcher."

"Est-elle au courant de l'épisode autrichien ?"

"Le démon est subtil, il lui a déjà narré tous les scandales publics, jusqu'aux plus sordides, de son passé, mais toujours d'une manière qui le fasse apparaître comme un innocent martyr. Elle accepte absolument sa version et n'écoute aucune autre."

"Bonté du ciel ! Mais vous avez sans doute révélé par inadvertance le nom de votre client ? C'est sans doute le général de Merville."

Notre visiteur s'agita dans son siège.

"Je pourrais vous tromper en l'affirmant, M. Holmes, mais ce n'est pas le cas. De Merville est un homme brisé. Le soldat farouche a été totalement démoralisé par cet incident. Il a perdu le sang-froid qui ne lui a jamais fait défaut sur le champ de bataille, et il est devenu un vieil homme faible et à moitié sénile, parfaitement incapable de croiser le fer avec un forban aussi brillant et impétueux que cet Autrichien. Mon client, néanmoins, est un vieil ami, qui connait le général depuis bien des années et s'est pris d'un intérêt tout paternel pour sa fille alors qu'elle sortait à peine du berceau. Il ne peut voir cette tragédie s'accomplir sans essayer de l'empêcher. Il n'y a là rien d'intéressant pour Scotland Yard. C'était sa propre suggestion de vous impliquer dans cette affaire, mais, comme je vous l'ai dit, à la condition expresse qu'il ne soit pas lui-même impliqué. Je ne doute pas, M. Holmes, qu'avec vos talents vous n'auriez aucun mal à retrouver mon client en suivant ma trace, mais je dois vous demander, sur votre honneur, de vous en abstenir, et de ne pas violer son anonymat."

Holmes eu un sourire malicieux.

"Je pense pouvoir vous l'assurer," dit-il. "J'ajouterais que votre problème m'intéresse, et que je suis disposé à voir ce que je peux faire. Comment puis-je garder le contact avec vous ?"

"Le Carlton Club me trouvera. Mais en cas d'urgence, voici un numéro privé, 'XX.31'."

Holmes en pris note et s'assit, toujours souriant, avec son livre de référence sur les genoux.

"L'adresse actuelle du baron, s'il vous plait ?"

"Vernon Lodge, près de Kingston. C'est une grande maison. Il a eu du succès avec quelques spéculations à l'honnêteté douteuse, et c'est maintenant un homme riche, ce qui naturellement en fait un adversaire d'autant plus dangereux."

"Est-il actuellement à son domicile ?"

"Oui."

"En dehors de ce que vous m'en avez déjà dit, avez-vous quelques détails à ajouter sur cet homme ?"

"Il a des goûts de luxe. C'est un amateur d'équitation. Il a brièvement joué du polo à Hurlingham, mais c'est alors que l'affaire de Prague a été ébruitée, et il a dû partir. Il collectionne les livres et les images. C'est un homme avec un intérêt marqué pour l'art. Je crois que c'est également un expert reconnu en porcelaine chinoise, et il a écrit un livre sur le sujet.

"Un esprit complexe," dit Holmes. "Tous les grands criminels sont ainsi. Mon vieil ami Charlie Peace était un virtuose du violon. Wainwright était un artiste d'envergure non négligeable. Je pourrais en citer bien d'autres. Eh bien, Sir James, vous pourrez informer votre client que je m'occupe du Baron Gruner. Je ne peux en dire davantage. J'ai quelques autres sources d'informations, et j'ose espérer que nous trouverons un moyen d'avoir quelque prise en la matière."

Après le départ de notre visiteur, Holmes resta assis si longtemps, perdu dans ses pensées, qu'il me semblait qu'il avait oublié ma présence. Cependant, il revint finalement sur terre.

"Hé bien, Watson, une idée ?" demanda-t-il.

"Je pense que vous devriez voir la jeune fille elle-même."

"Mon cher Watson, si son pauvre vieux père ne peut l'émouvoir, comment moi, un étranger, le pourrais-je ? Et cependant cette suggestion n'est pas dénuée d'un certain mérite, en dernière extrémité. Mais je pense que nous devrions commencer par autre chose. Il me semble que Shinwell Johnson pourrait nous être utile en la matière."

Je n'ai pas encore eu l'occasion de mentionner Shinwell Johnson dans ces mémoires car j'ai rarement narré les cas les plus tardifs de la carrière de mon ami. Au cours des premières années du siècle, il était devenu un assistant précieux. Johnson, je suis désolé d'avoir à le dire, s'était d'abord fait un nom en tant que dangereux criminel, et il avait purgé deux peines à Parkhurst. Il s'était finalement repenti et allié à Holmes, lui servant d'agent au sein du gigantesque milieu criminel londonien, et obtenant des informations qui se sont souvent révélées de toute première importance. Si Johnson avait été une taupe de la police, il aurait été rapidement repéré, mais dans la mesure où il s'occupait de cas qui n'arrivaient jamais jusqu'aux tribunaux, ses activités ne furent jamais remarquées de ses compagnons. Bénéficiant de l'aura de deux condamnations, il avait ses entrées dans chaque night-club, chaque refuge et chaque lieu de paris de la ville, et son sens de l'observation allié à un cerveau éveillé en avait fait un agent idéal quand il s'agissait de recueillir des informations. C'est vers lui que Sherlock Holmes se proposait de se tourner.

Il ne m'était pas possible de suivre dans l'immédiat les démarches de mon ami, car j'avais quelques pressantes affaires professionnelles, mais je le rencontrais de nouveau ce soir chez Simpson's, où il me parla de ce qui s'était passé, assis à une petite table devant la fenêtre de devant, en regardant le flot des gens sur le Strand.

"Johnson est en chasse," dit-il. "Il pourra peut-être dénicher les secrets de cet homme dans la fange la plus putride du monde criminel, car c'est là, parmi les noires racines du crime, que nous devons les chercher."

"Mais si la demoiselle ne peut accepter ce qui est déjà connu, comment une nouvelle découverte pourrait la détourner de son but ?"

"Qui sait, Watson ? Le cœur et l'esprit des femmes sont aux hommes deux insondables mystères. Un meurtre peut être pardonné ou expliqué, quand un moindre défaut se révèlerait prohibitif. Le Baron Grüner m'a fait remarqué – "

"Il vous a fait remarquer !"

"C'est vrai, je ne vous avais pas tenu au courant de mes projets. Et bien, Watson, j'aime me frotter de près avec mon sujet. J'aime le regarder dans les yeux et y voir par moi-même de quoi il est fait. Après avoir donné à Johnson ses instructions, j'ai pris un cab jusqu'à Kingston et j'y ai trouvé le Baron de fort plaisante humeur."

"Vous a-t-il reconnu ?"

"Sans peine, puisque je lui ai simplement fait parvenir ma carte. C'est un excellent adversaire, froid comme la glace, une voix soyeuse et suave comme l'un de ces consultants à la mode, et venimeux comme un cobra. Il y a du pedigree en lui – un véritable aristocrate du crime, avec la suggestion superficielle d'un thé vespéral et toute la cruauté de la tombe derrière. Oui, je suis heureux que l'on ait attiré mon attention sur le Baron Adelbert Gruner.

"Vous dites qu'il s'est montré affable ?"

"Un chat ronronnant qui croit voir approcher ses souris. L'affabilité de certaines personnes est plus létale que la violence d'âmes moins raffinées. Ses salutations furent caractéristiques. 'Je pensais bien que je vous verrais tôt ou tard, M. Holmes', a-t-il dit. 'Vous avez été engagé, sans doute par le général de Merville, pour tenter d'empêcher mon mariage avec sa fille, Violet. C'est le cas, n'est-ce pas ?'

J'acquiesçais.

" 'Mon cher,' dit-il. 'vous ne parviendrez qu'à ruiner votre propre réputation, durement méritée. Ce n'est pas une affaire que vous pouvez gagner. Votre travail ne peut être que stérile, sans parler d'être dangereux. Laissez-moi vous conseiller instamment de vous retirer dès maintenant.'

" 'C'est curieux,' répondis-je, 'mais c'est exactement le conseil que je comptais vous donner. J'ai le plus grand respect pour vos capacités intellectuelles, Baron, et le peu que j'ai vu de votre personnalité ne l'a pas amoindri. Laissez-moi vous parler d'homme à homme. Nul ne souhaite fouiller dans votre passé au risque de provoquer quelque inconfort. Cette époque est révolue, et vous évoluez maintenant dans des eaux plus pures, mais si vous persistez à vouloir ce mariage, vous vous ferez une nuée d'ennemis puissants qui ne vous lâcheront pas tant qu'ils n'auront pas fait de l'Angleterre une terre trop inhospitalière pour vous. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Vous seriez certainement plus sage de laisser la jeune femme tranquille. Il ne vous serait guère agréable de voir ces faits de votre passé portés à son attention.'

"Le Baron a de petits poils cirés sous son nez, comme les courtes antennes d'un insecte. Ils frémirent d'amusement alors qu'il écoutait, et il est finalement parti d'un petit rire.

" 'Excusez mon amusement, M. Holmes,' dit-il, 'mais il est des plus drôle de vous voir essayer de jouer une main sans une carte. Je ne pense pas que quiconque puisse faire mieux, mais cela reste plutôt pathétique. Pas un atout en vue, M. Holmes, et aucune figure.'

" 'C'est ce que vous croyez.'

" 'C'est ce que je sais. Laissez-moi mettre les choses au clair avec vous, car ma propre main est si forte que je puis me permettre de la dévoiler. J'ai eu la chance de conquérir l'affection pleine et entière de cette dame. Elle me fut donnée en dépit du fait que je lui ai narré très clairement tout les tristes incidents de ma vie passée. Je lui ai aussi dit que certaines personnes aux desseins douteux – j'espère que vous vous reconnaissez – viendraient à elle et lui dirait ces choses, et je l'ai avertie de la manière de les accueillir. Vous avez entendu parler de suggestion post-hypnotique, M. Holmes. Et vous en constaterez l'efficacité, car un homme de caractère peut utiliser l'hypnotisme sans vulgaires passes ou autres gesticulations. Elle est donc prête pour vous, et je ne doute pas qu'elle accepte de vous recevoir, car elle est prête à se soumettre à la volonté de son père – sauf sur ce point mineur.'

"Et bien, Watson, il me semblait qu'il n'y avait rien de plus à dire, j'ai donc pris congé avec autant de froide dignité que je pouvais en rassembler, mais alors que j'avais la main sur la poignée de porte, il m'a arrêté.

" 'Dites-moi, M.Holmes,' dit-il, 'connaissez-vous Le Brun, l'agent français ?'

" 'Oui,' dis-je.

" 'Savez-vous ce qui lui est arrivé ?'

" 'J'ai entendu qu'il avait été battu par une bande d'Apaches à Montmartre, et laissé handicapé à vie.'

" 'En effet, M. Holmes. Par quelque curieuse coïncidence, il s'était intéressé à mes affaires à peine une semaine avant. Ne l'imitez pas, M. Holmes ; ce n'est pas de bonne augure de le faire. Plusieurs l'ont constaté. Mes derniers mots pour vous : allez votre chemin et laissez-moi aller le mien. Adieu !'

"Et nous y voilà, Watson. Vous êtes au courant des dernières nouvelles."

"L'homme paraît dangereux."

"Puissamment dangereux. Je fais généralement abstraction des vantards, mais c'est le genre d'homme à dire moins qu'il ne veux dire."

"Devez-vous interférer ? Cela importe-t-il réellement s'il épouse cette fille ?"

"Considérant qu'il a sans le moindre doute assassiné sa précédente épouse, je dirait que c'est de la plus haute importance. De plus, le client ! Mais nous n'avons pas besoin de discuter de cela. Lorsque vous aurez terminé votre café vous feriez mieux de venir avec moi à la maison, car le jovial Shinwell sera là avec son rapport."

Nous l'y trouvâmes, en effet, un homme lourd et épais, rougeaud, scorbutique, avec une paire d'yeux noirs et vifs qui étaient le seul signe extérieur de l'esprit très astucieux qu'ils révélaient. Il semblait qu'il avait plongé dans ce qui était, d'une manière très particulière, son royaume, et à ses côtés sur le sofa se trouvait ce qu'il en avait ramené, sous la forme d'une femme mince, pareille à une flamme, avec un visage pâle et intense, jeune et cependant si usé par le péché et le chagrin que l'on pouvait y lire les terribles années qui avaient laissées leur marque lépreuse sur elle

"Voici Miss Kitty Winter," dit Shinwell Johnso, avec un mouvement ample de sa grosse main en guise d'introduction. "Ce qu'elle ne sait pas – et bien, la voici, elle parlera pour elle-même. Je lui ai mis la main dessus, M. Holmes, moins d'une heure après votre message.

"Je suis facile à trouver," dit la jeune femme. "L'enfer, Londres. Ça marche à tout les coup. Même adresse que Porky Shinwell. Nous sommes de vieux compagnons. Mais, par le diable ! S'il en est un autre qui devrait être dans un enfer plus bas que nous encore s'il y avait la moindre justice en ce monde, c'est bien l'homme après lequel vous êtes, M. Holmes."

Holme sourit. "J'en déduis que nous avons vos meilleurs vœux, Miss Winter."

"Si je peux vous aider à vous le mettre où il le mérite, je suis à vous jusqu'à la moelle," dit notre visiteuse avec une énergie féroce. Il y avait dans son visage pâle et fermé, dans ses yeux brûlants, une intensité de haine telle qu'une femme en atteint rarement, et un homme jamais.

"Vous n'avez pas besoin de connaître mon passé, M. Holmes. Ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais je suis ce qu'Adelbert Gruner a fait de moi. Si seulement je pouvais le mettre à terre !" Elle agrippait frénétiquement l'air de ses mains. "Oh, si je pouvais seulement l'attirer dans le gouffre où il en a poussé tant !"

"Vous savez ce qu'il en est ?"

"Porky Shinwell me l'a dit. Il est après une autre pauvre imbécile et veut l'épouser, cette fois. Vous voulez l'arrêter. Et bien, vous en savez sans doute assez sur ce démon pour empêcher toute fille décente et maîtresse de ses sens de vouloir se trouver dans la même chapelle que lui."

"Elle n'est pas maîtresse de ses sens. Elle est follement amoureuse. On lui a tout dit de lui. Elle n'en a cure."

"Vous lui avez parlé du meurtre ?"

"Oui."

"Seigneur, elle doit avoir de ces nerfs !"

"Elle considère tout comme de la diffamation."

"Ne pouvez-vous pas présenter de preuves devant sa sottise ?"

"Et bien, pouvez-vous nous y aider ?"

"Ne suis-je pas une preuve vivante ? Si je me dressais devant elle et lui disais comment il m'a utilisée – "

"Le feriez-vous ?"

"Le ferais-je ! Mais bien sûr !"

"Ce pourrait en valoir la peine. Mais il lui a dit la plupart de ses péchés et elle lui a pardonné, et j'ai cru comprendre qu'elle refuserait d'aborder de nouveau la question."

"Je parierais qu'il ne lui a pas tout dit," dit Miss Winter. "J'ai eu vent d'un ou deux meurtres, outre celui qui a causé un tel scandale. Il parlait de quelqu'un avec sa voix de velours, puis me regardait, toujours aussi calme, et ajoutait : 'Il est mort dans le mois qui a suivi'. Ce n'était pas des paroles en l'air non plus. Mais je le remarquais à peine – j'étais amoureuse de lui à l'époque, voyez-vous. Ce qu'il avait fait, je l'acceptais sans un doute, comme cette pauvre folle ! Il n'y a qu'une chose qui m'a ébranlée. Oui, par le diable ! Et sans sa langue de serpent qui explique et qui apaise, je l'aurais quitté cette même nuit. C'est un livre qu'il possède – un carnet épais, recouvert de cuir brun, avec un cadenas, et ses armoiries en or sur la couverture. Je pense qu'il était un peu soûl cette nuit-là, ou il ne me l'aurait pas montré.

"Qu'était-ce donc" ?

"Je vous le dis, M. Holmes, cet homme collectionne les femmes, et tire fierté de sa collection, comme d'autres collectionnent les mites ou les papillons. Il avait tout consigné dans ce livre. Des photographies, des noms, des détails, tout à leur sujet. C'était un livre bestial – un livre qu'aucun homme, même issu du ruisseau, n'aurait pu écrire. Mais c'était pourtant le livre d'Adelbert Gruner. 'Les âmes que j'ai ruinées'. Il aurait pu l'adopter pour titre, si c'était son penchant. Mais il n'est pas question de cela ici, car le livre ne pourrais pas vous servir, et si c'était le cas vous ne pourriez pas l'obtenir."

"Où se trouve-t-il ?"

"Comment pourrais-je vous le dire aujourd'hui ? Il y a plus d'un an que je l'ai quitté. Je sais où il le gardait à l'époque. C'était un homme ordonné, aussi soigneux qu'un chat de bien des manières, donc il est peut-être encore dans le compartiment caché du vieux bureau de l'étude intérieure. Connaissez-vous sa maison ?"

"J'ai été dans l'étude," dit Holmes.

"Vraiment ? Vous allez vite en besogne si vous n'avez commencé que ce matin. Peut-être que ce cher Adelbert a affaire à quelqu'un de son calibre, cette fois-ci. L'étude extérieure est celle avec les poteries chinoises – une grande armoire vitrée entre les fenêtres. Là, derrière le bureau, se trouve la porte qui mène à l'étude intérieure – une petite pièce où il garde les papiers et d'autres choses."

"Il n'a pas peur des cambrioleurs ?"

"Adelbert n'est pas un lâche. Son pire ennemi ne pourrait dire ça de lui. Il peut prendre soin de lui. Il y a une alarme anti-cambrioleurs la nuit. De plus, qu'y aurait-il pour tenter un voleur – à moins qu'il ne s'empare de toute sa poterie décorative ?"

"Rien de bon," dit Shinwell de la voix décidée d'un expert. "Aucun receleur ne veut de trucs de ce genre, que l'on ne peut ni vendre ni fondre."

"En effet," dit Holmes. "Et bien, Miss Winter, si vous pouviez revenir ici demain soir à cinq heures, je tenterais entre temps de voir si votre suggestion de rencontrer personnellement la jeune dame peut être réalisée. Je vous suis des plus reconnaissant de votre coopération. Je n'ai pas besoin de dire que mon client considèrera sans doute une gratification – "

"Je ne veux pas en entendre parler, M. Holmes," s'écria la jeune femme. "Je ne fais pas ça pour l'argent. Laissez-moi voir cet homme plus bas que terre, et j'aurais ce pour quoi j'ai travaillé – à terre, et avec mon pied sur sa maudite tête. C'est cela, mon prix. Je vous verrais demain ou tout autre jour, aussi longtemps que vous serez sur sa trace. Porky, ici même, peut toujours vous dire où me trouver."

Je n'ai pas revu Holme jusqu'au soir suivant, où nous dinâmes une fois de plus à notre restaurant habituel du Strand. Il haussa les épaules lorsque je l'interrogeai sur le succès de son entrevue. Ensuite il me raconta l'histoire, que je reporterais de cette manière. Ses phrases incisives ont besoin d'être éditées pour les adoucir aux termes de ce récit.

"Il n'y eut aucune difficulté à fixer un rendez-vous," dit Holmes, "car la fille s'enorgueillit d'une obéissance filiale parfaite dans toutes les choses secondaires, pour s'efforcer de compenser sa désobéissance flagrante sur le sujet de ses fiançailles. Le Général a téléphoné pour signaler que tout était prêt, et l'ardente Miss Winter s'est présentée à l'heure dite, de telle manière qu'à 17h30, un cab nous a déposés devant le 104, Berkeley Square, où le vieux soldat réside – l'un de ces affreux châteaux gris londoniens qui donnent aux églises l'impression d'être frivoles. Un servant nous a introduit dans une pièce tendue de rideaux jaunes, et c'est là que la dame nous attendait, modeste, pâle, contenue, aussi inflexible et lointaine qu'un mirage sur la neige d'une montagne.

"Je ne sais pas trop comment vous la représenter justement, Watson. Vous pourriez peut-être la rencontrer avant que nous ayons terminé avec elle, et vous pourrez utiliser votre propre talent pour les mots. Elle est belle, mais de cette beauté éthérée, comme d'un autre monde, d'une fanatique dont les pensées sont bien au-delà de ce bas monde. J'ai vu de tels visages dans les peintures des maîtres du Moyen Âge. Comment un homme aussi bestial a pu mettre ses sales pattes sur un tel être de l'esprit, je ne peux l'imaginer. Vous avez peut-être remarqué comment les extrêmes s'attirent, le spirituel avec l'animal, l'homme des cavernes avec l'ange. Vous n'avez jamais vu de cas aussi sérieux."

"Elle savait pourquoi nous étions venus, bien sûr – ce serpent n'a pas perdu de temps pour empoisonner son esprit contre nous. La présence de Miss Winter l'a surprise, je pense, mais elle nous a fait signe de nous asseoir dans nos sièges respectifs comme une révérende abbesse recevant deux mendiants plutôt lépreux. Si votre tête avait tendance à enfler, mon cher Watson, observez Miss Violet de Merville."

" 'Et bien, monsieur,' dit-elle d'une voix comme le vent venant d'un iceberg, 'votre nom m'est familier. Vous avez souhaité me rencontrer, si j'ai bien compris, pour salir mon fiancé, le Baron Gruner. Ce n'est qu'à la demande de mon père que je vous reçois, et je vous préviens dès maintenant que rien de ce que vous pourriez dire n'a la moindre chance d'avoir le petit effet sur mon esprit.'

"J'étais désolé pour elle, Watson. Je l'ai considérée, pour un moment, comme j'aurais considéré ma propre fille. Je ne suis pas souvent éloquent, j'utilise ma tête, pas mon cœur. Mais j'ai réellement plaidé avec elle avec les mots les plus chaleureux que je pouvais trouver. Je lui ai représenté la position intenable d'une femme qui ne se rend compte du caractère d'un homme qu'après l'avoir épousé – une femme qui doit accepter d'être caressée par des mains tachées de sang et des lèvres lubriques. Je ne lui ai rien épargné – la honte, la peur, la détresse, le désespoir d'une telle situation. Tout mes mots enflammés n'ont pu apporter ne serait-ce qu'une touche de couleur à ces joues d'ivoire ou une lueur d'émotion à ces yeux lointains. J'ai pensé à ce que ce rascal avait dit d'une influence post-hypnotique. On aurait vraiment pu croire qu'elle vivait au delà des soucis terrestres, dans un rêve extatique. Mais il n'y avait rien d'indéfini dans sa réponse.

"' Je vous ai écouté patiemment, M. Holmes,' a-t-elle dit. 'L'effet sur mon avis est exactement celui que je vous avais prédit. Je suis consciente qu'Adelbert, que mon fiancé, a eu une vie aventureuse au cours de laquelle il a encouru des haines amères et des accusations injustes. Vous n'êtes que le dernier d'une série à m'avoir rapporté vos calomnies. Il est possible que vous pensiez agir pour mon bien, bien que j'apprenne que vous êtes un intermédiaire rémunéré et qu'en tant que tel vous auriez été aussi disposé à agir en faveur du Baron que contre lui. Mais quel que soit le cas j'aimerais que vous compreniez une fois pour toute que je l'aime et qu'il m'aime, et que l'opinion du monde entier ne m'importe pas plus que les piaillements de ces oiseaux derrière la fenêtre. Si sa noble nature a jamais failli pour un instant, il est possible que j'ai été envoyée spécialement pour l'élever à sa juste hauteur. Je ne suis pas sûre, en revanche' – ici elle tourna ses yeux vers ma compagne – 'de savoir qui peut être cette jeune femme.

"J'étais sur le point de répondre lorsque la fille s'est levée dans un tourbillon. Si vous avez jamais vu feu et glace face à face, c'était bien ces deux femmes.

" 'Je vais vous dire qui je suis,' s'est-elle exclamée en sautant hors de son fauteuil, ses lèvres tordues de passion – 'Je suis sa dernière maîtresse. Je suis l'une d'une centaine qu'il a tentées, séduites, utilisées, ruinées puis jetées au rebut, comme il va le faire avec vous. Votre rebut sera sans doute la tombe, et peut-être est-ce pour le mieux. Je vous le dis, femme imbécile, si vous épousez cet homme il sera votre mort. Que ce soit d'un cœur brisé ou d'une nuque brisée, il vous aura d'une manière ou d'une autre. Ce n'est pas par amour pour vous que je vous parle. Je n'en ai rien à faire que vous mourriez ou viviez. C'est par haine envers lui et pour son dépit et pour lui rendre un peu la monnaie de sa pièce. Mais cela revient au même, et vous n'avez pas besoin de me regarder comme ça, ma si noble dame, car vous pourriez bien être plus bas que moi avant d'en avoir fini avec lui.'

" 'Je préfèrerais ne pas discuter de tels sujets,' dit froidement Miss de Merville. 'Laissez-moi dire une fois pour toute que je suis consciente de trois passages de la vie de mon fiancé au cours desquels il s'est trouvé mêlé à des femmes calculatrices, et je suis assurée de ses sincères regrets pour le mal qu'il a éventuellement pu causer.'

" 'Trois passages!' cria ma compagne. 'Imbécile ! Inconsciente !'

" 'M. Holmes, je vous prie de mettre fin à cette entrevue,' dit la voix glaciale. 'J'ai obéi au souhait de mon père en vous recevant, mais je ne suis pas obligée d'écouter les délires de cette personne.'

"Avec un juron Miss Winter s'est jetée en avant, et si je ne l'avais saisi par le poignet elle aurait agrippé cette femme exaspérante par les cheveux. Je l'ai tirée vers la porte et j'ai eu de la chance de parvenir à la ramener au cab sans qu'elle ne fasse une scène, car elle était hors d'elle de rage. D'une manière plus froide j'étais assez furieux moi-même, Watson, car il est difficile de décrire à quel point était exaspérantes la calme distance et la suprême autosatisfaction de la femme que nous essayions de sauver. Et maintenant vous savez de nouveau exactement où nous en sommes, et il est clair que je dois prévoir un autre mouvement, car ce gambit ne fonctionnera pas. Je resterais en contact avec vous, Watson, car il est plus que probable que vous aurez votre part à jouer, bien qu'il soit possible que le prochain mouvement leur appartienne plutôt qu'à nous."

Et ce fut le cas. Leur coup tomba – ou plutôt son coup, car je ne pourrais jamais croire que la dame était au courant. Je crois que je pourrais encore vous montrer le pavé même sur lequel je me tenais lorsque mes yeux tombèrent sur l'encadré, et un frisson d'horreur me traversa jusqu'à l'âme. C'était entre le Grand Hotel et la station Charing Cross, où un vendeur de journaux unijambiste présentait les journaux du soir. La date était deux jours après notre dernière conversation. Là, noir sur jaune, était la terrible nouvelle :

ATTAQUE MEURTRIÈRE SUR SHERLOCK HOLMES

Je crois que je suis resté stupéfait quelques instants. J'ai ensuite le souvenir confus d'avoir saisi le journal, d'avoir subi la remontrance de l'homme que je n'avais pas payé, et enfin de m'être tenu dans l'embrasure de la boutique d'un droguiste alors que je pouvais lire :

C'est avec regret que nous apprenons que M. Sherlock Holmes, le détective privé bien connu, a été ce matin victime d'un assaut meurtrier qui l'a laissé dans un état grave. Aucun détail exact n'est connu, mais les faits semblent avoir eu lieu vers 12h sur Regent Street, à l'extérieur du Café Royal. L'attaque a été conduite par deux hommes armés de cannes, et M. Holmes a été battu au corps et à la tête, recevant des blessures que les médecins décrivent comme des plus sérieuses. Il a été transporté à l'hôpital Charing Cross et a ensuite insisté pour retourner à son appartement de Baker Street. Les malfaiteurs qui l'ont agressé semblent avoir été des hommes habillés de manière respectable, qui ont échappé aux passants en passant à travers le Café Royal jusqu'à Glasshous Street qui passe derrière. Il ne fait pas de doute que les agresseurs appartiennent à la communauté criminelle qui a si souvent l'occasion de se plaindre de l'activité et des ressources du blessé.

Je n'ai pas besoin de dire que mes yeux avait à peine saisi le paragraphe que je sautais dans un taxi et me trouvais en route pour Baker Street. Je trouvais Sir Leslie Oakshott, le fameux chirurgien, dans le hall, et son coche l'attendait au coin de la rue.

"Pas de danger immédiat," fut son rapport. "Deux lacérations au crâne et de fameuses contusions. Il a fallu plusieurs points de suture. Il a reçu de la morphine et il est essentiel qu'il reste au calme, mais quelques minutes de conversation ne sont pas absolument à exclure."

Avec cette permission, je me glissais dans la chambre, plongée dans l'obscurité. L'alité était bien éveillé, et j'entendis mon nom dans un murmure rauque. Le volet était baissé aux trois-quarts, mais un rayon de soleil passait obliquement et frappait la tête entourée de bandages du blessé. Une tache écarlate avait traversé la compresse de lin blanc. Je m'asseyais à son côté et courbais la tête.

"C'est bon, Watson. N'ayez pas l'air si effrayé," murmura-t-il d'une voix très faible. "Ce n'est pas aussi grave que ça en a l'air."

"Dieu merci !"

"Je suis moi-même quelque peu expert en maniement de la canne, comme vous le savez. Je les ai pris pour la plupart sur ma garde. C'est le deuxième homme qui était de trop pour moi."

"Que puis-je faire, Holmes ? Bien sûr, c'est ce satané filou qui les a lancés à vos trousses. Je vais aller lui botter les fesses si vous me le permettez."

"Brave vieux Watson ! Non, nous ne pouvons rien faire à ce sujet à moins que la police ne mette la main sur ces hommes. Mais leur fuite avait été bien préparée. Nous pouvons en être sûrs. Attendez un peu. J'ai mes plans. La première chose à faire est d'exagérer la gravité de mes blessures. Ils viendront à vous pour prendre des nouvelles. Rajoutez-en, Watson. J'aurais de la chance de survivre la semaine avec le délire – ce que vous voulez ! Vous ne pouvez pas en faire trop."

"Mais Sir Leslie Oakshott ?"

"Oh, c'est quelqu'un de bien. Il me verra sous le plus mauvais jour. J'y veillerais"

"Quoi que ce soit d'autre ?"

"Oui. Dites à Shinwell Johnson de mettre cette fille à l'abri. Ces gentlemen seront après elle, maintenant. Ils savent, bien sûr, qu'elle était avec moi sur cette affaire. S'ils ont osé s'en prendre à moi, il est peu probable qu'ils la négligent. C'est urgent. Faites-le ce soir."

"J'y vais de ce pas. Autre chose encore ?"

"Mettez ma pipe sur la table – et la blague à tabac. Impeccable ! Venez chaque matin et nous préparerons notre campagne."

Je m'arrangeais avec Johnson ce soir-là pour qu'il emmène Miss Winter dans une banlieue paisible et veille à ce qu'elle fasse profil bas jusqu'à ce que le danger soit passé.

Pendant six jours, le public eut l'impression que Holmes était au seuil de la mort. Les bulletins de santé étaient très graves et il y avait de sinistres entrefilets dans les journaux. Mes visites régulières m'assuraient que les choses n'allaient pas aussi mal. Sa constitution vigoureuse et sa volonté de fer faisaient des miracles. Il se remettait rapidement, et je soupçonnais parfois qu'il guérissait plus vite encore qu'il ne le laissait paraître, même à moi. Il y avait chez cet homme une curieuse tendance au secret qui l'a mené à bien des effets spectaculaires, mais laissait même son meilleur ami deviner ce que ses plans pouvaient être. Il poussait à l'extrême l'axiome selon lequel le seul comploteur en sécurité est celui qui complotait seul. J'étais plus proche de lui que quiconque, et pourtant j'étais toujours conscient du fossé qui nous séparait.

Au septième jour les points de suture furent retirés, en dépit de quoi paru une annonce d'érysipèle dans les journaux du soir. Ces même journaux comportaient une annonce que je me devais de rapporter à mon ami, en bonne santé ou pas. C'était simplement que parmi les passagers du navire de la Cunard Ruritania, qui partirait de Liverpool ce vendredi, se trouvait le Baron Adelbert Gruner, qui avait quelques affaires financières importantes à régler aux États-Unis avant son mariage imminent avec Miss Violet de Merville, fille unique de, etc. Holmes écouta cette nouvelle d'un air froid et concentré, pâle, ce qui m'indiqua que cela le frappait durement.

"Vendredi !" s'écria-t-il. "Encore seulement trois jours. Je crois que ce rascal veut se mettre à l'abri du danger. Mais il n'y parviendra pas, Watson ! Par le Seigneur, il n'y parviendra pas ! Maintenant, Watson, je veux que fassiez quelque chose pour moi."

"Je suis là pour être utilisé, Holmes."

"Et bien, dans ce cas, passez les prochaines vingt-quatre heures dans l'étude intensive de la porcelaine chinoise."

Il ne fournit aucune explication, et je n'en demandais aucune. Une longue expérience m'avait appris la sagesse de l'obéissance. Mais en quittant sa chambre, je marchais le long de Baker Street, me demandant comment j'allais bien réussir à suivre un ordre aussi étrange. Finalement je me rendis à la bibliothèque londonienne, sur le square St. James, exposait mon problème à mon ami Lomax, le sous-bibliothécaire, et repartit pour mon appartement avec un ouvrage volumineux sous le bras.

On dit que l'avocat qui potasse un cas avec tant de soin qu'il peut mener l'interrogatoire contradictoire d'un témoin le lundi a tout oublié de ses connaissances contraintes avant le dimanche. Il est certain que je voudrais pas aujourd'hui devoir passer pour un expert en céramiques. Et pourtant toute cette soirée, et toute la nuit hormis un court moment de repos, et toute la matinée suivante, j'absorbais des connaissances et j'apprenais des noms. J'y appris les marques de fabrique des grands artistes-décorateurs, les mystères des dates cycliques, les sceaux des Hung-wu et les beautés des Yung-lo, les inscriptions de Tang-ying, et les merveilles de la période primitive des Sung et des Yuan. J'avais la tête pleine de ces informations lorsque je me rendis chez Holmes le soir suivant. Il était hors du lit maintenant, bien que l'on n'aurait su le deviner avec les rapports publiés, et il était assis, la tête entourée de bandages reposant sur sa main, dans les profondeurs de son fauteuil préféré.

"Holmes", dis je, "si l'on en croit les journaux, vous êtes mourant."

"Cela," dit-il, "c'est précisément l'impression que je souhaitais donner. Et maintenant, Watson, avez-vous appris vos leçons ?"

"Au moins j'ai essayé."

"Bien. Vous pourriez soutenir une conversation intelligente sur le sujet ?"

"Je crois que je le pourrais."

"Dans ce cas, donnez-moi cette petite boîte sur le manteau de cheminée."

Il ouvrit la boîte et en sortit un petit objet très soigneusement enveloppé dans une belle soie orientale. Il déplia la soie pour révéler une délicate petite coupe du plus beau bleu profond.

"Il faut la manipuler avec soin, Watson. C'est une pièce authentique de porcelaine coquille d'œuf de la dynastie Ming. Rien de cette qualité n'est jamais passé par Christie's. Un service complet de cette facture vaudrait la rançon d'un roi – de fait, je doute qu'il existe un service complet hors du palais impérial de Pékin. La seule vue de ceci rendrait fou un véritable connaisseur."

"Que dois-je en faire ?"

Holmes me tendit une carte sur laquelle était écrit : "Dr. Hill Barton, 369 Half Moon Street."

"C'est votre nom pour la soirée, Watson. Vous demanderez un entretien au Baron Gruner. Je sais quelque chose de ses habitudes, et à huit heures et demi il sera probablement libre. Une note lui signalera votre venue ce soir, et vous direz que vous lui apportez un spécimen d'un service absolument uniquement de porcelaine Ming. Vous pouvez aussi bien être un membre du corps médical, puisque c'est un rôle que vous pourrez jouer sans malice. Vous êtes un collectionneur, ce service vous est arrivé par hasard, vous avez entendu parler de l'intérêt du Baron sur ce sujet, et vous n'avez rien contre l'idée de le vendre.

"À quel prix ?"

"Bonne question, Watson. Vous donneriez certes une bien mauvaise impression si vous ne connaissiez même pas le prix de vos propres possessions. C'est Sir James qui m'a fourni cette coupe, et j'ai cru comprendre qu'elle vient de la collection de son client. Vous n'exagéreriez pas en disant qu'elle n'a pas son pareil au monde."

"Je pourrais suggérer de faire évaluer le service par un expert."

"Excellent, Watson ! Vous brillez, aujourd'hui. Suggérez Christie ou Sotheby. Votre modestie innée vous empêche de fixer vous-même le prix.

"Mais s'il ne me reçoit pas ?"

"Oh, il vous recevra. Il a la manie de la collection dans sa forme la plus aiguë – surtout sur ce sujet, où sa compétence est reconnue. Asseyez-vous, Watson, et je vous dicterais la lettre. Pas de réponse nécessaire. Vous direz simplement que vous venez, et pourquoi."

C'était un document admirable, court, courtois, et piquant la curiosité du connaisseur. Un messager fut envoyé avec la missive. Le même soir, avec la précieuse coupe en main et la carte du Dr. Hill Barton en poche, je m'engageais dans ma propre aventure.

La magnifique maison et ses abords indiquait assez que le Baron Gruner disposait, comme l'avait dit Sir James, d'une considérable fortune. Une longue allée sinueuse, bordée chaque côté de massifs d'arbustes rares, donnait sur un vaste carré de gravier, décoré de statues. L'endroit avait été construit par un roi de l'or sud-africain lors du grand boom, et la maison était longue et basse, avec des tourelles aux coins. C'était un cauchemar architectural, mais elle était imposante de taille et de solidité. Un majordome, qui n'aurait pas déparé un banc d'évêques, me guida dans la place et me confia à un servant en livrée luxueuse, qui m'introduisit dans la présence du baron.

Il se tenait devant une grande vitrine qui se trouvait entre les fenêtres et qui contenait une partie de sa collection chinoise. Il se tourna quand j'entrais, avec un petit vase brun dans la main.

"Asseyez-vous, je vous en prie, docteur." dit-il. "Je contemplais mes propres trésors et me demandais si je pouvais vraiment me permettre d'y ajouter. Ce petit spécimen de Tang, qui date du septième siècle, vous intéresserait surement. Je suis certain que vous n'avez jamais vu de réalisation plus fine ni d'éclat plus riche. Avez-vous ici la coupelle Ming dont vous avez parlé ?"

Je la déballais soigneusement et la lui tendit. Il s'assit à son bureau, rapprocha la lampe, car il commençait à faire sombre, et s'installa pour l'examiner. Alors qu'il s'y employait, la lumière jaune qui frappait ses traits me permit de les étudier à loisir.

C'était certainement un homme remarquablement séduisant. Sa réputation européenne de beauté était entièrement méritée. De stature, il n'était pas plus grand que la moyenne, mais il était bâti selon des lignes gracieuses et énergiques. Son visage était sombre, presque oriental, avec de grands yeux sombres et langoureux qui pouvaient sans peine fasciner irrésistiblement les femmes. Sa chevelure étaient d'un noir de jais, comme sa moustache qui était de plus courte, pointue et soigneusement cirée. Ses traits étaient réguliers et plaisants, hormis pour sa bouche, qu'il avait droite et aux lèvres minces. Si j'ai jamais vu une bouche de meurtrier, c'était bien celle-là – une fente dure et cruelle dans son visage, pressée, inexorable et terrible. Il avait tort de tailler sa moustache pour la libérer, car c'était là le signal d'alarme de Nature, mis comme un avertissement pour ses victimes. Sa voix était engageante et ses manières parfaites. Je lui aurais donné un peu plus de trente ans, mais les registres montrèrent plus tard qu'il en avait quarante-deux.

"Exquise – de fait, exquise !" dit-il enfin. "Et vous dites que vous en avez un service de six. Ce qui m'étonne, c'est que je n'aie jamais entendu parler de spécimens aussi magnifiques. Je n'en connais qu'un en Angleterre qui puisse soutenir la comparaison, et il est certainement improbable qu'il se trouve sur le marché. Serait-ce indiscret de vous demander, Dr Barton, comment vous l'avez obtenu ?"

"Est-ce vraiment important ?" demandais-je avec autant d'indifférence que je pouvais en montrer.

"Vous pouvez voir que la pièce est authentique, et, pour ce qui est de la valeur, je me satisferais de l'évaluation d'un expert."

"Très mystérieux," dit-il avec un éclair rapide de suspicion dans ses yeux sombres. "Quand on traite avec des objets de cette valeur, on souhaite naturellement tout savoir de la transaction. Que cette pièce soit authentique est une certitude. Je n'ai aucun doute à ce sujet. Mais supposons – je dois prendre toute possibilité en considération – supposons qu'il s'avère par la suite que vous n'aviez pas le droit de la vendre ?"

"Je vous garantirais contre toute querelle d'héritier."

"Ce qui, bien sûr, soulèverait la question de la valeur de votre garantie."

"Mes banquiers vous répondraient."

"Certes. Et pourtant je suis frappé par le caractère inhabituel de la transaction."

"Vous pouvez faire affaire ou non," dis-je avec indifférence. "Je vous ai donné le premier choix car j'ai cru comprendre que vous étiez un connaisseur, mais je n'aurais aucun souci à trouver preneur."

"Qui vous a dit que j'étais un connaisseur ?"

"J'ai appris que vous aviez écris un livre sur le sujet."

"Avez-vous lu ce livre ?"

"Non."

"Cela me semble de plus en plus incompréhensible ! Vous êtes un connaisseur et collectionneur avec une pièce extrêmement précieuse dans votre collection, et pourtant vous ne vous êtes jamais donné la peine de consulter le seul livre qui vous aurais appris la véritable valeur et la signification de ce que vous aviez dans les mains. Comment expliquez-vous cela ?"

"Je suis un homme très occupé. Je suis docteur en exercice."

"Ce n'est pas une réponse. Quand un homme a un violon d'Ingres, il en joue quoi que puissent être ses autres intérêts. Vous disiez dans votre note que vous étiez un connaisseur."

"J'en suis un."

"Puis-je vous posez quelques questions pour tester vos connaissances ? Je me dois de vous dire, Docteur – si vous en êtes bien un – que l'incident devient de plus en plus suspect. Que savez-vous de l'empereur Shomu et comment l'associez-vous avec le Shoso-in près de Nara ? Mon dieu, cela vous laisse perplexe ? Dites moi quelque chose de la dynastie Nonhern Wei et de sa place dans l'histoire de la céramique."

Je surgis de mon fauteuil en une démonstration simulée de colère.

"C'est intolérable, monsieur," dis-je. "Je suis venu vous faire une faveur, pas être questionné comme un écolier. Mes connaissances sur le sujet peuvent être inférieures aux vôtres, mais je ne répondrais pas à des questions posées d'une manière si insultante."

Il me regarda posément. Toute langueur s'était évanouie de ses yeux. Soudain, ils étincelèrent . Il y eu l'éclat bref de dents entre ses lèvres cruelles.

"Quel est cette mascarade ? Vous êtes ici en espion. Vous êtes un émissaire de Holmes. C'est un tour que vous me jouez. J'ai entendu dire qu'il était mourant, donc il envoie ses pions pour me garder à l'œil. Vous vous êtes introduit ici par ruse, mais Dieu me soit témoin que vous pourriez trouver plus difficile de sortir que d'entrer."

Il avait bondi sur ses pieds, et je reculais, me préparant à une attaque, car l'homme était hors de lui de rage. Il m'avait peut-être suspecté dès l'abord, en tout cas ses questions lui avait démontré la vérité, mais il était clair que je ne pouvais espérer le tromper. Il plongea la main dans un tiroir et fouilla furieusement. C'est alors que visiblement il entendit quelque chose, car il se dressa et écouta attentivement.

"Ah !" s'écria-t-il, "Ah !" et il s'élança dans la pièce derrière lui.

Deux pas m'amenèrent au seuil de la porte ouvert, et dans mon esprit je reverrais toujours clairement la scène qui m'apparut alors. La fenêtre qui menait au jardin était grande ouverte. À côté, l'air d'un terrible fantôme, sa tête enroulé de bandages ensanglantés, le visage pâle et tendu, se tenait Sherlock Holmes. L'instant suivant il était de l'autre côté de l'ouverture, et j'entendis le fracas de son corps contre les buissons de lauriers au dehors. Avec un cri de rage le maître de la maison se rua après lui à travers la fenêtre ouverte.

Et alors ! Ce fut l'affaire d'un instant, et pourtant je vis tout clairement. Un bras – le bras d'une femme – surgit d'entre les feuilles. Au même moment, le Baron émit un cri horrible – un hurlement qui résonnera toujours dans ma mémoire. Il plaqua ses deux mains sur son visage et s'élança à travers la pièce, heurtant violemment sa tête contre les murs. Il s'effondra ensuite sur le tapis, roulant et se tordant, alors que cri après cri déchiraient l'air de la maison.

"De l'eau ! Pour l'amour du ciel, de l'eau !" plaidait-il.

Je saisis une carafe sur une table basse et me précipitais à son secours. Au même moment, le majordome et plusieurs servants se ruèrent du hall. Je me souviens que l'un d'eux s'évanouit alors que je m'agenouillai à côté du blessé et tournai son visage ravagé à la lumière de la lampe. Le vitriol la rongeait de partout et s'écoulait des oreilles et du menton. Un œil était déjà blanc et vitreux, l'autre rouge et enflammé. Les traits que j'admirais quelques minutes à peine auparavant étaient maintenant comme un superbe tableau sur lequel l'artiste a passé une éponge humide sale. Ils étaient troubles, décolorés, inhumains, terribles.

En quelques mots, j'expliquais exactement ce qui s'était passé, du moins en ce qui concernait l'attaque au vitriol. Certains étaient passés par les fenêtres et d'autres s'étaient rués sur la pelouse, mais il faisait sombre et il avait commencé à pleuvoir. Entre deux hurlements, la victime rageait et délirait contre la vengeresse. "C'était cette chatte de l'enfer, Kitty Winter !" criait-il. "Oh la diablesse ! Elle me le paiera ! Elle le paiera ! Oh par tous les cieux, cette douleur est plus que je ne peux en supporter !"

Je baignais son visage d'huile, couvrit de compresses de coton les surfaces à vif, et lui administrais en hypodermique une dose de morphine. Tous ses soupçons à mon sujet s'étaient dissipés devant ce choc, et il s'agrippait à mes mains comme si j'avais le pouvoir, même maintenant, de sauver ces yeux morts et vitreux qui essayaient de me fixer. J'aurais pu pleurer sur cette ruine si je ne m'étais pas souvenu très clairement de la vie dépravée qui l'avait mené à un si hideux changement. Il me répugnait de sentir l'étreinte de ses mains brûlantes, et je fus soulagé lorsque son médecin de famille, suivit de près par un spécialiste, arriva pour me décharger de mon patient. Un inspecteur de police était aussi arrivé, et à lui je tendis ma vraie carte de de visite. Il aurait été inutile autant qu'inconscient de ne pas le faire, car j'étais presque aussi connu de vu à Scotland Yard que Holmes. Je quittais alors cette maison de désolation et de terreur. Dans l'heure j'étais à Baker Street.

Holmes était assis dans son fauteuil habituel, l'air très pâle et épuisé. Outre ses blessures, même ses nerfs d'acier avaient été ébranlés par ce qui s'était passé ce soir-là, et il écouta avec horreur mon récit de la transformation du Baron.

"Le salaire du péché, Watson – le salaire du péché !" dit-il. "Tôt ou tard, il arrive toujours. Dieu sait qu'il y a eu assez de péché," ajouta-t-il en prenant un lourd carnet marron de la table. "Voici le livre dont la femme a parlé. Si ceci ne rompt pas les fiançailles, rien ne le pourra. Mais il les cassera, Watson. Il le doit. Aucune femme qui se respecte ne pourrait le supporter."

"Est-ce le journal de ses amours ?"

"Ou le journal de sa luxure. Appelez-le comme vous voulez. Dès l'instant où cette femme nous en a parlé, j'ai compris quelle immense arme ce pourrait être si nous pouvions seulement mettre la main dessus. Je n'ai rien mentionné sur le moment de cette idée, car cette femme aurait pu la dévoiler. Mais j'y ai repensé. C'est alors que cet assaut contre moi m'a donné l'occasion de laisser croire au Baron qu'il n'avait plus à se prémunir contre moi. C'était pour le mieux. J'aurais attendu davantage, mais sa visite en Amérique m'a forcé la main. Il n'aurait jamais laissé un document si compromettant derrière lui. Nous avons donc du agir immédiatement. Le cambriolage de nuit est impossible. Il est prudent. Mais il y avait une chance le soir si je pouvais être sûr que son attention était tournée ailleurs. C'est là que vous entriez en jeu avec votre coupelle bleue. Mais je devais m'assurer de l'emplacement du livre, et je savais que je n'aurais que quelques minutes pour agir, puisque mon temps était limité par votre connaissance de la porcelaine chinoise. C'est pourquoi j'ai récupéré la fille au dernier moment. Comment aurais-je pu deviner ce qu'était le petit paquet qu'elle portait avec tant de précaution sous sa veste ? Je pensais qu'elle était venu pour mon affaire, mais on dirait qu'elle avait ses propres desseins."

"Il avait deviné que je venais de votre part."

"Je le craignais. Mais vous l'avez retenu juste assez longtemps pour que j'obtienne le livre, quoique pas assez longtemps pour que je puisse m'échapper sans être remarqué. Ah, Sir James, je suis heureux que vous soyez venu !"

Notre ami et gentilhomme était venu à la suite d'une précédente convocation. Il écouta avec la plus grande attention le rapport que lui fit Holmes de ce qui s'était passé.

"Vous avez fait des merveilles – des merveilles !" s'écria-t-il après avoir entendu l'histoire. "Mais si ces blessures sont aussi terribles que le Dr Watson les décrit, alors sans doute notre but d'empêcher le mariage est suffisamment atteint sans qu'il soit nécessaire de faire usage de cet horrible livre."

Holmes secoua la tête.

"Les femmes de la trempe de Miss De Merville n'agissent pas ainsi. Elle l'aimerait d'autant plus en tant que martyr défiguré. Non, non. C'est son aspect moral, pas physique, que nous devons détruire. Ce livre la ramènera sur terre – et je ne vois rien d'autre à cet effet. C'est de sa propre main. Elle ne peut pas le renier."

Sir James emporta le livre et la précieuse coupelle. Comme j'étais moi-même en retard, je descendis avec lui dans la rue. Une calèche l'attendait. Il s'y jeta, donna un ordre rapide au conducteur en livrée, et partit rapidement. Il étendit son pardessus à moitié hors de la fenêtre pour cacher les armoiries gravées sur la porte, mais je les avais vues néanmoins dans la clarté de notre lampe. Je m'exclamais de surprise. Je revins alors sur mes pas et remontai les escaliers jusqu'à l'appartement de Holmes.

"J'ai trouvé qui est notre client," m'écriais-je, exalté par la nouvelle. "Holmes, c'est – "

"C'est un ami loyal et un gentleman chevaleresque," dit Holmes, levant une main apaisante. "Laissons cela nous suffire, maintenant et à jamais."

Je ne sais pas comment le livre incriminant fut utilisé. Sir James s'en est peut-être chargé. Ou plus probablement, une tâche aussi délicate a pu être confiée au père de la jeune fille. L'effet, en tout cas, fut tout ce qu'on pouvait désirer.

Trois jours après, un entrefilet est paru dans le Morning Post pour annoncer que le mariage entre le Baron Adelbert Gruner et Miss Violet de Merville n'aurait pas lieu. Le même journal publiait le premier compte-rendu des poursuites engagées à l'encontre de Miss Kitty Winter sous l'inculpation grave de jet de vitriol. De telles circonstances atténuantes se firent jour au procès que la sentence, comme on s'en souviendra, fut la plus basse à laquelle une telle charge pouvait donner lieu. Sherlock Holmes fut menacé de poursuites pour cambriolage, mais quand une cause est juste et un client assez illustre, même la rigide loi britannique devient humaine et flexible. Mon ami ne s'est pas encore assis sur le banc des accusés.

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