L’Heptaméron des nouvelles/44


QUARANTE QUATRIESME NOUVELLE


Pour n’avoir dissimulé la vérité, le Seigneur de Sédan doubla l’aumône à un Cordelier, qui eut deux pourceaux pour un.


n la Maison de Sédan arriva ung Cordelier pour demander à Madame de Sédan, qui estoit de la Maison de Crouy, ung pourceau que tous les ans elle leur donnoyt pour aulmosne.

Monseigneur de Sédan, qui estoit homme saige & parlant plaisamment, feit manger ce beau Père à sa table &, entre autres propos, luy dist pour le mectre aux champs : « Beau Père, vous faictes bien de faire vos questes tandis qu’on ne vous congnoist poinct, car j’ay grand paour que, si une fois vostre ypocrisie est descouverte, vous n’aurez plus le pain des pauvres enfans acquis par la sueur des pères. »

Le Cordelier ne s’estonna poinct de ces propos, mais luy dist : « Monseigneur, nostre Religion est si bien fondée que tant que le Monde sera Monde elle durera, car nostre fondement ne fauldra jamais, tant qu’il y aura sur la terre homme & femme. » Monseigneur de Sédan, desirant sçavoir sur quel fondement estoit leur vie assignée, le pria bien fort de luy vouloir dire.

Le Cordelier, après plusieurs excuses, luy dist : « Puisqu’il vous plaist me commander de le dire, vous le sçaurez. Sçachez, Monseigneur, que nous sommes fondez sur la follye des femmes, &, tant qu’il y aura en ce Monde de femme folle ou sotte, ne mourrons poinct de faim. »

Madame de Sédan, qui estoit fort colère, oyant ceste parolle se courroucea si fort que, si son mary n’y eust esté, elle eust faict faire desplaisir au Cordelier, & jura bien fermement qu’il n’auroit jà le pourceau qu’elle luy avoit promis ; mais Monsieur de Sédan, voïant qu’il n’avoyt poinct dissimullé la vérité, jura qu’il en auroyt deux & les feit mener en son Couvent.


« Voilà, mes Dames, comme le Cordelier, estant seur que le bien des Dames ne luy povoit faillir, trouva façon, pour ne dissimuller poinct la vérité, d’avoir la grace & aulmosne des hommes. S’il eût esté flateur & dissimulateur, il eut esté plus plaisant aux Dames, mais non profitable à luy & aux siens. »

La Nouvelle ne fut pas achevée sans faire rire toute la compaignye & principallement ceulx qui congnoissent le Seigneur & la Dame de Sédan, & Hircan dist :

« Les Cordeliers doncques ne devroyent jamais prescher pour faire les femmes saiges, veu que leur folye leur sert tant. »

Ce dist Parlamente : « Ilz ne les preschent pas d’estre saiges, mais ouy bien pour le cuyder estre, car celles qui sont du tout mondaines & folles ne leur donnent pas de grandes aulmosnes ; mais celles qui, pour fréquenter leur Couvent & porter les patenostres marquées de testes de mort & leurs cornettes plus basses que les aultres, cuydent estre les plus saiges, sont celles que l’on peult dire folles, car elles constituent leur salut en la confiance qu’elles ont en la saincteté des inicques, que pour ung petit d’apparance elles estiment demy dieux.

— Mais qui se garderoyt de croire à eux, » dist Ennasuicte, « veu qu’ilz sont ordonnez de noz Prélatz pour nous prescher l’Évangile & pour nous reprendre de noz vices ?

Ceulx, » dist Parlamente, « qui ont congneu leur ypocrisie & qui congnoissent la différence de la doctrine de Dieu & de celle du Diable.

— Jhésus, » dist Ennasuicte, « penserez vous bien que ces gens là osassent prescher une mauvaise doctrine ?

— Comment penser, » dist Parlamente, « mais suys je seure qu’ilz ne croyent riens moins que l’Évangille, j’entens les mauvais, car je congnois beaucoup de gens de bien lesquelz preschent purement & simplement l’Escripture & vivent de mesmes, sans scandale, sans ambition ne convoitise, en chasteté de pureté non faincte ne contraincte ; mais de ceulx là ne sont pas tant les rues pavées que marquées de leurs contraires, & au fruict congnoist on le bon arbre.

— En bonne foy je pensois, » dist Ennasuicte, « que nous fussions tenuz, sur peyne de péché mortel, de croyre tout ce qu’ilz nous dient en chaire de vérité : c’est quant ilz ne parlent que de ce qui en est la saincte Escripture ou qu’ilz allèguent les expositions des sainctz Docteurs divinement inspirez.

— Quant est de moy, » dist Parlamente, « je ne puis ignorer qu’il n’y en ayt entre eulx de très mauvaise foy, car je sçay bien que ung d’entre eulx, Docteur en Théologie & Principal de leur Ordre, voulut persuader à plusieurs de ses Frères que l’Évangille n’estoyt non plus croyable que les Commentaires de César ou autres Histoires escriptes par Docteurs autenticques &, depuis l’heure que l’entendis, ne vouluz croire en parolle de Prescheur si je ne la trouve conforme à celle de Dieu, qui est la vraye touche pour sçavoir les parolles vraies ou mensongères.

— Croiez, » dist Oisille, « que ceulx qui humblement souvent la lisent ne seront jamais trompez par ficttions ny inventions humaines ; car qui a l’esperit remply, de vérité ne peut recevoir le mensonge.

— Si me semble il, » dist Simontault, « que une simple personne est plus aisée à tromper que une autre.

— Ouy, » dist Longarine, « si vous estimez sottise estre simplicité.

— Je vous dictz, » dist Simontault, « que une femme bonne, doulce & simple, est plus aisée à tromper que une fine & malitieuse.

— Je pense, » dist Nomerfide, « que vous en sçavez quelqu’une trop plaine de telle bonté, par quoy je vous donne ma voix pour la dire.

— Puisque vous avez si bien deviné, » dist Simontault, « je ne fauldray à la vous dire, mais que vous me promectiez de ne pleurer poinct. Ceulx qui disent, mes Dames, que vostre malice passe celle des hommes auroyent bien à faire de mectre ung tel exemple en avant que celluy que maintenant je vous voys racompter, où non seullement je prétendz vous déclarer la très grande malice d’un mary, mais la simplicité & bonté de sa femme :