L’Heptaméron des nouvelles/55


CINQUANTE QUATRIESME NOUVELLE


Le, femme de Thogas, pensant que son mary n’eût amytié à autre qu’à elle, trouvoit bon que sa servante luy feyt passer le temps & rioit quand, à son veu & sçeu, il la baisoit devant elle.


ntre les montz Pyrénées & les Alpes y avoyt un Gentil homme, nommé Thogas, lequel avoyt femme & enfans, & une fort belle maison, & tant de biens & de plaisirs qu’il avoit occasion de vivre content, sinon qu’il estoit subject à une grande douleur au dessoubz de la racine des cheveulx, tellement que les Médecins luy conseillèrent de descoucher d’avec sa femme, à quoy elle se consentit très voluntiers, n’aiant regard comme à la vie & à la santé de son mary, & feit mectre son lict en l’autre coing de la chambre, viz-à-viz de celluy de son mary, en ligne si droicte que l’un & l’autre n’eust sçeu mectre la teste dehors sans se veoir tous deux.

Ceste Damoiselle tenoit avecq elle deux Chamberières & souvent, quant le Seigneur & la Damoiselle estoient couchez, prenoient chacun d’eulx quelque livre de passetemps pour lire en son lict, & leurs Chamberières tenoient la chandelle, c’est assavoir la jeune au Sieur & l’autre à la Damoiselle.

Ce gentil homme, voiant la Chamberière plus jeune & plus belle que sa femme, prenoit si grand plaisir à la regarder qu’il interrompoit sa lecture pour l’entretenir, ce que très bien oyoit sa femme & trouvoyt bon que ses serviteurs & servantes feissent passer le temps à son mary, pensant qu’il n’eust amityé à autre que à elle.

Mais, ung soir qu’ilz eurent leu plus longuement que de coustume, regardant la Damoiselle de loing du costé du lict de son mary, où estoit la jeune Chamberière qui tenoit la chandelle, laquelle elle ne voyoit que par derrière & ne povoit veoir son mary sinon que du costé de la cheminée qui retournoit devant son lict, & estoit une muraille blanche où reluisoit la clairté de la chandelle, & contre la dicte muraille voyoit très bien le pourtraict du visaige de son mari & de celuy de sa Chamberière ; s’ilz s’esloignoient, s’ilz s’approchoient ou s’ilz ryoient, elle en avoyt bonne congnoissance comme si elle les eust veu.

Le Gentil homme, qui ne se donnoyt de garde, estant seur que sa femme ne les povoyt veoir, baisa sa Chamberière, ce que pour une foys sa femme endura sans dire mot ; mais, quand elle veit que les umbres retournoyent souvent à ceste union, elle eut paour que la vérité fut couverte dessoubz, par quoy elle se print tout hault à rire, en sorte que les umbres eurent paour de son ris & se séparèrent. Et le Gentil homme luy demanda pourquoy elle ryoit si fort, & qu’elle lui donnast part de sa joieuseté. Elle luy respondit : « Mon mary, je suis si sotte que je ris à mon umbre. » Jamais, quelque enqueste qu’il en sçeut faire, ne luy en confessa autre chose. Si est ce qu’il laissa ceste face umbrageuse.


« Et voilà de quoy il m’est souvenu, quant vous avez parlé de la Dame qui aymoyt l’amye de son mary.

— Par ma foy, » dist Ennasuicte, « si ma Chamberière m’en eut faict aultant, je me fusse levé & luy eusse tué la chandelle sur le nez.

— Vous estes bien terrible, » dist Hircan, « mais ce eust été bien emploié si vostre mary & la Chamberière se fussent mis contre vous & vous eussent très bien battue, car pour ung baiser ne fault pas faire si grand cas. Encores eut bien faict sa femme de ne luy en dire mot & luy laisser prendre sa récréation, qui eut peu garir sa maladie.

— Mais, » dist Parlamente, « elle avoit paour que la fin du passetemps le feit plus malade.

— Elle n’est pas, » dit Oisille, « de ceulx contre qui parle nostre Seigneur : Nous vous avons lamentez & vous n’avez poinct pleurė, nous vous avons chanté & vous n’avez dancé ; car, quant son mary estoyt mallade, elle ploroit &, quant il estoyt joieulx, elle ryoit. Ainsy toutes femmes de bien deussent avoir la moictié du bien, du mal, de la joye & de la tristesse de son mary & l’aymer, servir & obéyr comme l’Église à Jésus Christ.

— Il fauldroit doncques, mes Dames, » dist Parlamente, « que noz mariz fussent envers nous comme Crist envers son Église.

— Aussy faisons nous, » dist Saffredent, « &, si possible estoyt, nous passerions, car Crist ne morut que une foys pour son Église ; nous morons tous les jours pour nos femmes.

— Morir, » dist Longarine ; « il me semble que vous & les aultres qui sont icy vallez mieulx escuz que ne valliez grands blancs quand vous fustes mariez.

— Je sçay bien pourquoy, » dist Saffredent ; « c’est pour ce que souvent nostre valeur est esprouvée, mais si se sentent bien noz espaules d’avoir longuement porté la cuyrasse.

— Si vous aviez esté contrainctz, » dist Ennasuicte, « de porter un moys durant le harnoys & coucher sur la dụre, vous auriez grand desir de recouvrer le lict de vostre bonne femme & porter la cuyrasse dont vous vous plaingnez maintenant. Mais l’on dict que toutes choses se peuvent endurer, sinon l’aise, & ne congnoist on le repos, sinon quand on l’a perdu. Ceste vaine femme, qui ryoit quant son mary estoit joieulx, aymoyt bien à trouver son repos partout.

— Je croy, dist Longarine, « qu’elle aymoit mieulx son repos que son mary, veu qu’elle ne prenoit bien à cueur chose qu’il feist.

— Elle prenoit bien à cueur, » dist Parlamente, « ce qui povoyt nuyre à sa conscience & sa santé, mais aussi ne se vouloit poinct arrester à petite chose.

— Quant vous me parlez de la conscience, vous me faictes rire, » dist Simontault ; « c’est une chose dont je ne vouldrois jamais que une femme eust soucy.

— Il seroit bien employé, » dist Nomerfide, « que veus eussiez une telle femme que celle qui monstra bien, après la mort de son mary, d’aymer mieulx son argent que sa conscience.

— Je vous prie, » dist Saffredent, « dictes nous ceste Nouvelle, & vous donne ma voix.

— Je n’avois pas déliberé, » dist Nomerfide, « de racompter une si courte histoire, mais puisqu’elle vient à propos, je la diray :