L’Homme et la Terre/II/09

Librairie Universelle (tome 2p. 365-424).


Iles et Rivages Helléniques : NOTICE HISTORIQUE

Les noms d’Antigone le Cyclope (mort en 301 avant l’ère chrétienne), de son fils Demetrius Poliorcète (mort en 283), dont le centre d’action était en Lydie, d’Antipater (en 317) et de son fils Cassandre (en 297), rois de Macédoine, de Lysimaque (en 281), roi de Thrace, ainsi que ceux de Ptolémée Soter et de Seleucus Aicator se rattachent particulièrement au tumulte sanglant qui suivit la mort d’Alexandre et dura trente ou quarante ans. Nous citons les dynasties et royaumes qui eurent une continuité relative.

  Ere vulgaire
Ere olympique
Lagides, en Egypte.
Ptolémée Soter, fils de Lagus 
— 323, — 285 453 491
Ptolémée Philadelphe 
— 285, — 247 491 529
Ptolémée Evergète 
— 247, — 222 529 554
Puis vinrent les Ptolémées Philopator, Epiphane, Philometor, Eupator et autres, entre lesquels s’intercalent une Cléopâtre et une Bérénice, enfin le dernier représentant de la lignée qui mourut en l’an de Rome 724 :
Cléopâtre 
— 52 — 30 724 746
Séleucides, en Mésopotamie et en Syrie.
Seleucus Nicator 
— 311 — 279 465 498
Antiochus Soter 
— 279 — 260 498 516
Ensuite Antiochus II, Seleucus II, Seleucus III précédant
Antiochus III Eupator 
— 222 — 186 554 590
Après Seleucus IV, Antiochus IV et Antiochus V vinrent des successions irrégulières jusqu’à Pompée, qui prit possession
de la Syrie, an de Rome 690 
— 64 712
Arsacides, rois des Parthes.
Le royaume fut fondé par Arsacus en 
— 255 521
et s’agrandit peu à peu aux dépens du territoire des Séleucides ; lors de leur disparition, il devint limitrophe de l’empire romain ; la dynastie fut remplacée
par celle des Sassanides en 
226 1002
Pont.
Mithridate II 
— 337 — 302 439 474
qui avait conservé une certaine indépendance vis-à-vis d’Alexandre, se proclama roi après sa mort ; la dynastie, surtout représentée par des Mithridate qui régnèrent assez régulièrement, dura jusqu’au
triomphe définitif de Pompée. Le dernier roi fut
Mithridate VII Eupator 
— 123 — 63 653 713
Pergame.
Royaume fondé par Philétaire en 
— 283 493
Il eut pour successeurs des Eumène et des Attale. Le dernier roi Attale III légua ses possessions aux Romains, du moins ceux-ci le prétendirent-ils,
Attale III Philometor 
— 138 — 132 638 644

Parmi les souverains de nombreux autres petits royaumes, Bithynie, Cappadoce, Epire, etc., il faut mentionner le roi qui, à différentes reprises, sut battre les Romains :

Pyrrhus III, roi d’Epire 
— 316 — 272 460 504
Macchabées, en Judée.
Judas Macchabée, fils de Mathathias, se
révolta contre les Séleucides en 
— 166 610
Il succomba bientôt et fut remplacé par ses frères et leur descendance ; ils firent souvent appel aux
Romains et exercèrent le pontificat jusqu’en 
— 40 736

Voici les noms de quelques philosophes dont le souvenir est plus intéressant que celui des hommes de guerre de leur temps ; ceux dont on ne connaît pas la date de naissance sont supposés être arrivés à notoriété vers l’âge de 35 ans :

Hécatée (Milet) 
— 546    — 480    230 296
Parménide (Elée) 
— 540    — 470(?) 236 306
Zenon (Elée) 
— 490(?) 286
Empédocle (Agrigente) 
— 450    — 380(?) 326 396
Zénon le Cynique (Kition, Cypre) 
— 340(?) 436
Hérophile (Chalcédoine) 
— 335(?) 441
Euclide (lieu de naissance inconnu) 
— 320(?) 456
Callimaque (Cyrène) 
— 320    — 240(?) 456 536
Archimède (Syracuse) 
— 287    — 212    489 564
Eratosthènes (Cyrène) 
— 272    — 199    504 577
Hipparque (Nicée) 
— 160(?) 616
Posidonius (Apamée, Syrie) 
— 133    — 49    643 727
Strabon (Amasie, Cappadoce) 
— 58    + 21(?) 718 797

masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
ÎLES et RIVAGES HELLÉNIQUES
Le mariage de l’Europe et de l’Asie qu’Alexandre
avait fait célébrer symboliquement à Babylone
n’est pas devenu réalité vivante.


CHAPITRE IX


RHODES. — CYPRE. — CILICIE. — EMPIRE DES SÉLEUCIDES

ANTIOCHE. — ÉGYPTE DES PTOLÉMÉES. — CYRÉNAÏQUE

GRANDE GRÈCE. — CARTHAGE ET SON EMPIRE. — SICILE

Sous la pression triomphante des Occidentaux, maintes régions riveraines de l’Asie Mineure et les îles de la Méditerranée orientale qui avaient été disputées entre les deux civilisations rivales, de l’Europe et de l’Asie, furent définitivement conquises par l’influence grecque et, malgré le fréquent changement de maîtres, lui appartiennent encore vingt-quatre ou vingt-cinq siècles après leur prise de possession. En exemple on peut citer Rhodes et Cypre, « l’île des Grenades » et celle du Cuivre.

Rhodes, terre amplement favorisée par la fécondité du sol, par l’heureuse disposition des ports et l’excellence du climat, toujours égal et doux, occupe un emplacement maritime tout à fait exceptionnel qui devait lui assurer un rôle commercial de premier ordre. Située à proximité de la côte de Carie et jouissant ainsi des avantages d’une péninsule en même temps que de ceux d’une île, c’est-à-dire ajoutant aux facilités du commercé avec un vaste territoire le privilège de l’isolement défensif, Rhodes se trouve placée exactement à l’angle sud-occidental de toute l’Asie Mineure, entre la mer de Cypre et la mer Egée et sur l’alignement de Carpathos et de la Crète. Point de convergence nécessaire pour les routes de commerce dans la Méditerranée orientale, elle nous apparaît, dès les origines de l’histoire, comme un lieu de rendez-vous pour des colons de provenances très diverses. Il y vint des Cariens de la côte voisine, ainsi que des Crétois, des Thessaliens et même des Egyptiens. L’influence phénicienne y fut longtemps prépondérante, puis les Doriens y abordèrent, et trois villes insulaires, Lindos, Camiros et Ialysos, constituées en république distincte, s’unirent en « hexapole » avec trois autres cités doriennes du continent, Cos, Cnide et Halicarnasse. Au mouvement d’immigration succéda un flot en sens inverse : grâce à la pratique d’un commerce très étendu, des groupes de colons rhodiens devinrent les fondateurs de nombreuses villes lointaines. Ils eurent des comptoirs dans la terre ferme voisine, en Sicile et dans la péninsule italique. La puissante Sybaris fut créée par eux, et Parthénope, maintenant Naples, reçut de Rhodes son premier essaim de civilisateurs grecs. D’autres Rhodiens s’établirent aux îles Baléares et, jusque sur les côtes d’Espagne, un golfe de Rosas et les fiers promontoires de Rota rappellent la venue des insulaires du littoral asiatique.

Lors de la grande extension du monde hellénique, coïncidant avec la division de l’empire d’Alexandre en plusieurs royaumes grecs, Rhodes, si bien placée au tournant des mers, devint le centre principal du commerce et, grâce à son enrichissement, une puissance politique de grande importance avec des possessions nombreuses sur la terre ferme et dans les îles. Pendant deux siècles au moins, Rhodes disposa d’une si grande influence que ses lois maritimes furent acceptées par tous les peuples navigateurs comme le code universel : même après la conquête, les Romains durent y accommoder leurs propres règlements ; en droit romain, toute loi relative au commerce maritime porte le nom de « lex rhodia ».

N° 174. Ile de Rhodes.
D377-Ile de Rhodes.-L2-Ch9.png

La ville de Rhodes ne fut fondée qu’en l’an 408 avant le début de l’ère vulgaire, mais devint rapidement très prospère.

Lindos, Ialysos et Camiros sont citées dans l’Iliade ; la dernière, accompagnée d’une épithète qu’explique la falaise de craie pure sur laquelle la ville est bâtie : Camiros la blanche.


A cette époque où Rhodes était « sans égale au monde », comme dit Strabon, elle attirait non seulement les commerçants et les marins, mais aussi des savants, des poètes, des artistes, hommes illustres qui venaient y séjourner comme professeurs ou comme élèves.

Rhodes fut, il y a vingt-deux siècles, un des principaux, centres pour la mesure d’un arc de méridien. Eratosthènes, tenant compte des routiers des navires qui trafiquaient entre Rhodes et Alexandrie et des hauteurs du soleil au-dessus de l’horizon des deux villes, en vint à fixer le pourtour du globe terrestre à 252 000 stades, mesure différant de la véritable circonférence d’un sixième en plus seulement[1]. Cent cinquante ans plus tard, Posidonius, reprenant ces calculs et utilisant les observations relatives à l’étoile Canopus, trouva 180 000 stades, chiffre trop faible d’un cinquième. Les savants grecs déterminaient assez correctement les latitudes, mais ils ne disposaient d’aucune méthode pour les longitudes ; l’un d’eux, Hipparque, signala il est vrai les éclipses comme pouvant servir à cet effet, mais il fallut attendre seize siècles pour que cette notion scientifique pût passer dans le domaine de la pratique ; on manquait aussi de moyens pour mesurer effectivement les distances. Il était admis que Rhodes se trouvait directement au nord du Pharos — elle est en réalité 1° 40′ plus à l’ouest — et que 3 750 stades les séparaient — on compte aujourd’hui 330 milles nautiques équivalant à 3 300 stades — , double approximation expliquant très bien l’erreur des philosophes alexandrins.

On sait aussi que l’art fut représenté, à Rhodes : on connaît les quatre chevaux de bronze doré qui figurent au fronton de la basilique St-Marc à Venise après avoir orné d’autres capitales, Rome, Bysance et Paris. Pendant une cinquantaine d’années, le fameux colosse de bronze de Kharès se dressa vers l’extrémité du port : l’énorme masse, renversée et brisée par un trembleterre, il y a plus de vingt et un siècles, resta gisante sur le sol durant près de neuf cents ans avant d’être vendue aux fondeurs juifs. Le monument avait été consacré, non pas à l’Apollon dorien, mais à Hêlios, au Soleil lui-même, à l’astre Vainqueur et Créateur, dégagé de tout symbole, car Rhodes se disait par excellence l’Epouse du Soleil. Cypre, beaucoup plus grande que Rhodes, devait être également soumise à des influences diverses, de même qu’à de fréquentes tentatives de colonisation et de conquête, dès l’époque où la mer fut
Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
œnochoé de rhodes
livrée aux entreprises des navigateurs. L’île, qui par sa forme s’adapte harmonieusement au golfe de Cilicie, se rattache à la fois aux deux littoraux qui lui font face. Elle appartient à l’Asie Mineure dont la séparent des eaux d’une faible profondeur relative, moins de 500 mètres, et qui profile ses chaînes de montagnes dans la même direction ; d’autre part, elle peut être admise comme faisant partie de la Syrie, puisque animaux et plantes des deux régions constituent même flore et même faune. Les naturalistes[2] en ont conclu que la pointe avancée de Cypre se continuait à la fin des âges tertiaires par un isthme de jonction avec les montagnes de l’Amanus : espèces végétales et animales se propagèrent par cette voie, de même que plus tard les hommes se transportèrent à travers le détroit.

Egalement rapprochée de deux terres très différentes par la population et les routes d’accès, l’île de Cypre devait appartenir successivement à des ères de civilisation distinctes, suivant les grandes vicissitudes historiques. Les fouilles d’Ohnefalsch Richter ont prouvé que les bijoux, instruments et armes cypriotes de l’ère primitive sont de même époque que ceux de Troie et appartiennent à la zone dite, « égéenne » ou « méditerranéenne » ; les influences provenaient alors surtout du Nord et de l’Ouest par la grande voie transversale de l’Asie Mineure, qui se dirige de l’Hellespont et du Bosphore vers le golfe d’Alexandrette.

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Musée du Louvre.Cl Giraudon.
vase d’amathonte

Ce vase monolithe mesure plus de 10 mètres de circonférence, il a été trouvé sur une hauteur près d’Amathus.

La plus ancienne couche des objets cypriotes est enfouie sous une strate d’origine orientale, indiquant l’ascendant civilisateur des Hittites, des Phéniciens, des Assyriens et autres peuples ayant les ports de Syrie pour point de départ. Un troisième retour des choses s’opère dans le sens de l’Ouest, et les objets d’art que ramènent les fouilles témoignent de leur parenté avec ceux de la Grèce historique[3].

Naturellement les traces des diverses migrations se rencontrent principalement sur les côtes les plus rapprochées des contrées d’où venaient les colons. Les rivages de l’ouest reçurent les Grecs ; les Ciliciens et autres immigrants de l’Asie Mineure s’établirent au nord : Syriens et Phéniciens abordèrent sur les rives de l’est, situées en face de leurs ports, et lorsque le roi d’Egypte Amasis, il y a vingt-quatre siècles et demi, introduisit dans Cypre des colons éthiopiens pour assurer sa conquête, ceux-ci s’installèrent sur les versants méridionaux des monts.

D381-vue de paphos, île de cypre.-L2-Ch9.png
Cl. Bonfils.
vue de paphos, île de cypre

Les deux races dominantes de l’île furent celles des Grecs et des Phéniciens : les monuments épigraphiques trouvés dans les fouilles récentes et recueillis dans les musées d’Europe et d’Amérique prouvent que, dans ce pays de transition, la culture aussi était due surtout à ces deux éléments diversement mélangés. L’influence, sinon phénicienne du moins orientale, semble avoir été prépondérante à l’époque où commence l’histoire écrite pour ces parages du monde méditerranéen. Les mines de cuivre auxquelles l’île doit son nom grec, perpétué jusqu’à nos jours, paraissent avoir été le plus anciennement exploitées par les Phéniciens, qui en frappèrent des monnaies, et la déesse Cypris, ainsi désignée d’après l’île asiatique, n’est autre que l’Astarté tyrienne : son culte était accompagné des mêmes fêtes sanglantes que sur le continent voisin. D’après une hypothèse de Maspero, le nom d’Asia que l’antiquité appliquait à l’Asie Mineure, et qu’elle finit par donner à toute une partie du monde, serait peut-être dérivé d’Asi, dénomination usitée sur les monuments égyptiens pour désigner Cypre[4].

La forme et le relief de la contrée ne permettaient guère à la population cypriote de se constituer en une nation compacte et de présenter un front de résistance aux envahisseurs. En réalité Cypre est formée de deux îles distinctes qu’une surrection marine de 100 mètres séparerait complètement. Au nord, une chaîne abrupte, recourbée en cimeterre, se développe sur une succession de pitons et de promontoires dominant la plaine et les flots ; au sud-ouest, clés monts d’accès facile, mais plus élevés, dont la cime suprême fut aussi un Olympe, composent un autre ensemble géographique tout à fait à part. Les fonds intermédiaires, les versants opposés ne pouvaient communiquer facilement les uns avec les autres ; la seule partie de Cypre offrant un caractère d’unité est la large plaine qui se développe de l’est à l’ouest entre les deux massifs et d’une mer à l’autre : c’est la campagne « bienheureuse », riche en moissons, où se pressaient les habitants, menacés du côté des montagnes par les bergers pillards et du côté de la mer par les corsaires et les conquérants ; son antique appellation de Mesorea (Mesaria) ou « Entremonts » est restreinte maintenant à la moitié orientale de la plaine.

La diversité des contrées cypriotes avait pour conséquence la diversité de leurs petits Etats, royaumes et républiques, souvent en guerre, souvent alliés avec l’étranger et l’invitant même à s’établir dans le pays. Les mines et les forêts étaient, avec les froments, les huiles et le vin, les richesses convoitées par les conquérants de Phénicie, d’Assyrie ou d’Egypte. D’après la légende, les Cypriotes auraient été, comme les Chalybes de l’Asie Mineure, des inventeurs du travail métallurgique : leur héros national Kyniras aurait fabriqué les premiers outils de la forge, l’enclume, les tenailles et le marteau ; c’est lui qui aurait œuvré la cuirasse d’Agamemnon, et son épée serait sortie de la fournaise rhodienne. Quant aux forêts de Cypre, maintenant dévastées, nous savons qu’aux temps des Phéniciens la côte de Hittim (Kition) — la Larnaka moderne — fournissait les bois de construction pour les flottes, et c’est dans les « cyprières et cédrières » de l’Olympe insulaire que l’on coupa les arbres dont furent construits les bateaux lancés par Alexandre sur le Tigre et l’Euphrate[5].

N° 175. Ile de Cypre.
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P. Paphos (Palé-Paphos, l’ancienne Paphos), à la fondation de laquelle se rattache le nom de Kyniras le Phénicien, était le centre du culte de la Déesse maritime qui devint une Aphrodite, puis Vénus sortant de l’onde.

N. Paphos (Néa-Paphos, la nouvelle Paphos) date de l’époque grecque, c’est la ville représentée page 373.

Quoique fréquemment envahie par des conquérants et constamment visitée par des marchands pacifiques, Cypre est une terre de trop grande étendue pour que ses habitants n’aient pas réagi contre les importations de l’étranger et n’aient pas donné à leurs produits une empreinte nationale. Les Cypriotes parlaient grec, mais sous une forme spéciale que l’on dit rapprochée de l’éolien, et l’écriture dont ils se servirent, au moins pendant un millier d’années jusqu’à la période romaine, ne ressemblait point à celle de leurs frères de race en Occident. C’était un système syllabique, probablement transmis par les Hittites, et peut-être quelque peu influencé par les Assyriens, à en juger par l’aspect cunéiforme de plusieurs signes. On a pu déchiffrer ces syllabaires, grâce aux nombreuses inscriptions bilingues, cypriotes et phéniciennes, cypriotes et grecques, découvertes en diverses parties de l’île.

Les pèlerins venaient en si grand nombre des terres environnantes que l’on entendait parler tous les idiomes dans les bosquets des villes saintes consacrées à la déesse : Idalion (Dali) ou le Sanctuaire de la Reine. Amta Khadasta (Famagusta) ou la « Sainte Femme », Amathonte (Hamath), autre lieu consacré à Cypris, Paphos (Bafa), où l’on adore toujours la « Sainte Mer ». On portait à ces lieux sacrés d’innombrables offrandes, statuettes, vases et bijoux, que recherchent main tenant les collectionneurs et les artistes. Le plus ancien monument connu de l’île fut une image taillée du roi d’Assyrie, Sargon, qui se dressait sur la côte orientale de Cypre depuis vingt-six siècles lorsqu’elle fut découverte par les savants et transportée au musée de Berlin.

Comme fragment du domaine laissé par Alexandre, Cypre, située dans la zone de transition entre les deux mondes, devait être disputée par les héritiers du conquérant : elle finit par appartenir à l’Egypte, c’est-à-dire au souverain d’Alexandrie, qui disposait des chemins de la mer. Il est remarquable qu’après de nombreux avatars, l’île dépende à nouveau d’une puissance thalassocrate par excellence, l’Angleterre, et obéisse à la même inspiration que la vallée nilotique.

Au nord du golfe d’Alexandrette, la plaine de Cilicie, partagée en deux par une chaîne de collines qui, explique le nom de « deux Cilicies » donné souvent au pays-bas d’entre Taurus et Amanus, cette plaine, notamment la Cilicie occidentale où se succédèrent quelques-uns des marchés les plus actifs du monde, fut une de ces régions reprises par les Hellènes sur les Phéniciens. Mallos, située sur une butte, près de la bouche du Pyramos, entre les marais et la terre ferme, était, il y a vingt-huit siècles, le premier emporium de la contrée. L’accroissement des alluvions qui rendaient dangereux les abords de la côte et s’avançaient en mer, menaçant, disait l’oracle, d’aller rejoindre l’île de Cypre, peut-être aussi l’influence redoutable des fièvres, enfin les changements continuels de la géographie locale, soumise aux divagations des deux fleuves très abondants, le Pyramos et le Saros — le Djihun et le Sebun —, qui tantôt se rejoignaient, tantôt se séparaient, toutes ces causes déterminèrent les marchands à s’établir dans Adana.

N° 176. Basse Cilicie.
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Mallos (ou Mallus), fondée par un légendaire Mopsus comme tant d’autres villes de la région, « est bâtie au sommet d’une colline sur la rive du Saros (Sarus), à peu de distance de la mer » ; — mais la côte du delta s’est considérablement avancée vers l’est depuis l’époque à laquelle s’applique la description de Strabon (Géographie, XIV, v. 16). Sur cette carte-ci, les indications de Kiepert ont été suivies pour l’emplacement de la ville ; d’après W. Ramsay, Mallos aurait été située à l’orient de l’ancienne bouche du Saros, tout à proximité de Magarsus.

Le Rhegma était probablement la lagune à l’ouest du cours actuel du Cydnus. Lors de la période glorieuse de Tarse, le fleuve traversait la ville et la lagune.


Située à l’endroit même où le Saros s’échappe de la montagne, à l’entrée des gorges qui mènent vers la porte Cilicienne et le seuil du Taurus, la position d’Adana est commercialement fort belle ; cependant cette ville fut détrônée par une autre cité, la célèbre Tarsus, bâtie jadis au bord d’un très modeste cours d’eau, le Cydnus « aux eaux glacées »[6].

Aux temps prospères de Tarse, la fameuse cité — le fabuleux Sardanapale, d’après une inscription ninivite, se vantait de l’avoir bâtie « en un jour » avec sa voisine Anchiale — était devenue la rivale des villes les plus illustres par leurs écoles. « Les habitants de Tarse sont tellement passionnés pour la philosophie, ils ont l’esprit si encyclopédique, que leur cité à fini par éclipser Athènes, Alexandrie et toutes les autres villes connues comme celles-ci pour avoir donné naissance à quelque secte ou école philosophique », dit Strabon[7]. Puis le géographe d’Amasie énumère les hommes dont la gloire devrait rejaillir sur leur ville natale des bords du Cydnus, soit à Tarse même, soit à Rome, car la capitale de l’empire « regorgeait autant de Tarsiens que d’Alexandrins ». Quelques années encore, et il aurait pu citer, parmi les enfants de Tarse, le plus connu de tous, saint Paul, le vrai fondateur du christianisme.

Si Tarse avait pu offrir à ses — citoyens un si grand nombre d’écoles, et tant d’occasions de s’instruire, c’est grâce aux richesses que son très important commerce avait pu lui procurer. Le Rhegma, bassin dans lequel allait se jeter le Cydnus, avait été aménagé en port intérieur, bien ouvert du côté de la mer, suffisamment profond et parfaitement abrité. Les campagnes des alentours, défendues contre les inondations du Saros et du Pyramos, étaient parmi les plus fertiles du monde, et Tarse avait l’avantage commercial de détenir, du côté de l’est, les approches du fameux défile de la Porte Amanicienne, sur le chemin de l’Euphrate, et, du côté du nord, la voie directe, taillée dans le roc, vers la porte Cilicienne. Cette dernière route, l’un des triomphes de la

civilisation antique, faisait de Tarse l’un des points vitaux du monde grec. Prochainement un nouveau tracé, celui du chemin de fer, déplacera le centre de vie pour le reporter plus à l’est, vers Adana[8], qui deviendra la gare d’embranchement où là ligne de Mersina rejoindra la grande voie de Constantinople au golfe Persique.D387-aqueduc du paradis, près de smyrne.-L2-Ch9.jpgCl. Sebah et Joaillier.
aqueduc du paradis, près de smyrne

Durant le conflit sauvage des armées de bandits et de mercenaires de toutes nations qui s’entre-heurtaient dans l’immense champ de bataille qu’était devenu l’empire d’Alexandre, des îles telles que Rhodes et Cypre se trouvaient relativement protégées par leurs détroits, mais les provinces situées sur le parcours des voies stratégiques étaient constamment foulées par la marche des ravageurs. Le récit des combats, des sièges, des assauts, des retraites et des retours offensifs qui se succèdent et s’entremêlent en un remous destructeur, de l’une à l’autre extrémité du monde connu, donne le vertige à l’historien : nulle mémoire ne peut suivre dans toutes ses campagnes et prises de cités un Antigone, un Demetrius Poliorcète, un Seleucus Nicator. La dévastation fut effroyable et certains lieux de conflit furent complètement dépeuplés. Trop faibles pour résister à la tourmente, les Etats ne formant que de petites unités politiques eurent le plus à souffrir, livrés d’avance à tout conquérant de passage. Les peuples qui, relativement, se ressentirent moins du va-et-vient des armées — tels les Babyloniens et les Egyptiens — étaient ceux qui, par leur grand nombre et l’étendue de leur territoire, constituaient, dès leur soumission, des empires donnant à leurs maîtres des ressources en hommes et en argent capables d’assurer une longue résistance aux attaques extérieures.

Lorsqu’un certain tassement se fut établi dans la ruine de l’édifice, improvisé comme par magie et disparu de même, les divisions géographiques naturelles se retrouvèrent dans la répartition des royaumes. L’Asie Mineure, nous l’avons dit, ne fut jamais une ; péninsule naturellement découpée en régions distinctes dont les versants s’inclinent, selon des lignes divergentes, vers la mer Noire, vers l’Archipel, vers la mer de Cypre, vers l’Euphrate, elle se fragmenta en plusieurs principautés aux frontières mouvantes, suivant les vicissitudes des révolutions locales, des guerres de province à province et des invasions étrangères. Au contraire, le bassin des fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate, reprenant les avantages de premier ordre que lui donnait sa parfaite individualité, reconstitua l’empire antique d’Assyrie en s’annexant toutes les contrées avoisinantes comme autant de dépendances naturelles : les petits Etats et les grands royaumes affaiblis du pourtour ne pouvaient que se laisser englober par la puissante monarchie dont la Mésopotamie était le centre ; c’est ainsi que l’empire de Darius et d’Alexandre, dans l’Iranie et jusque dans l’Inde lointaine, tomba au pouvoir de l’heureux général qui avait reçu Babylone dans sa part d’héritage. Enfin, la vallée du Nil, autre domaine géographique formant un tout complet, aux limites naturelles bien arrêtées, devint aussi un royaume distinct, se développant en des conditions de vie propre, indépendante comme l’ancien Etat des Pharaons.

Les petits groupements de l’Asie Mineure étaient donc de trop faibles dimensions pour durer longtemps, à une époque où l’appétit des conquêtes était développé jusqu’à la fureur dans tout le monde hellénique, dominé par la grande ombre d’Alexandre. D’ailleurs, la force de résistance des populations anatoliennes avait été brisée pendant le va-et-vient des armées et des pillards, si bien que l’on vit des bandes de Gaulois ou « Galates » pénétrer de Thrace en Troade, à travers l’Hellespont, et s’avancer en conquérants jusqu’au centre de l’Asie Mineure pour y constituer un nouvel Etat. Cependant certains royaumes purent se maintenir pendant près de deux siècles, sous des formes incessamment modifiées, entre la grande monarchie de l’Orient échue à l’un des lieutenants du Macédonien, et la puissance de Rome, qui grandissait peu à peu du côté de l’Occident et s’annexait successivement territoire après territoire. L’un de ces corps politiques, le plus puissant et le plus solidement établi, opposa même une résistance opiniâtre à la conquête romaine. Défendu à l’ouest par la ligne stratégique du fleuve Halys, appuyé sur des alliés qui occupaient une grande partie du pourtour de la mer Noire, y compris la péninsule de la Tauride, et l’Arménie jusqu’à la Caspienne, le royaume du Pont ne fut subjugué qu’après de longues années de lutte[9].

Dans l’histoire du monde, le plus important des royaumes d’Asie Mineure, grâce à la part qu’il prit au rayonnement de la civilisation hellénique, fut celui de Pergame, où se dressèrent de si beaux monuments, riches en statues et en bas-reliefs, où vécurent des historiens et des savants, continuateurs des grands hommes de Milet et d’Athènes, et où furent assemblés les précieux « parchemins » de la plus grande bibliothèque de l’antiquité après Alexandrie.

L’empire dont la Babylonie était le centre tomba en partage aux Séleucides et dut à ses fortes assises géographiques de persister plus de deux siècles ; même ne disparut-il que pour être remplacé par un autre Etat qui affirma aussi son indépendance vis-à-vis de Rome.

N° 177. Royaumes des Séleucides et d’Asie Mineure.
D391-Royaumes des Séleucides et d’Asie Mineure.-L2-Ch9.png
1. Royaume de Pergame. 2. Bithynie. 3. Galatie.
4. Paphlagonie. 5. Pont. 6. Cappadoce.

La limite des royaumes se rapporte à une date de cent vingt années postérieure à la mort d’Alexandre. Plusieurs territoires hellénisés : Sinope, Trébizonde, diverses îles de la mer Egée, Rhodes et la Carie, etc., étaient indépendants de ces royaumes.


En dehors de la péninsule anatolienne, tout l’immense domaine qu’Alexandre s’était taillé dans le continent d’Asie resta incorporé au nouveau royaume, et ses frontières vers le nord-est, embrassant les bassins de l’Oxus et du laxartes, se délimitèrent plus nettement du côté des mystérieuses contrées de l’Extrême Orient. Par delà les plateaux de l’Iranie, Seleucus Nicator, le « Vainqueur » voulut même dépasser son maître Alexandre, et l’on dit que, dans son expédition des Indes, il poussa jusqu’au fleuve sacré, la Ganga. Mais, nourris de la civilisation hellénique et désireux de recruter leurs forces dans la patrie commune des soldats mercenaires, les Séleucides ne maintinrent pas leur résidence principale dans la Mésopotamie, pas plus dans la Babylone antique que dans une ville moderne comme Séleucie. Cédant à la force d’attraction de la Grèce, ils fondèrent une deuxième capitale, Antioche, près du golfe d’Alexandrette, à l’endroit qui commande les portes de Cilicie et les routes convergentes de la Syrie et de l’Asie Mineure. Ce lieu, admirablement choisi, à l’issue de la riche vallée de l’Oronte et au point du littoral maritime le plus rapproché de la grande courbe de l’Euphrate, offrait toutes les conditions favorables pour une grande prospérité : aussi s’y développa-t-il rapidement une ville qui prit une importance mondiale et devint bientôt une Tétrapole ou « ville quadruple » recevant de nombreux immigrants : Syriens, Juifs, Arabes, Arméniens, Perses, même des Hindous ; toutefois, ce qui lui donna son caractère par excellence, ce fut l’entrée de tous les éléments de la pensée asiatique dans la forme que leur fournissaient la langue et la culture helléniques. Antioche devint, comme Rhodes et Tarse, comme Pergame et Alexandrie, l’une des grandes écoles du monde méditerranéen de l’Orient.

Mais tout se paie. En se rapprochant de la Grèce, la capitale des Séleucides s’était éloignée du centre naturel de l’empire et n’avait plus une prise aussi puissante sur les terres éloignées, vers le centre de l’Asie. Les deux foyers de la grande ellipse possédaient des avantages différents, celui de l’ouest une culture plus haute, celui de l’est un équilibre naturel mieux assis, et l’abandon de ce dernier eut pour conséquence un rapide amoindrissement du domaine des Séleucides. Les plaines nord-occidentales de l’Inde et les routes des plateaux par lesquelles on y accède furent bientôt oubliées ; de même, la Bactriane, quoique restant sous la domination des princes grecs, séleucides, et même lagides pendant un instant — sous Ptolémée Evergète —, reprit son indépendance et fit perdre aux riverains de la Méditerranée les précieuses relations de trafic qui, par-dessus les grands massifs du centre de l’Asie, commençaient à se nouer avec les populations du monde chinois[10].

N° 178. Antioche de Syrie.
D393-Antioche de Syrie.-L2-Ch9.png

La grande route d’Europe en Asie franchit l’Amanus à la porte Amanicienne ou porte de Syrie, à une trentaine de kilomètres au nord d’Antioche.

Entre la Bactriane et la Mésopotamie s’interposa même un nouveau royaume, ressuscité de celui des Mèdes et des Perses, la monarchie des Parthes, qui, du côté de l’est, allait prendre contre les Séleucides le même rôle de voisin jaloux et dangereux que, du côté de l’ouest, s’étaient donné les armées romaines, en marche vers l’Asie. Il est vrai que Rome, savante en diplomatie, avait, dans une lettre rédigée en grec, assuré de son éternelle amitié le deuxième des Séleucides, à condition que la paix et l’indépendance d’Ilion, la patrie du « pieux Enée », l’ancêtre légendaire, fussent toujours respectées[11]. Vingt et un siècles avant les diplomates de nos jours, les politiques avisés de la république romaine avaient déjà leur « Question du Saint-Sépulcre ».

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Bibliothèque Nationale.Cl. Giraudon.
médaille d’eucratide, roi de bactriane, face et revers
iie siècle av. j.-c.

Réduit à la défensive, le royaume des Seleucus et des Antiochus finit par ne plus comprendre que ses deux éléments primitifs, le noyau mésopotamien et le littoral de Syrie ; encore des révoltes se produisaient-elles sans cesse en ce domaine amoindri, et l’on vit le petit pays de la Judée tenir tête aux armées syriennes, réussir même, sous les Macchabées, à reconstituer son indépendance, en apparence du moins, car la main de Rome s’était fait sentir jusque dans cette région lointaine, si importante comme terre de transition entre le bassin de l’Euphrate et celui du Nil. La Judée, que ses montagnes et la déchirure profonde du Jourdain rendaient très propre à la défense, de même que la région du Liban et de la Cœlo-Syrie, était naturellement un enjeu disputé par les deux grandes puissances limitrophes. Sauf pendant une courte période d’invasion syrienne, elle avait été d’abord soumise aux Ptolémées, qui avaient intérêt à traiter avec de prudents égards un territoire si différent du leur ; mais lorsque Antiochus Epiphane, roi de Syrie, vint élever autel contre autel, et que les civilisations s’entre-tuèrent, hellénisme contre judaïsme, l’explosion de l’esprit national fut assez forte pour donner la victoire aux insurgés de la Judée.

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Cl. Bonfils.
fronton d’un temple à damas

Ainsi, chaque partie de l’empire, par des intrigues et des alliances avec les généraux romains, contribuait à la désagrégation, puis à la ruine définitive de la Syrie. Ce qui empêcha les Séleucides de pouvoir résister énergiquement à la puissance de Rome, c’est qu’ils restaient étrangers parmi les peuples de leur domaine. Ils n’avaient pas su prendre racine dans le pays auquel ils commandaient. Grecs, et non Orientaux, ils continuaient à chercher leur point d’appui dans le monde grec : les troupes dont ils se servaient pour maintenir leurs sujets dans l’obéissance étaient composées de mercenaires venus d’Europe, Hellènes, Macédoniens ou Thraces. Ces immigrants, retenus dans leurs camps ou leurs forteresses, ne fondaient point de familles attachées au sol : pas plus que leurs souverains, ils ne se naturalisaient : le « mariage de l’Europe et de l’Asie », qu’Alexandre avait fait célébrer symboliquement à Babylone, n’était pas devenu réalité vivante. C’est ainsi que plus tard les Croisés, malgré leurs batailles victorieuses et leurs conquêtes, ne furent jamais dans leurs royaumes de Terre Sainte que des plantes déracinées. Lorsque Rome, devenue maîtresse de la Grèce, eut défendu l’exportation des soldats, la Syrie, de même que l’Egypte, se trouva sans armée, livrée d’avance aux proconsuls[12]. Elle leur laissait en héritage sa grande cité d’Antioche, qui, elle au moins, avait son originalité propre comme creuset de formation nouvelle pour tous les peuples de l’Orient.

Ptolémée, auquel échut la satrapie de l’Egypte après la mort d’Alexandre, paraît avoir été d’une singulière adresse comme flatteur du clergé, par lequel il voulait s’assurer la confiance du peuple asservi. Son premier souci fut de bâtir des temples absolument conformes au canon de l’architecture religieuse. Lorsque le mystère des hiéroglyphes était encore ignoré des voyageurs européens, ceux-ci, ne voyant absolument aucune forme grecque dans les monuments construits par ordre de Ptôlémée, s’imaginèrent que ces édifices étaient purement égyptiens. Il fallut le déchiffrement des inscriptions pour révéler que les temples d’Edfu, d’Esneh, de Dendera, de Philæ n’avaient pas d’origine antique et que le constructeur en était le conquérant hellène, le roi même dont on voyait la statue agenouillée présentant la Vérité à la déesse Pacht. Sans doute le nouveau roi ne s’était pas donné la peine d’approfondir le sens précis des symboles figurés en son nom, il lui suffisait de les faire reproduire scrupuleusement et en abondance. Or c’est à lui et aux autres Ptolémées que l’Egypte doit le plus grand nombre des temples qui lui restent. Autant les Perses avaient été brutaux et imprudents en détruisant les édifices religieux des Egyptiens, autant les Lagides procédèrent avec adresse et respect à l’égard des vaincus.

Après avoir donné à ses sujets ample satisfaction religieuse, le premier Ptolémée, représentant du milieu historique, s’occupa de se concilier ses compatriotes et compagnons les Grecs et les Macédoniens. Il s’agissait de les transformer en Egyptiens, conformément à son exemple, et de leur faire adorer lès mêmes dieux : rien d’ailleurs n’était plus facile, car les personnes divines, forces de la nature qui doivent leur forme à l’imagination des hommes, se modifient incessamment et changent d’attributs, comparables aux nuages qui s’amoncellent ou se dissolvent dans le ciel. Dieux grecs et dieux égyptiens se confondirent, de même que précédemment s’étaient unis on dédoublés tant de dieux solaires, tant de déesses des moissons ou de l’amour.

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Cl. Bonfils.
temple de philæ


La grande divinité que vit naître Alexandrie et à laquelle on éleva le temple le plus riche de la cité se trouva réunir en elle l’antique Phtah, le dieu de Memphis, son représentant d’origine asiatique, le bœuf Apis, puis le grand Osiris qui était à la fois le Soleil, le Nil, la fécondité des terres, et auquel on avait associé le mystérieux Hadès des Grecs, qui règne dans les profondeurs ténébreuses de la terre. Ce dieu complexe et multiple, Osirhapi ou Serapis, était suffisamment extensible pour se fondre par la suite avec autant de dieux nouveaux — Mithra, Jésus-Christ, le Verbe, le Paraclet — que pouvaient en réclamer le mysticisme ou la philosophie : dans ce vague infini, l’être et le non-être avaient également leur place. C’est un fait remarquable que Sérapis résume en son immensité divine les trois grands dieux, manifestation spéciale d’une seule et même divinité, maîtresse de toutes choses. Impuissant à ressentir la même adoration pour tous les dieux, l’esprit de la foule les personnifiait en trois chefs de groupe : en eux se concentrait toute la ferveur de foi qui monte des humains. En ces trois personnes de Sérapis, ne peut-on voir symboliquement le dieu du Ciel, celui de la Terre et celui des Enfers ? Ne peut-on les assimiler également au Maître du Passé, au Régulateur du
antinœ : porteur d’eau et laboureur
Groupe en terre cuite datant de la période romaine.
Présent et au Détenteur des secrets de l’Avenir ? Les conceptions de la Divinité étant nécessairement flottantes comme le rêve, sans aucune limite qui les précise, les attributs des personnes de la Trinité égyptienne devinrent sans peine ceux de la Trimourti hindoue, Brama, le Créateur, Vichnou, le Conservateur, Siva, le Destructeur. Le caractère indécis des personnes celestes, qui de siècle en siècle et de peuple en peuple changent de nom et d’attributs, devait faciliter, soit la réduction, soit l’extension des « hypostases » du dieu unique. C’est ainsi que, chez les anciens Juifs, la divinité se trouvait naturellement décomposée en deux personnages, Yahveh et son « parèdre », adoré dans le même temple, sa femme représentée dans les textes torturés de l’Ancien Testament par le Rouah, l’Esprit, dont on a fait aussi le Saint-Esprit. De même, chez les Moabites, le dieu Kamoch, qui présente tant de ressemblance avec le Yahveh des juifs, avait Astar Kamoch pour déesse parèdre. Puis, durant l’évolution du culte catholique, la Vierge Immaculée, « Mère de Dieu », ne s’est-elle pas, en dépit du dogme officiel, jointe réellement, dans les prières des fidèles, aux trois personnes de la Trinité ? Et même, n’est-elle pas devenue, pour la majorité de ceux qui l’invoquent, la « Dame » par excellence, la dominatrice des cieux, celle qui ouvre, toutes grandes, les portes du Paradis ?


antinoë : le labourage
Groupe en terre cuite.
Précurseurs de ceux des souverains constitutionnels modernes que les politiciens vantent pour leur habileté, les Ptolémées étaient fort ingénieux à flatter le peuple, mais ils se gardaient bien de lui laisser la moindre liberté : ils ignoraient complètement cette organisation spontanée de la cité qui avait fait la grandeur de la Grèce et qui s’était manifestée dans chaque ville par une assemblée où se discutaient les intérêts communs : la seule société délibérante qu’il leur
antinoë : bouvier
Statuette en terre cuite.
fallût tolérer en apparence était celle des soldats macédoniens qui avaient, du moins théoriquement, conservé l’ancien droit national d’élire un nouveau roi et de juger les prisonniers d’Etat ; mais les Ptolémées écartèrent facilement ce danger en maintenant dans l’armée une stricte obéissance par l’enrôlement de très nombreux mercenaires bien payés, qui, au moindre signe, se seraient rués à l’écrasement des rebelles. La ville d’Alexandrie qui, par la science et l’activité intellectuelle, fut l’héritière d’Athènes, n’eut point comme elle ses libres assemblées et ses orateurs : on nous dit que de grands « privilèges » furent accordés aux habitants, entr’autres celui de ne pouvoir être frappés qu’avec le bâton, tandis que la populace était battue avec le fouet, la courbache héréditaire que connaissent bien les fellâhin de nos jours[13]. Il n’y eut point de citoyens en Egypte, mais seulement des sujets ordonnés en une hiérarchie savante. Les papyrus de l’époque donnent des listes interminables de fonctionnaires qui se renvoient indéfiniment les actes et documents au détriment de la chose publique.

L’ère des Ptolémées fut pour l’Egypte une période d’enrichissement extraordinaire : par le commerce, Alexandrie devint réellement le centre du monde. Les Egyptiens, qui, pendant de longs siècles, avaient considéré la mer comme un domaine maudit, comme le royaume de Typhon, se trouvèrent être les dominateurs de la Méditerranée orientale ; même il leur arriva de commander dans la mer Egée : après l’annexion de Cypre et de la Cyrénaïque, après le traité d’alliance étroite avec Rhodes, en l’honneur de laquelle le premier Ptolémée s’appela le « Sauveur, » après la destruction des flottes de corsaires, l’Egypte devint, non sans de très nombreuses vicissitudes d’ailleurs, la puissance maritime par excellence à l’est de la Sicile. La confédération des îles égéennes, dont Tenos était probablement le chef-lieu, choisit Ptolémée Soter pour président et fit célébrer des fêtes en son honneur[14]. Athènes, la glorieuse Athènes, descendit même, par mendicité, jusqu’à la honte de se déclarer presque vassale de Ptolémée Philadelphe, qui, en échange de ces bassesses, lui fit cadeau de 50 talents. C’est la triste aventure, lamentable fin d’Athènes, que Grote raconte avec indignation en terminant son Histoire de la Grèce[15]. Enfin Ptolémée Evergète ne fut-il pas nommé généralissime des flottes de l’Attique et de la ligue achéenne ?

De l’Est, du Sud, convergeaient les chemins de caravanes pour subvenir à l’énorme trafic d’Alexandrie, par le bas Nil et les ports accoutumés de la mer Rouge, auxquels s’ajouta Bérénice, sous la même latitude que Syène ; on prit soin d’aménager des routes faciles à travers les solitudes des monts « arabiques » pour assurer aux richesses de l’Inde et de l’Afrique orientale une arrivée sûre dans les entrepôts d’Alexandrie. A cette époque, le canal navigable du Nil au golfe de Suez par le bassin des lacs Amers avait été parfaitement remis en état, et les navires remontant la mer Rouge pouvaient atteindre directement les basses terres de l’Egypte ; mais les marins qui voulaient éviter la dangereuse navigation dans les eaux parsemées de récifs s’arrêtaient plus au sud, soit au port de Myos Hormos, soit au havre de Bérénice, et utilisaient l’un ou l’autre des chemins désertiques qui complétaient la grande voie maritime.

N° 179. Monde connu d’Eratosthènes.
D401- Monde connu d’Eratosthènes.-L2-Ch9.png

Ceci est une reconstitution de la carte qu’Eratosthènes dressa de l’œcumène mondiale, reconstitution établie au moyen des citations et critiques de Strabon, car ni les originaux, ni aucune copie des dessins géographiques antérieurs à l’ère vulgaire ne sont parvenus jusqu’à nous ; les graphiques d’Hécatée, de Dicéarque, d’Hérodote, d’Anaximandre sont perdus, de même que le texte dont Eratosthènes avait accompagné sa carte et le dessin joint à la Géographie de Strabon. — Bien qu’Eratosthènes ait commis quelques grosses erreurs dans les alignements et les distances, c’est à la fin du xviie siècle seulement que l’on dessine la Méditerranée plus correctement que lui.

C’est exactement de même qu’agissent aujourd’hui les maîtres des mers : non contents de la porte triomphale où passe le canal de Suez, les Anglais travaillent maintenant de Kosseïr à Mombasa, tout le long du littoral de la mer Rouge et de l’Océan Indien, à s’ouvrir des chemins de fer d’apport à la grande ligne joignant la vallée du Nil au Cap de Bonne Espérance.

Et Ptolémée Philadelphe ne dressa-t-il pas, le premier, aux approches d’Alexandrie, le grand « Phare » d’après lequel tous les autres édifices du même genre ont été nommés ?

L’exploitation agricole de la féconde vallée du Nil par des millions de sujets dociles, et les bénéfices de l’immense commerce que valait à la résidence des Ptolémées le concours des marchands venus de toutes les parties du monde expliquent les prodigieux trésors entassés par les
peinture grecque
Panneau de bois recouvert de cire peinte datant du IIe siècle de l’ère vulgaire et trouvé par Flinders Petrie dans les tombes de Hawara.
souverains d’Egypte. Peut-être aussi doit-on ajouter aux sources du revenu, fourni par l’agriculture et le commerce, les lingots que les mines de la Nubie et même de l’Afrique méridionale auraient livré en grande quantité : l’on ne saurait s’expliquer, pense-t-on, la masse d’or contenue dans le trésor royal[16] si les bancs aurifères du Transvaal actuel et du pays de Machona n’avaient pas été alors connus et exploités. En effet, d’après Appian, les « économies » de Philadelphe, contenues dans les voûtes du palais, s’élevaient à 740 000 talents, ce qui représente près de trois milliards de notre monnaie[17]. Toutefois, les anciens auteurs étaient si vagues dans leurs affirmations et les étayaient si rarement de documents précis qu’il ne convient pas de citer ces chiffres en toute sécurité. Nous avons dit, d’autre part, que selon toute probabilité les communications entre les bassins du Zambèze et du Nil avaient déjà cessé au temps des Ptolémées.

Quoi qu’il en soit, les richesses des Pharaons leur permettaient amplement d’entretenir autour d’eux une foule de mercenaires, de payer à l’étranger une tourbe d’agents et de flatteurs, et de satisfaire à leur aise tous leurs caprices de goût et de fantaisie d’amateurs artistes. Ainsi Ptolémée Philadelphe, très curieux d’histoire naturelle, aurait établi un jardin zoologique près d’Alexandrie, et des navires spéciaux allaient chercher des éléphants sur les côtés du Somal pour les transporter dans
peinture grecque
Panneau de bois recouvert de cire peinte datant du IIe siècle de l’ère vulgaire et trouvé par Flinders Petrie dans les tombes de Hawara.
la basse Egypte par la voie de la mer Rouge et du canal : ces navires, qui tenaient la mer assez difficilement et qui cherchaient à raser la côte, échouaient souvent sur des bancs de corail. La chasse aux éléphants pour le recrutement des expéditions de guerre prit une telle extension dans le « pays des Ichtyophages », c’est-à-dire sur les côtes d’Afrique situées en dehors de la mer Rouge, que le troisième Ptolémée, craignant l’extermination de ces pachydermes, recommandait à ses voyageurs de dicter aux indigènes des mesures de prudence[18].

Devenue le foyer central du commerce, Alexandrie était aussi le principal lieu de réunion des hommes de savoir et de pensée ; elle était une nouvelle Athènes. Au milieu de cette foule de sujets et de visiteurs illustres, les Ptolémées se trouvaient naturellement entraînés à grouper autour d’eux et à accorder des faveurs spéciales à ceux de leurs contemporains qu’ils jugeaient aptes, par des flatteries ou des services, à rehausser le prestige royal. Appelés autour de Ptolémée Soter, dans l’édifice qu’il avait consacré aux Muses et que recouvrent maintenant les décombres accumulés par les pillages et les incendies, les savants et les philosophes grecs, appartenant d’ailleurs aux écoles les plus diverses, vinrent, aux frais du roi et pensionnés par lui, témoigner par leur présence même de la grandeur et de la munificence du souverain. Un président nommé par le roi, et toujours choisi parmi les prêtres, était chargé du culte officiel des Muses et, probablement aussi, des discours pompeux à prononcer devant le maître. Quant aux résidants, ils étaient libres de faire leurs études et de poursuivre, leurs recherches comme il leur convenait : le régime du musée devait être à peu près celui qui se reproduisit au moyen âge dans les monastères de bénédictins. Des collèges se fondèrent autour du Musée pour faire profiter les jeunes étudiants des leçons ou de l’entretien des savants, et la plus grande bibliothèque du monde, à laquelle s’ajouta bientôt un second dépôt de livres, destiné sans doute aux doubles, recueillit avec soin, à l’usage des chercheurs, toutes les œuvres écrites dans les siècles antérieurs en toute langue connue. Ce fut le grand trésor de la pensée humaine.

Cependant le libre génie ne s’accommode guère d’un milieu de bien-être dû à la faveur et limité jalousement par les caprices d’un maître, par des cérémonies formalistes minutieusement réglées. Il est vrai que, dans les premiers temps de son existence, le musée d’Alexandrie reçut parmi ses hôtes des hommes de la plus haute valeur intellectuelle, notamment des poursuivants de la science concrète et positive, anatomistes, géomètres, géographes, astronomes, tels que Herophilos, Euclide, Eratosthènes et autres savants s’occupant de leurs travaux dans l’ignorance ou le dédain du monde extérieur ; mais la plupart des habitants du Musée étaient des flatteurs et des intrigants, poètes de cour, polisseurs de compliments et d’épigrammes. Les parasites eurent bientôt appris que les invités reçus dans la « Gage des Muses » étaient splendidement hébergés et rétribués en échange des leçons qu’ils professaient, ou même en récompense de quelque fadaise élégante. Peu à peu les places du Musée devinrent, pratiquement héréditaires de père en fils, et les cours finirent par n’être plus que des redites ou des thèmes sur l’art d’aduler les puissants. Et, naturellement, c’est la forme, décrépite de l’institution qui trouva plus tard de nombreux imitateurs, tel Hadrien, créateur dans Rome, puis dans Athènes, d’une sorte d’université comme celle d’Alexandrie[19].

On comprend donc que les hommes de caractère et de goût se soient tenus à l’écart de ce Palais de la Flatterie, et que, fuyant le voisinage des courtisans, nombre de personnes farouches aient préféré, sans égard à l’invitation de Ptolémée, se réfugier dans l’ile de Cos, pour y vivre dans la contemplation de la nature et les délices de l’amitié. Cependant l’appel
Bronze du Musée de NaplesCl. Alinari
ptolémée apion
alexandrin du Ier siècle de l’ère vulgaire
de la grande cité où l’on trouvait tant de ressources intellectuelles y réunissait aussi beaucoup d’hommes désireux d’apprendre et de savoir. Alexandrie devint la grande école qu’avait été Athènes, et le cercle d’attraction d’où lui venaient les élèves était plus que double de celui de sa devancière. Déjà, sous Ptolémée Philadelphe, le Tulumaya des documents hindous, des missionnaires du Buddha, envoyés par le roi propagandiste Açoka, étaient venus de l’Inde lointaine apporter aux Alexandrins de « saintes herbes » et des « paroles de paix et de salut ».

Dans l’histoire, Alexandrie se montre donc à nous comme une des villes d’activité morale où se sont préparées les destinées humaines par l’évolution de la pensée, par le progrès de la science, puis, régressivement, par ses reflux vers le mysticisme religieux. Le christianisme naquit certainement à Alexandrie, plus encore qu’à Jerusalem, Antioche ou Rome ; mais ce refuge de l’homme dans un idéal céleste, en dehors des luttes de la vie et du travail fécond, présageait un asservissement fatal. Les Romains, mis en goût de conquêtes et d’annexions fructueuses par les richesses de la Sicile et de Carthage, par les dépouilles de tous les pays environnants, ne pouvaient manquer de regarder vers les campagnes fertiles de l’Egypte comme vers l’héritage des forts. De même que les Anglais actuels ont pris la vallée du Nil parce qu’elle est un complément naturel de leur empire et qu’elle constitue la principale étape sur la grande voie de l’Angleterre à l’Inde et à l’Australie, de même que les Français ont envahi la Tunisie, non pour punir les « Kroumirs » mais bien parce qu’elle continue l’Algérie, les Romains n’eurent d’autre raison que leur avidité dans leurs relations avec l’Egypte. Ils ne manquèrent pas de prétextes, on en trouve toujours, une affaire de faux testament ou autres mensonges ; il suffisait que la contrée fût à la fois riche et incapable de se défendre, n’ayant pour armée que des mercenaires et non des citoyens. A force de présents prodigués aux grands de Rome, les Ptolémées purent éloigner le jour fatal, mais non le conjurer. On vit le roi frapper en suppliant aux portes des avocats romains ; rien n’y fit ; Jules César, Antoine, puis Octave entrèrent dans Alexandrie, sans y rien changer d’ailleurs, car l’Egypte était administrée comme une simple propriété rurale des rois, et les maîtres romains, devenus possesseurs à la place des héritiers d’Alexandre, n’eurent qu’à conserver greffiers et collecteurs de taxes. Les préfets, ayant tous pleins pouvoirs, subordonnés seulement à la volonté du César, purent diriger à la fois les finances, les tribunaux, les armées. Du reste, l’obéissance fut toujours complète : sous Trajan, une seule légion, bien que recrutée en grande partie sur le territoire de l’Egypte, suffisait pour maintenir toute la contrée[20].

Ainsi la terre du Nil, annexée sans qu’il eût été nécessaire de la conquérir, entra facilement comme partie intégrante dans l’immense empire méditerranéen, et l’on dit que, dans cette union politique et administrative, l’Egypte, gouvernée depuis plus longtemps et avec plus de science, fournit à Rome tout un personnel de scribes et de fonctionnaires. Pays vieilli, elle enseigna aussi l’étiquette à la cour d’Auguste qui, au lieu de copier César, préférait prendre pour modèle Alexandre, les Pharaons et les rois de la Perse. Rome eut aussi une part
Cl. Bonfils.
colonne pompée à alexandrie
de science pour héritage, puisque le calendrier dit « Julien » n’est autre que celui des astronomes égyptiens[21]. Le jour intercalaire attribué à César était depuis longtemps en usage à Thèbes.

Devenue puissance maritime sous la domination des Ptolémées, surtout grâce au concours des deux îles de marins, Cypre et Rhodes, l’Egypte, dont la capitale concentrait les ressources du pays, dirigeait en conséquence presque toute son activité vers la mer au bord de laquelle se dressait Alexandrie. Cependant elle utilisait aussi la longue mer Rouge et le canal qui l’unissait au Nil ; le commerce de l’encens, des gommes précieuses, de l’or, le transport des éléphants obligeaient les marchands à s’aventurer en dehors du détroit dans les mers de l’Inde et de l’Afrique méridionale. On sait que Ptolémée Philadelphe avait fait établir des stations de commerce sur la côte des Somal, mais aucun témoignage précis ne constate que des Grecs d’Alexandrie aient poussé vers le Sud et l’Est aussi loin que les Phéniciens ; ils ne renouvelèrent pas non plus l’audacieuse circumnavigation de l’Afrique faite sous le Pharaon Niko.

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Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
coupe de polyphème, trouvée à cyrène

A l’ouest de l’Egypte, le plateau de la Cyrénaïque était trop rapproché d’Alexandrie pour qu’il n’entrât pas forcément dans le même cercle d’attraction. Cette région, qui était alors entièrement grécisée, constitue un ensemble géographique bien délimité par les flots et les sables ; aussi, à maintes reprises, les habitants essayèrent-ils de récupérer leur indépendance : ce pays est celui où naquit la légende d’Antée qui, soulevé par la forte main d’Hercule, retrouve sa vigueur dès qu’il retombe sur le sol nourricier. Mais la disparité des forces était énorme entre l’Egypte aux flottes puissantes et la petite Cyrénaïque ; celle-ci ne put donc réussir dans ses tentatives de révolte. Elle resta vassale du puissant Etat voisin ; Alexandrie devint son vrai chef lieu et c’est vers le musée de cette ville, vers ses bibliothèques, ses écoles que se dirigèrent les Cyrénéens ambitieux de pouvoir, de fortune ou d’étude, tels les Callimaque et les Eratosthènes. Mais lorsque l’Egypte cessa d’avoir la force et que la puissance de Rome grandit à l’occident, la Cyrénaïque, sollicitée par les deux pays, succomba naturellement au profit de l’Etat qui avait à là fois la jeunesse, le prestige et les ressources militaires. En dépit de ses protestations d’amitié, en dépit de son alliance éternelle avec l’Egypte, la république romaine s’annexa le territoire de Cyrène aussi bien que l’île de Cypre : elle s’emparait des forts détachés avant de s’attaquer à la citadelle même.

N° 180. Rivages grecs de la Méditerranée centrale.
D409- Rivages grecs de la Méditerranée centrale.-L2-Ch9.png

Du littoral de Macédoine à la plage de la grande Syrie, les petits peuples grecs des îles et des presqu’îles de la mer Egée avaient épandu leur influence et leur génie, leur langue et leurs arts sur un énorme pourtour de rivages. La Propontide, l’Euxine, la Maréotide, les mers de Crète, de Rhodes et de Cypre leur étaient familières. Pas une baie qu’ils n’eussent explorée, pas une île, pas un promontoire qu’ils n’eussent visité ; les sentiments hostiles ou serviles, les penchants guerriers ou mercantiles de la moindre peuplade leur étaient connus, sur chaque site propice ils avaient établi quelque famille, construit quelque rempart, élevé quelque autel. La côte subit, sur des milliers de kilomètres de longueur, l’ascendant de leurs puissantes et nombreuses colonies et en garda l’empreinte. Un territoire leur resta pourtant fermé : les Grecs avaient bien réussi à déloger les Phéniciens de toutes les positions avancées que ceux-ci occupaient antérieurement sur les rivages anatoliens et insulaires, mais ils durent respecter la côte tyrienne elle-même, depuis les abords du golfe d’Alexandrette jusqu’à la bouche pélusiaque du Nil.

Dans toute la Méditerranée orientale, les Grecs se trouvèrent mêlés à des populations résidantes avec lesquelles ils n’avaient aucun point de ressemblance, et leur influence civilisatrice sur l’arrière-pays ne se fit sentir profonde que par l’intermédiaire de la conquête macédonienne : ce fut une action accomplie par des rois, des gouverneurs, des soldats, et dont par conséquent la plus grande partie s’exerça en pure perte, il n’y eut pas fusion. Mais indirectement l’effet de la période grecque fut durable : tournée vers l’Est, l’Hellade, comme un miroir, révéla l’Orient à lui-même et donna aux peuples qui l’habitaient un sentiment de cohésion qu’ils n’avaient pas connu auparavant. Si les Hellènes furent englobés dans le monde romain, ils suscitèrent, peut-on dire jusqu’à un certain point, une organisation contre laquelle la puissance italique vint se briser dans la vallée des fleuves jumeaux.

A l’occident de la Grèce, la situation respective des puissances maritimes était toute différente, de même que les relations entre colonisateurs et autochtones. Un comptoir phénicien s’y était peu à peu développé en un puissant empire, pendant que les Hellènes établissaient leur suprématie sur les rivages orientaux, et quand ils prirent, à leur tour, le chemin de l’Ouest, la résistance carthaginoise limita leur action en plus d’un territoire. Après des années et des siècles de lutte, les Grecs se trouvèrent maîtres du rivage de l’Italie du sud et de nombreux points sur la côte des Ligures, tandis que des colons sémites bordaient le littoral libyque, les iles de la mer Tyrrhénienne, les côtes de l’Hispanie et même, par delà le « pylône de Melkart », quelques sites confrontant les marées de l’Océan. Les forces opposées s’étaient partagé la Sicile, chacun des arrivants prenant position sur la côte qui complétait le mieux le circuit de son empire littoral.

N° 181. Grecs et Phéniciens.
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Dans toutes leurs colonies situées à l’ouest de la Grèce, les navigateurs hellènes entrèrent en contact avec des hommes à un degré de culture différant peu du leur et qui étaient préparés à s’assimiler rapidement le bénéfice de leurs recherches et de leurs inventions. Malgré la disparité des langues, l’action fut directe et profonde : on se trouvait entre égaux. C’est même la civilisation avancée des habitants de l’Italie continentale qui peut expliquer, en partie, l’absence des colonies grecques sur les rives étrusques et adriatiques. Les autochtones pouvaient justifier leur hostilité envers les étrangers par le faible profit qui résulterait de leur établissement parmi eux ; d’autre part, les immigrants ne recherchaient pas les rivages où ils n’eussent eu un rôle à jouer ou quelque bénéfice à glaner. L’Italie méridionale, si facile à atteindre en partant du golfe de Corinthe — la traversée de la mer libre, de Corcyre au cap Japygion, n’était pas plus longue que celle qui d’Eubée menait à Chios, Lesbos ou Lemnos —, l’Italie méridionale, aux larges territoires fertiles, avait donc droit, par le caractère de ses habitants et par la nature de ses campagnes, à l’appellation de « Grande Grèce » sous laquelle elle fut longtemps connue. Son entremise, aussi bien que les enseignements ultérieurs des philosophes et des émigrants, permit à la pensée grecque de s’infiltrer dans le monde romain et de l’imprégner fortement. Les invasions doriennes, refoulant devant elles de nombreuses tribus helléniques, furent l’une des causes principales du peuplement de la Grande Grèce. Mais l’amour des aventures et les mille événements provenant de la vie inquiète et changeante des cités helléniques, surtout les continuels conflits entre l’aristocratie et le peuple, déterminèrent aussi de nombreuses migrations, et toutes les races grecques se trouvèrent représentées dans la nouvelle Grèce de l’Occident. L’art sous ses diverses formes s’y développa comme dans l’ancienne Grèce, et, parmi les rares monuments d’Italie qui nous restent encore de l’architecture hellénique, le temple dorique de Pœstum, l’antique Posidonia, est l’un des types qui ont le plus servi à fixer les idées des savants sur les constructions des anciens. Les lettres, les sciences y eurent autant d’éclat que dans la Grèce en dehors d’Athènes : des hommes tels que Pythagore, Empédocle, les Eléates Parménide et Zenon furent parmi ceux que venaient écouter les élèves et qui dictaient des constitutions aux cités.

Une première ville, Cumes, à laquelle les récits légendaires donnent près de trente siècles d’existence, rappelle l’autre Cumes (Cymé) de la côte anatolienne ; des aventuriers de l’Eubée aussi bien que de l’Asie paraissent avoir fondé cette colonie, que sa longue durée, la haute culture de ses habitants et le mystère des volcans, des solfatares, des sources brûlantes finirent par, rendre sainte. Pouzzoles et Naples continuèrent cette mère grecque, et là naquit la Sibylle qui prophétisa la destinée de Rome.

On comprend que la mer dans laquelle baignent les langues de terre de l’Italie méridionale porte encore le nom d’ « Ionienne », car les villes dont les ruines se succèdent sur ses bords, Locres, Crotone, Sybaris, Metaponte, Tarente, y conservèrent pendant des siècles la belle civilisation d’Athènes. Cependant chacune de ces villes eut son caractère spécial, déterminé par les conditions directes du milieu. Situées au pied des montagnes qu’habitaient les Bruttii aux beaux corps élégants et souples, Sybaris, Crotone tenaient surtout à honneur de former des soldats et des athlètes ; nulle part la beauté physique n’était plus appréciée. Leurs citoyens ne disputaient point le prix d’éloquence ni de poésie aux habitants des autres cités grecques, mais Crotone fut souvent la première pour les jeux de la force.

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C. Brogi.
temple de neptune à pœstum


Dans une même Olympiade les sept vainqueurs du stade furent tous des Crotoniates. Un Philippe de Crotone fut, après sa mort, placé parmi les héros. Un autre athlète, le célèbre Milon, fut au vie siècle avant l’ère vulgaire six fois victorieux à Olympie, sept fois à Delphes, neuf fois aux jeux néméens, dix fois aux jeux isthmiques. Puis ces villes des vaillants et des forts devinrent surtout fameuses par leur volupté, par leur amour des jouissances grossières, par le lâche abandon de toute noble initiative. Les jeux solennels de Crotone et de Sybaris furent là lointaine origine des hideux combats de gladiateurs qui devaient plus tard ensanglanter les arènes des Romains[22].

La position géographique de Sybaris présentait des avantages exceptionnels, puisque la ville, située au bord d’une rade partiellement abritée, occupe l’issue d’une vallée qui se ramifie au loin dans les montagnes par des vallons fertiles et qui se poursuit jusque dans le voisinage du rivage tyrrhénien ; en réalité, Sybaris était à l’extrémité orientale d’un seuil de passage à travers la péninsule italienne, et, grâce à cette position, elle avait pu devenir un entrepôt pour le trafic de la côte occidentale, Cumes, Pouzzoles et Naples. Le détroit terrestre de Sybaris jouissait d’avantages analogues à ceux du détroit maritime de Messine et permettait à maint trafiquant d’éviter une longue et pénible navigation littorale autour de la pointe extrême de l’Italie contre laquelle se heurtent violemment les vents et les courants hostiles.

Les alluvions du Crati, aussi bien que la méchanceté des hommes, ont fait disparaître les vestiges de l’ancienne cité commerçante, mais de l’autre côté du golfe, Tarente, qui fut également exposé aux guerres et aux assauts, a pourtant survécu, grâce à des avantages locaux qui la faisaient renaître après chaque désastre. Non seulement Tarente a sur tous les ports de la Grande Grèce le privilège de se trouver le plus avant dans l’intérieur des terres, au fond même du golfe qui porte encore son nom, mais elle possède aussi une rade et un port tout exceptionnels qui la rendaient fameuse dans le monde des marins, de Tyr à Gadès. La rade dite « Mer Grande » est elle-même un port, bassin circulaire de plus de vingt kilomètres en circonférence, que deux pointes de terre et deux îles défendent au large : la « petite mer », qu’une flèche de sable et un îlot calcaire séparent de la « grande », jadis bien accessible par une porte de flot naturelle, était également assez vaste pour recevoir de puissantes flottes. Au nord, à l’est, au sud-est s’étendaient les belles campagnes des Messapiens et des Apuliens et s’ouvraient les vallées des Samnites, d’où provenaient en abondance les denrées d’échange avec les précieuses marchandises de l’Orient, apportées par les Phéniciens et les Grecs : aussi Tarente était-elle devenue le plus riche entrepôt de toute la péninsule italienne, et par son argent, aussi bien que par ses armes, elle avait subjugué de nombreuses tribus guerrières dans les montagnes de l’ouest ; ses trophées brillaient au sanctuaire de Delphes. Mais l’orgueil même amena son désastre, puisque le jour vint où elle osa se mesurer avec Rome, devenue puissante à son tour. Ses murailles furent rasées et ses habitants vendus en esclavage : le sable se déposa dans le goulet du port et les asphodèles germèrent au milieu des ruines.

N° 182. Grande Grèce.
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Parmi les Tyr et les Sidon nouvelles qui, trouvant déjà la place prise par les Grecs dans la Méditerranée orientale, avaient surgi plus à l’ouest, aucune, même la vieille Utique, ne jouit d’un milieu aussi favorable que Carthage, Kart-Khadachathon, la « nouvelle Forteresse » par excellence, pour se développer en une puissante individualité politique et se créer un vaste empire d’exploitation commerciale. A cet égard, la fille dépassa la mère, Carthage fut plus grande que Tyr. Tenus d’abord en hôtes dans le pays des Libyens, il y a peut-être vingt-sept siècles, à une époque où les Grecs n’avaient pas encore de puissantes colonies dans la Méditerranée occidentale et où Rome n’existait pas, les colons phéniciens durent commencer par se faire très humbles, très petits comme il convient aux faibles, et la légende nous les montre d’abord implorant des propriétaires de la contrée la concession d’un simple pied de terre, de l’espace que pourrait couvrir une seule peau de bœuf ou que pourrait en circonscrire une mince lanière découpée dans cette peau ; un calembour involontaire, comme il en naît toujours entre peuples parlant des langues différentes, explique ainsi le nom de Byrsa, qui, en punique, n’a d’autre sens que celui de « Citadelle ».

Mais ces marins, partis de l’Orient lointain, étaient à la fois porteurs de marchandises précieuses, d’objets éclatants qui plaisaient aux peuples à demi barbares de la contrée, et d’une civilisation héréditaire qui les rendait de beaucoup supérieurs à leurs nouveaux voisins par les connaissances, l’ingénieux emploi des ressources de la nature et le funeste génie dans l’art de gouverner les hommes. De suppliants qu’ils avaient été, les Carthaginois devinrent bientôt des maîtres ; après avoir payé le tribut, ils se le firent rembourser, double et triple ; ils eurent bientôt dépassé les limites marquées par la prétendue « lanière » en peau de bœuf et conquis tout le pays environnant. Parmi tant de colonies phéniciennes fondées loin de la mère patrie, Carthage devait prendre le premier rang, car elle est incontestablement celle dont la position géographique est la plus avantageuse, non seulement au point de vue des conditions locales et régionales mais aussi relativement à l’ensemble du monde alors connu. L’antique Byrsa de la légende avait d’abord pour elle la splendeur du paysage environnant, le superbe promontoire aux roches abruptes qui porte maintenant les maisonnettes blanches de Sidi-bu-Saïd, la langue de terre verdoyante qui se développe comme une ceinture entre la mer et le lac dit aujourd’hui de Tunis, puis, au delà, les montagnes qui bleuissent dans l’éloignement et que domine un sommet à la double corne. Le massif de hauteurs sur lequel s’élevait la ville est bien isolé de toutes parts, offrant toute facilité pour la défense, tandis qu’à la base s’ouvrait un petit port, maintenant ensablé, et que s’arrondit à l’est une large rade. Un lac au-dessus duquel tournoient les oiseaux pêcheurs fournissait aux habitants les fruits de mer en abondance ; des campagnes fertiles se prolongent au sud vers les monts veinés de métaux ; enfin, à une petite distance vers le nord, se déverse dans la mer un fleuve abondant ouvrant un chemin de plusieurs centaines de kilomètres en développement vers les plateaux herbeux de l’intérieur.

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ports de carthage. dans le lointain, la montagne aux deux cornes[23]

Voilà pour les avantages immédiats, mais dans ses rapports avec l’ensemble des régions méditerranéennes, Carthage est encore bien autrement privilégiée. La partie de la Maurétanie qu’elle occupe est située précisément à l’angle de la grande ligne montagneuse comprise entre la Méditerranée, l’Océan, le Sahara, et cette position, en vigie sur l’un des caps angulaires, domine la voie de navigation où doivent forcément passer les marins qui vont de l’un à l’autre des grands bassins de la mer intérieure : c’est vers Carthage que gouvernaient les navires pour prendre le vent qui, sur les mers lointaines, les menait au port. La cité punique se trouvait donc à l’endroit le mieux situé de tous comme lieu de rendez-vous et d’échange, sinon au centre géométrique, du moins au vrai milieu géographique de la Méditerranée. Et les avantages que possédait Carthage pour le trafic des marchandises, elle les possédait aussi pour la surveillance jalouse des mers et pour la domination des rivages peu éloignés dans les îles et sur la terre ferme. C’est par un phénomène de gravitation naturelle que la plupart des ports de la Maurétanie et de l’Hispanie orientale, que les Baléares et les cotes des grandes îles, Corse, Sardaigne, Sicile, tombèrent aux mains des marchands ou des corsaires carthaginois.

Aventurés si loin du lieu d’origine, au milieu de populations toutes différentes par le langage, les mœurs, la conception de la vie, les colons phéniciens établis à Byrsa ne pouvaient réussir qu’à la condition de former un corps politique très compact et solidaire, capable de résister aux attaques du dehors par l’union parfaite de tous ses éléments intérieurs, et assez habile pour se rendre indispensable comme intermédiaire de commerce. Son isolement au milieu des mers du lointain Occident lui permit de se constituer un monopole de trafic absolu, de réaliser à son profit, pour un ensemble de contrées fort étendu, ce privilège exclusif des échanges qui est l’ambition par excellence de chaque nation commerçante, de chaque ville, de chaque entreprise individuelle même et qui, dans notre monde moderne, a donné naissance à l’industrie des brevets et aux syndicats d’exploitation. Certes, les villes grecques, Athènes, Corinthe, Egine, Syracuse nourrissaient la même ambition, mais elles avaient trop à souffrir de la concurrence des cités voisines, et Carthage les dépassa certainement comme centre d’attraction tout-puissant pour les affaires.

N° 183. Carthage et ses environs.
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Grâce à sa position géographique beaucoup plus avancée dans la direction de l’ouest, Carthage se substitua à la mer patrie de la côte phénicienne, comme centre de commerce pour la Méditerranée occidentale et pour la porte de l’Océan. Elle reprit la plupart des colonies syriennes et en fonda de nouvelles, entre autres la « Nouvelle Carthage » ou Carthagène, qui, depuis cette époque, ne cessa d’être une importante cité. Enfin, elle se livra également aux entreprises de découvertes pour agrandir son domaine de trafic et, peut-être aussi, pour satisfaire la curiosité de ses naturalistes et savants. C’est ainsi qu’il y a plus de vingt-trois siècles et demi, la cité commerçante fit partir pour la côte occidentale d’Afrique toute une flotte de soixante navires à cinquante rameurs, emportant, dit-on, trente mille traitants et colons. Cette expédition, commandée par un grand navigateur, Hannon, paraît avoir dépassé les caps extrêmes qui, deux mille ans plus tard, arrêtèrent si longtemps les marins portugais, mais elle ne poussa pas plus avant que les parages actuels de Sierra Leone, arrêtée peut-être par le manque de vivres, la fatigue et la mortalité des équipages[24]. Hannon dut se contenter du stérile honneur de dresser une stèle dans un temple et d’y faire graver le récit de son périple africain. A la même époque, Hamilcon, autre navigateur de Carthage, s’aventurait à travers les mers tempétueuses de l’Europe occidentale pour aller visiter les îles Cassitérides ; mais sa flotte, battue par les vents contraires, mit cent vingt jours à faire le voyage et dut hiverner dans les régions inhospitalières du Nord.

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Cl. Sommer.
carthage — les citernes


Les dangers de l’expédition semblent avoir découragé les Carthaginois, car Hamilcon n’eut point de successeurs dans ces mers périlleuses, et les marchands puniques se contentèrent désormais d’exploiter les mines d’étain qu’ils possédaient en Espagne et, peut-être aussi, de se procurer par la voie de terre, que suivaient d’étape en étape des porteurs indigènes, les minerais de Bretagne et d’Angleterre. Le fait est que la connaissance géographique de la situation des Cassitérides se perdit presqu’entièrement et qu’Hérodote[25], l’admirable questionneur, nous déclare n’avoir obtenu aucun renseignement sur ces îles de l’étain.

N° 184. Empire Carthaginois.
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Le récit du périple de Hannon, remontant à 2 400 ans environ, nous a été conservé. La plus lointaine colonie fondée par cette expédition fut celle de Cerné. Longtemps on avait cru pouvoir identifier ce point avec une petite île dans la baie d’Arguin, mais le Dr C. Müller (Prolegomena) appela l’attention sur un îlot situé à la bouche du Rio de Oro et que d’anciennes cartes françaises appellent Herné ; sa position, d’autre part, se rapporte très bien au texte de Hannon.

L’esprit de lucre qui lança Carthage dans la voie des explorations finit aussi par rétrécir son domaine en lui aliénant tous les peuples. La ville punique réalisa le type de la communauté commerçante par l’égoïsme jaloux de ses relations avec l’étranger, par la raideur implacable qu’elle mettait à défendre ses intérêts, par la perfidie de ses combinaisons en vue du gain, par la cruauté du traitement qu’elle infligeait aux vaincus dont elle n’avait pas besoin. Il est vrai que son histoire nous a été racontée par des ennemis et qu’il y entre certainement une part de calomnies, mais les conditions mêmes de son milieu, celles d’un monopole et d’une domination absolue voulaient que le caractère carthaginois se développât ainsi dans le sens d’une âpreté cruelle. Ce qui rendit surtout les colons phéniciens haïssables aux yeux des populations environnantes, c’est qu’ils avaient gardé de leur culte héréditaire la pratique des sacrifices humains dans toutes les graves conjonctures où il s’agissait du salut public. A cet égard les témoignages de l’antiquité s’accordent ; le père choisissait même son fils pour verser un sang agréable aux divinités terribles. Aussi toute guerre portée en Afrique, lorsque les Romains en connurent l’accès, réduisait-elle aussitôt l’empire de Carthage à l’enceinte de la ville, tant son joug était détesté[26].

Les peuples soumis à Carthage avaient d’autant plus à redouter la dureté de son pouvoir que la communauté punique était elle-même gouvernée par une aristocratie rendue irresponsable par les intérêts de classe : c’était la caste du haut négoce, autorisée d’avance à tous les attentats par son esprit de corps. La légende qui nous montre une reine Elise ou Didon établissant les premiers colons phéniciens sur la colline de Byrsa repose peut-être sur une part de vérité, en ce sens que le régime politique de Carthage, imité de celui de la métropole, envers laquelle s’acquittait encore la dîme, eut d’abord un caractère monarchique ; mais à l’époque où l’histoire commence à peu près distinctement pour le nouvel Etat, on le voit constitué en une république de riches, très analogue par son régime et son fonctionnement à cette république de Venise qui devait, quinze cents ans plus tard, se développer en des conditions commerciales d’une grande ressemblance avec celles de Carthage. Cette constitution représente un événement de la plus haute importance dans l’histoire politique du monde, la naissance d’une république consciente[27], formée par un groupe de citoyens assez convaincus de leur valeur personnelle, assez indépendants par nature et assez habitués au respect d’autrui pour se refuser d’une part à la domination d’un maître et d’autre part pour s’accommoder de la discussion des intérêts communs en des assemblées d’égaux.

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Cl. J. Picard et Cie, à Tunis
carthage — nécropole punique avec puits et mobilier funéraire
(IVe siècle av. j. c.)


Evidemment, cette révolution ne put s’accomplir sur la terre africaine que grâce à l’évolution déjà faite dans l’esprit des immigrants tyriens. L’enfant ne mûrit en lui que des germes transmis par ses aïeux. C’est ainsi que, par un phénomène analogue, les monarchies d’Europe donnèrent naissance aux républiques du Nouveau Monde.

Un sénat, dont les membres siégeaient par droit d’hérédité, dirigeait les affaires de la République et confiait l’exécution de ses volontés à deux suffètes, sortes de consuls qu’il désignait pour un temps plus ou moins long et qui restaient toujours responsables envers lui. Il nommait aussi les prêtres et les généraux en les choisissant dans le cercle étroit des familles patriciennes. Le pouvoir, dans ses divers organes, n’appartenait qu’à un petit nombre d’individus ; cependant, l’accroissement énorme de la ville et de son domaine de conquêtes obligea le Sénat à s’adjoindre un « Conseil des Cent » (ou cent quatre) qui donna au gouvernement de plus larges assises dans la bourgeoisie commerçante. D’ailleurs, ces gens d’affaire avisés, qui traitaient la politique au point de vue des intérêts d’argent et qui décrétaient des expéditions de guerre en vue de pillages ou d’accroissement de revenus, n’étaient pas hommes à déléguer imprudemment leurs pouvoirs. Ils faisaient accompagner par un des leurs, ou par plusieurs représentants, les généraux qui partaient pour une expédition lointaine et les soumettaient à une surveillance de tous les instants, contrôlant tous leurs actes pour bien montrer aux troupes que les chefs de guerre n’étaient pas les vrais maîtres, et que toute sanction venait de ce mystérieux sénat anonyme qui, là-bas, dans la divine Carthage, disposait de l’argent, des troupes de renfort et des munitions de guerre.

Bien que les généraux fussent presque toujours choisis dans les mêmes familles et que plusieurs d’entre eux atteignissent à la plus haute popularité, il n’est pas d’exemple de grands capitaines carthaginois qui, s’enivrant de leur propre gloire, aient rompu le lien moral qui les attachait à la mère-patrie. En revanche, on cite de nombreux cas d’intervention violente de la République pour déposer les généraux qui avaient déplu, les frapper de bannissement ou les mettre à la torture. On vit même un chef malheureux, Hamilkron, dont la peste et autres désastres imprévus avaient presque détruit l’armée, se présenter avec le reste de ses troupes devant le sénat et le peuple de Carthage et se donner solennellement la mort en sacrifice au Destin.

Si la position géographique de Carthage dans le continent de Libye la garantissait de ce côté contre toute attaque vraiment dangereuse des populations voisines, son empire commercial, épars sur les côtes et dans les mers d’Europe, présentait beaucoup moins de sécurité : de petites îles comme les Baléares, ou de simples comptoirs comme il en existe tout le long des côtes de la Maurétanie occidentale et de l’Espagne étaient maintenus sans peine sous la direction des marchands carthaginois, mais il en était autrement pour les grandes îles telles que la Corse, la Sardaigne, la Sicile, contrées à individualité précise représentant chacune un territoire comparable à celui du domaine libyen de Carthage.

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amulettes pudiques[28]


Là, les populations elles-mêmes pouvaient se révolter, descendre en masse sur les comptoirs puniques, s’allier en cas de guerre étrangère avec un ennemi des Carthaginois débarquant sur leurs côtes, et, dans ce cas, il eût été nécessaire pour la forteresse de Carthage qu’elle eût toujours la mer pour alliée, que les eaux et les brises lui fussent toujours clémentes ; et que de fois, malgré la science nautique de ses pilotes, que de fois les tempêtes dispersèrent ses navires, le calme et les vents hostiles retardèrent ses flottes et firent arriver ses troupes de débarquement trop tard pour débloquer une ville assiégée ou pour sauver un royaume allié ! Carthage n’avait pas un trône assez puissant pour tenir fermement ses conquêtes maritimes ; elle n’était pas de force à lutter contre l’imprévu des îlots, et l’accroissement de ses possessions d’outre-mer diminuait proportionnellement ses forces au lieu de les augmenter. Elle ne put même empêcher les marchands grecs de pénétrer en Bétique dès le septième siècle avant l’ère vulgaire, puis çà et là en Maurétanie[29].

La situation géographique de Carthage avait une autre conséquence, celle de forcer la République à recruter son armée parmi les mercenaires. Les Carthaginois proprement dits constituant une « sainte compagnie » ne pouvaient s’y trouver qu’en minorité infime, et même les sujets immédiats de l’Etat punique, les Africains de la Byzacène et autres provinces voisines, ne représentaient dans la plupart des expéditions guerrières que la moindre partie des troupes : un ramassis de pillards recrutés sur tous les rivages, des aventuriers de toutes nations, tels étaient les éléments principaux dont les généraux carthaginois étaient obligés de se servir et qui pouvaient, au moindre insuccès, se retourner contre eux, si la cause de l’ennemi leur paraissait offrir quelque avantage. Le récit des guerres puniques sur les rivages et dans les îles de la Méditerranée a montré plus de trahisons que d’opérations de guerre proprement dites. Le grand art des chefs était surtout de savoir acheter les hommes et de les retenir. Il est vrai qu’un grand nombre des valets d’armée ou rameurs de galères n’avaient pas vendu directement leur liberté, mais qu’ils avaient été payés comme esclaves à des traitants : c’étaient des malheureux que l’on menait à coups de fouet, mais qui n’étaient guère plus sûrs que les mercenaires.

Les guerres de Sicile, qui durèrent deux cents années, mirent les Carthaginois en contact avec les cités grecques de l’île et déterminèrent plus tard le choc qui se produisit entre Rome et Carthage : ce fut donc là que devaient se jouer les destinées du monde. La Sicile, terre centrale de la Méditerranée, offrant, malgré les détroits, un chemin relativement facile de l’Europe en Libye, était, par sa position même, indiquée comme le lieu de rencontre, le champ clos où se déciderait pour ou contre Rome le problème de la domination sur toutes les contrées riveraines de la mer Intérieure. Du haut du ciel, le cratère de l’Etna, éclairant à la fois les deux mers de l’Occident et de l’Orient, marquait le lieu sacré où les dieux devaient prononcer entre les compétiteurs à l’empire universel.

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Cl. Allnari.
taormina — ruines du théâtre grec — au fond : l’etna

Outre les avantages tout exceptionnels que sa position donnait à la Sicile, elle avait la fécondité de ses campagnes pour attirer les colons et les fixer au sol. Les pentes de l’Etna, aux cendres pénétrées de l’humidité des neiges fondues, forment un immense jardin circulaire, et, au-dessous des forêts de châtaigniers, les plaines et les plateaux de l’intérieur se déroulent en un champ de blé continu. Aussi la Sicile, encore plus que Cypre et que la Crète, fut considérée comme le lieu de naissance de Demeter, la « Divine mère », et le plus haut sommet des monts qui dominent Messine, à l’angle nord-oriental de la Sicile, porte encore le nom de la déesse, Dinna mare ou Antinnamare. La légende italique attribuait aux Sicules l’invention de l’agriculture. Ce que les Thraces avaient été pour la Grèce, les Sicules le furent pour l’Italie à laquelle ils donnèrent les céréales et la faucille, dénommée d’après eux sicula ou secula ; peut-être même furent-ils les introducteurs du dieu des semailles et des moissons, du dieu porte-faux : Falcifer Saturnus[30].

A l’époque où les premiers colons grecs, il y a plus de vingt-cinq siècles, avaient débarqué en Sicile, l’île presque tout entière se trouvait en la possession des Sikèles ou Sicules, que les historiens archéologues s’accordent à considérer comme une nation immigrée d’Italie et très probablement très proche parente des Latins, à en juger par les mots qu’ils introduisirent dans la langue hellénique de Sicile[31]. Ces conquérants, établis dans le pays depuis cinq ou six siècles au moins, avaient refoulé les premiers aborigènes, les Sicanes, dans la direction de l’Ouest, de même qu’à leur tour, ils furent repoussés dans le centre de l’île, lorsque les colonies helléniques s’établirent sur le littoral : il ne resta de l’ancienne domination des Sicules que le nom de « Sicile » donné à l’île « triangulaire » ou Trinacrie. Trop faibles malgré leur nombre pour pouvoir accepter la lutte contre des envahisseurs disposant d’armes en bronze et en fer, les Sicules se retirèrent sans leur avoir opposé grande résistance, et plus de deux siècles se passèrent avant qu’une tentative de revendication nationale éclatât contre les Grecs dans l’intérieur de la Sicile. A cette époque, un certain Duketios, profitant des dissensions que la diversité des intérêts avait suscitées entre les républiques grecques, ioniennes et doriennes, essaya de fonder un royaume sicule : la capitale du nouvel Etat se plaça sous la protection des dieux nationaux, dans le bassin d’un cratère effondré qui s’ouvre non loin du lac de Pergusa, vers le milieu des plaines orientales. Mais Duketios avait tenté œuvre trop haute, il succomba, et, depuis cette époque, les Sicules, graduellement assimilés par les maîtres hellènes, finirent par se croire eux-mêmes d’origine hellénique. Tous les monuments du pays sicule, qui datent des derniers siècles de la domination grecque, n’ont rien qui les distingue de ceux du littoral de Syracuse et d’Agrigente. Les Sicules ont des monnaies grecques et parlent la langue de leurs maîtres. D’autre part, ceux-ci acceptent les légendes locales, incorporent dans la leur propre les langues indigènes, transportent Demeter à la place de quelque divinité locale dans la plaine d’Enna et montrent l’endroit où Proserpine disparut sous terre, ravie par le sombre Pluton.

Ainsi mêlés avec des peuples qui, relativement à eux, pouvaient être considérés comme des aborigènes, les Grecs disposaient évidemment d’une très grande force de résistance contre, les marchands carthaginois, accompagnés de leurs mercenaires et de leurs esclaves. Unis entre eux, ils auraient facilement repoussé toute attaque, mais il arriva souvent que des tyrans de villes grecques firent appel aux Puniens pour les aider contre une république voisine ou contre leurs propres sujets. Dans ces conditions, Carthage ne pouvait guère accomplir en Sicile qu’une œuvre de destruction. Ainsi que le dit l’archéologue Dennis, les Grecs ont laissé les admirables ruines de Segeste (Egesta), de Syracuse et d’Agrigente, tandis que les témoignages les plus éloquents de la domination carthaginoise sont les sites désolés où s’élevaient Himera et Selinus. Cependant les générations de races et de langues diverses ne peuvent rester en contact pendant des siècles sans que des mélanges se produisent et que les civilisations respectives se rapprochent par des coutumes et des idées communes. Surtout à l’ouest de la Sicile, où la domination carthaginoise fut plus solidement établie qu’ailleurs, les types présentent des traits évidemment puniques, et mainte légende, mainte superstition ramènent les historiens jusqu’au dieu Melkart, jusqu’à la déesse Astarté.

N° 185. Sicile.
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D’autre part, l’influence hellénique avait assez profondément pénétré toutes les sociétés du monde méditerranéen pour que Carthage acceptât de ses rivales helléniques des notions de science et des pratiques nouvelles : ainsi les monnaies carthaginoises se conforment au type grec[32].

Si le conflit des deux civilisations méditerranéennes avait suivi son cours normal sans être interrompu par des éléments étrangers, il est probable qu’une civilisation gréco-punique, analogue à celle qui se produisit plus tard dans la même île sous l’influence combinée des Arabes et des Normands, se serait développée en Sicile ; mais aux conquérants antérieurs, Sicanes et Sicules, Grecs et Carthaginois, vint s’ajouter un autre peuple compétiteur dans tout l’élan de sa force et de sa jeunesse guerrière, le peuple romain. Déjà maître de la Grèce italienne, il devait trouver une occasion favorable pour traverser ce détroit de Sicile, assez peu large pour que des chevaux pussent le franchir à la nage. Le prétexte se présenta : des mercenaires italiotes, des légionnaires révoltés guerroyaient en Sicile, l’armée régulière n’eut qu’à les suivre. C’est ainsi que les Romains se mêlèrent au conflit entre les Grecs et les Carthaginois. Un nouveau cycle de l’histoire allait commencer.


masque remplaçant les gravures de František Kupka - cul-de-lampe


  1. Delambre, Astronomie ancienne, t. I, p. 220; — Oscar Peschel, Geschichte der Erdkunde, pp. 42-43 ; — Bunbury, History of Ancient Geography, chap. XIV. — Le stade ayant une valeur moyenne de 185 mètres, un degré de grand cercle équivaut à 600 stades, un mille nautique à 10 stades.
  2. Ungerund Kotschy, Die Insel Cypern.
  3. Alfred Fouillée, Le Peuple grec, Revue des Deux Mondes, 1er mai 1898.
  4. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 20 août 1886.
  5. Biddulph, Proceedings, R. geographical Society, 1889.
  6. N. W. Ramsay, Scottish Geographical Journal, oct. 1903, p. 362.
  7. Géographie, Livre XIV, v. 13.
  8. N. W. Ransay, article cité.
  9. Voir la carte n° 101, page 19, Empire de Mithridate.
  10. J.-P. Mahaffy, The Empire of the Ptolemies, p. 199.
  11. J.-P. Mahaffy, ouvrage cité, p. 203.
  12. Michelet, Histoire romaine, tome II, page 59.
  13. J.-P. Mahaffy, The Empire of the Ptolemies, p. 76 et suiv.
  14. Th. Horaolle, Bulletin de la Soc. de Géographie de l’Est.
  15. Chap. XCVI.
  16. Henry E. O. Neil, Scottish Geographical Magazine, 1886.
  17. A raison de 3 800 francs par talent d’or.
  18. J. P. Mahaffy, ouvrage cité, p. 216.
  19. G. Botti, Bulletin de la Soc Khédiv. de Géogr., 1898, n° 2, pp. 82, 83.
  20. I. Grafton Milne, A History of Egypt under Roman Rule.
  21. J. P. Mahaffy, The Empire of the Ptolemies, p. 484.
  22. Edmond Deraolins, A quoi tient la Supériorité des Anglo-Saxons, p. 30.
  23. Gravure extraite de Au Pays du Bey, Juven, éditeur.
  24. Bunbury, History of ancient Geography.
  25. Livre III, 115 ; — N. Sieglin, Entdeckungsgeschichte von England, Geographisches Congress zu Berlin, 1899.
  26. Michelet, Histoire romaine, p. 182.
  27. R. von Ihering, Les Indo-Européens avant l’Histoire, trad. par 0. de Meuenaere, p. 260.
  28. Gravure extraite de Au Pays du Bey, Juven, éditeur.
  29. E. Lefébure, La Politique religieuse des Grecs en Libye, Bulletin de la Société de Géographie d’Alger.
  30. André Lefèvre, L’Italie antique, p. 9.
  31. G. Perrot, Revue des Deux Mondes, 1er juin 1897.
  32. Eduard Mayer, Die wirthschaftliche Entwickelung des Altertums, p. 19.