L’Heptaméron des nouvelles/48


QUARANTE HUICTIESME NOUVELLE


Le plus vieil & malicieux de deux Cordeliers, logez en une Hôtellerie où l’on faisoit les noces de la fille de léans, voyans dérober la mariée, alla tenir la place du nouveau maryé pendant qu’il s’amusoit à danser avec la compaignie.


u païs de Perigort, dedans ung villaige, en une Hostellerie fut faicte une nopce d’une fille de céans, où tous les parens & amis s’esforcèrent faire la meilleure chère qu’il estoit possible. Durant le jour des nopces arrivèrent céans deux Cordeliers, ausquels on donna à soupper en leur chambre, veu que ce n’estoit poinct leur estat d’assister aux nopces. Mais le principal des deux, qui avoyt plus d’auctorité & de malice, pensa, puisque on le séparoit de la table, qu’il auroit part au lict & qu’il leur joueroyt ung tour de son mestier.

Et, quant le soir fut venu & que les dances commencèrent, le Cordelier, par une finesse, regarda long temps la mariée, qu’il trouvoit fort belle & à son gré, &, s’enquérant soingneusement aux Chamberières de la chambre où elle debvoyt coucher, trouva que c’estoit auprès de la sienne, dont il fut fort aise, faisant si bien le guet pour parvenir à son intention qu’il veit desrober de la sale la mariée que les vielles emmenèrent comme ilz ont de coustume. Et, pource qu’il estoit de fort bonne heure, le marié ne voulut laisser la dance, mais y estoit tant affectionné qu’il sembloyt qu’il eust oblyé sa femme, ce que n’avoit pas faict le Cordelier, car, incontinant qu’il entendit que la mariée fut couchée, se despouilla de son habit gris & s’en alla tenir la place de son mary ; mais, de paour d’y estre trouvé, n’y arresta que bien peu & s’en alla jusques au bout d’une allée où estoyt son compaignon, qui faisoyt le guet pour luy, lequel luy feit signe que le marié dansoit encores.

Le Cordelier, qui n’avoit pas achevé sa meschante concupiscence, s’en retourna encores coucher avecq la mariée jusques ad ce que son compaignon luy feit signe qu’il estoit temps de s’en aller. Le marié se vint coucher, & sa femme, qui avoit esté tant tormentée du Cordelier qu’elle ne demandoit que le repos, ne se peut tenir de luy dire :

« Avez-vous délibéré de ne dormir jamais & ne faire que me tormenter ? »

Le pauvre mari, qui ne faisoit que de venir, fut bien estonné & luy demanda quel torment il luy avoyt faict, veu qu’il n’avoit party de la dance.

« C’est bien dansé, » dist la pauvre fille ; « voicy la troisiesme fois que vous estes venu coucher ; il me semble que vous feriez mieulx de dormir. »

Le mary, oyant ce propos, fut bien fort estonné & oublia toutes choses pour entendre la vérité de ce faict ; mais, quant elle luy eut compté, soupsonna que c’estoient les Cordeliers qui estoient logez céans, & se leva incontinant & alla en leur chambre, qui estoit tout auprès de la sienne.

Et, quant il ne les trouva poinct, se print à cryer « À l’ayde ! » si fort qu’il assembla tous ses amys, lesquelz, après avoir entendu le faict, luy aydèrent avecq chandelles, lanternes & tous les chiens du village, à chercher les Cordeliers. Et, quand ilz ne les trouvèrent poinct en leur maison, feirent si bonne dilligence qu’ilz les attrapèrent dedans les vignes, & là furent traictez comme il leur appartenoit ; car, après les avoir bien battuz, leur couppèrent les bras & les jambes, & les laissèrent dedans les vignes à la garde de dieu Baccus & Venus, dont ilz estoient meilleurs disciples que de sainct Françoys.


« Ne vous esbahissez poinct, mes Dames, si telles gens, séparez de nostre commune façon de vivre, font des choses que des Advanturiers auroient honte de faire. Esmerveillez vous qu’ilz ne font pis quant Dieu retire sa main d’eulx, car l’abit est si loing de faire le moyne que bien souvent par orgueil il le deffaict, &, quant à moy, je me arreste à la religion que dict sainct Jacques : Avoir le cueur envers Dieu pur & nect, & se exercer de tout son povoir à faire charité à son prochain.

— Mon Dieu, » dist Oisille, « ne serons nous jamais hors des contes de ces fascheux Cordeliers ? »

Ennasuicte dist :

« Si les Dames, Princes & Gentilz hommes ne sont poinct espargnez, il me semble que les Cordeliers ont grand honneur dont on daigne parler d’eulx ; car ilz sont si très inutiles que, s’ilz ne font quelque mal digne de mémoire, on n’en parleroit jamais, & on dict qu’il vault mieux mal faire que ne faire rien. Et nostre boucquet sera plus beau, tant plus il sera remply de différentes choses.

— Si vous me voulez promectre, » dist Hircan, « de ne vous courroucer poinct à moy, je vous en racompteray d’une grande Dame si infame que vous excuserez le pauvre Cordelier d’avoir prins la nécessité où il l’a peu trouver, veu que celle qui avoyt assez à manger cherchoit sa friandise trop meschantment.

— Puis que nous avons juré de dire la verité, » dist Oisille, « aussy avons nous de l’escouter. Par quoy vous povez parler en liberté, car les maulx que nous disons des hommes & des femmes ne sont poinct pour la honte particulière de ceulx dont est faict le compte, mais pour oster l’estime de la confiance des créatures en monstrant les misères où ils sont subjectz, afin que nostre espoir s’arreste & s’appuye à Celuy seul qui est parfaict & sans lequel tout homme n’est que imperfection.

— Or doncques, » dist Hircan, « sans craincte je racompteray mon histoire :