L’Homme qui s’évada/XV

Eds de France (p. 161-171).


XV

SOUS LES CONFETTIS


Belem ! Il est 8 h. 12 du soir. Santa Maria do Belem do Para !

Nous descendons du wagon, traînant l’Autre. Deux pensées dans notre cerveau : l’une est de joie et nous répète : « Tu es arrivé. » La seconde est de crainte et nous souffle : « Passeras-tu inaperçu ? »

C’est que nous mettons le pied pour la première fois dans une ville organisée du Brésil. Il va falloir compter avec la police. Jusqu’ici » nous n’avions abordé qu’à des « dégrad » perdus où le chef ne pouvait rien nous dire de plus méchant que ceci : « Allez plus loin ! »

Nous sortons de la gare ; ses lumières nous aveuglent, nous grisent. Nous cherchons tout de suite un coin moins éclairé. Il est trouvé. On se concerte.

Nous savons où nous rendre. J’ai l’adresse d’un camarade évadé depuis six mois. Où est-ce ? Dans quelle direction ? Aucun de nous ne parle encore portugais. Je décide d’aller seul du côté du public et de montrer l’adresse écrite sur un papier. Je pars. J’hésite avant d’aborder un passant. Je choisis une dame à l’air bon. Elle est un peu étonnée ; je suis tellement sale : une barbe repoussante, et mes souliers surtout ! Mais j’ai ma casquette à la main, et mon regard ne doit pas être celui d’un homme dangereux. Elle me montre un tramway et me fait voir que c’est tout au bout.

Je reviens trouver les deux loques.

On voudrait prendre le tram, mais on ne sait combien cela coûte. Nous n’avons peut-être pas assez d’argent. Il convient d’éviter des explications. Nous ne gagnerions rien à nous faire remarquer.

On ira à pied.

L’Autre, qui est à sa toute dernière extrémité, part le premier, mécaniquement.

Nous suivons les rails ; nous sommes malades, en guenilles, affamés. La ville est tout illuminée. Une musique joue, la population est en fête. C’est le dimanche du carnaval. De fenêtres à fenêtres, à travers la rue, les gens se lancent des serpentins. Les autos passent, remplies de fêtards qui s’envoient des confetti ; les jeunes hommes aspergent les femmes de parfum. Elles répondent à coups de petites boules en celluloïd. Place de la République, les globes électriques blanchissent les visages. Des voitures où hommes et femmes pincent de la guitare tournent autour de la place ; cela fait un jovial carrousel.

Nous sommes couverts de confetti. Nous avons faim ; nous regardons les restaurants, les pâtisseries, Des badauds, des masques nous empêchent d’avancer. Alors, nous écoutons les orchestres du Grand Hôtel et du café da Paz. L’Autre est héroïque. Il reste dans la fête, comme s’il était venu spécialement pour elle. On le soutient. Nous avançons. Une rue, deux rues. Nous demandons dix fois. Enfin, voilà l’impasse et le numéro. Une baraque. Je frappe.


… Ici, je dois enlever la parole à Dieudonné. Elle revient de droit à Rondière. C’est chez lui que les trois forçats se rendaient. Évadé du bagne, Rondière n’est plus à Belem. Je l’ai rencontré au Brésil, pas à Rio, dans le Sud. Il est venu m’attendre au sommet d’un funiculaire, parce qu’il est né dans la même ville que moi et que nous avons peut-être joué ensemble, autrefois, sans trop plus le savoir.

— On frappe, commence Rondière. Il était dix heures du soir. J étais couché. Je prends ma chandelle, j’ouvre en chemise, regarde. Je vois trois loqueteux traînant des serpentins à leurs chevilles et portant confetti dans leur barbe. Ensuite, ce qui me cloue, ce sont leurs yeux maquillés par la faim et la peine. J’ai reconnu ça tout de suite, je suis de la troupe !

— Eugène ! que je crie.

— C’est moi ! qu’il fait.

— Eh bien ! t’es beau !

Je me recule ; ils entrent. Je n’en avais pas encore vu d’aussi abîmés que ces trois-là.

— Combien donc que t’as mis de temps, Eugène ?

Il laisse tomber, d’une bouche qui a soif :

— Soixante-douze jours !

Je donne de l’eau, du pain. Alors, je m aperçois que parmi les trois il y a un moribond qui ferme déjà les paupières sur mon plancher.

— Qui c’est ? que je demande.

Dieudonné répond :

— De là-bas !

— Il faut le conduire à l’hôpital. Pour lui d’abord, pour nous ensuite. S’il meurt ici, nous serons jolis !

Le moribond ne pouvait plus marcher. Nous n’avions pas d’argent pour prendre une voiture.

Ah ! que je dis à Jean-Marie, t’es encore fort, toi ; moi aussi. On le portera, à la chaise morte. Comme c’est carnaval et la rigolade dehors, les gens croiront qu’on s’amuse.

Je m’habille. J’empoigne l’Autre, comme ils l’appelaient. On sort tous les quatre.

On allait à un kilomètre de là, à la Santa Casa de Misericordia.

D’abord, je le portai tout seul. Quand on entra dans le quartier de la fête, je le pris en chaise avec Jean-Marie. On causait, on riait. Je disais à Dieudonné, qui suivait derrière :

— Ramasse des confetti et jette-les nous : on aura l’air d’un groupe de bambocheurs.

Il nous en mit quelques poignées. Je repris le copain sur mon dos dès qu’on eut passé les lumières. Il ne dormait pas ; c’était un rude paquet tout de même !

On atteignit à la Santa Casa.

On ne nous demanda pas de papiers. Il y avait là une sœur française. Elle en avait vu arriver quelques-uns comme ça. Elle savait d’où il venait !

— Encore un ! quelle dit.

Il est mort au matin. Ce fut sa Belle à lui.


UN NOUVEL ÉTAT CIVIL

Alors, le lendemain… (c’est Dieudonné qui parle)… je me lave, je me rase. Un Russe nous prête dix milreis. Je vais acheter une chemise pour moi et Jean-Marie.

… Ça fait deux chemises, alors.

— Une seule. On la mettra tour à tour, suivant les visites que nous aurons à rendre. Jean-Marie est fort ; je suis maigre. Je choisis la chemise entre les deux I Je reviens. Rondière nous fait manger du pain et du beurre. Je sors pour chercher du travail.

Je vois : Fabrique de meubles, Casa Kislanoff et Irmaes. Je me présente. On m’embauche. À une heure de l’après-midi, j’avais le rabot à la main.

J’achète des vêtements à prestâcoes, à tempérament.

Le lendemain, je suis beau. Je fais embaucher Jean-Marie. On est beau tous les deux !

Je loue une chambre. Je ne suis plus le forçat Eugène Dieudonné, mais M. Michel Daniel, ébéniste. Michel Daniel, parce que tout le monde se nomme Michel et tout le monde Daniel. On ne peut pas s’appeler Victor Hugo, par exemple !

Quinze jours après, je vais même à la police pour me faire établir ma cadernette, cette carte d’identité qui sert de tout en Amérique du Sud. J’ai le certificat de ma logeuse, celui de mon patron. Je donne ma photo. On me délivre la cadernette. Officiellement, je suis M. Daniel.

On est presque heureux, Jean-Marie et moi, maintenant. Tout le monde nous accueille bien. Notre patron nous augmente. Il veut me nommer contremaître. Je refuse, pour éviter les jalousies.

Puis arrive Pinedo. Songez ce que cela doit faire sur un homme qui sort du tombeau et n’a rien vu depuis quinze ans ! Cet enthousiasme ! Ce fut mon premier remariage avec l’âme de la foule. Ah ! être libre d’acclamer et d’applaudir !

J’achetais tous les soirs la Folha do Norte. Ce soir-là était le 25 mai. Je l’ouvre. Je pâlis. Jean-Marie pâlit : ma photo en deuxième page !

Je lisais le portugais depuis deux mois. L’article n’était pas méchant. Mais il disait que la police française avait signalé à la police brésilienne qu’Eugène Dieudonné, évadé du bagne, devait être dans l’État de Pernambouc ou dans celui de Para.

Je revis le bagne. Nettement. Ce fut atroce. Et puis je me dis : je me suiciderai, mais n’y retournerai pas. Et j’eus comme un soulagement.

Je croyais déjà que tout le monde allait me reconnaître. À l’atelier, le lendemain, rien de changé. Ma propriétaire m’appelle toujours M. Daniel. Aucun chien ne levé le nez pour me regarder. Une semaine passe. Rien.

Une autre, puis d’autres.

Le 14 juin, à onze heures, je sors de mon atelier. Il fait très chaud. Je prends, comme chaque jour, le chemin de mon restaurant l’Estrella da Serra ! Un beau nom, hein ? J’ai très soif. J’entre dans la pension. Je me verse un verre d’eau. Je le buvais, debout, lorsque quatre hommes, assis à la table à côté, se dressèrent. Ils m’entourent. Je reste le verre aux lèvres. C’était quatre investigadores de la police.

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