L’Heptaméron des nouvelles/63


SOIXANTE TROISIESME NOUVELLE


Le refuz, qu’un Gentil homme feit d’une avanture que tous ses compaignons cerchoient, luy fut imputé à bien grande vertu, & sa femme l’en ayma & estima beaucoup plus qu’elle n’avoit fait.


n la Ville de Paris se trouvèrent quatre filles, dont les deux estoient seurs, de si grande beaulté, jeunesse & frescheur qu’elles avoyent la presse de tous les amoureux. Mais ung Gentil homme, qui pour lors avoyt esté faict Prévost de Paris par le Roy, voyant son Maistre jeune & de l’aage pour desirer telle compaignye, practiqua si bien toutes les quatre que, pensant chacune estre pour le Roy, s’accordèrent à ce que le dict Prévost voulut, qui estoit de se trouver ensemble en ung festin où il convya son maistre, auquel il compta l’entreprinse, qui fut trouvée bonne du dict Seigneur & de deux aultres bons personnages de la Court, & s’accordèrent tous troys d’avoir part au marché.

Mais, en sercheant le quatriesme compaignon, va arriver ung Seigneur beau & honneste, plus jeune de dix ans que tous les autres, lequel fut convié en ce bancquet, lequel l’accepta de bon visaige, combien que en son cueur il n’en eut aucune volunté, car d’un costé il avoyt une femme qui luy portoyt de beaulx enfans dont il se contentoit très fort, & vivoient en telle paix que pour rien il n’eût voulu qu’elle eût prins mauvais soupson de luy. D’autre part il estoit serviteur d’une des plus belles Dames qui fût de son temps en France, laquelle il aymoit, estimoit tant que toutes les aultres luy sembloient laydes auprès d’elle, en sorte que, au commencement de sa jeunesse & avant qu’il fut marié, n’estoit possible de luy faire veoir ne hanter autres femmes, quelque beaulté qu’elles eussent, & prenoyt plus de plaisir à veoir s’amie & de l’aymer parfaictement que de tout ce qu’il sçeut avoir d’une aultre.

Ce Seigneur s’en vint à sa femme & luy dist en secretz l’entreprinse que son maistre faisoyt & que de luy il aimoyt autant morir que d’accomplir ce qu’il avoyt promis, car, tout ainsy que par collère n’y avoit homme vivant qu’il n’osast bien assaillir, aussy sans occasion par ung guet à pans aymeroit mieulx morir que de faire ung meurdre, si l’honneur ne le y contraingnoyt, & pareillement sans une extresme force d’amour, qui est l’aveuglement des hommes vertueux, il aymeroit mieulx mourir que rompre son mariage à l’apétit d’aultruy, dont sa femme l’ayma & estima plus que jamais n’avoyt faict, voyant en une si grande jeunesse habiter tant d’honnesteté. Et, en luy demandant comme il se pourroyt excuser, veu que les Princes trouvent souvent mauvais ceulx qui ne louent ce qu’ilz ayment, mais il luy respondit :

« J’ay tousjours oy dire que le saige a le voiage ou une malladie en la manche pour s’en ayder à sa nécessité, par quoy j’ay délibèré de faindre quatre ou cinq jours devant estre fort malade, à quoy vostre contenance me pourra bien fort servir.

— Voilà, « dist sa femme, » une bonne & saincte ypocrisie, à quoy je ne fauldray de vous servir de myne la plus triste dont je me pourray adviser, car qui peut éviter l’offence de Dieu & l’ire du Prince est bien heureux. »

Ainsy qu’ilz délibérèrent ilz feirent, & fut le Roy fort marry d’entendre par la femme la malladye de son mary, laquelle ne dura guères, car, pour quelques affaires qui vindrent, le Roy oblya son plaisir pour regarder à son debvoir & partyt de Paris.

Or ung jour, ayant mémoire de leur entreprinse qui n’avoyt esté mise à fin, dist à ce jeune Seigneur : « Nous sommes bien sotz d’estre ainsy partiz si soubdain, sans avoir veu les quatre filles que l’on nous avoyt promises estre les plus belles de mon Royaulme. » Le jeune Seigneur luy respondit : « Je suis bien aise dont vous y avez failly, car j’avois grand paour, veu ma malladie, que moy seul eusse failly à une si bonne advanture. » À ces parolles ne s’aperçeut jamais le Roy de la dissimulation de ce jeune Seigneur, lequel depuis fut plus aymé de sa femme qu’il n’avoit jamais esté.


À l’heure se print à rire Parlamente & ne se peut tenir de dire : « Encores il eust mieulx aymé sa femme, si ce eut esté pour l’amour d’elle seule. En quelque sorte que ce soyt il est très louable.

— Il me semble, » dist Hircan, « que ce n’est pas grand louange à ung homme de garder chasteté pour l’amour de sa femme, car il y a tant de raisons que quasi il est contrainct. Premièrement Dieu luy commande ; son serment le y oblige, & puis nature, qui est soulle, n’est poinct subjecte à tentation ou desir comme la nécessité ; mais l’amour libre que l’on porte à s’amye, de laquelle on n’a poinct la jouissance ne autre contentement que le veoir & parler & bien souvent mauvaise response, quant elle est si loyalle & ferme que pour nulle adventure qui puisse advenir on ne la peut changer, je dis que c’est une chasteté non seulement louable, mais miraculeuse.

— Ce n’est poinct de miracle, » dist Oisille, « car où le cueur s’adonne il n’est rien impossible au corps.

— Non aux corps, » dist Hircan, qui sont desjà angélisez. »

Oisille luy respondit : « Je n’entens poinct seullement parler de ceulx qui sont par la grâce de Dieu tout transmuez en luy, mais des plus grossiers esperitz que l’on voye ça bas entre les hommes. Et, si vous y prenez garde, vous trouverez ceulx qui ont mys leur cueur & affection à chercher la perfection des sciences, non seulement ont oblyé la volupté de la chair, mais les choses les plus nécessaires, comme le boire & le manger ; car, tant que l’ame est par affection dedans son corps, la chair demeure comme insensible, & de là vient que ceulx qui ayment femmes belles, honnestes & vertueuses, ont tel contentement à les veoir & à les oyr parler & ont l’esperit si contant que la chair est appaisée de tous ses desirs. Et ceulx qui ne peuvent expérimenter ce contentement sont les charnelz qui, trop enveloppez de leur graisse, ne congnoissent s’ilz ont âme ou non. Mais, quant le corps est subject à l’esperit, il est quasi insensible aux imperfections de la chair, tellement que leur forte opinion les peult randre insensibles, & j’ai congneu ung Gentil homme qui, pour monstrer avoir plus fort aymé sa Dame que nulle autre, avoyt faict preuve à tenir une chandelle avec les doigts tous nudz contre tous ses compaignons, &, regardant sa Dame, tint si ferme qu’il se brusla jusques à l’oz, encores disoyt il n’avoir poinct senty de mal.

— Il me semble, » dist Geburon, que le Diable, dont il estoyt martyr, en debvoyt faire ung sainct Laurent, car il y en a peu de qui le feu d’amour soyt si grand qu’il ne craingne celluy de la moindre bougye ; &, si une Damoiselle m’avoyt laissé tant endurer pour elle, je demanderoys grande récompense ou j’en retirerois ma fantaisye.

— Vous vouldriez doncques, » dist Parlamente, « avoir vostre heure après que vostre Dame auroit eu la sienne, comme feyt ung Gentil homme d’auprès de Valence en Espagne, duquel ung Commandeur, fort homme de bien, m’a fait le compte ?

— Je vous prie, ma Dame », dist Dagoucin, « prenez ma place & le nous dictes, car je croy qu’il doibt estre bon.

— Par ce compte, » dist Parlamente, « mes dames, vous regarderez deux fois ce que vous vouldrez refuser, & ne vous fier au temps présent qu’il soyt tousjours ung, par quoy, congnoissans sa mutation, donnerez ordre à l’advenir :