L’Homme de fer/Chapitre 19

Albin Michel (p. 164-168).
XIX

LE CAVEAU


Il n’y eut ce jour-là de faits que trois chevaliers de Saint-Michel le roi, son frère de Guyenne et son cousin de Bourbon. La réception des autres membres fut remise au lendemain, puis ajournée au 29 septembre, fête de l’archange. Les bruits de guerre se répandirent en Bretagne avec la rapidité de l’éclair. Le duc François prit, le soir même, la route de Nantes afin de rassembler son armée.

Le soir aussi, tous les gentilshommes bretons quittèrent la maison hospitalière du sire du Dayron. Mme Reine se mit en marche avec Aubry, Berthe et Jeannine, sous l’escorte des deux hommes d’armes de Maurever. Dame Josèphe de la Croix-Mauduit, Bette, Biberel, les deux chiens et le faucon inconséquent faisaient partie de cette caravane.

Vous n’eussiez point reconnu Berthe de Maurever, tant elle était heureuse ! Elle ne ressemblait plus à cette pauvre âme vaincue qui cherchait humblement des consolations auprès de Jeannine. Elle triomphait. Elle remerciait Aubry du fond de l’âme d’avoir attendu si longtemps à lui montrer son cœur. La douleur de l’attente avait été cruelle, mais comme ces souffrances désormais passées rendaient plus délicieuse la première heure de joie Aubry n’avait point fait comme tant d’autres qui vont se penchant pour parler à l’oreille des jeunes filles, Aubry, dédaignant le mystère banal, avait élevé la voix devant tous pour proclamer bien haut sa tendresse.

La couronne de beauté que le hasard avait partagée, Aubry en avait réuni les deux tronçons dans ses mains.

Et avec quelle ardeur !

Il n’avait pas pris la guirlande du Maudit à Jeannine, il la lui avait arrachée !

Les deux jeunes filles chevauchaient l’une à côté de l’autre.

Mme Reine avait appelé Aubry auprès d’elle. Mme Reine, en effet, avait compris autrement que Berthe l’indignation d’Aubry ; elle ne voulait plus le laisser entre Berthe et Jeannine. Elle devinait qu’Aubry avait reporté à Berthe l’hommage du Maudit tout entier, parce que l’hommage ne le blessait qu’en s’adressant à Jeannine.

Cela voulait dire : « Ne touchez pas à Jeannine ! »

Quant à Berthe, messire Aubry ne s’opposait point à ce qu’on lui décernât des couronnes.

Sur la route de Pontorson à Dol, il est un site sauvage, un ravin profond et boisé où passe un ruisseau caché sous les glaïeuls. Au creux même du ravin, une croix de pierre mutilée se dressait. On accusait l’Ogre des Iles d’avoir commis là un sacrilège, une nuit qu’il enlevait des petits enfants de Baguer. Ce lieu avait dès longtemps mauvaise renommée. La route y tournait pour gravir la montée et se diriger vers Dol ; sur la droite un bois de haute futaie s’étendait.

La nuit commençait à tomber quand l’escorte arriva en vue de la croix brisée. Mme Reine marchait en tête avec Aubry. Entre lui et Jeannine, il y avait la maison de la douairière et les hommes d’armes de Kergariou.

Au moment où Mme Reine et son fils commençaient à gravir la montée après avoir dépassé la croix, ils entendirent des cris sur les derrières. Aubry crut reconnaître la voix de Jeannine ; il s’élança. Au pied même de la croix, les deux hommes d’armes de Maurever qui formaient l’arrière-garde de l’escorte, étaient couchés morts. Jeannine et Berthe avaient disparu.

Dame Josèphe ne put que montrer du doigt le bois de haute futaie.

— Jeannine ! Jeannine ! cria Aubry.

Il crut ouïr une plainte faible et lointaine. Il se précipita sous le couvert.

On l’attendit. Il ne revint pas. Mme Reine, cette nuit, souffrit plus encore que cette autre nuit où ses beaux cheveux blonds avaient blanchi sur sa tête entre le lever et le coucher du soleil. Elle regagna le manoir du Roz toute seule.

Jeannin ! où était Jeannin ? Jeannin avait promis à son maître mourant de veiller sur son fils.

Hélas ! Jeannin était couché sur une botte de paille humide, avec une grosse pierre pour oreiller, dans un des cachots souterrains du Mont Saint-Michel. Maître Tristan Lhermite lui avait fait promesse formelle de le pendre le lendemain matin. Jeannin dormait, car la journée pour lui avait été pleine de fatigues. Jeannin rêvait que le saint ermite du mont Dol, Enguerrand le Blanc, mariait sa fille chérie avec un chevalier !

Le cachot où l’on avait mis Jeanne était précisément ce cul-de-basse fosse qui avait servi autrefois de prison à Aubry de Kergariou le père, au temps de ses jeunes amours avec Reine. On avait remplacé le barreau scié par la lime que la Fée des Grèves avait apportée au péril de sa vie à son fiancé. Au travers du soupirail, un rayon de lune passait, éclairant la figure calme du bon écuyer.

Vers le matin, une ombre se fit comme si un nuage eût passé sur la lune.

— Jeannin ! Jeannin ! dit une voix contenue en dehors du soupirail.

Jeannin avait le sommeil dur.

— Jeannin, mon oncle éveille-toi !

Le bon écuyer ouvrit enfin les yeux.

— Qu’est cela ? demanda-t-il en se frottant les yeux puis il ajouta :

— Où suis-je ?

— Tu es à trente pieds sous terre, mon homme, et ta fille a été enlevée ce soir par l’Ogre des Iles.

Jeannin bondit sur sa paille. Il crut d’abord être le jouet d’un cauchemar, mais il reconnut la silhouette du nain Fier-à-Bras au soupirail. Il s’éveilla. Le nain lui avait dit du premier coup à peu près tout ce qu’il savait. Il ne put lui apprendre autre chose sinon que Jeannine, Berthe et Aubry de Kergariou étaient au pouvoir de l’Homme de Fer.

Jeannin resta comme frappé de la foudre. Désormais il avait peur de mourir.

Une clé tourna dans la serrure de son cachot. Il pensa que c’était maître Tristan, le prévôt, qui venait le chercher pour le pendre. Il se trompait. Le nouvel arrivant avait le surcot brun, les chausses couleur de poussière et la toque à bateau : absolument le costume du compère Gillot, de Tours en Touraine, et il ordonna au porte-clés de refermer l’huis. Il vint s’asseoir sur la pierre qui servait naguère d’oreiller au bon Jeannin.

— Sais-tu, brave homme, lui dit-il sans autre préambule, que tu as bien manqué d’être pendu ? La nuit porte conseil, et j’ai fait des réflexions qui te sont favorables. Ah mon ami… comment déjà te nommes-tu ? Perrin, je pense ?

— Jeannin, sire.

— Ah ! mon ami Jeannin, si j’avais trois ou quatre douzaines d’hommes pareils à toi autour de mon trône… Mais, parlons raison : veux-tu la vie sauve ?

— Sire, il y a une heure, peu m’importait la vie… commença Jeannin.

— Tu as donc fait tes réflexions, toi aussi ? interrompit le roi.

— Ma fille a besoin de mon aide, sire.

— As-tu appris cela en rêve ?

Le regard de Jeannin se tourna vers le soupirail. Le roi dit entre haut et bas.

– Je croyais ces cachots parfaits, on peut les amender encore, à ce qu’il paraît.

— Que me donneras-tu pour ta rançon, ami Jeannin, mon hôte ? demanda-t-il en riant.

— Je ne suis qu’un pauvre écuyer, sire.

— Veux-tu te charger pour moi d’une mission ?

— Si ce n’est contre le duc, monseigneur…

Le roi haussa les épaules.

— De ton seigneur le duc, répliqua-t-il en broyant un fétu de paille entre ses doigts, je m’embarrasse comme de ceci, mon ami Jeannin. Il s’agit de choses plus sérieuses. J’ai engagé ma foi à ce comte Otto Béringhem qui voulait être chevalier de Saint-Michel.

Jeannin écoutait haletant.

— J’espérais, poursuivit le roi, que l’archange me serait en aide pour épargner cette tache à notre ordre. L’archange m’a inspiré l’idée de te donner la grande barque du monastère avec quinze ou vingt de mes archers écossais et de t’envoyer à la chasse du mécréant. Tu es bonne lance, tu auras peut-être raison de lui ; tu es Breton, tu dois avoir certainement quelque offense à venger.

— Ma fille ! sire, ma fille interrompit Jeannin que la joie étouffait ; le païen m’a ravi ma fille bien-aimée !

Louis XI tira vitement son image de saint Michel et la baisa par trois fois avec reconnaissance. Le fait est qu’il ne pouvait pas tomber mieux.

— À merveille mon ami Jeannin ! s’écria-t-il ; donc tu vas le mener comme il faut ! Pour ce fait qui témoigne d’une protection spéciale, je promets cent écus d’or à monseigneur l’archange !

Jeannin eut soixante archers, au lieu de quinze, et les quatre grandes barques du Mont. Un quart d’heure après, il faisait force de rames vers les Iles, plongées dans le brouillard nocturne.