L’Idole (Verhaeren)

Poèmes (IIe série)Société du Mercure de France (p. 55-56).


L’IDOLE


Calamistré de pins, embroussaillé de lierre,
Tandis qu’un horizon d’ébène et de soleil
Regarde encor, on voit un mont surgir, pareil
À quelque idole énorme et nocturne de pierre.

Les flammes du couchant éclaboussent son front
D’un feu prodigieux de bronze et d’escarboucles,
Et ce mélange d’or lointain parmi ces boucles,
Évoque, en les cerveaux, le souvenir profond


Des secrètes et farouches théogonies,
Pleines d’attente et de siècles, pleines de dieux
Sculptés en colosses de marbre et dont les yeux
Dardent les milliers d’ans de leurs cosmogonies,

Ce mont règne de par l’espace, infiniment.
Il domine les bois, il écrase les plaines,
Et sa tête s’en va, dans les mares lointaines,
Mirer de la splendeur et du fulgurement.

Et quand montent, au loin, des vals et des ramées,
Les feux et les brouillards et les plaintes du soir,
À l’heure ardente et triste, on s’imagine voir
Se tordre un holocauste en de rouges fumées.