L’Homme de fer/Chapitre 17

Albin Michel (p. 150-153).


XVII

PORTE OUVERTE


Entre le Mont et la côte d’Avianches la mer est calme comme un étang, mais la traversée ne laisse pas de présenter quelques dangers en marée, à cause des courants de surface et sous-marins qui se croisent dans tous les sens. Jeannin avait de bons bras et du courage. Au bout de quelques minutes frère Bruno chercha en vain la barque dans la nuit. Il remonta vers sa loge en disant :

— Certes, elle avait de l’esprit comme quatre, et sans elle, Nicolas Fougeroux, son grand innocent de mari, n’aurait jamais fait fortune !

Il rentra dans sa cellule après avoir refermé la porte. Il resta un instant sans parler pour prêter i’oreille aux bruits qui venaient de l’intérieur du monastère. Les cloîtres étaient silencieux ; les archers causaient et riaient dans la salle d’armes située au haut du premier escalier.

— Ils comptent sur la marée, pour être bien gardés, pensa Bruno. Il n’y aura que deux sentinelles et la nuit sera noire.

Il s’assit auprès de sa couchette et mit sa tête entre ses mains.

— Pour m’être endormi un instant ce matin, se dit-il, j’ai vu feu le nain Fier-à-Bras en rêve. Si je ne faisais pas selon que je lui ai promis, qu’arriverait-il ? Je sais plus de cent histoires semblables qui toutes finissent mal. J’ai promis, je tiendrai ; le petit Jeannin me viendra en aide en cas de malheur.

La loge tourière avait deux compartiments, dont le second servait de guérite en temps d’alerte. Frère Bruno se leva et ouvrit la porte battante qui séparait les deux cellules.

— Pourront-ils se cacher tous là dedans ? grommela-t-il.

Deux heures s’écoulèrent. Les bruits de la salle d’armes avaient cessé. Moines et soudards dormaient. Vers cet instant, la sentinelle qui veillait sur le rempart oriental crut entendre un bruit de rames au large. Elle regarda de tous ses yeux ; elle ne vit rien. Le bruit s’affaiblit, puis cessa.

Un moment après, la sentinelle crut ouïr un son de fer au bas de la rampe. Elle cria qui vive. On ne répondit point. Dans la nuit noire, des ombres glissèrent. La sentinelle épaula son arbalète et tira. Le carreau rebondit sur les pierres de la montée.

La porte du monastère s’ouvrit. La sentinelle pensa :

— Ce vieux fou de frère Bruno court le guilledou la nuit ; il se fera casser la tête une bonne fois.

On vint le relever. Il ne dit mot de son aventure. Deux heures encore se passèrent. La mer était basse. La lune, à son dernier quartier, se levait derrière les collines d’Avranches. Du haut des remparts on put distinguer bientôt une masse noire qui traversait la grève. La masse grandit et se détacha c’était une nombreuse troupe d’hommes d’armes.

Le roi Louis XI, escorté de sa garde écossaise, fit son entrée au Mont Saint-Michel vers une heure de nuit. Il demanda tout de suite des nouvelles de son très cher frère et bien-aimé cousin le duc François de Bretagne.

Au lever du jour, nous retrouvons frère Bruno debout et tout gaillard dans sa loge de tourier. Il était seul. Si quelqu’un durant la nuit s’était caché dans la guérite, nulle trace de ce ce fait ne restait. Il y avait eu, lors de l’arrivée du roi, grand remue-ménage. Pendant plus d’une heure, hommes d’armes et archers de la garde écossaise avaient encombré tous les passages. Quand ces embarras arrivent de nuit dans une forteresse, quelques intrus peuvent se glisser, pourvu qu’ils aient eu d’avance l’entrée de la maîtresse porte…

— Eh bien ! eh bien ! se disait le bon frère en se frottant les mains, me voilà blanc comme neige ! Sont-ils ici ou ailleurs ? Je n’en sais rien, écoutez donc ! N’ont-ils pas pu entrer avec le roi ? Moi je ne connais pas tous les fainéants qui suivent le roi ; je ne garde que la porte, les escaliers ne sont point à moi. S’ils sont tapis là-haut dans mon ancienne cellule, harnibieu ! j’en ai la conscience nette.

— Mauvais Normand ! reprit-il en riant et sans y mettre de fiel.

— Normand toi-même ! Eh là-bas !

— Avais-tu besoin de jurer harnibieu pour dire cela ?

— Harnibieu n’est jurer, mais si tu veux, mon bijou, mettons harni tout court. Je te fais cette concession pour ne te point fâcher.

— Et tu comptes en être sorti à si bon marché !

— Oui, ma fille…, feu le nain damné me donnera la paix, puisque j’ai rempli ma promesse, et ni prieur ni abbé ne me peut prouver maintenant que j’ai ouvert la porte à d’autres qu’au roi et à sa suite.

— Bon, bon, ne te vante pas trop ; tu as donc oublié l’histoire du barbier du roi Midas ?

— Je n’ai jamais su cette histoire-là.

— Veux-tu que je te la conte ?

— Avec plaisir.

— Le roi Midas…

Ici frère Bruno se raconta fidèlement à lui-même l’histoire du roi Midas et de son barbier, qu’il avait oubliée. Il se raconta cette histoire afin de se prouver que les choses les plus cachées peuvent être découvertes.

— Le roi Louis est comme Midas, dit-il ensuite en riant ; il a un barbier.

— Prends garde, malheureux !

— Je sais à qui je parle ; tu ne voudrais pas me mettre dans l’embarras. D’ailleurs je n’ai pas dit que le roi eût des oreilles d’âne.

Il mit ses coudes sur ses genoux et prit un air confidentiel.

— Tu ne sais pas ? dit-il en baissant la voix.

— Quoi donc ?

Tu vas rire, si tu aimes les bonnes aventures. C’est moi qui ait porté le vin du roi, cette nuit, parce que frère Martin dormait.

— Après ?

— J’ai vu le roi. Est-il possible qu’il y ait des gens pour être sujets à de pareilles manie ! Devine ce que le roi faisait.

— Dis-le, je le saurai.

— Le roi causait.

— Avec qui ?

Frère Bruno éclata de rire, et dit parmi les hoquets convulsifs de sa gaieté :

— Avec le roi, mon trésor, le roi causait avec le roi !

Il se tordait sur son escabelle.

— Ah çà ! s’écria-t-il tout à coup en cessant de rire, tu trouves donc cela bien divertissant ?

— Dame ! songe donc, un homme qui cause tout seul !

— Tu ne t’es pas aperçu, mon vieil ami, que tu fais avec toi-même des conversations de deux heures ?

— Moi ! se récria Brun piqué au vif.

— Toi-même, répliqua Bruno sévèrement. Je t’y ai surpris vingt fois, et je t’engage à plus de charité. Fais-moi le plaisir de t’aller coucher.

Bruno baissa l’oreille et gagna son lit en pensant ;

— Vieux coquin, je te revaudrai cela !

Une heure de bon sommeil le guérit de sa rancune, et quand il se leva, tout fiel avait disparu. Ils causèrent tous deux, Bruno et lui, comme deux excellents camarades jusqu’au moment où on sonna la réfection, et ils furent d’accord pour se dire :

— Mon ami, je crois qu’aujourd’hui nous allons en voir de belles !